PROPOSITION I. — THÉORÈME
Nul gouvernant ne fera jamais quoi que ce soit qui puisse faire tort au peuole.
'x'c'ilà la thèse à soutenir, et nous offrons bien humblement ce qui suit à M. Mill comme en étant la démonstration syllogistique.
Nul i-'ouvernant ne fera ce qui produirait pour lui une souffrance.
Or l'opinion défavorable du peuple serait pour lui une cause de souffrance.
Donc nul gouvernant ne fera jamais quoi que ce soit qui puisse exciter l'opinion défavorable du peuple.
Mai? l'opinion défavorable du peuple est excitée par tout ce qui lui fiiit tort.
Donc nul gouvernant ne fera jamais quoi que ce soit qui puisse faire tort au peuple : ce qu'il fallait démontrer.
Après avoir ainsi imité assez heureusement, selon nous, la logique de M. MilI,nous ne voyons pas pourquoi nous n'imiterions pas ce qui est au moins aussi parfait en son genre, à savoir sa complaisance pour lui-même, et pourquoi, en guise d'Eupyjxa, nous ne nous servirions pas de ses propres paroles : « L'enchaînement des déductions est, celte fois, serré et fort à un degré bien rare. »
Le fait est que, lorsqu'on adopte ce mode de raisonnement en parlant de choses qu'il est impossible de déterminer par des définitions précises, lorsqu'on se met h. parler du pouvoir, du bonheur, de la misère, de la peine, du plaisir, des motifs, des désirs et de leurs objets, comme on parle des lignes et des nombres, les contradictions et les absurdités auxquelles on arrive sont sans fin. 11 n'y a pas de prop isition si monslrueuse en morale ou eu politique, que nous ne soyons prêt à prouver d'après d^s principes reconnus, au moyen d'un je ne sais quoi qui aura l'air d'une démonstration logique.
M. Mill soutient que, si les hommes ne sont pas disposés à se dépouiller les uns les autres, le gouvernement n'est pas nécessaire, et que, s'ils y sont disposés, ils abuseront nécessairement du pouvoir dès qu'il sera confié il
un petit nombre (l'cntic eux. Ce n'est assurc^mcnl p.is en proposant des dilemmes de cette espèce quo nous aurons chance d'arriver à de saines conclusions dans une science morale quelconque. Toute la question est une question de mesure. Si tous les hommes préféraient l'approbation modérée de leur prochain à la somme la plus élevée de richesse, de grandeur ou de jouissances sensuelles, le gouvernement ne serait pas nécessaire. Si tous les hommes désiraient la richesse avec assez d'ardeur pour être tout prêts à braver la haine de leurs pareils pour une pièce de dix sous, l'argument de M. Mill contre les monarchies et les aristocraties serait absolument juste. Mais le fait est que tous les hommes ont certains désirs qui les poussent à foire tort à leur prochain, et certains désirs qui les poussent à faire du bien à leur prochain. Or, s'il y avait une société composée de deux classes d'hommes, dont l'une serait surtout dirigée parle premier mobile, et l'autre par le second, le gouvernement serait évidemment nécessaire pour contenir la classe avide de pillage et peu soucieuse de sa réputation; et cependant on pourrait confier sans crainte le pouvoir à la classe animée surtout par le désir d'être approuvée. Il serait facile de soutenir d'une manière trèsplausible que, dans bien des pays, il y a vraiment deux classes qui, à un certain degré, correspondent à celte description; que les pauvres composent la classe que le gouvernement est chargé de contenir, et que les gens qui possèdent forment la classe à laquelle on peut confier sans danger le pouvoir. On pourrait dire que l'homme qui n'arrive à gagner sa vie qu'au prix d'un travail pénible, est plus exposé à la tentation du pillage que l'homme qui a des jouissances de luxe. On poui rait dire
qu'un homme perdu dans la foule a moins de chance d'avoir devant les yeux la crainte de l'opinion publique, qu'un homme sur lequel son rang et sa manière de vivre attirent les regards. Nous n'affirmons point tout cela; nous disons seulement que M. Mill était tenu de prouver le contraire, et que, n'ayant pas prouvé le contraire, il n'a pas le droit de dire « que les principes mêmes qui impliquent la nécessité d'un gouvernement, impliquent aussi qu'une aristocratie usera du pouvoir pour faire manquer le but pour lequel le gouvernement est institué. » Cela n'est pas vrai, à moins qu'il ne soit vrai qu'un l'iche ail autant de penchant à convoiter les biens de son prochain qu'un pauvre, et qu'un pauvre ait autant de raisons de se préoccuper de l'opinion de son prochain qu'un riche.
Mais nous ne voyons pas qu'il soit possible de faire un seul pas en raisonnant à priori sur des questions de ce genre. Nous savons que tout homme a certains désirs qu'il ne peut satisfaire qu'en faisant tort à son prochain, et certains désirs qu'il ne peut satisfaire qu'en plaisant à son prochain. Il a convenu à M. Mill de ne voir qu'une moitié du caractère humain, et de raisonner sur les motifs qui portent les hommes à opprimer et à dépouiller leurs semblables comme si c'étaient les seuls motifs qui pussent agir sur les hommes. Nous avons déjà monlré qu'en prenant l'autre moitié du caractère humain et en raisonnant sur elle comme si elle était le caraclère humain tout entier, nous pouvions arriver à un résultat diamétralement opposé à celui que M. Mill a aileint. Avec de tels procédés, il serait fiicile de démontrer ou que toute forme de gouvernement est bonne, < u que tout gouvernement est superflu.
Nous allons maintenant suivre j\I. Mill dans la seconde phase de son argunienl. Une combinaison des trois formes simples de gouvernement peut-elle offrir les sûretés nécessaires conlre les abus de pouvoir? M. Mill se plaint que ceux qui soutiennent l'affirmative font, en général, une pétition de principe , et il cherche à l'établir en prouvant, d'après sa méthode, que toute combinaison des trois formes simples ou de deux d'entre elles est impossible.
a 11 résulte des principes que nous avons déjà établis, que chacun des éléments cherchera à obtenir la plus grande somme possible de ce qui fait l'objet des désirs humains, ou à parler plus exactement de ce qui sert à satisfaire les désirs humains, savoir la richesse et le pouvoir. S'il vient s'offrir à Tun quelconque des éléments supposés quelque expédient de nature à conduire eflicacemcnt à ce but, sans contrarier quelque désir préféré, nous pouvons afûrmer avec certitude qu'il sera adopté. 11 y a un expédient efficace, et non moins évident qu'efficace. Deux quelconques de ces éléments, en se coalisant, peuvent absorber le troisième. Qu'une telle coalition doive se produire, c'est ce qui paraît aussi certain que peut l'être quelque chose dépendant de la volonté humaine, parce que de grands motifs la favorisent sans qu'on puisse en imaginer aucun qui la combatte. Le mélange de trois des formes de gouvernement ne peut donc évidemment pas exister... 11 peut être bon de se demander si l'union de deux d'entre elles ne serait pas possible... Supposons d'abord la monarchie unie à l'aristocratie. Ou leur pouvoir est égal, ou il neJ'est pas. S'il n'est pas égal, la conséquence nécessaire, d'après les principes que nous avons déjà établis, sera que le plus fort empiétera sur le plus
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faible jusqu'à l'absorber tout entier. La seule quoslion est donc celle-ci : Que se passera- t-il si le pouvoir est égal? Et d'abord l'existence même de cette égalité paraît impossible. Gomment pourra-t-on l'établir, ou par quel moyen pourra-t-on la constater? S'il n'est pas de moyen de ce genre, elle ne sera jamais que l'etfet du hasard. S'il en est ainsi, les chances contre l'égalité sont comme celles de l'infini contre un. L'idée est donc parfaitement chimérique et absurde... Dans cette doctrine du mélange des formes simples de gouvernement est comprise la fameuse théorie de l'équilibre entre les parties constituantes d'un gouvernement. On suppose par là que, lorsqu'un gouvernement se compose de m.onarchie, d'aristocratie et de démocratie, les trois parties se font équilibre les unes aux autres, et produisent le bon gouvernement en se servant mutuellement de frein. Quelques mots suffiront pour montrer que, si une théorie a jamais mérité l'épithète de folle, de visionnaire et de chimérique, c'est bien celle de l'équilibre. S'il y a trois pouvoirs, comment empêcher deux d'entre eux de se coaliser pour absorber le troisième? L'analyse que nous venons de faire nous permettra de tracer rapidement l'enchaînement des causes et des effets dans l'hypothèse qui nous occupe. Nous avons déjà vu que l'intérêt de la société prise dans son ensemble, ou au point de vue démocratique, est que chaque individu soit protégé, et que le pouvoir constitué dans ce but soit exclusivement employé dans ce but... Nous avons vu aussi que l'intérêt du roi et de l'aristocratie gouvernante est diamétralement opposé. Leur affaire est de s'emparer d'une puissance illimitée sur le reste de la société, et d'en user pour leur propre avantage. D.ms le cas supposé do l'équilibre entre les pouvoirs monar-
nu r.orvRnNKMENT. /.n
cliiqiic, ari>locraliqiie cl dcJmocratiquo , il ne poul cire de l'intérêt ni de la monarchie ni de l'aristoeratie de se coaliser avec la démocratie, parce qu'il est de l'intérêt de la démocratie, ou de la société en général, que ni le roi ni l'aristocratie ne puissent disposer pour leur propre avantage d'un atome de la puissance ou de la richesse sociale. La démocralic ou la société a toutes les raisons possihles de chercher à empêcher la monarchie et l'aristocratie d'exercer la puissance ou d'acquérir la richesse sociale pour leur avantage propre. La monarchie et l'aristocratie ont fontes les raisons possibles de chercher à acquérir un pouvoir illimité sur les personnes et les biens de la société. La conséquence est inévitable; elles ont toutes les raisons possibles de se coaliser pour acquérir ce pouvoir.»
