KS INCAPACITÉS POLITIQUES DES JUIFS
juifs. Le chrétien croit aussi bien que le juif que l'ordre de choses actuel finira un jour. Et même beaucoup dé chrétiens croient que le Messie établira bientôt un royaume sur la terre, et régnera en personne sur tous ses habitants. Je ne recherche pas si cette doctrine est orthodoxe ou non. Mais le nombre de ceux qui la professent est beaucoup plus grand que le nombre des juifs qui résident en Angleterre, et beaucoup de ceux qui la professent sont distingués par le rang, la fortune et le talent. On prêche cette doctrine dans l'Église d'Ecosse et dans l'Église d'Angleterre. De nobles personnages et des membres du Parlement ont écrit pour la défendre. Eh bien, en quoi cette doctrine diffère-t-elle de la doctrine des juifs, quant à sa tendance politique? Si un juif est incapable de nous faire des lois parce qu'il croit que lui ou ses descendants éloignés retourneront en Palestine, pouvons-nous ouvrir avec sécurité la Chambre des communes à un partisan de la cinquième monarchie, qui croit qu'avant que cette génération ait disparu, tous les royaumes de la terre seront absorbés dans un divin empire ?
Unjuif apporte-t-il moins d'ardeur qu'un chrétien aux carrièresque la loi lui ouvre? Est-il moins actif et moins régulier au travail que ses voisins? Meuble-t-il misérablement sa maison comme un étranger et un voyageur sur la terre? L'espoir d'être rétabli dans le pays de ses pères le rend-il indifférent aux fluctuations de la Bourse? Lorsqu'il arrange ses affaires particulières, foit-il jamais entrer en ligne de compte la (îhance de sor: retour en Palestine? S'il ne fait rien de tout cela, pourquoi supposer que des sentiments qui n'ont point d'influence sur sa conduite comme négociant ou sur ses dispositions
39G ESSAIS POLITIQUES ET Mil LOSOI'lllQL'F.ft. testamenta.'res, exerceront sur lui une influence illimilëe dès qu'il deviendra magistrat ou membre de la Chambre des communes?
Il y a un autre argument que je ne voudrais pas traiter légèrement, et que cependant il m'est difficile de Irailer sérieusement. On dit que l'Écriture est remplie d'anathèmes terribles contre les juifs. 11 est prédit qu'ils seront errants sur la terre. Avons-nous donc le droit de leur donner un asile? 11 est prédit qu'ils seront opprimés. Pouvons-nous souffrir qu'ils gouvernent? C'est faire une injure manifeste aux oracles divins que d'admettre les juifs aux droits de citoyens.
Je reconnais que ce serait un crime des plus atroces que de rendre mensongère une prophétie inspirée parla sagesse divine. Aussi est-il fort heureux, pour notre race faillible, que ce soit un crime impossible. Si nous admettons les juifs dans le Parlement, nous prouverons par là que les prophéties en question, quel que puisse être leur sens, ne signifient pas que les juifs seront exclus du Parlement.
En fait, il est déjà évident que les prophéties n'ont pas le sens que leur assignent les personnes respectables auxquelles je réponds en ce moment. En France et aux Étals-Unis, les juifs possèdent déjà tous les droits politiques. Par conséquent, toute prophétie signifiant que, pendant le cours de leur pèlerinage, les juifs ne posséderaient jamais les droits politiques dans les lieux de leur résidence, serait une fausse prophétie. Ce n'est donc pas le sens des prophéties de l'Écriture.
