LS
La lune se leva. Ses limpides rayons D{UQ Tracèrent, sur les eaux, de lumineux sillors ; 3 % Coururent mollement le long de chaque branché °° Qui parut se vêtir d'une écorce plus blanches: "°° "1 Glissèrent à travers le feuillage des bois 15 3 Qui formait des arceaux, des voûtes, des parois, Comme à travers les ais d’un vieux mur en ruine Glissent les fils d’argent d'une molle bruine.
La clarté de la lune aux différents objets
Donnait de grands contours et d’étranges aspects. Tout parut se confondre en une masse grise ;
Tout sembla revêtir une forme indécise.
Voguant silencieux les malheureux proscrits Sentirent un grand trouble entrer dans leurs esprits : Le noir pressentiment d’un mal inévitable
Leur fit paraitre encor ce lieu plus redoutable ;
Et leurs cœurs, effrayés des menaces du sort,
Se serrèrent soudain et tremblèrent plus fort ;
De même que l’on voit la frêle sensitive
Replier sa corolle et se pencher craintive,
Quand, au loin dans la plaine, un coursier au galop, Fait retentir le sol de son poudreux sabot. | Mais une vision gracieuse et divine
Vint distraire et charmer l’âme d’Evangéline.
Sa brûlante pensée avait pris un beau corps :
Un fantôme brillant, devant ses yeux alors,
Floitait, avec mollesse, aux rayons de la lune,
Et semblait lui sourire en sa longue infortune.
Celui qu’elle voyait dans cette vision,
Que la lune d'argent portait sur un rayon,
C'était le fiancé que demandait son âme !
Il lui tendait les bras, et chaque coup de rame Semblait le rapprocher du fragile bateau Qui glissait lentement, en silence, sur l’eau. -
Cependant un rameur d’une haute stature,
Portant un cor de cuivre à sa large ceinture,
Se leva de son bar: à l'avant du canot ;
Et, comme pour hèler fortement, aussitôt
Quelque canot perdu comme le sien dans l’ombre,
En voguant au hasard dans ces bayous sans nombre. Il emboucha son cor et souffla par trois fois.
La fanfare éclatante éveilla, sous les bois,
Mille échos étonnés, mille voix inquiètes Qui moururent au loin, dans leurs sombres cachettes. On entendit voler les nocturnes oiseaux ;
On entendit frémir les flexibles roseaux,
Les bannières de mousse et les vertes ogives
Qui flottaient au-dessus des ondes fugitives ;
Mais pas une voix d'homme, en ce lieu de terreur,
Ne répondit alors à l’appel du rameur.
Comme un pavot fleuri dont la tête s'incline
Sur le bord du canot la triste Evangéline
Inclina doucement son front toujours vermeil,
Et bientôt reposa dans un profond sommeil. :
Les rameurs, en chantant des chansons Canadiennes,” | Comme ils chantaient jadis, aux rives Acadiennes, Quand ils se promenaient sur leurs fleuves profonds," Dans les flots ténébreux plongeaient leurs avirons.’ %: |
bre, mbre.
achettes.
eur,
iennes,” |
nes, ?°:
ofonds; -
rons.! “| |
Et puis, dans le lointain, comme les sourds murmurës) Les brises de la nuit qui bercent les ramures, Ou des limpides eaux qui coulent sous les bois, On entendait des bruits, mystérieuses voix, Qu s’élevaient du fond de cette solitude,
Et venaient se mêler aux cris d'inquiétude
Des oiseaux effrayés qui prenaient leur essor, Aux longs rugissements du sombre alligator.
Les rameurs poursuivaient leur course solitaire. Le matin, quand le jour vint sourire à la terre, Que d’un éclat nouveau la fleur des champs brilla, Le lac étincelant d’Atchafalaïa
Déroulait devant eux son onde miroiïtante
Et leur rendait l’espoir en comblant leur attente. Dans l’ondulation les légers nénuphars Balançaient mollement leurs calices blafards ;
Des lotus empourprés les corolles mignonnes, | Sur le front des proscrits se tressaient en couronnes ;. L’air était embaumé des suaves senteurs | Que les magnolias épanchaïent de leurs fleurs,
Et que la tiède brise emportait sur son aile.