S'il y a dans tout ce passage quelque partie plus remarquablement absurde que tout le reste, c'est, à notre avis, l'argument par lequel M. Mill prouve que l'union delà monarchie et de l'aristocratie est impossible. Leur pouvoir, dit-il, doit être égal ou ne l'être pas. Mais il n'y a aucun moyen de constater l'égalité. Par conséquent, les chances conlre son existence sont comme celles de l'infini contre un. Si les deux pouvoirs ne sont pas égaux, il s'ensuit, d'après les principes de la nature humaine, que le plus fort empiétera sur le plus faible jusqu'à l'absorber tout entier.
Or, s'il n'y a aucun moyen de constater l'égalité de deux pouvoirs, il ne doit pas y avoir de mesure commune entre des pouvoirs. Il est donc parfaitement impossible de les comparer entre eux. Mais lorsque deux pouvoirs sont de môme nature, il n'est pas difficile de constater d'une manière suffisante pour lous les objets pratiques
s'ils sont égaux ou inégaux. Il est aisé déjuger si deux hommes courent également vite, ou s'ils peuvent soulever le même poids. Deux arbitres, dont la décision doit être définitive s'ils parviennent à s'entendre, et dont l'un ne peut rien faire sans le consentement de l'autre, possèdent un pouvoir égal. Deux électeurs ayant chacun un vote dans un bourg possèdent, sous ce rapport, un pouvoir égal, sinon toutes les théories politiques de M. Mill s'écroulent du même coup; car, s'il est impossible de constater que deux pouvoirs sont égaux, il ne pourra jamais montrer que, môme avec le suffrage universel, il soit impossible à une minorité de tout conduire à sa fantaisie contre les souhaits et les intérêts de la majorité.
Lorsqu'on met en présence deux pouvoirs divers par leur nature, nous convenons qu'il n'existe aucun moyen de constater leur égalité. IMais en pareil cas il est absurde de parler de plus fort et de plus faible, comme le fait M. Mill. On peut se servir de ces termes dans le langage vulgaire et par rapport à certains objets particuliers; mais il est impropre de les employer dans le langage mathématique. En parlant d'une lutte de boxeurs, on peut dire que tel fameux athlète a plus de puissance physique qu'aucun autre homme en Angleterre. En parlant d'une pantomime, on peut en dire autant d'un Irèshabile arlequin. Mais dire d'une ftiçon générale que la puissance de pantomime d'Arlequin l'emporle sur la puissance physique de l'athlète, ou qu'elle lui est inférieure, ce serait dire une sottise.
Si l'argument de M. Mill vaut lorsqu'il s'agit des rapports entre les diverses branches d'une législature, il vaut également lorsqu'il s'agit des rapports entre les puissan-
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ces souveraines. Tout gouvernement, peut-on dire, enlèvera, s'il le peut, à son semblable ce qui fait l'objet de ses désirs. Si le gouvernement français peut subjuguer l'Angleterre, il le fera. Si le gouvernement anglais peut subjuguer la France, il le fera. Mais fa puissance anglaise et la puissance française sont égales ou inégales. Il y a l'infini à parier contre un pour qu'elles ne soient pas exactement égales. On peut donc négliger l'hypothèse et affirmer que la plus forte empiétera infailliblement sur la plus faible jusqu'à l'asservir absolument.
Assurément la réponse à tout ce fatras de paroles dénuées de sens est bien simple. A certains égards, la France est plus forte que l'Angleterre. A certains égards, l'Angleterre est plus forte que la France. A certains égards, elles sont toutes deux impuissantes. La France a une population plus nombreuse, l'Angleterre une plus grande capitale; la France a la plus grande armée, l'Angleterre la plus grande flotte. Pour une expédition à Rio-Janeiro ou aux Philippines, l'Angleterre est la plus puissante. Pour une guerre sur le Pô ou sur le Danube, la France est la plus puissante. Mais ni l'une ni l'autre n'aurait la puissance d'obliger l'autre à rester tranquille sous le joug pendant un mois. Pour l'une comme pour l'autre, toute invasion serait très-dangereuse et toute pensée de conquête absolue parfaitement ridicule. Yoilà la manière virile et sensée de discuter de telles questions. Uergo ou plutôt le farago de M. Mill n'en imposerait pas à un enfant. C'est peut-être trop dire cependant, car nous nous souvenons d'avoir entendu un enfant demander un jour si Bonaparte était plus fort qu'un éléphant.
M. Mill iiuus ra()i)8lle certains philosophes du seizième siècle qui, s'étant convaincus à priori que la vitesse de la
«2 ESSAIS l'OLITIQUKS ET l'U ILOSOIMIIQUES. chule des corps était exactement eu raison de leur poids, se refusaient à croire le contraire sur le témoignage de leurs yeux et de leurs oreilles. La constitution anglaise, d'après la classification de M. Mill, est un mélange de monarchie et d'aristocratie ; une des chambres du Parlement étant composée d'une noblesse héréditaire, et l'autre presque entièrement choisie par une classe privilégiée qui possède la franchise électorale en vertu de ses propriétés ou de ses liens avec certaines corporations. L'argument de M. Mill prouve que, depuis le temps que ces deux pouvoirs combinés agissent dans notre gouvernement, c'est-à-dire depuis l'origine de notre histoire, l'un ou l'autre doit s'être livré à des empiétements continuels; en outre, selon lui, les empiétements doivent toujours être venus du même côlé, le premier empiétement n'ayant pu venir que du plus fort, et ce premier empiétement ayant dû rendre le plus fort encore plus fort. C'est donc un fait bien démontré que le Parlement était plus fort que la couronne sous Henri VIII, ou que la couronne était plus forte que le Parlement en 1641. « Hippocrate dira ce qui lui plaira, dit la servante de Molière, mais le cocher est mort, n M. Mill dira ce qui lui plaira, mais la constitution anglaise est encore en vie. Personne ne niera que, depuis la révolution, le Parlement n'ait possédé une grande autorité dans TÉtat. Cependant le roi peut créer de nouveaux pairs et dissoudre le Parlement. Guillaume III eut à supporter de la part de la Chambre des communes d'amères mortifications, et fut, à vrai dire , opprimé d'une manière injustifiable. La reine Anne voulut changer un ministère qui avait la majorité dans les deux Chambres. Elle saisit le moment de faire la dissolution, créa douze [Kiirs tories
Cl en vint à ses fins. Trente ansplus tard, la Chambre des communes cluissa Walpole du -ministère. En 178i, Georges III fut en état de maintenir M. Pittau pouvoir en dépit de la majorité de la Chambre des communes. En 1804, la crainte d'une défaite dans le Parlement, obligea le même roi à se séparer de son ministre favori. Mais en 1807, il se trouva en mesure de faire exactement ce que la reine Anne avait fait près de cent ans auparavant. Le pouvoir du roi avait-il augmenté durant le siècle qui venait de s'écouler, ou était-il resté stationnaire? Serait-il possible que dans la loterie contre l'infini, le lot unique nous fût échu? S'il n'en est pas ainsi, M. Mill a prouvé que l'un des deux éléments doit constamment avoir empiété sur l'autre. Quelques-uns des hommes les plus distingués de l'Angleterre croient qu'à tout prendre l'influence de la couronne s'est accrue depuis le règne de la reine Anne. D'autres pensent que le Parlement a gagné en force. Mais ce qui n'est pas douteux, c'est que tous deux possédaient alors et possèdent encore aujourd'hui un grand pouvoir. Assurément, s'il y avait la moindre vérité dans l'argument de M. Mill, on ne pourrait agiter la question de savoir lequel, du Parlement ou de la couronne, €. gagné le plus de terrain en cent vingt ans.