Mais je proteste absolument contre la coutume de confondre la prophétie avec le précepte , et d'opposer des prédiclions qui sont souvent obscures à mie vérité mo-
DES hNXAPAClTËS POLITIQUES DES JUIFS, 397 raie qui est toujours claire. S'il suffit que des actions aient été prédites pour qu'on les déclare bonnes et justes, y eut-il jamais d'action plus louable que ce crime que nos bigots nous pressent aujourd'lini, après dix-huit siècles, de faire payer aux juifs, ce crime qui fit trembler la terre et qui obscurcit le soleil? Le raisonnement qu'on emploie aujourd'hui pour justifier les incapacités qui pèsent sur nos compatriotes juifs, peut également justifier le baiser de Judas et le jugement de Pilate. a Le Fils de l'homme s'en va, selon ce qui a été écrit de lui; mais malheur à cet homme par qui le Fils de l'homme a été trahi ! » Et malheur à ceux qui, dans n'importe quel temps, ou dans n'importe quel pays, désobéissent à ses ordres miséricordieux sous prétexte d'accomplir ses prédictions! Si cet argument justifie les lois qui sont encore en vigueur contre les juifs, il justifie également et sans exception toutes les cruautés autrefois commises contre eux, les terribles édits de bannissemejit et de confiscation, la prison, la torture et le bûcher. Comment pouvons-nous nous excuser de laisser des biens entre les mains de ceux qui «doivent servir leurs ennemis dans la fiim, dans la soif, dans la nudité et dans la disette de toutes choses; » de protéger la personne de ceux « qui doivent être dans l'effroi nuit et jour et n'être point assurés de leur vie; » de ne pas nous emparer des enfants d'une race dont « les fils et les fdles seront livrés à un autre peuple?»
Ce n'est pas ai'.isi que je comprends les doctrines de Celui qui nous a ordonné d'aimer notre prochain comme nous-mêmes, et qui prit pour exemple un hérétique et un étranger, lorsqu'il eut à expliquer ce qu'il entendait par notre prochain. Je me rappelle que l'année dernière
3nR KSSAIS POMTIQLT.S ET PHILOSOPHIQUES.
un pieux écrivain du journal le John Bull et quelques aulres chrétiens non moins fervents firent remarquer, comme une monstrueuse inconvenance, que la proposition en faveur des juifs avait été faite dans la semaine de la Passion. L'un de ces humoristes recommanda ironiquement qu'on fixât la seconde lecture au vendredisaint. Je n'y aurais pas vu la moindre objection, et je crois que ce jour solennel n'aurait pu être célébré plus dignement. Je ne sais pas de jour plus convenable pour mettre fin à de longues hostilités et pour réparer de cruelles injustices, que le jour oîi fut fondée la religion de la miséricorde. Je ne sais pas de jour plus convenable pour effacer de nos statuts les derniers vestiges de l'intolérance, que le jour où l'esprit d'intolérance produisit le plus épouvantable de tous les meurtres judiciaires, le jour où la liste des victimes de l'intolérance, cette noble liste qui contient le nom de Socrate et celui de Thomas Morus, eut l'honneur de recevoir un nom encore plus grand et plus saint.
DU GOUYERNÉMENT
d'après m. mili
Essais sur le Gouvernement, la jurisprudence, la liberté de la Presse, les prisons et leur discipline, les colonies, le droit des gens, et IVducation par M.James Mill, auteur de Vflistoire de l'Inde Anglaise, réimprimés avec permission des éditeurs, tels qu'ils avaient été insérés dans le supplément de Y Encyclopédie britannique. (Ne se vend pas.) Londres, 1828.
Parmi les philosophes qui prennent le nom d'utilitaires et que le public appelle généralement benthatnisles,, M. Mill est sans comparaison le plus distingué après l'illustre fondateur de la secte. Le petit ouvrage que nous avons aujourd'hui sous les yeux contient un résumé des opinions professées par M. Mill et par ses frères en Bentham sur diverses matières qui importent grandement à la société. Les sept essais qui le composent abondent en sujets curieux d'observation. Mais nous avons l'intention pour le moment de ne nous occuper que du traité sur le gouvernement qui se trouve en tête du volume. Peutêtre entreprendrons-nous plus tard de rendre justice au reste du livre.
