‹ Essais poétiquesChapitre 9 sur 35 · A LA MEMOIRE · texte numérisé non relu

A LA MEMOIRE

DHEGESIPPE MOREAU

O mon frère ! ton nom aux accords de ma lyre , Se mêle et vient par fois alléger mon martyre. Il est, quand je le chante, un baume à mes douleurs. Ainsi qu'un beau soleil, en dissipant lorage, Sèche les gouttes d'eau qui pendent au feuillage , Ton souvenir tarit mes pleurs.

0 Dieu 1 l'afTreux destin 1 En nous donnant la vie,

Un père nous couvrit de honte et d'infamie.

Un père! Ah ! cher Moreau, pour lui donner ce nom,

Il nous faut à tous deux cette charité sainte Qui , sur le Golgotha, n'exhalait point de plainte, Et n'implorait que le pardon.

De cet affreux malheur l'accablante pensée Pèse de tout son poids sur notre destinée. Le sort , dans sa rigueur ne nous épargne pas : Nous tombons sous ses coups, tels que la feuille morte Qu'en son noir tourbillon un vent d'automne emporte. Et que l'on foule à chaque pas.

Cher frère , quand je prête une oreille attentive , Je crois entendre encor tes cris, ta voix plaintive. La mort , du moins , la mort termina ton malheur. Si nous fumes atteints par la même tempête , Pourquoi dans sa fureur n'écraser qu'une tête ! Puis-je survivre à ma douleur!

Mais que dis-je? Moreau, pardonne à mon délire. Mes maux ont-ils jamais égalé ton martyre? Tu fus sans contredit l'émule de Gilbert. Comme lui tu chantas Ihymne de la souffrance; Ta gloire, du mépris jeté sur ta naissance , N'a donc put te mettre à couvert?

Ta vie offre les traits d'un martyr pacifique, Expirant sous le poids du joug évangélique. Ta prière fut courte: un baiser et du pain.

Et C{'i)('ri(lant , priv»; de I ami (jui console, Vrai La/are , parfois nayant |)as une obole, Tu t'endormis, mourant de faim.

Nul n'adoucit pour toi la route du calvaire. Ton j)as fut chancelant , ton regard solitaire. Quand le mal vint t'abattre au milieu du chemin . L'on te vit mendier un billet pour l'hospice , Et sur un vil grabat tu fis le sacrifice De ta gloire et d'un nom divin.

L'art ne t'éleva pas un brillant mausolée, Ta demeure funèbre est, hélas ! isolée. Mais ne crains pas l'oubli , Moreau , je pense à toi. Si je ne peux prier sur ta tombe modeste , Mes yeux jettent du moins sur la >oùte céleste Des re''ards d'amour et de foi.

A MON CIl.VRDOiNNERET

lui j dont mon seul loizard fai>ail frisï-oinicr Tailo,

(jui in égayais par ton babil , llclas! te voila sourd à ma voix (jui t'appelle,

Cher oiseau î la saison cruelle

De ta ^ie a tranché le lil.

Ne crains pas que l'oubli chezles morts t'accompagne,

0 toi , le plus doux des oiseaux !

Tu fus , pendant six ans , ma fidèle compagne,

Oubliant pour moi la cam[)agne ,

Ta mère et t<tij nid de roseaux.

Moi, jo fus avec toi bien vite accoiituinée ;

Nos jeux étaient mon seul loisir.

Lorsqur tu me voyais dans ma chambre cnferm^'c,

Tu chantais. A ta voix aimée ,

Mon ennui devenait plaisir.

Dans ta captivité je semblais te suffire;

Tu comprenais mes pas, ma voix.

Mon nom , même en ton chant , tu sa>ais le redire;

Dès que tu me voyais sourire,

Tu le gazouillais mille fois.

L'amour de l'un pour l'autre , il était sans mesure !

Oh ! qu'ensemble nous étions bien 1 Le peu (|u'il nous fallait pour notre nourriture,

Je le gagnais à la coulure ,

Et nous n'avions faute de rien.

Je >ariais tes grains ; puis , en forme de gerbe , Quand venaient les beaux jours d'été ,

Tu me voyais suspendre à ta cage superbe , Un cœur de laitue , un brin d'herbe .

Pour toi . du cham[> même apporté.

Lorsque je respirais la fraîcheur de la brise ,

A l'heure où finit mon labeur, Que j aimais à te voir d'un air de mignardise,

Becqueter une friaiulise

Que je t'olVrais de si bon cœur!

Oue no |>eux-tu savoir combien je te regrette I C'est par ton vol qu'à pareil jour

lu >ins rendre la joie à mon àujc iiicjuiète; Et, depuis lors , dans ma chambrette , Ce n'était plus que chants d'amour.