Mais nous en demandons pardon à nos lecteurs, nous allions oublier qu'un fait irréconciliable avec la théorie de M. Mill fournit, à son avis, la raison la plus forte pour adhérer à sa théorie. Pour envisager la question à un autre point de vue, n'est-il pas évident qu'il peut y avoir deux corps, possédant chacun un pouvoir parfait et complet qui ne peut lui être enlevé sans son assentiment? Quel est le sens des mots plus fort Qi plus faible, lorsqu'on les applique à des corps de cette nature? L'un des deux
Wt ESSAIS rOI.ITIQUES ET PHILOSOI'II IQUES. peut sans doute détruire l'autre par la force matérielle. Mais ce n'est pas la qucslion. Une troisième partie, un de leurs généraux, par exemple, pourrait les subjuguer tous les deux par la force matérielle. El il n'y a pas de forme de gouvernement, sans excepter l'utopie démocratique de M. Mill, qui soit à l'abri d'un pareil accident. Nous parlons des pouvoirs dont la constitution investit les deux branches de la législature , et nous demandons à M. Mill comment, d'après ses propres principes, il peut soutenir que l'un des deux empiétera sur l'autre, si le consentement de l'autre est nécessaire à l'empiétement.
INI. Mill nous dit que, dans un gouvernement composé des trois formes simples (et il ne veut pas admettre que la constitution anglaise soit de cette nature), deux des parties constituantes s'uniront infailliblement contre la troisième. Or, si deux de ces parties s'unissent et agissent comme une seule, Thypothèse rentre exactement dans la dernière, et toutes les observations que nous venons de faire s'y appliquent. M. Mil! dit « que deux quelconques des éléments se coalisant peuvent absorber le troisième,» et il ajoute ensuite: a Comment empêcher deux des éléments de se coaliser pour absorber le troisième? » M. Mill devrait cependant savoir qu'en politique deux n'est pas toujours le double d'un. Si le concours des trois branches de la législature est indispensable pour toutes les /ois, chaque branche sera investie d'un pouvoir constitutionnel suffisant pour la protéger contre tout, sauf contre la force physique, danger contre lequel aucune forme de gouvernement n'est assurée. M. Mill nous rappelle l'Irlandais auquel on ne pouvait pas faire comprendre comment un seul juré pouvait réduire par Ja faim les onze autres.
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M;iis csl-il certain que deux des branches de la législature se coaliseront contre la troisième? « Cela nous 1 arait aussi certain, dit INI. INlill , que puisse l'être un résullal dépendant de la volonté humaine, parce que de puissants motifs y poussent et qu'aucun motif imaginable U2 le combat.» Il passe ensuite à l'indication de ces motifs. L'intérêt de la démocratie est que chaque individu reçoive protection. L'intérêt du roi et de l'aristocratie est de s'emparer de tout le pouvoir qu'ils peuvent usurper, cl de s'en servir pour leurs propres lins. Le roi et l'aristocratie ont donc toutes les raisons possibles de se coaliser contre le peuple. Si nos lecteurs veulent consulter le passage cité ci-dessus, ils verront que nous reproduisons très-loyalement l'argument de M. Mill.
Nous aurions vraiment cru que, sans le secours de l'histoire et de l'expérience, à la seule lueur de sa propre logique, M. Mill se serait aperçu de la fiiusseté qui se cache, et qui se cache à peine, sous cette prétendue démonstration. L'intérêt du roi peut être opposé à celui du peuple. Mais est-il identique avec celui de l'aristocratie? Dans la page môme qui contient l'argument destiné à prouver que le roi et l'aristocratie se coaliseront contre le peuple, INI. Mill cherche à montrer que l'opposition d'intérêts est si forte entre le roi et l'aristocratie que, si l'on partage entre eux l'autorité, l'un usurpera infailliblement le pouvoir de l'autre. S'il en est ainsi, il n'a pas le droit de conclure qu'ils se coaliseront pour détruire le pouvoir du peuple, par cette seule raison que leurs intérêts pourront différer de ceux du peuple. Il est tenu de montrer, non-seulement que dans toutes les sociétés l'intérêt du roi doit être opposé à celui du peuple, mais que dans toutes les sociétés l'intéiêt du roi doit
426 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, être plus directement opposé à l'intérêt du peuple qu'à l'intérêt de l'aristocratie; mais il ne le démontre pas. Par conséquent, il n'a pas prouvé sa proposition d'après ses propres principes. Ce serait perdre son temps que de citer l'histoire. Tout écolier qui a poussé ses éludes jusqu'à V Abrégé de Goldsmilh peut citer des cas où l'on a vu les souverains s'allier avec le peuple contre l'aristocratie, et des cas où la noblesse s'est alliée avec le peuple contre le souverain. En général, lorsque trois éléments, ayant tous à se craindre les uns les autres, sont aux prises, on ne voit pas deux d'entre eux se coaliser pour dépouiller le troisième. Qu'une coalition pareille se forme, elle n'atteint presque jamais son but. Le membre de la coalitioa qui a chance de gagner le plus à l'alliance est bientôt découvert. Il devient l'objet de la jalousie de son allié, qui, selon toutes les probabilités , change de côté et l'oblige à restituer ce qu'il a pris. Tout le monde sait comment Henri VIII passait de François à Charles et de Charles à François ; mais il est oiseux de citer des exemples : l'action de ce principe se trouve développée à chaque page de l'histoire ancienne et moderne, et presque tous les États de l'Europe lui ont, à un jour donné, dû leur indépendance.
M. Mill a enfin démontré, à ce qu'il croit, que les formes simples de gouvernement ne valent rien, et que les formes combinées ne peuvent subsister. Il reste pourtant encore, à ce qu'il paraît, un espoir pour l'humanité.
« On trouvera peut-être dans ce qui doit être la grande découverte des temps modernes , le système représentatif, la solution de toutes les dilTicultés spéculatives et pratiques; sinon nous pourrions être forcés d'en venir à
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celle conclusion singulière que le bon gouvernemenl est in)possibIe. Car puisqu'il n'y a point d'individu ni de coUeclion d'individus, sauf la société elle-même, qui n'ait intérêt à mal gouverner si le pouvoir lui est remis, et puisque la société elle-même est hors d'élat d'exercei le pouvoir, et qu'elle est obligée de le déléguer à cer tains individus, la conclusion est évidente : la sociélô elle-même doit contenir ces individus, sans quoi ils agiront d'après leurs intérêts et ils produiront le mauvais gouvernemenl. Mais comment la société peut-elle les contenir? La société ne peut agir sans être assemblée, et une fois assemblée, elle est incapable d'agir. La société cependant peut choisir des représentants.»