Il faut avouer que rendre justice à un écrit de M. Mill n'est pas, à entendre ses admirateurs, une tâche aisée. Ils no vont pas jusqu'à le melire au mOnio rang que
M. Benlham; mais les expressions doiU ils se servent pour exalter le disciple, loiites faibles qu'elles soient lorsqu'on les compare aux hyperboles d'adoration qu'ils emploient en parlant du maître, sont tout ce qu'un homme raisonnable pourrait se permettre de plus fort h. l'honneur de Locke ou de Bacon. L'essai que nous avons dans ce moment sous les yeux est peut-être le plus remarquable des ouvrages auxquels M. Mill doit sa réputation. Les membres de sa secte le tiennent pour parfait et irréfutable. Chacun de ses paragraphes est un article de leur foi, et les sentences de damnation qui abondent dans leur crec?o bien plus encore que dans aucun symbole de théologie à nous connu, sont terribles et absolues contre tous ceux qui rejettent une portion quelconque de ces idées qui leur paraissent si invinciblement mises hors de doute. Ils soutiennent que, parmi les hommes assez intelligents pour pénétrer la première proposition •d'Euclide, il n'en est pas un seul qui puisse lire ce nouveau chef-d'œuvre de démonsljation et déclarer honnêtement qu'il n'est pas convaincu.
Nous nous sommes formé sur cet ouvrage un jugement bien différent. Nous croyons que la théorie de M. Mill repose dès l'abord sur des principes faux, et qu'il n'a pas môme tiré les conséquences logiques de ces principes faux. Cependant nous ne nous étonnons pas que ses spéculations aient rempli d'admiration les utilitaires. Il y a déjà quelque temps que nous sommes porté h soupçonner que ces hommes, regardés parles uns comme la lumière du monde et par les autres conmie des démons incarnés, sent en général des hommes ordinaires, d'un esprit étroit et d'une médiocre instruction. Le mépris qu'ils professent pour la littérature élégante est évidrm-
ment le mépris de l'ignorance. Il y a parmi eux, croyonsnous, beaucoup de gens qui, ayant peu lu ou n'ayant rien lu, ont été enchantés d'échapper au sentiment de leur infériorité en se mettant entre les mains d'un maître qui les assure que les études par eux négligées n'ont aucune valeur, qui met dans leur bouche cinq ou six phrases , leur prête un numéro dépareillé de la Revue de Westminster, et, au bout d'un mois, les a transformés en philosophes. Aces sages de surface et d'écorce, qui ont f;iit juste assez d'éludés et de progrès pour monter de la iiullité des sots à la dignité des ennuyeux, et pour répandre l'effroi chez leurs pieuses grand'mères et leurs saintes tantes, à ceux-là, dis-je, se mêlent, on le sait bien, beaucoup d'hommes pleins de bonnes intentions, qui ont réellement beaucoup lu et beaucoup réfléchi, mais dont les lectures et les méditations se sont portées presque exclusivement sur une seule classe de sujets, et qui par conséquent, en dépit des connaissances premières qu'ils possèdent sur ces sujets, ne sont certainement pas aussi propres à juger un grand système que s'ils avaient jilus largement considéré la littérature et la société.
Rien n'est plus amusant ni plus instructif que de voir ces gens, qui se croient plus s^ges que tout le reste de l'humanité, tomber dans des pièges que le simple bon sens de leurs voisins aperçoit et évite. Les utilitaires professent comme un de leurs principaux axiomes que le sentiment et l'éloquence ne servent qu'à arrêter dans la recherche de la vérité. Ils atfectent donc une simplicité de quakers, ou plutôt une impropriété et une négligence cyniques dans leur style. Les arguments leà plus forts revêtus d'un langage brillant leur semblent autant de futilités verbeuses; et en même temps, avec une facilité
402 ESSAIS POLITIQUES ET PIIII.nSOPlIIQUES. qu'on ne renronlrc dans aucun autre parti, ils se rendent aux plus pauvres et plus misérables sophismes, pourvu que ces sophismes paraissent devant eux sous la forme, ou plutôt sous le déguisement de la démonstration. Ils n'ont pas l'air de savoir que la logique a ses illusions, aussi bien que la rhétorique, et qu'une erreur peut se glisser dans un syllogisme comme dans une métaphore.
