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402 | ÉVANGÉLINÉ.
En portant ses regards sur les lits autour d'elle ‘ Elle vit que la mort travaillait avec zèle.
En effet, dans la nuit, plusieurs pestiférés
Que, la veille, de soins elle avait entourés,
Etaient enfin partis de cette pauvre terre: | Mais d’autres occupaient leurs couches de misère! :
Soudain elle s'arrête, et ses pas étonnés
Par la crainte et l’effroi semblent être enchaînés. Sa lèvre est entr'ouverte et tout son corps frissonne ; ! Sous sa morne paupière un court éclair rayonne; Sa main laisse tomber son frais bouquet de fleurs : Elle jette un sanglot et verse d’amers pleurs.
Les malades surpris, par un effort suprême, De leurs chauds oreillers levèrent leur front blème.
Près d’elle sur un lit où tomba son regard
On venait de porter un grand et beau vieillard ; Mais il était mourant, et sa joue était creuse ; 1 Des cheveux gris tombaïent sur sa tempe fiévreuse. Et dans le même instant un reflet du soleil, ge En luisant sur son front le rendait plus vermeil, :::°- Paraissait effacer les rides du vieil âge, | UC Et rendre la jeunesse à son pâle visage.
Il était là, gisant immobile et sans voix, Son regard suspendu sur la petite croix
Qui se trouvait au pied de sa brûlante couche.
La fièvre d’un trait rouge environnait sa bouche. On eût dit que la vie, ainsi que les Hébreux,
Avait mis sur sa porte un sang tout généreux
Pour que l’ange de mort retint son large glaive.
Ses pensers se perdaient dans un vague et long rève ; Un râle fatigant, court et précipité,
Soulevait sa poitrine avec rapidité ;
Ses yeux étaient couverts de nuages funêbres ;
Ses esprits se plongeaient en de lourdes ténèbres, Ténèbres d'agonie et ténèbres de mort.
Au long cri que jeta la vierge, en son transport,
Il sembla secouer sa morne léthargie
Et retrouver encor quelque reste de vie.
Alors il crut ouir comme une voix du ciel,
Une voix qui disait : « Gabriel ! Gabriel !
« Je te retrouve enfin, et nous mourons ensemble ! » Et cette voix vibrait comme l’airain qui tremble. Dans un songe, aussitôt, il vit, comme autrefois,
La terre d’Acadie et ses verdoyants bois,
Et ses ruisseaux d'argent, ses prés et ses villages, Et le toit de son père au milieu des feuillages,
Et son Evangéline allant à son côté,
Dans toute sa jeunesse et toute sa beauté,
Sur la prairie en fleurs, ou le long des rivières !.. Des pleurs viennent mouiller ses débiles paupières... Il entr'ouvre les jeux les porte autour de lui :
La douce vision, hélas ! a déjà fui !
Mais auprès de sa couche, humble et mélancolique, Il voit, agenouillée, une forme angélique,
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Et c'est Evangéline !.…. Il veut dire son nom,
Mais sa langue ne peut murmurer qu'un vain son ! Dans un dernier transport, il attache sur elle
Un regard où l'amour au désespoir se mêle ;
Il veut lever la tête et lui donner la main, Aussitôt il retombe, et tout effort est vain ! Seulement un sourire éclaire sa figure
Quand de la vierge il sent la lèvre chaude et pure Se poser sur sa lèvre et sur son front brûlant.
Son regard se ranime et devient plus brillant ; Mais ce n’est qu'un éclair ! On le voit se déteindre : C’est la lampe qui brille au moment de s’éteindre, Le flambeau consumé que réveille un vent frais : Il pâlit, il se voile, il se ferme à jamais !
Et tout était fini: la crainte et l'espérance, Les fidèles amours et la longue souffrance !
Evangéline en pleurs resta pieusement
Près des restes sacrés de son fidèle amant.
Elle prit dans ses mains cette tête flétrie
Que depuis son enfance elle avait tant chérie,
La pressa doucement sur son cœur agité,
Puis inclina son front avec tranquillité :
—4( Mon bon père, dit-elie,—Oh ! je te remercie !» Elle avait terminé sa douloureuse vie !
Elle allait maintenant rej>indre dans le ciel, Pour ne le perdre plus, sca ‘tendre Gabriel ! 1;
Adieu ! vieille forêt ! Noyés dans la pénombre
Et drapés fièrement dans leur feuillage sombre, Tes sapins résineux et tes cèdres altiers
Se balancent encor sur le bord des sentiers ;
Mais loin de leur ombrage et de leurs vertes ailes, Dans le même tombeau, les deux amants fidèles Dont les afflictions et les maux sont finis, Reposent, côte à côte, à jamais réunis !
Ils dorment sous les murs d’un temple catholique ! Leurs noms sont iguorés ; la croix simple et rustique Qui disait au passant le lieu de leur repos
Ne se retrouve plus ! Comme d'immenses flots Roulent, avec fracas, vers une calme rive,
Auprès de leur tombeau, pressée, ardente, active, S'agite chaque jour la foule des humains.