La question qui se présente alors est celle-ci : Comment le corps représentatif doit-il être constitué? M.lMill pose deux principes qui ne seront probablement pas contestés, dil-il.
a Premièrement, le corps qui a pour mission de contenir, doit être investi d'un pouvoir suffisant pour remplir la mission de contenir. »
« Secondement, il doit avoir des intérêts identiques avec ceux de la société, sans quoi il fera un mauvais usage de son pouvoir. »
La première de ces propositions ne peut certainement donner matière à contestation. Quant à la seconde, nous prendrons tout à l'heure occasion de faire quelques remarques sur le sens que M.Mill attache à ces mots: «Les intérêts de la société. »
Il ne nous paraît pas très-aisé de trouver, d'après les principes de M. Mill, le moyen de rendre les intérêts tlu corps représentatif identiques avec ceux du corps électoral. Le plan proposé par M. Mill est tout simplement
428 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, celui d'avoir recours à des élections fréquentes. « Comme il semble, dit-il, que limiter la durée de leur pouvoir est une garantie contrôles intérêts malfaisants des représentants du peuple, il semble de même que c'est la seule garantie qu'admette la nature du cas. » Mais tous les arguments par lesquels M. Mill a prouvé les inconvénients de l'aristocratie et de la monarchie, prouvent de môme, ce nous semble, que cette garantie n'en est pas une. N'est-il pas évident que les représentants, dès qu'ils sont élus, deviennent une aristocratie avec des intérêts opposés à ceux de la société? Pourquoi ne voteraient-ils pas une loi pour prolonger d'un an à dix la durée de leur pouvoir, ou pour se déclarer sénateurs à vie? Si tout le pouvoir législatif leur est confié, ils seront constitutionnellement compétents pour agir ainsi. Si on leur refuse une part du pouvoir législatif, à qui confiera-t-on cette part? Le peuple la conservera-t-il et exprimera-t-il sa satisfaction ou son blâme dans des assemblées primaires? M. Mill nous dit lui-môme que la société ne peut agir sans être assemblée, et qu'une fois assemblée, elle est incapable d'action. Ou bien déclarera-t-on, comme dans certaines républiques américaines, que nul changement dans les lois fondamentales ne pourra être fait sans le consentement d'une convention spécialement élue dans ce but? La difficulté reparaît encore : pourquoi les membres de la convention ne Irahiraicnt-ils pas leur mandat, tout aussi bien que les membres de la législature ordinaire? Comme hommes privés, ils ont pu être zélés pour les intérêts de la société. Comme candidats, ils ont pu faire dos promesses à la cause de la constitution. Mais dès qu'ils sont devenus une convention , dès qu'ils sont séparés du peuple , dès
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que le pouvoir suprême est déposé dans leurs mains, dus lors commence cet intérêt opposé à celui de la société qui doit, suivant M. Mill , produire des mesures coniraires aux intérêts de la société. 11 faut donc trouver quelque autre moyen de mettre un frein à ce frein déjà placé sur un frein, quelque autre support pour porter la tortue qui porte l'éléphant qui porte le monde.
Nous savons bien qu'une telle situation n'offre pas de danger ré^l; mais elle n'offre pas de danger par la seule raison qu'il n'y a pas de vérité dans les principes de M. Mill. Si les hommes étaient ce qu'il dit, la lettre de la constitution qu'il recommande n'offrirait aucune garantie contre le mauvais gouvernement. La véritable garantie est que les législateurs soient détournés par la crainte delà résistance et de l'ignominie d'agir comme nous l'avons dit. Mais, dans toutes les formes de gouvernement, il y a des freins de la même nature; ils ne diffèrent que par le degré de leur force. La ligne profonde de démarcation que iNf. Mill cherche à tracer entre les monarchies et les aristocraties d'une part, et les démocraties de l'autre, n'existe pas en fait. Dans aucune forme 'de gouvernement, les intérêts du peuple ne sont absolument identiques avec ceux du pouvoir. Dans toutes les formes de gouvernement , le pouvoir a une certaine crainte du peuple. La crainte de la résistance et le sentiment de la honte opèrent jusqu'à un certain degré sur les monarques les plus absolus et sur les oligarchies les moins libérales ; et la crainte de la résistance et le sentiment de la honte protègent seuls la liberté des sociétés les plus démocratiques contre les empiétements de leurs délégués annuels et bisannuels.
430 KSSAIS P0LITIQIH:S et PFIII.OSOPIIIQUES,
Nous avons vu comment M. Mill propose de rendre les intérêts du corps représentatif identiques avec ceux du corps électoral. La question qui se présente ensuite est celle de savoir comment on rendra les intérêts du corps électoral identiques avec ceux de la société. M. Mill démontre que toute minorité du corps social, fût-elle même composée de milliers de votants, formerait un mauvais corps électoral et ne serait réellement autre chose qu'une aristocratie très-nombreuse.
(( On perd les avantages du système représentatif, ditil, toutes les fois que les intérêts du corps éle'ctoral ne sont pas les mêmes que ceux de la société. Il est évident que, si la société était elle-même le corps électoral, les intérêts du corps électoral et ceux de la société seraient les mêmes. »
M. Mill part de là pour recommander que tous les hommes parvenus à l'âge mûr, riches et pauvres, savants et ignorants, aient une voix. Mais alors pourquoi pas les femmes? Cette question a souvent été posée dans les débats parlementaires ; elle n'a jamais reçu à notre avis de réponse plausible. M. Mill y échappe au plus vite; mais nous prendrons la liberté de nous arrêter un peu sur les paroles de l'oracle : « Il est assez évident, dit-il, qu'on peut éliminer sans inconvénient les individus dont les intérêts sont confondus avec ceux d'autres individus. On peut envisager ainsi les femmes, puisque leurs intérêts sont presque toujours confondus soit avec ceux de leur père, soit avec ceux de leur mari. »
Si nous nous contentions de dire, en réponse à tous les arguments contenus dans l'essai de M. Mill, que les intérêts d'un roi sont confondus avec ceux de la société, on nous accuserait, et fort justement, de déraisonner.
Cepondant celle assertion ne serait pas, ce nous semble, plus déraisonnable que celle que M. Mill vient de basarder. Sans s'appuyer sur un seul fait, sans prendre la peine d'embrouiller la question par un seul sopbisme, il fait disparaître d'un trait de plume les intérêts de la moitié du genre bumain. S'il y a un mot de vrai dans l'histoire, les femmes ont été de tout temps, et sont encore sur presque toute la surface du globe, d'humbles compagnes, des jouets, des captives, des servantes, des botes de somme. A l'exception de quelques sociétés heureuses et très-civilisées, elles sont à la lettre réduites à l'état d'esclavage ; môme dans les pays où elles sont le mieux traitées, les lois leur sont en général défavorables sur presque tous les points qui les intéressent le plus.
M. Mill ne fait pas des lois pour l'Angleterre ou pour les États-Unis, mais pour l'humanité tout entière. Les intérêts d'un Turc sont-ils donc les mômes que ceux des femmes qui composent son harem? Les intérêts d'un Chinois sont-ils les mêmes que ceux de la femme qu'il attelle à sa charrue? L'intérêt d'un Italien est-il le même que celui de la fille qu'il consacre à Dieu? Sans doute on peut affirmer sans mentir que les intérêts d'un Anglais estimable se confondent avec ceux de sa femme; mais pourquoi en est-il ainsi? Parce que la nature humaine n'est pas telle que la conçoit M. Mill, parce que, dans une société civilisée, des hommes qui recherchent le bonheur ne sont pas des yalioos se disputant une charogne, parce qu'il y a quelque plaisir à être aimé et estimé, tout comme à êlre craint et servilement obéi? Pourquoi un homme bien élevé ne réduit-il pas sa femme à la simple pension alimentaire fixée par la loi, pour pouvoir consacrer ime plus forte somme à ses propres fantaisie^? Parce
432 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, que, s'il l'aime, il a du plaisir à la voir heureuse, et parce que, ne raimàt-il pas, il n'a nulle envie d'entendre tous ses voisins s'indigner de sa vilenie et de sa méchancelé. Par quelle raison la législature exclusivement composée d'hommes ne vole-t-elle pas une loi pour dépouiller les femmes de tous droits civils et pour les réduire à la condition d'esclaves? En agissant ainsi, elle donnerait satisfaction à ce que M. Mill regarde comme inséparable de la nature humaine, le désir de posséder la faculté illimitée de faire souffrir les autres. La preuve que le désir de posséder la faculté illimitée de faire souffrir les autres n'est pas inséparable de la nature humaine , c'est que la législature ne vote pas cette loi, bien qu'elle en ail le pouvoir; c'est que nul homme en Angleterre ne souhaite de la voir voter.