M. Mill est exactement l'écrivain qui doit plaire aux esprits de cette sorte. Ses arguments sont présentés avec la pins grande afTectation de précision ; ses divisions sont d'un formalisme effrayant, et son style est généralement aussi sec que celui des Éléments d'Euclide. On nous permettra de douter que ce soit là un mérite. Voici, tout au moins, un fait certain : c'est que les temps où les vrais principes de la philosophie ont été le moins compris, étaient ceux où le cérémonial de la logique était le pins exactement observé, et que l'époque d'où nous faisons dater le rapide progrès des sciences expérimentales, est aussi l'époque où vint en usage une manière d'écrire moins formaliste et moins géométrique.
Le style que les utilitaires admirent convient seulement aux sujets sur lesquels on peut raisonner à priori. Il a grandi avec cette sophistique qui ilorissait au moyen ûge, et qui roulait toute sur des mots. Avec elle, il a succombé devant la philosophie de Bacon, aux jours de la grande délivrance de l'esprit humain. Non-seulement la méthode d'induction permettait une plus grande liberté dans la diction , mais môme elle la réclamait. Il était impossible de remonter des phénomènes aux principes, de marquer des nuances légères entre les qualités, ou de comparer et d'apprécier les consé-
quences de deux considérations opposées entre lesquelles il n'existait point de mesure commune, au moyen du jargon maigre et nu des scolastiques. Les scolastiques ont en M. Mill un héritier de leur esprit tout ensemble e' de leur style. C'est un aristotélicien du quinzième siècle, né hors de sa saison. Nous avons là uu tiaité soigneusement élaboré sur le gouvernement, d'a= près lequel, sauf deux ou trois allusions passagères, on pourrait croire que l'auteur ignore qu'il existe actuellement des gouvernements parmi les hommes. Il pose en principe certains penchants de la nature humaine, et de ses prémisses il déduit synthétiquement toute la science de la politique. C'est à peine si nous pouvons nous persuader en lisant son livre que ce n'est pas un livre écrit avant Bacon et Galilée, au temps où les médecins raisonnaient sur le traitement de la fièvre d'après la nature de la cbaleur, et oii les astronomes prouvaient, avec force syllogismes, que les planètes ne pouvaient pas avoir de mouvement indépendant, parce que les cieux étaient incorruptibles ctque la nature avait horreur du vide!
La raison que M. Mill donne pour justifier sa manière de procéder nous frappe aussi et nous semble des plus extraordinaires.
« A ne regarder que l'extérieur des faits, l'expérience, dit-il, semble se contredire en cette matière. La monarchie absolue sous des Néron et des Caligula, sous des honmies comme les empereurs du Maroc et les sultans de Turquie, est le fléau de la nature humaine. D'autre part, le peujile danois^ faligué de l'oppression d'une aristocratie, résolut de remettre à son loi le pouvoir absolu, et sous ce monarque absolu il est aussi bien gouverné qu'aucun autre peuple de l'Europe. »
Voilà ce que M. Mill donne sérieusement comme une raison d'adopter la méthode à priori. Mais, à notre avis, les circonstances qu'il invoque prouvent d'une manière irrésistible que la méthode à priori ne convient aucunement aux investigations de ce genre, et que l'on ne peut arrivera la vérité qu'en procédant par voie d'induction. L'expérience ne peut jamais se contredire , ou même sembler en contradiction avec elle-même, que par rapport à quelque hypothèse. Lorsque nous disons qu'un fait ne concorde pas avec un autre fait, nous voulons dire seulement qu'il ne concorde pas avec la théorie que nous avions fondée sur l'autre fait. Mais si le fait est certain, la conclusion inévitable est que notre théorie est fausse , et pour la rectifier il nous faut revenir sur nos pas, prendre une collection de faits plus étendue, et repartir de là pour remonter aux principes.