Suivant le cours des flots la rapide nacelle
Longea bientôt les bords onduleux et pourprés ” D'îles aux verts contours, aux luxuriants prés,
Que les oiseaux charmaient de leurs cantates gaies, Que les rosiers en fleurs cernaient de blondes haies, Où la mousse et l’ombrage invitaient au sommeil ::1, Le voyageur errant brûlé par ie soleil. ) 160
6? ÉVANGÉLINEÉ.
Vers le rivage ombreux de la plus riante île
Les voyageurs lassés guident l’esquif agile, L’amarrent fortement au plus nouetx rameau D'un grand saule-pleureur qui se penche sur l'eau, Et se dispersent tous sous les épaisses treilles. Fatigués du travail et d’une nuit de veilles,
Ils dormirent bientôt d’un sommeil bienfaisant. Au-dessus de leurs fronts, sourcilleux et pesant,
Le cèdre séculaire élevait son grand cône :
À ses bras étendus s’accrochait la bignone
Dont la coupe d'argent se balançait dans l'air.
Et le vif célibri, luisant comme un éclair,
Volait, de fleur en fleur, avec un doux bruit d’aile. Et caressait leur sein de son bec infidèle.
La vigne suspendait ses rameaux tortueux,
Son feuillage enlacé, ses ceps durs et noueux,
Et formait des treillis, des échelles étranges : Comme celle où Jacob vit, en songe, deux anges,
Deux anges du Seigneur descendre et remonter. Les doux reflets du jour faisaient luire et flotter Il 1 Devant l'esprit rèveur de la jeune orpheline Un espoir ravissant, une image divine.
| Gal] Ne Cependant sur les flots unis comme un miroir SOU Venait rapidement un esquif au flanc noir. [Un Elégant et léger il efileurait les lames. | D'u Des chasseurs le montaient, et leurs flexibles rames | Le. Battaient l'onde, en cadence, au refrain des chansons: ùe 21106 SOU
Ils allaient vers le nord, la terre des bisons.
Un jeune homme pensif, à la brune prunelle, Etait au gouvernail et guidait la nacelle.
Son poignet musculeux annonçait la vigueur,
l'eau, Mais son œil était plein d'une morne,langueur, , Son âme était bercée au vent de la tristesse. Ce jeune homme c'était Gabriel Lajeunesse !
nt. Sans plaisir, sans espoir, redoutant l’avenir, nt. Et toujours poursuivi par l’affreux souvenir
Des maux-qui l’accablaient depuis quelques années, Il fuyait tous les lieux pour fuir ses destinées :
Il allait demander l'oubli de ses regrets,
Et l'oubli de lui-même aux lointaines forèts.
Creusant un sillon d’or dans l'élément docile, Le vagabond esquif s’avance jusqu’à l’île
Où s’était arrêté le canot des proscrits ;
Mais il ne vogue point sous les rideaux fleuris Que le palmier formait de son large feuillage ; Il longe l’autre bord plus triste et plus sauvage.
Gabriel le chasseur, sur sa rame courbé, Ne vit point, à la rive, un canot dérobé Sous les tissus de jonc et les branches de saule ;
Il ne vit point, non plus, la fraiche et blanche épaule D'une vierge endormie à l'ombre des palmiers.
Le bruit des avirons, le chant des nautonniers Neréveillèrent point ceux qui dormaient, comme elle, Sous la mousse des bois, sous le toit de dentelle:
rames | hansons :
Que les rameaux touffus formaient au-dessus d'eux.
Le canot des chasseurs glissa sur les flots bleus . Comme, sur ‘n Le ‘ombre d’un haut nuage :
Et quand il er ‘ longé la courbe du rivage,
Que le cri des tollets mourut dans le lointain, Plusieurs des fugitifs s’éveillèrent soudain, L'esprit bouleversé d’une angoisse inouïie.
Mais aux pieds du pasteur la vierge réjouie
Vint se précipiter avec émotion :
—(« Ô mon père, dit-elle, est-ce une illusion
« Qui de mes sens troublés soudainement s'empare ? « Est-ce un ‘futile espoir où mon âme s’égare ?
« Ai-je entendu la voix d'un Ange du Seigneur ?
« Quelque chose me dit, dans le fond de mon cœur, « Que mon cher Gabriel est près de cette plage ! » Mais un reflet de pourpre inonda son visage,
Et puis elle ajouta mélancoliquement :
« O mon père, j'ai tort, j'ai tort assurément
« De te parler ainsi de ces choses frivoles :
« Ton esprit sérieux haïit ces vaines paroles. »
— « Mon enfant, » répliqua le sensible pasteur,
« Ton espoir est perinis, ton rève est enchanteur,
« Et tes illusions, pour moi, ne sont point vaines.