Oh non î je ne suis pas insensible à ta perte ; Le temps n'a pu m'en consoler 1

Quand je jette un regard sur ta cage entr ouverte, Qui, depuis ta mort , est déserte , Mes pleurs ne cessent de couler I

Va , je t'aime toujours en dépit de l'absence ,

Toi qui fus aussi bon que beau !

Kt la reine des fleurs (pie Zéphyre balance ,

Avant que le (yrintemps commence,

Ornera ton j)etit tombeau !

MORT DE RAFILVEL. (*)

J.e pcintrs Ilaphai'l touclie à sa dernière heure;

Triste, le front pensif, je vais à sa demeure,

Et le trouve étendu sur un lit de douleur.

La mort sur ses beaux traits répandait son haleine;

On le voyait sourire; il nous rachait sa peine,

Pcndnnt (ju'il méditait un acte de grandeur.

Oui! Hn|thn«l fut grand , mémo m rpiittnnt la %ie!

11 v«'ut être conduit j)ar une main amie

A 1 atelier témoin de son nol»Ie labeur.

{*) La mort do Rapliacl est un noiivc! r

Reine Gardt» au roruril (les nouvelles narr.i ■

(îtOTE DE L'CDITEUB.)

Dans ce lieu pour son c<rur autrefois plein de charmes, Tout maintenant lattriste et fait couler ses larmes. «Il faut donc vous quitter, chers objets et la mort...» Mais tout à coup il voit son chef-d'œu> re en ébauche.* Ajipuyé sur mon bras, vers le mur il s'ap|)roche, Kegarde son tableau, le baise a\ec transport: u O toi! (pii promettais d'illustrer ma mémoire , w Faut-il donc qu'avec toi j'abandonne la izloire? » Il se penche sur moi , suc('ond)ant sous IClTort.

Ses veux restent fermés , et sa bouche s'entr'ouvre; D'une pAle sueur son visage se couvre , Kt parfois on l'entend pousser un loniz souj^ir. Après quelques instants , ce peintre macnanime Se lève et dit: « O mort ! rehkhe ta victime! )^ et son front se déride , on le voit tressaillir. Hien, plus rien sur ses traits du mourant taciturne : r/ est (pi' il reste Naimpieur déco c(>nd)at nocturne: r.'est que le dieu des arts à lui Nient de s olVrir!

11 reporte les yeux sur l'ébauclie sublime ,

Et soudain son regard presque éteint se ranime ,

D'un surhumain délire il parait trans|)orté.

• Ce rhpf-<r(ruvrc est le fameux t^iblcnu tW In Transfiguration , qu«' Ilapli.'H*! voulut rotouclior avant de mourir. O Liblrnu , quoiqu'imparfail , osl un objot d'adinirntion pour I«»s artistes.

(notk de L'KniTF.ca.)

Ne pouvant contenir le feu qui le dévore ;

Je suis peintre , dit-il : amis , jéprouve encore

Le besoin de le dire à la postérité ;

Près de mourir, j'entends la voix de mon génie:

« Viens , suis-moi ; d'un instant je prolonge ta vie

« Consomme, en expirant , ton immortalité. »

Sa voix étonne encor ceux qui l'ont entendue , Elle tient quelque temps leur âme suspendue , Qu'a-t-il prophétisé? se ditchncun de nous. Mais déjà Raphaël à son œuvre s'apprête, Il demande à l'instant ses pinceaux, sa palette. De les lui présenter nous nous empressons tous. Pendant que ce mortel , à la face imposante , Sur son dernier tableau porte une main mourante , Saisis d'un saint respect , nous tombons à genoux.

De la divinité nous sentons la présence ,

Tout bruit cesse ; et chacun, dans un profond silence

Contemple avec bonheur le peintre merveilleux ;

De notre humanité , rien , non rien ne lui reste ;

Il ne tient plus de l'homme , en lui tout est céleste.

Sublime vision , rêve mystérieux I

Sur la toile , au milieu d'un tourbillon de flamme ,

Il va peindre en mourant ce qu'entrevoit son âme .

L'Éternel , dont la gloire enveloppe les cieux.

Pendant que cet aspect de plus en plus le frappe. Sa main s'ouvre, et soudain le pinceau s'en échappe Tout son visage alors rayonne de splendeur. Il semble électrisé, sa bouche est sans parole ; Des élus sur son front se pose Tauréole ; Son âme prend Tessor ; elle touche au bonheur. Et sa main tremble encor sur la toile qui plie ; Qu'il jouit dans le ciel du Dieu que son génie Vient de nous révéler dans toute sa grandeur.

JV*

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