Nous trouvons ici deux gouvernements qui, d'après M. Mill lui-même, se trouvent rangés sous le môme titre dans sa classification théorique. Il est donc évident qu'en raisonnant d'après cette classification théorique , nous arriverons à croire que ces deux formes de gouvernement doivent produire les mêmes reflets. Mais M. Mill nous dit lui-môme qu'elles ne produisent pas les mêmes effets. El de là il infère que l'unique moyen d'arriver à la vérité, c'est de placer une confiance implicite dans cet enchaînement de preuves à priori, qui sembleraient établir que ces deux gouvernements doivent produire les mêmes effets. Croire en même temps à une théorie et à un fait qui la contredit, c'est déjà un exercice de foi assez rude; mais croire à une théorie parce que le fait la contredit, c'est ce qu'aucun philosophe ni aiôme aucun pape n'avait encore imposé. Voilà pourtant ce que
DU GOUYLlUNliMEM. 40i
M. Mill nous demande. II a l'air de croire que, si tous les despotes sans exception gouvernaient mal, il serait inutile de démontrer par des arguments synthétiques ce que l'expérience rendrait assez clair. Mais comme certains despotes ont l'esprit assez contrariant pour bien gouverner, M. Mill se voit obligé de prouver qu'il leur est im- [jossible de bien gouverner, et de le prouver par cet argument synthétique qui aurait été superflu si les fails ne l'avaient pas contredit. 11 raisonne à priori^ parce que les phénomènes ne sont pas tels qu'il les démontre en raisonnant à priori. En d'autres termes, il raisonne à priori, parce qu'en raisonnant ainsi il est sûr d'arriver à une conclusion fausse !
Dans le cours de l'examen auquel nous avons le projet de soumettre les spéculations de M. Mill, nous aurons à remarquer beaucoup d'autres exemples curieux du tour d'esprit que révèle le passage cîté ci-dessus.
Le premier chapitre de son essai a trait au but du gouvernement. Les idées qui existent à ce sujet dans l'esprit de la plupart des hommes sont, nous dit-il, vagues et c mfuses. Il affirme d'abord avec assez de raison que le but du gouvernement est de « diminuer autant que possible les souffrances et d'augmenter autant que possible les plaisirs que les hommes tirent de leurs rapports mutuels. » Puis il en vient à établir avec tout l'appareil voulu, que « la société arrive à la plus grande somme possible de bonheur, en assurant à chacun la plus grande somme possible de produit pour son travail. » Tel est, à son avis, le but du gouvernement. Avec toute l'exaciitude qu'il déploie avec tant d'aflectalion, M. Mill en vient donc à nous donner ici une descriiilion du but du gouvernement inliniment moins précise que ce. le qui se trouve
dans la bouche du vulgaire. Le premier venu que M. Mill renconlrcra dans une diligence lui dira que le gouvernement existe pour proléger \q?, personnes et les propriétés. Mais M. Mill a Pair de croire que la protection de la propriété esl le premier et le seul objet du gouvernement. Il est vrai sans doute que la plupart des atteuuits contre les personnes procèdent du désir de s'emparer de leur propriété. Mais la pratique de l'assassinat par vengeance telle qu'elle a existé dans certains pays de l'Europe , la pratique des duels sanguinaires et frivoles, tels que ceux du seizième et du dix-septième siècle, dans lesquels des bandes de seconds exposaient leur vie en même temps que les principaux combattants; ces pratiques et bien d'autres qu'on pourrait citer sont évidemment nuisibles à la société, et nous ne voyons pas comment le gouvernement qui les tolérerait pourrait prétendre à l'honneur de « diminuer autant que possible les souffrances que les hommes tirent de leurs rapports mutuels. ») En conséquence, d'après le principe très-correct affirmé par M. Mill, ce gouvernement n'atteindrait pas parfaitement le but de son institution. Cependant ce gouvernement pourrait , ce nous semble, « assurer à chacun la plus grande somme possible de produit pour son travail. » Donc ce gouvernement pourrait, d'après la doctrine subséquente de M. Mill, atteindre parfaitement le but de son institution. Tout cela n'a d'importance que comme exemple de cette négligence dans la pensée qui se cache souvent sous une ostentation particulière de netteté logique.