S'il y a dans ce pays identité d'intérêts entre les deux sexes, cette identité ne peut naître que du plaisir d'être aimé et de donner le bonheur. Car la manière dont les femmes sont traitées dans la plus grande partie du monde prouve surabondamment que cette identité n'est pas due aux simples instincts de sexe; et si l'on dit que nos lois sur le mariage ont amené ce résultat, on se borne à faire reculer la question d'un pas, puisque ces lois ont été faites par des hommes. Or, si les sentiments de bienveillance de la moitié de l'espèce humaine sont pour l'autre une garantie suffisante de bonheur, pourquoi les sentiments de bienveillance d'un monarque ou d'une aristocratie, ne suffiraient-ils pas au moins à les empêcher de broyer le peuple sous le poids de leur autorité?
Si M. Mill veut bien rechercher pourquoi les femmes sont mieux traitées en Angleterre qu'en Perse, il pourra peut-être découvrir, dans le cours de ses recherches,
DU GOL'VERNEMEM'. 433
pourquoi les Danois sont mieux gouvernés que les sujets de Caligula.
Nous en venons maintenant à la question pratique la plus importante soulevée dans cet essai. Est-il désirable que tous les hommes arrivés à l'âge de raison concourent à l'élection des représentants, ou faut-il exiger des électeurs certaines conditions pécuniaires? D'après M. Mill, plus ces conditions pécuniaires sont minimes, mieux cela vaut, elle mieux est de n'en exiger aucune. «Les conditions électorales, dit-il, doivent être établies de feçon à comprendre dans le corps électoral ou la majorité de la population, ou un nombre d'hommes peu inférieur à la majorité. Supposons d'abord que la majorité soit comprise dans le corps électoral, la question sera de savoir si la majorité peut avoir quelque intérêt à opprimer ceux qui, dans cette hypothèse, sont privés de tout pouvoir politique? En réduisant le calcul à ses plus simples éléments, nous verrons que la majorité pourrait, sans doute, avoir un intérêt de ce genre, mais qu'il ne serait pas bien grand. Chaque membre de la majorité, si la majorité devenait le corps gouvernant, n'aurait pas même l'avantage d'opprimer pour sa part un homme tout entier. Si la majorité était deux fois aussi considérable que la minorité, chaque membre delà majorité n'aurait que la moitié de l'avantage d'opprimer un seul homme... Supposons, en second lieu, que, par suite des conditions électorales, le corps des électeurs ne renferme pus la majorité. Dans cette hypothèse, en ramenant le calcul à ses plus simples éléments, nous verrons que chaque membre aurait un avantage égal à celui que l'on peut tirer de l'oppression de plus d'un homme, et qu'à mesure que le corps électoral deviendrait une plus petite minurilé, le corps électoral
iS
434 ESSAIS POLITIQUES ET PIlILOSOPll ÎQUES. aurait plus d'avantage à abuser du pouvoir, et que le mauvais gouvernement deviendrait ainsi certain. »
La première remarque que nous ayons à f lire sur cet argument, c'est que, d'après M. Mill lui-même, un gouvernement qui admettrait tout être humain à voter serait encore défectueux. Car, d'après le système du suffrage univeisel, la majorité des électeurs nomme le représentant, et la majorité des représentants fait la loi. Le peuple tout entier peut donc voler, mais la majorité seule gouverne. En sorte que, de l'aveu de M. Mill, le système de gouvernement le plus parfait qu'on puisse imaginer est un système dans lequel l'intérêt que peut avoir le pouvoir à opprimer n'est pas grand, sans doute, mais existe encore.
M. Mill se trompe-t-il en disant que cet intérêt ne saurait être fort grand? Nous le croyons. Certainement, si tous les membres de la société possédaient une égale part de ce que M. Mill appelle les objets des désirs, la majorité s'abstiendrait probablement de dépouiller la minorité. Une minorité nombreuse opposerait une vive résistance, et les biens d'une petite minorité ne vaudraient pas la peine qu'auraient à prendre pour se les partager les autres membres de la société. Mais il y a dans toutes les sociétés civilisées, une petite minorité de riches et une grande majorité de pauvres. Supposez mille personnes possédant chacune dix livres sterling, neuf cent quatre-vingt-dix d'entre elles ne prendraient pas la peine d'eu dépouiller dix autres, et six cents d'entre elles hésiteraient à en dépouiller quatre cents. Mais supposez dix d'entre elles ayant chacune cent livres sterling, le cas devient bien différent. Il y aurait alors beaucoup à gagner et rien à craindre.
« Un ûlre humain désirera toujours faire sçrvir la. personne el !apropriél6 d'un autre à ses plaisirs, sans s'inquiéter de là souffrance ou de la perte de plaisir que celte conduite peut occasionnera cet autre individu. Tel est, » d'après M. Mill, «le fondement du gouvernement. ». Que les bieus de la minorité riche puissent être employés à servir aux plaisirs de la majorité pauvre,, cela n'est pas niable. Mais M. Mill propose de donner à la majorité pauvre le pouvoir sur la minorité riche. Peut-on douter, d'après ses propres principes, du résultat d'une semblable combinaison?
On peut dire peut-être qu'à la longue l'intérêt du peuple est de garantir la propriété, et que par conséquent il la respectera. A cela voici notre réponse : On ne peut prétendre qu'il ne soit pas de l'intérêt immédiat du peuple de piller les riches. Aussi, fût-il même bien certain qu'à la longue le peuple perdrait à ce pillage, il ne s'en suivrait pas nécessairement que la crainte des mauvaises conséquences éloignées dût l'emporter sur le désir de l'acquisition immédiate. Chacun pourrait se flatter que le châtiment ne l'atteindrait pas. M. Mill nous dit lui-même, dans son Essai sur la Jwnsprudence, que la menace d'un ual éloigné et incertain, quelque grand qu'il soit, ne suffira jamais à prévenir le crime.
Mais nous sommes plutôt enclin à penser qu'à tout prendre il serait de l'intérêt de la majorité de piller les riches. S'il on est ainsi, les utilitaires diront que les riches doivent être nillés. Nous nions la conséquence. Car, en premier lieu, si le but du gouvernement est le plus grand bonheur du plus grand nombre, il faut prendre en considération l'intensité de la souffrance infligée par une mesure, autant que le nombre de ceux qui en soulfrent.
En second lieu, nous avons à l'aire une distinction trèsimportante que M. iMill a complètement omise. Partout, dans son essai, il confond la société avec l'espèce humaine. Il parle du plus grand bonheur du plus grand nombre, mais lorsqu'on examine ses raisonnements, on s'aperçoit qu'il pense seulement au plus grand nombre dans une seule génération.
Donc, quand même nous en viendrions à convenir que tous les arguments dont nous avons démontré la fausseté sont irréfutables, nous repousserions encore la conclusion à laquelle arrive notre auteur. Quand même nous en viendrions à accorder qu'il a trouvé la forme de gouvernement la meilleure pour la majorité des hommes vivant aujourd'hui sur bi surface de la terre, nous pourrions encore, sans inconséqjence, soutenir que cette forme de gouvernement est pernicieuse pour l'humanilé. M. Mill serait encore tenu de prouver que l'intérêt de chaque génération est identique avec celui de toutes les générations successives. Et nous ne pouvons concevoir comment il pourrait le démontrer d'après ses propres principes.
Le cas, à vrai dire, est parfaitement analogue à celui d'un gouvernement aristocratique. Dans une aristocratie, dit M. Mill, le petit nombre, étant investi du pouvoir, peut enlever au peuple les objets de ses désirs. De même, chaque génération peut se satisfaire à son tour aux dépens de la postérité. Dans ce aernier cas. la priorité dans le temps donne un avantage qui correspond exactement <i celui que donne la supériorité de situation dans le premier. Qu'une aristocratie doive abuser de son avantage, c'est, d'après M. Mill, une propusiliun dcmonirvie. Mais n'est-il pas également cerldin
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que le ppnple tout entier doit en faire autant; que s'il possède le pouvoir, il gaspillera de toutes les manières le fonds commun de l'humanité, et qu'il le transmettra à la postérité appauvri et dilapidé?
