‹ Essais poétiquesChapitre 19 sur 61 · LA PLAINTE DU MAUVAIS PAUVRE · texte numérisé non relu

LA PLAINTE DU MAUVAIS PAUVRE

— (( Pendant que chez le riche un grand foyer pétille, Déployant ses rayons comme un soleil d'été ; Pendant que dans la nuit, la lampe d'or scintille, Gomme l'œil d'une vierge, au plafond tout sculpté.

l'hiver.

(i En vain j'attise, moi, ma froide cheminée, Je ne puis réchauffer mes membres engourdis !.

N'aurai-je donc jamais une autre destinée ?

Malheur ! je ne crois plus ni Dieu, ni Paradis !.

<( Ou Dieu n'est qu'un tyran. Je travaille sans trêve

Pour un morceau de pain, pour un morceau de bois !

Quel bien ai-je aujourd'hui ? Chaque jour qui se lève A ma longue misère apporte un nouveau poids !

'( Et, sous ce toit de chaume, une lAerve est mon siège Cette paille est mon lit, et ma table est sans pain ! Je n'ai pour me garder des rigueurs de la neige Que ces méchants souliers, que cet habit vilain !

« Le riche lève-t-il des mains vides de crimes Vers ce Dieu sans pitié qui rit de ma douleur ? Le riche aide le ciel à faire des victimes, Et le ciel, en retour, le garde du malheur.

« Pourquoi n'être point mort dès le sein de ma mère ? Pourquoi dans le néant n'être point rejeté ? Dieu cruel, le tourment de ma vie éphémère Etait-il nécessaire à ta félicité ?

« Je ne crois pas en Dieu, je me plais à le dire ; Un Dieu pourrait-il donc avoir un cœur de fer ? S'il existe qu'il frappe, et qu'à l'instant j'expire... Nous nous réchaufferons au feu de son enfer î »

15C l'hiver.

TTT

Arrête, malheureux ! Blasphémateur, arrête î Ne te ris pas ainsi de la Divinité.

Sa main brandit la foudre au-dessus de ta tête Et sous tes pieds maudits s'ouvre l'éternité !

Dans les plages de feu de la zone torride, Sous un soleil ardent, au plomb fondu pareil, Un homme au front de cuivre, en sa rage stupide. Ferme les yeux et dit : « Il n'est point de soleil. »

Ainsi, jetant au ciel un blasphème exécrable, Tu voudrais de ton Dieu douter quelques instants Mais sa voix t'étourdit ; sa j^résence t'accable ; Tu frémis, malgré toi, de tes vœux impudents.

Pour prétendre au bonheur qu'as-tu fait dans la vie ? As-tu gravis le roc où monte la vertu ? As-tu prié le Dieu que ta bouche injurie Pour qu'il fit reverdir ton courage abattu ?

As-tu jusqu'à la lie épuisé le calice

A tes lèvres offert par la main du malheur ?

l'hiver. 157

As-tu, d'un pied vaillant, broyé le front du vice ? As-tu, d'un cœur soumis, accepté la douleur ?

Au temps qui coule et fuit comme l'urne du fleuve Tu demandes en vain paix ou félicité ; La poussière où tu gis est le temps de l'épreuve : La couronne ou la peine est dans l'éternité.

Malheur à l'indigent dont la sombre détresse Ne cherche de secours que dans l'iniquité ! Malheur au riche, aussi, dont l'infâme maîtresse Reçoit la pièce d'or due à la pauvreté !

Page 1