Ayant déterminé le but, M. Mill passe à l'examen des moyens. Pour arriver à la conservation de la propriété, il faut confier îe pouvoir à une certaine fraction de la so-
d'été. C'est là le gouvernement, et la question est de savoir comment on empêchera ceux à qui le pouvoir nécessaire est confié d'en abuser?
M. Mill passe d'abord en revue les formes simples de gouvernement. Il avoue qu'il serait mal commode, sinon physiquement impossible, de réunir en masse toute la société. D'où l'on doit conclure que le peuple ne peut pas exercer directement les pouvoirs du gouvernement. Mais il ne voit à la démocratie pure et directe d'autre objection que la difficulté que nous venons d'indiquer.
c( La société, dit-il, ne peut avoir d'intérêt opposé à ses intérêts. L'affirmer serait une contradiction dans les termes. La société en elle-même et par rapport à ellemême ne peut a^oir d'intérêt malfaisant. Une société peut vouloir le mal d'une autre société, jamais le sien propre. Celte proposition est indubitable et d'une grande importance. »
M. Mill se met ensuite en devoir de montrer qu'une forme de gouvernement purement aristocratique est nécessairement mauvaise.
« Le gouvernement existe pour la raison que voici : c'est qu'un homme qui se trouve plus fort qu'un autre prendra à celui-ci ce que l'autre possède et ce qu'il désire. Mais si un homme ;igit ainsi, plusieurs en feront autant; et si l'on met le pouvoir aux mains d'un nombre d'hommes comparativement petit, décoré du nom d'aristocratie, si on leur remet un pouvoir qui les rende plus forts que le reste de la société, ils prendront au reste de la société tout ce qui leur plaira parmi les objets des désirs. Ils feront ainsi manquer le but môme pour lequel le ^'ouvcrnement est institué. Il est donc dé-
monlré qu'une aristocratie n'est pas propre à manier les pouvoirs du gouvernement. »
M. Mil! prouve exactement de la même manière que la monarchie absolue est une mauvaise forme de gouvernement.
« Si le gouvernement est fondé sur cette loi de la nature humaine, que tout homme, dès qu'il le peut, prend aux autres ce que les autres possèdent et ce qu'il désire, il est assez évident que le nom de roi ne change pas la nature d'un homme, et que, du moment qu'il aura le pouvoir de prendre à chacun ce qui lui plaît, il prendra tout ce qui lui plaît. Supposer qu'il n'en agira pas ainsi, c'est affirmer que le gouvernement n'est pas nécessaire et que les êtres humains peuvent s'abstenir volontairement de se faire tort les uns aux autres. Il est bien certain que ce raisonnement s'applique à tous les degrés du petit nombre. Toutes les fois que les pouvoirs du gouvernement sont placés en d'autres mains que celles de la société; que ce soient d'ailleurs celles d'un seul ou de plusieurs, ces principes de la nature humaine qui impliquent la nécessité du gouvernement, impliquent que ces hommes useront du pouvoir public pour faire manquer le but même pour lequel le gouvernement existe. »
Mais n'est-il pas possible qu'un roi ou une aristocratie se trouvent salures, pour ainsi dire, des objets de leurs désirs, et qu'ils soient alors à môme de protéger la société dans la jouissance du reste?M.MilI répond négativement. Il prouve avec beaucoup de pompe que tout homme désire voir les actions de tous les autres soumises à sa volonté. Les autres ne peuvent être amenés à se soumetlre à notre volonté que par des motifs tirés
du plaisir ou de la soufl'rance. Infliger une souffrance, c'est indubitablement produire uti tort direct, et uiùine à supposer que le gouvernement adopte la marche la plus douce et qu'il obtienne l'obéissance par des molifs tirés du plaisir, il faut qu'il confère des faveurs. Mais comme il n'y a poini de limite à son désir d'être obéi, il ne saurait y avoir de limite à son penchant à conférer des faveurs, et comme il ne peut conférer des faveurs qu'en pillant le peuple, il ne saurait y avoir de limite à son penchant à piller le peuple. « Il n'est donc pas vrai qu'il y ait dans l'âme d'un roi ou d'une aristocratie un point de saturation qui ne laisse plus place aux désirs. »
M. Mill en vient ensuite à montrer que, les gouvernements monarchiques et oligarchiques pouvant agir sur les hommes par des molifs tirés de la souffrance comme par des motifs tirés du plaisir, ils doivent porter leur cruauté comme leur rapacité à un horrible excès. Gomme il semble admirer grandement ses propres raisonnements à ce sujet, nous trouvons juste de le laisser parler luimême.