« Puissent-elles marquer le terme de tes peines !
« Lorsque sur notre esprit flotte un pressentiment, « C'est pour nous avertir de quelqu’événement,
« Comme au-dessus des flots la bouée attachée
« Avertit que, sous elle, une ancre gît cachée. :
« Espère, Ô mon enfant, et calme ton souci :
«Ton ami Gabriel n’est pas bien loin d’iei. SELLE
pare ?
cœur, à lp
« Car, du côté du sud, la Tèche ést assez proche « Avec Saint-Maur juché sur sa côte de roche ; . « Et c’est là que l'épouse, après de longs malheurs, ::. «“Retrouvera l'époux qui séchera ses pleurs ; Jr. «Que le pasteur pourra, sous son humble houlette, «Réunir, de nouveau, le troupeau qu’il regrette !
« Le pays est charmant, féconds sont les guérets,
« Et les arbres fruitiers parfument les forèts.
«On marche sur les fleurs, et le ciel, sur nos têtes, «Tend des voûtes d'azur que supportent les crêtes
« Des superbes forêts et des bois éloignés.
«Heureux les habitants de ces lieux fortunés
À ces mots consolants du Prêtre vénéré
La troupe se leva; l’esquif fut démarré
Et vogua fièrement sur la vague de moire.
Le soir sur l’orient ouvrit son aile noire.
A l'occident pourpré le soleil radieux,
Comme un magicien dont l’art charme les yeux,
Tendit sa verge d’or sur la face du monde
Et noya, dans le feu, le ciel, la terre et l'onde.
La verdure des prés, le feuillage des bois,
Les vagues du beau lac, le tuf et les gravois
Jetèrent des rayons et des gerbes de flammes.
Le canot qui flottait sur les rapides lames
Avec ses avirons d’où les flots écumants 1 y
Retombaient, goutte à goutte, en larges diamants; 3 |
Etait comme un nuage à la frange dorée
Qui flotte etitre deux cieux dans une mer pourprée. ; Qu Le front d'Evangéline était calme et serein : : Ag pau elle enfin le ciel ne serait plus d'airain! à ‘amour illiminait son âme sans mystère + Ainsi que le soleil illuminait la terre. Qi Alors dans un bosquet un jeune oiseau-moqueur, Ber Le plus sauvage barde et le plus beau chanteur, Bi Sautant de branche en branche, au bord du gai rivage, De Jusqu'au fâite d'un saule au frémissant feuillage, Par Se mit à fredonner des ramages si beaux Un Que les vieilles foréts, Les rochers et les eaux De. Semblèrent, pour l’ouir, taire leurs grands murmures, D’ Ses notes sciñtillaient, ravissantes et pures, Et] Comme un ruisseau de perle à travers des récifs. ‘ Ses chants furent, d’abord, douloureux et plaintifs ; C'était le chant d'amour des âmes délaissées : Mais sa voix s’amima ; ses roulades pressées Firent trembler au loin les feuillages touffus : Brillants coups de gosier, éclats, trilles confus, C'était un cri d’orgie, un refrain de délire. hu Il parut babiller et s'éclater de rire ; Pa A la brise il jeta des accents de courroux ; Do Il modula longtemps des sons tristes et doux ; | Un. Puis, fendant, dans son vol, l'air avec brusquerie, .: Et | Il sema dans le ciel, comme par moquerie, ae Ve | Tous les divers accords de sa divine voix. a us
Au milieu d’un beau jour il arrive, parfois, : ? #i ? LR] \4 * À
Qu'une brise légère, après quelques ondées,
Aaite des tilleuls les cimes inondées
Et fait tomber la pluie, en gouttes de cristal,
De rameaux en rameaux, jusques au fond du val. Ainsi l’oiseau-moqueur, s'envolant des ramures,
Fit pleuvoir, sur les bois, ses chants et ses murmures.
rprée..
leur, ur,
ai rivage, age,
Bercés par leur espoir et par ces doux accords Bientôt les voyageurs longent les riants bords
De la Têche qui coule au milieu des prairies. Par-dessus les forêts et les plaines fleuries
Une blanche fumée ondule dans les airs.
Ils entendent bientôt les sons lointains et clairs D'un cor qui va troubler les échos des rivages, Et les mugissements des bœufs dans les pacages.
iurmures,