Combien de cœurs blessés et remplis de chagrins Soupirent leurs ennuis et leur sollicitude,
En ces lieux où leurs cœurs trouvent la quiétude ! Combien de fronts pensifs s’inclinent tristement En ces lieux où leurs fronts n’ont plus aucun tourment! Combien de bras nerveux travaillent sans relâche En ces lieux où leurs bras ont achevé leur tâche ! Combien de pieds actifs se succèdent sans fin,
En ces lieux où leurs pieds se reposent enfin.
Adieu ! vieille forêt ! Noyés dans la pénombre Et drapés fièrement dans leur feuillage sombre Tes sapins résineux et tes cèdres altiers
Se halancent encor sur le bord des sentiers ;
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Mais sous leur frais ombrage et sous leur vaste dôme, On entend murmurer un étrange idiôme !
On voit jouer, hélas ! les fils d’un étranger !...…. Seulement, sur les rocs que le flot vient ronger,
Et sur les bords déserts du sonore Atlantique
On voit, de place en place, un paysan rustique.
C’est un pauvre Acadien dont le plaintif aïeul
Ne voulut pas avoir, pour sépulcre ou linceul,
La terre de l'exil si lourde et si fatale,
Et qui revint mourir à sa rive natale !
Cet homme, il est pêcheur; il vit de son filet.
Sa fille porte encore élégant mantelet,
Beau jupon de droguet, chapeau de Normandie.
Elle a de beanx yeux noirs, une épaule arrondie. Sa femme, tout le jour, tourne son gai fuseau ; Ses garçons, comme lui, se complaisent sur l’eau.
eo Dans les veilles d'hiver, quand les vagues écument, Assis au coin de l’âtre où les fagots s’allument, De l’'humble Evangéline on conte les malheurs : Et les petits enfants versent alors des pleurs. Et l'Océan plaintif vers ses rives brumeuses S'avance en agitant ses vagues écumeuses ; Et de profonds soupirs s'élèvent de ses flots Comme pour se mêler au bruit de leurs sanglots !
O vous qui m'avez dit: « Ne laisse point ton chaume, « Ni tes bois ni tes prés en fleurs:
« La gloire te sourit; mais ce n’est qu’un fantôme « Paré de brillantes couleurs :
« Aux branches de l’ormeau suspend ta faible lyre, « Car nul ne voudra t’écouter :
« Laisse chanter l'oiseau ; l’homme souffre et soupire : « L'homme n'est pas fait pour chanter.»
—Non, vous ne savez pas que ce feu qui me ronge Est une étincelle des cieux!
Que cette rêverie où mon âme se plonge Est un travail mystérieux!
Non, vous ne savez pas qu’une amère souffrance Pèse sur mon cœur sans pitié !
Que je ne veux du ciel que la douce espérance, Et du monde, que l'amitié !
Arrêtez dans son cours le frais ruisseau qui coule En murmurant dans la forêt!
Empèêchez les ébats du pétrel sur la houle Ou du grillon sur le guérêt!
Et mes cris de douleur, et mes chants d’allégresse Ne monteront plus vers les cieux!
Et ce luth frémissant sous ma main qui le presse Demeurera silencieux !
Mais laissez-moi chanter si ma voix a des charmes Et peut distraire vos ennuis!
Recueillez, goutte à goutte, en m'oubliant, les larmes Que mes yeux versent dans les nuits!
Recueillez, dans vos cœurs, mes accents de tristesse
Quand ma douleur s'éveille un peu, Et les humbles accords, qu’en mes heures d'ivresse J'ose moduler pour mon Dieu!
Rivage où je soupire Courbant mon front souffrant, Brise dont je respire
Le dictame enivrant,
Feuille qui tourbillonnes, Dans la pourpre du soir,
Etoile qui rayonnes Comme un riche ostensoir,
"Vous publiez sans cesse, Du Dieu qui vous a faits, La suprème sagesse
Et les divins bienfaits !
Quand sa voix vous appelle Vous savez l'écouter,
Et son nom que j'épelle Vous savez le chanter!
Seigneur, dans la nature Tout soupire pour toi!
Ton humble créature
Bénit ta sainte loi!
Seul l’homme dans la fange Dont ta main l’a pétri, Traîne sa face d'ange
Et son cœur tout flétri!
Avec le pré qui fume Déchiré par le soc,
Et le flocon d'écume Qui va blanchir le roc, Et le nuage sombre Que fendent les éclairs.
Les atômes sans nombre Qui flottent dans les airs ;
Avec le vent qui pleure En berçant le roseau:
Avec l'arbre qu’effleure Le gai petit oiseau ; Avec le flot de moire Qui murmure et s'en va, Je veux dire ta gloire, Eternel Jéhova!
Votre froideur m'étonne,
O Mortels aveuglés !...….
Soufllez, brises d'automne, Sur nos plaines soufflez !
Si l’homme, dans ses fêtes, Chante ses voluptés,
Sa gloire et ses conquêtes...
Pour Dieu, brises, chantez!