« L'enchaînement des déductions est, cette fois, sérié et fort à un degré bien rare. Un homme désire que les actions des autres hommes correspondent immédiatement et exactement avec sa volonté. Il désire qu'il en soit ainsi des actions du plus grand nombre possible. La terreur est son grand instrument. La terreur ne peut agir que parla certitude que la peine suivra tout manque de conformité entre la volonté et les actions voulues. Tout manque de conformité doit donc être puni. Comme il n'y a pas de limite au désir de l'Ame pour le plaisir, il n'y a pas davantage de limite à son désir de la perfecti )n chez les instruments de ce plaisir. Il n'y a donc pas
410 ESSAIS POLITIQUES ET PHILOSOPHIQUES, de limite h. son désir d'exaclilude dans la conformilé entre sa volonté et les actions voulues ; il n'y a aonc pas de limite à sa passion pour la puissance de celte terreur qui est la cause efficiente. Le moindre manque de conformité doit être suivi du plus sévère châtiment , et comme, avec une extrême exactitude, le manque de conformité doit être fréquent, les occasions de cruauté doivent être incessantes. Nous sommes ainsi arrivé à diverses conclusions de la plus haute importance. Nous avons vu que le principe de la nature humaine sur lequel repose la nécessité du gouvernement, le penchant d'un homme à s'emparer de ce qu'il désire aux dépens d'un autre, amène, par une conséquence infaillible, lorsque le pouvoir s'exerce sur une société et qu'il n'est contenu par aucun frein, non-seulement un degré de pillage qui, à l'exception des pillards et de (eurs instruments, ne laisse aux membres que les moyens de subsister, mais un degré de cruauté nécessaire pour entretenir la terreur la plus intense. »
Disons-le, de tels arguments peuvent effarer, mais ils ne peuvent convaincre un homme ayant la moindre notion de l'état réel du monde, soit dans le passé, soit dans le présent. Depuis deux cents ans, des centaines de princes absolus ont régné en Europe. Est-il vrai que leur cruauté ait entretenu la terreur la plus intense, que leur rapacité n'ait laissé à leurs sujets, leurs ministres et leurs soldats seuls exceptés, que le moyen de vivre? Cela estil vrai d'eux tous? Gela est-il vrai de la moitié d'entre eux? Gela est-il vrai de la dixième partie d'entre eux? Gela est-il vrai d'un seul? Cela est-il vrai, absoluinonl vrai, de Philippe II lui-même, de Louis XV ou de l'eiupereur Paul? Mais à peine est-il néccssaiie de citer l'hi;-
DU GOLIVEHNEMENT. 411
toire. II n'y a pas un homme de sens, quelque ignorant qu'il soit des livres, qui puisse s'en laisser imposer par les arguments de M. Mill, parce qu'il n'y a pas un homme de sens qui puisse vivre un seul jour parmi ses semblables sans voir d'innombrables faits qui les contredisent. Nous sommes pourtant tenu de démontrer leur fausseté, et par bonheur la fausseté n'est pas très-dissimulée.