Comment peut-on douter, lorsqu'on professe les doctrines de M. Mill, que, dans une démocratie de la nature de celle qu'il recommande, les riches ne fussent pillés aussi impitoyablement que sous un pacha turc? II esi, cela n'est pas douteux, de l'intérêt de la génération pi ochaine, et peut-être de l'intérêt éloigné de la génération actuelle, que la propriété reste sacrée. De même, cela n'est pas douteux, il est de l'intérêt du prochain pacha, il est même de l'intérêt du pacha actuel, s'il conserve longtemps sa charge, que les habitants de son pachahk soient encouragés à amasser des richesses. Il n'arrive presque jamais à un souverain despotique d'avoir dépouillé ses sujets sur une grande échelle, sans avoir à le regretter avant la fin de son règne. Tout le monde sait avec quelle amertume Louis XIV déplorait, à la fin de sa vie, ses extravagances passées. Si ce prince magnifique n'avait pas dépensé des millions à Marly et à Versailles, et des dizaines de millions pour l'agrandissement de son petit-fils, il n'aurait pas été forcé plus tard, pour subvenir aux dépenses de sa propre maison, de faire servilement la cour à des prêteurs d'argent de basse extraction, et de s'humilier devant des gens sur lesquels, dans les jours de son orgueil, il n'eût pas dnigné jeter un regard, il serait aisé de multiplier les exemples de ce genre. Et pourtant, nous le voyons, les despotes continuent à dépouiller leurs sujets, bien que l'histoire et l'expérience leur disent qu'en se procurant par des Cîçaclions prématurées, des moyens de profusion, ils
dévorent par le fait le blé de semence^ qui seul peut produire la moisson future de revenu. Pourquoi donc supposerions-nous qu'on put détourner le peuple de se procurer un soulagement et des jouissances immédiates par la crainte de calamités éloignées, de calamités qui ne seront peut-être pas senties dans toute leur plénitude avant le temps de leurs petits-enfants?
Ces conclusions sont rigoureusement déduites des principss mêmes de M. Mill, et, contrairement à la plupart des conclusions qu'il tire lui-même de ces principes, elles ne sont pas, que nous sachions, contredites par les faits. Les États-Unis ne peuvent être nn exemple à nous opposer. Dans un pays où ce qui est nécessaire à la vie est à bon marché, et où le prix du travail est élevé, où un homme qui n'a point d'autre capital que ses bras et ses jambes peut espérer de devenir riche par son activité et son économie, il n'est pas bien positivement de l'intérêt, môme immédiat, des pauvres de dépouiller les riches, et le châtiment suivrait de très-près le crime. Mais dans les pays où la grande majorité de la population vit au jour le jour, où des richesses considérables ont été accumulées par un nombre comparativement petit de propriétaires, le cas est bien différent. Le besoin est, à certains moments, pressant, impérieux, irrésistible. De nos jours, ce besoin a endurci des hommes contre la terreur de la potence, et les a poussés jusque sur la pointe des baïonnettes. Si ces hommes avaient à leur disposition cette potence et ces baïonnettes qui les contiennent à peine aujourd'hui, h quoi faudrait-il s'attendre? Et cet état de choses n'existe pas uniquement sous un mauvais gouvernement. S'il y a la moindre vérité dans les doctrines de l'école à laquelle appar-
lient M. Mill, l'accroissement de la population amènera nécessairement partout celte situation. L'accroissement de la population est accéléré par le bon gouvernement et par le gouvernement h. bon marcbé. Par conséquent, plus le gouvernement est bon, plus l'inégalité des conditions devient grande; et plus l'inégalité des conditions est grande^ pfus les motifs qui poussent la populace à la spoliation deviennent puissants. Pour ce qui regarde l'Amérique, nousen appelons au vingtième siècle.
A peine est-il nécessaire de discuter les effets que produirait une spoliation générale des riches. Il peut arriver, il est vrai, que, là où un système légal et politique rempli d'abus se trouve inséparablement uni à l'instilulion de la propriété, la nation puisse gagner à une seule convulsion qui entraîne à la fois l'un et l'autre. L'opération coûte bien cher. Mais si, une fois la secousse passée, il s'élève un nouvel ordre de choses sous lequel il y ait sécurité pour la propriété, l'activité individuelle répare bientôt le désastre. Ainsi nous no douions guère que la Révoîuiion n'ait été, à tout prendre, un événement très-salutaire pour la France. Mais la France aurait-elle gagné si elle avait été gouvernée depuis 1793 par une convention démocratique? Si les principes de M. Mill sont vrais, nous soutenons qu'à l'heure qu'il est, son capital presque tout entier aurait ilisparu. Dès qu'on aurait commencé à oublier la première explosion, dès que la richesse aurait commencé à reparaître, Uès que les pauvres auraient recommencé à comparer leurs chaumières et leur salade avec les palais et les banquets des riches, on se serait de nouveau disputé !a propriété, on aurait revu le maximum, la confiscation générale, le règne de la terreur. (Juati'c ou cint[
convulsions de cette nature, se succédant à douze ou quinze ans d'intervalle, réduiraient les pays les plus florissants de l'Europe à l'état de la Barbarie ou de la Morée.
La partie civilisée du monde n'a maintenant rien à craindre de l'hostilité des peuples sauvages. Le déluge de la barbarie a passé une fois sur elle, pour détruire et pour fertiliser; et dans Tétat actuel de l'humanité, nous sommes en sûreté contre un tel malheur. Ce flot ne reviendra pas pour couvrir la terre. Mais est-il possible que du sein même de la civilisation puisse sortir la maladie destinée à la détruire? Est-il possible qu'on , puisse établir des institutions qui, sans le concours des tremblements de terre, de la famine, de la peste ou de l'épée étrangère, viennent renverser l'œuvre de tant de siècles de gloire et de sagesse, et faire peu à peu disparaître le goût, la littérature, la science, le commerce, les manufactures, tout enfln, à l'exception des arts grossiers nécessaires au soutien de la vie animale? Est-il possible que, dans deux ou trois cents ans, quelques pécheurs amaigris et à demi nus puissent partager avec les hiboux et les renards les ruines des plus grandes cités de l'Europe, puissent laver leurs filets au milieu des restes de ses gigantesques entrepôts, et construire leurs cabanes avec les matériaux de ses nobles cathédrales? Si les principes de M. Mill sont vrais, nous soutenons sans la moindre hésitation que la forme de iiouvernement qu'il conseille amènera nécessairement tout cela. Mais si ces principes ne sont pas vrais, si les raisonnements que nous leur avons opposés sont justes, les classes élevées et moyennes sont les représentants naturels de l'espèce bunqaine. Leurs intérêts peuvent §o
trouver opposés sur quelques points h ceux de leurs contemporains pauvres, mais ils sont identiques avec ceux des générations innombrables qui nous doivent succéder.
M. Miil termine son essai en répondant à une objection qu'on a souvent faite au projet du suffrage universel; à savoir, que le peuple n'a pas l'intelligence de ses propres intérêts. Nous ne répéterons pas ses arguments à ce sujet, parce que, tant qu'il n'a pas prouvé qu'il est de l'intérêt du peuple de respecter la propriété, il ne fait que compromettre son système en prouvant que le peuple a l'intelligence de ses intérêts. Mais nous ne pouvons nous refuser le plaisir d'offrir à nos lecteurs une délicieuse bonne bouche de sagesse qu'il a gardée l'our le dernier moment.
« Les opinions de ceux qui se trouvent au-dessous de la classe moyenne sont formées, et leurs esprits sont conduits par cette classe intelligente et vertueuse qui est plus immédiatement en contact avec eux, qui est dans l'habitude constante de rapports intimes avec eux, auprès de laquelle ils volent pour trouver secours et conseil au milieu de leurs nombreux embarras, de laquelle ils se sentent tous les jours dépendants, dans la santé et dans la maladie, dans l'enfance et dans la vieillesse, vers laquelle leurs fils et leurs filles élèvent leurs regards pour y chercher des modèles, de laquelle descendent les opinions qu'ils entendent citer tous les jours et qu'ils tiennent à honneur d'adopter. Il n'est pas douteux que la classe moyenne qui donne à la science, aux ai-ts, à la législation môme leurs plus beaux ornements, qui est la principale source de tout ce qui a élevé et civilisé la nature humaine, il n'est pas douteux que la classe
4i2 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPIIIOUES. moyenne ne soil la partie de la société dont l'opinion dût l'emporter en définitive si les bases de la représentation s'élargissaient jamais jusque-là. Dans la population placée au-dessous d'eux, la grande majorité se laisserait certainement guider par leurs conseils et leurs exemples.»