Nous accordons que les gouvernants tendent à s'emparer autant qu'ils peuvent des objets de leurs désirs, et que lorsqu'ils ont besoin du concours d'autres hommes pour atteindre ce but, ils cherchent par tous les moyens en leur pouvoir à imposer à ces hommes une prompte obéissance. Mais quels sont les objets des désirs humains? Le plaisir physique en est un sans doute. Mais les simples appétits que nous avons en commun avec les animaux seraient satisfaits presque aussi aisément et aussi économiquement que ceux des animaux, si l'on ne donnait rien au goût, à l'ostentation et aux affections. Un homme dans l'aisance ne consacre qu'une bien petite part de son revenu à donner à son corps des sensations agréables. La plus grande partie de ce qu'il dépense, môme pour sa cuisine et pour sa cave, sert non à chatouiller agréablement son palais, mais à maintenir sa réputation d'hospitalité, à le défendre contre le reproche de tenir sa maison avec lésinerie , et à cimenter les liens de bon voisinage. S'il ne s'agit que de plaisirs physiques, il est évident qu'on peut satisfaire jusqu'à satiété un roi ou une aristocratie au prix de sacrifices dont la société la plus primitive et la plus pauvre s'apercevrait à peine.
11 n'est pas aussi facile, nous en convenons, de satisfaire les goûts et les penchants qui nous sont propres, en tant qu'êtres doués de raison et d'imajjinaliou. Nous
412 ESSAIS 1>0LITIQUES ET IMi I I.OSOP H IQL'ES.
admettons qu'en ce genre il n'y a pas de point de saturalion ne laissant plus place aux désirs, L'arfiuaient de M. Mil! sera donc juste, à moins qu'il ne se trouve incompalible avec la nature m<îme de ce qui fait l'objet des désirs. Ur, parmi les objets que les hommes semblent désirer avec le plus d'ardeur, il faut mettre au premier rang la bonne opinion de leurs semblables. La haine et le mépris publics paraissent généralement insupportables. Il est probable que le cas que nous faisons de l'opinion des autres naît, par une certaine association d'idées, du sentiment qu'ils peuvent nous nuire ou nous servir. Quoi qu'il en soit, il est évident qu'une fois prise, l'habitude d'esprit dont nous parlons rend les hommes très-soucieux de l'opinion de ceux-là mômes qui ne pourront jamais leur faire le moindre tort ou leur rendre le moindre service. L'amour dti la gloire posthume , la crainte des reproches et de la haine posthumes, sont des sentiments dont presque personne ne s'affranchit tout à fait, et qui deviennent chez beaucoup d'hommes des mobiles puissants et constants. Comme nous craindrions, si nous développions à notre manière cette partie de l'argument, d'être qualifié de sentimental, ce qui, dans la langue sacrée des benthamistes, signifie idiot, nous citerons ce que dit h ce sujet M. Mill lui-môme, dans son TraiWi sur la Jurisprudence.
(( Les sûuflrances qui ont une source morale sont les souffrances produites par l'opinion défavorable de l'humanité... Ces soulfrances peuvent arriver à un point d'intensité auquel on ne peut guère comparer celui d'aucune autre souffrance inhérente h notre nature. Il y a un certain degré de défaveur dans l'opinion de ses semblabh.s (pi'un homme qui n'(!st pas au-dessous du
DU GOUVERNEMENT. 4l3
nivc.TU de l'humanité ne peut guère se résignera supporter. Il est inutile d'insister sur l'évidente importance qu'a ce puissant agent pour prévenir le mal. S'il était suffisamment au.x ordres de la société, il dispenserait presque d'avoir recours à d'autres moyens... Pour savoir diriger l'opinion défavorable de l'humanité, il est nécessaire de savoir d'une manière aussi complète, c'està-dire aussi étendue que possible, quels sont les sentiments qui lui donnent naissance. Sans entrer dans la métaphysique du sujet, il nous suffit, pour répondre pratiquement à la question posée, de dire que l'opinion défavorable des hommes est excitée par tout ce qui leur fait tort. »
11 est étrange qu'un auteur qui regarde la soufTrance produite par l'opinion défavorable des autres comme assez amère pour qu'elle pût dispenser d'avoir recours à la potence et aux travaux forcés, si elle était suffisamment aux ordres de la société, n'ait point fait mention d'un frein a issi puissant en discutant la question du gouvernement. Nous allons chercher à déduire, avec ces formes mathématiques que M. Mill aime tant, une théorie politique des prémisses qu'il nous a lui-même fournies.