Ce seul paragraphe suffit à renverser la théorie de M. Mill. Le peuple agira-t-il contre ses propres intérêts? Ou la classe moyenne agira-t-elle contre ses intérêts? Ou bien les intérêts de la classe moyenne sont-ils identiques avec ceux du peuple? Si le peuple agit sous la direction de la classe moyenne, comme le dit positivement M. Mill, il faut répondre affirmativement h l'une de ces trois questions. Mais, si l'on répond affirmativement à l'une de ces trois questions, le système croule tout entier. Si l'intérêt de la classe moyenne est identique avec celui du peuple, pourquoi le pouvoir ne serait-il pas confié à cette classe? Si le pouvoir est confié à cette classe, il y aura évidemment une aristocratie de fortime, et constituer une aristocratie de fortune, quelque nombreuse qu'elle soil, « c'est, dit M. Mill, laisser la société sans protection, c'est l'exposer à tous les maux d'un pouvoir sans frein. » Les mêmes motifs qui portent la classe moyenne à abuser d'un certain genre d'autorité ne la porteront-ils pas à abuser d'un autre genre d'autorité? Si son intérêt est le même que celui du peuple, elle gouvernera bien le peuple. Si son intérêt est opposé à celui du peuple, elleconseillera mal le peuple. Le système du suffrage universel n'est donc, de l'aveu de M. Mill luimême, qu'un moyen d'arriver à produire ce qu'un système électoral basé sur des conditions pécuniaires assez élevées, produirait directement.
Ains" liait ce célèbre essai. Et vuik\ la philosophie au
DU GOUVERNEMENT. Vi3
nom de laquelle on rejette l'expérience de trois mille ans, la philosoi^hie dont les adeptes parlent comme si elle avait appris au monde l'art de naviguer et l'usage de l'alphabet, comme si, avant sa venue, les habitants de l'Europe avaient vécu dans des cavernes et s'étaient mangés les uns les autres. Nous sommes, à ce qu'il paraît, comme les enfants d'Israël, las des objets de notre culte ancien et légitime. Nous soupirons après une nouvelle idolâtrie. Il faut renoncer à tout ce qui est précieux, à tout ce qui nous sert d'ornement dans nos trésors intellectuels, il faut tout jeter dans la fournaise, et voilà le veau qu'on en fait sortir!
Nos lecteurs ne se méprendront pas sur nos intentions en écrivant cet article. Ils ne nous soupçonneront pas de vouloir soutenir la cause de la monarchie absolue, ou d'aucune forme étroite de l'oligarchie; ils ne nous croiront pas disposé à exagérer les maux du gouvernement populaire. Notre but aujourd'hui n'est pas tant d'attaquer ou de défendre tel ou tel système politique, que d'exposer les vices d'un genre de raisonnement parfaitement impropre aux discussions morales et politiques, d'un genre de raisonnement dont il est si facile d'abuser en faveur du mensonge, qu'il ne faut pas lui faire quartier, même lorsque par accident il se trouve employé au service de la vérité.
Nos objections à l'essai de M. Mill sont fondamentales. Nous ne croyons pas qu'il soit possible de déduir^.^ la science du gouvernement des principes de la nature humaine.
Quelle proposition peut-on avancer sur la nature humaine qui soitabsolumentetuniversellementvr.iie? Nous l'en connaissons qu'une, et elle est non-seulement vraie,
'Mi ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES.
mais identique, c'est celle-ci : les hommes agissent toujours par intérêt personnel. Les utilitaires proclament cette banale vérité avec autant d'orgueil que si elle était nouvelle, et avec autant de zèle que si elle était importante. Mais le fait est que, bien expliquée, elle signifie tout simplement que les hommes, s'ils le peuvent, font ce qui leur plaît. Ln voyant agir un homme, nous savons avec certitude ce qu'il regarde comme son intérêt. Mais il est impossible de conclure avec certitude de notre opinion sur son intérêt ce que seront ses actions. Tel homme se passe de dîner pour ajouter un schelling aux cent mille livres sterling qu'il possède déjà, tel autre se ruine pour donner des bals et des mascarades. Tel homme coupe la gorge à son père pour s'emparer de ses vieux habits, Ici autre expose sa vie pour sauver celle de son ennemi. Tel homme s'engage volontairement dans une troupe d'enfants perdus, tel autre est chassé de son régiment au son du tambour à cause de sa lâcheté. Chacun de ces hommes a sans doute agi par intérêt personnel. Mais nous ne gagnons rien à savoir cela, sinon le plaisir, si c'en est un, de multiplier des paroles inutiles. En fait, ce principe est tout juste aussi profond et aussi important que la grande vérité que tout ce qui est, est. Si un philosophe établissait toujours les faits sous la forme que voici : « Il y a une averse, mais tout ce qui est, est; donc il y a une averse, » son raisonnement serait parfaitement sain, mais nous ne voyons cas qu'il dût beaucoup étendre le cercle des connaissances humaines. Il est non moius absurde d'attribuer de l'importance à une proposition qui, lorsqu'on l'explique, signifie tout simplement : l'homme aime à faire ce qu'il aime à faire, bi l'on pose en principe dans tout autre sens que le^
hommes agissent toujours par intérêt personnel, si l'on rétrécit le sens du mot intérêt personnel, de façon à en exclure quelques-uns des motifs qui peuvent inspirer les actions d'une créature humaine, la proposition cesse d'être identique, mais elle cesse aussi d'être vraie.
Ce que nous avons dit du mot intérêt personnel s'applique à tous les synonymes et à toutes les circonlocutions qu'on emploie pour exprimer la même idée. Peine et plaisir, bonheur et souffrance, objets de désir, et ainsi de suite.
Tout l'art déployé dans l'essai de M. Mill se réduit à un simple tour de passe-passe. Il consiste à se servir, tantôt dans un sens et tantôt dans un autre, des mois de l'espèce de ceux que nous venons d'indiquer.
Les hommes s'empareront, s'ils le peuvent, des objets de leurs désirs. Cela va saua dire, mais ceci est une proposition identique; car parcelle expression, un objet de désir, on désigne tout simplement une chose que l'homme se procurera, s'il le peut. Il est impossible de rien inférer d'une maxime de ce genre. Lorsque nous voyons un homme prendre quelque chose, nous savons que c'était pour lui l'objet d'un désir. Mais jusque-là nous n'avons aucun moyen de juger avec certitude de ce qu'il désire ou de ce qu'il prendra. Mais la proposition générale une fois admise, M. Mill en vient à raisonner comme si les hommes n'avaient d'autres désirs que feux qin ne peuvent se satisfaire que par la spoliation ou 1 oppression. Il devient alors aisé de déduire de l'axiome primitif des doclrines de la plus haute importance. Le malheur est seulement qu'en rétrécissant ainsi le sens du mot dési7\ l'axiome devient iaux, et que toutes les doctrines qui en découlent sont également fausses.
446 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSO PIlIOlES.
Lorsque nous alloosau delà de ces maxime> qu'il est impossible de nier sans une contradiclion dans les termes, et qui, par conséquent, ne nous font point avancer d'un pas en fait de connaissance pratique, nous ne croyons point qu'il soit possible d'établir une seule règle générale au sujet des motifs qui gouvernent les actions des hommes. Il i^'y a rien qui, par suite de certaines associations d'idées ou de certaines comparaisons, ne puisse devenir un objet de désir ou d'aversion.. On considère en général la crainte de la mort comme l'un de nos sentiments les plus puissants. C'est la sanction la plus formidable que les^ législateurs aient pu imaginer. Il est cependant notoire, comme lord Bacon l'a remarqué, qu'il n'est point de passion qui n'ait souvent triomphé de cette crainte. La douleur physique est assurément un mal, cependant on l'a souvent supportée, on l'a même accueillie avec joie. D'innombrables martyrs ont triomphé de tortures qui faisaient frémir les spectateurs, et pour avoir recours à un exemple plus, familier, iJ y a bien peu de femmes qui ne souhaitent pas de devenir mères.
L'amour de Tapprobation esl-il un mobile plus puissant que l'amour des richesses? Il est impossible de répondre à cette question d'une manière, générale, même lorsqu'il s'agit d'un homme avec lequel nous sommes très-liés. On dit souvent, il est vrai, qu'un tel préfère la réputation h l'argent ou bien l'argent à la réputation; mais c'est 1;\ une façon de parler populaire et peu exacte, car il n'y a guère d'homme qui, au milieu d'embarras pécuniaires, . ne consentît à supporter quelques moqueries pour gagner une grosse somme d'argent, et, d'un auire côlé, il n'y a guère d'homme qui, dans une situation florissante, voulût s'exposer au mépris et à la haine du public pour
une bagatelle. Doue, puui anivei' à lépoiidre d'une manière précise, même au sujet d'un seul être humain, il faut savoir exactement quelle est l'importance du sacrifice (le léputalion demandé, et de l'avantage pécuniaire oilerl; il faut connaître la situation oîi se trouve cette l)ersonne au moment où elle est soumise à la tentation. Mais lorsqu'on pose la question d'une manière générale, à propos de l'espèce humaine tout entière, l'impossibilité de répondre devient bien plus évidente. Les hommes diffèrent des hommes, les générations des générations, les nations d-es nations. L'éducation, le rang, le sexe, 1 "âge, les relations accidentelles produisent des nuances infinies dans la variété.
Nous ne pouvons concevoir qu'une seule méthode pour déduire des principes de la nature humaine, une théorie de gouvernement. La voici : il faut découvrir quels sont les mobiles qui, dans telle forme particulière de gouvernement, peuvent pousser les d^itenteurs du pouvoir à de mauvaises mesures, et quels sont les mobiles qui peuvent les pousser à de bonnes mesures. 11 faut alors conipaier l'effet des deux classes de mobiles, et selon que nous trouverons l'une ou l'autre dominante, nous déciderons que la forme du gouvernement est bonne ou mauvaise.
Maintenant, supposons que dans les Étals monarchiques et aristocratiques, le désir des richesses et d'autres désirs de la môme nature tendent toujours à produire le mauvais gouvernement, et que l'amour de l'approbation et d'autres sentiments semblables tendent toujours à produire le bon gouvernement. Alors, s'il est impossible, comme nous l'avons démontré, de décider d'une manière générale laquelle des deux classes de mobiles est la plus puissante, il est impossible de découvrir à priuri t.i uu
44S ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, gonvernement aristocratique ou monarchique sera bon ou mauvais.
M. Mill a évité l'embarras de la comparaison en mettant, avec un grand sang-froid, tous les poids dans l'un des plateaux de la balance, en raisonnant comme si jamais être humain n'avait sympathisé avec les sentiments des autres, joui des remerciements des autres, ou souffert de la haine des autres.
La question, comme nous l'avons posée, se tranche contre M. Mill, et, cependant, nous l'avons posée d'une façon qui lui est beaucoup trop favorable. Car il est de fait qu'on ne peut affirmer d'une façon générale que l'amour de la richesse chez un souverain produit toujours le mauvais gouvernement, ou que l'amour de l'approbation produit toujours le bon gouvernement. Un monarque patient et prévoyant, par exemple, qui tient moins à lever immédiatement des sommes considérables qu'à s'assurer un revenu net et progressif, encouragera l'accumulation des richesses et attirera les capitaux étrangers, en supprimant les entraves du commerce et en donnant à la propriété une sécurité parfaite. La politique commerciale de la Prusse, qui est peut-être supérieure à celle de tout nuire pays, et qui fait honte aux absurdités de nos frères républicains d'Amérique, a probablement dû sa naissance au désir de s'enrichir éprouvé par un monarque absolu. D'autre part, lorsque l'appréciation que fait le public des vices et des vertus est erronée, comme cela arrive trop souvent, l'amour de l'approbation peut conduire les souverains à dépenser les richesses de la nation dans de vaines pompes ou à s'engager dans des guerres frivoles et destructives. Si nous ne pouvons ni comparer la force de deux mobiles, ni déterminer avec ccrlilude à
DU GOl'\EnNEMENT. 4i9
qnel genre d'action conduira chaque mobile, comment donc pourrions-nous déduire de la nature hunnaine une théorie degouvernement?
Comment peut-on donc arriver à de justes conclusions sur un sujet si important au bonheur de l'humanité? Par cette méthode sans aucun doute qui, dans toutes les sciences expérimentales auxquelles elle a été appliquée, a su accroître d'une manière signalée la puissance et les connaissances de notre race, par cette méthode à laquelle nos nouveaux philosophes voudraient substituer des subtilités tout au plus dignes des barbares assaillants et tenants du moyen âge, pai la méthode d'induction, en observant l'état actuel du monde, en étudiant avec assiduité l'histoire des siècles passés, en examinant avec scrupule les preuves des faits, en combinant et en opposant ceux qui sont authentiques, en généralisant avec jugement et avec une défiante prudence, en soumettant sans cesse à l'épreuve de nouveaux faits la théorie que nous avons élevée, en la modifiant ou en l'abandonnant selon (]ue ces faits nouveaux prouvent qu'elle est parliellement on radicalement erronée. Procédant ainsi patiemment, soigneusement, sincèrement, nous pouvons espérer de former un système non moins inférieur en prétention à celui de M. Mill, et non moins supérieur en utilité réelle a ses règles arbitraires, que les ordonnances d'un grand médecin variant avec chaque phase de chaque maladie et avec la constitution de chaque malade, le sont aux pilules du charlatan qui doivent guérir toutes les créatures humaines de toutes les maladies possibles, sous tous les ^•iimats possibles.
Telle est cette noble science de la politique, tout aussi éloignée des stériles théories des sophistes utilitaires
450 ESSAIS POLITIQUES ET PHlLUSOMilQL" ES. que des pelils arlifices si souvent pris pour de la viaichabilelé par des esprits devenus étroits au milieu de l'iiiliigue, du tripotage et de l'étiquette olficielle ; telle est colle science, la plus importante de toutes pourlebonhemdcs nations, la science qui, plus que toutes les autres, teiid à élargir et à forliûer l'esprit, qui emprunte des alimc-iils et des ornements à tuutes les branches de la philosophie et de la littérature, et qui, en retour, rend à toutes dos rtiimeuts et des ornements. Nous éprouvons du rtgret et de la surprise quand nous voyons des hommes remplis de bonnes intentions et de bonnes facultés naturelles, abandonner celte étude généreuse et saine pour s^allacher à des spéculations comme celles que nous venons d'examiner. Et nous nous réjouirions de tout notre cœur si nous apprenions que iios remarques pouvaient décider de toiles personnes à employer à des recherches vraiment uliles le lahMiL et l'aclivilé qu'elles dépensent aujourd'hui;! agencer de mauvais sophismes, pitoyables même au milieu de leur pitoyable espèce.
Quant ;iu plus grand nombre des membres de la secte, peu importe, je crois, ce qu'ils étudient et à la suite de qui ils étudient. Il serait sans doute plus amusant et plus honorable pour eux d'adopter le vieux jargon républicain, de déclamer sur Biutus et sur Timoléon^ surie devoir de luer les tyrans et sur le bonheur de mourir pour la liberté. Mais, à tout prendre, ils auraient pu choisir plus m;il. Autant v;.ut être un utilitaire qu'un Jockey ou qu'un Dandy, et l)i('n que ce soit une pauvre oeeupation pour des homme, niùrs que d'épiloguer sur l'inlérèt personnel et sur les mobiles, sur les objets «aC désir et sur la plus grande somme de bonheur du plus grand nombre, cela vaut certainement mieux pour la t^anîé que dé Loire
beaucoup, et pour la fortune que de jouer gros jeu. Ce h'l'SL pas beaucoup plus ridicule que !a phrénologio. et c'est iuliiiiment plus humain que les combats de coqs.