‹ Essais socialistesChapitre 10 sur 56 · Grotjahn, Der Alkoholismus, p. 291; Leipzig · texte numérisé non relu

Grotjahn, Der Alkoholismus, p. 291; Leipzig

3. HoppE, Die Tatsachen ûber clen Alkohol, p. 478; Berlin, Galvary. 1904. — Les chiffres qui ont servi à dresser ce tableau se rapportent aux années 1899-1900. On trouvera des chilîres plus récents, mais qui ne modifient en rien les conclusions du tableau de Hoppe, dans le rapport du Board of Trade, à la Chambre des Communes : Alcoholic Beverages, 1903; London, 1904.

rement approximative. Néanmoins il est certain que les minima d'alcoolisme se trouvent, d'une part, dans les deux pays qui ont les salaires les plus élevés, TAn-

gleterre et les Etats-Unis et, d'autre part, en Russie, oîi la condition du prolétariat industriel et rural est incontestablement plus mauvaise que celle du prolétariat allemand, belge ou français.

Mais, comme il est aisé de le prévoir, ces minima d'alcoolisme se présentent sous des formes très différentes.

La Russie, en effet, est, à la fois, le pays où Ton boit le moins, en moyenne, et où, cependant, l'ivrognerie est la plus répandue. C'est ce qu'Ossipof expliquait, en ces termes, au 7° Congres international contre l'abus des boissons alcooliques :

« le Français, et chaque Européen en général,

consomme les spiritueux, en réalité, quotidiennement, tandis que le peuple russe ne connaît pas cette habitude; le Russe boit sa portion annuelle non pas eu 365 fois, mais en 15 ou 20 fois au plus, ce qui représente déjà plus d'une bouteille et demie par fois. Par conséquent, TEuropécn boit, en général, beaucoup, mais il est rarement ivre ; le Russe, au contraire, boit en général peu, mais une fois qu'il boit, il est presque toujours ivre* ».

1. OssiPOF, « De quelques questions se rattachant à l'alcoolisme », Ylh Congrès international contre l'abus des boissons alcooliques, pp. 10 et II; Paris, 1899.

Vandervelde. 6

Nous retrouvons donc, en Russie, la forme typique de Talcoolisme des populations pauvres, que nous avons déjà rencontrée chez les ouvriers agricoles : les gens font de nécessité vertu; ils boivent peu, faute de ressources; mais, dès qu'ils ont un peu d'argent, leur avidité pour Talcool se manifeste par une consommation frénétique.

Par contre, en Angleterre, et, surtout aux Etats- Unis, la faiblesse relative de la consommation des boissons fortes, le succès indéniable de la propagande contre Talcool, s'expliquent, principalement, par Télévation du standard of life de la classe ouvrière et par la possibilité pour les travailleurs de se procurer des jouissances plus hautes et plus saines.

Aussi peut-on dire, modifiant un mot célèbre, qu'un peu de bien-être pousse à Talcoolisme, que plus de bien-être en éloigne.

Augmentez les salaires, diminuez les heures de travail d'ouvriers incultes, ignorants, démoralisés par leur esclavage même et, peut-être en profiteront-ils, ou, du moins, certains d'entre eux en profiteront- ils, pour s'alcooliser un peu plus.

Mais que ces augmentations de salaires, que ces diminutions des heures de travail soient des conquêtes, syndicales ou politiques, d'un prolétariat conscient, organisé, préparé par son éducation, à employer utilement ses ressources ou ses loisirs et il n'est pas douteux que

ces réformes, bien loin de développer Talcoolisme, lui porteront des coups décisifs*.

C'est ce que reconnaissait, par exemple, un industriel suisse, M. Blocher, dans une conférence faite à Bâle, dix ans après la mise en vigueur de la loi fédérale réglementant le travail des adultes :

« On avait craint chez nous, disait-il, de voir les ouvriers user des loisirs que leur assure la limitation de la journée de travail pour fréquenter plus souvent les cabarets et se livrer davantage à la débauche. Je n'ai rien remarqué de semblable. C'est lorsqu'on travaille jour et nuit que j'ai constaté le plus grand libertinage. Alors se commettaient les faits les plus graves, non seulement le dimanche et le soir, mais môme à l'atelier, pendant le travail. La faute, sans doute, n'en était pas toute entière au travail beaucoup trop long et trop fatigant; mais la mise en pratique d'une journée de travail plus courte a eu pour conséquence l'introduction

i . On objectera peut-être que, d'après des enquêtes récentes sur les budgets ouvriers, les dépenses de chaque famille en boissons alcooliques sont d'autant plus fortes que les salaires de la famille sont plus élevés. V., notamment, Blochek et Landmann, Die Belastung des Arbeiter budgets durch den Alkoholgenus ; Basel, 1903; et Wlassak, « Der Alkohol im Arbeiterhaushall », dans Der Abstinent, 1" juin 1905. Seulement, il convient de noter que ces dépenses se rapportent à toutes espèces de boissons alcooliques, y compris le vin ou la bière. Leur augmentation ne prouve pas qu'il y ait augmentation des quantités d'alcool consommées par le chef de famille. Elle peut aussi provenir de ce que, dans les familles ouvrières les plus aisées, l'on consomme des boissons plus chères, ou de ce que la femme et les enfants participent plus largement à la consommation de vin ou de bière. Très intéressantes donc, au point de vue économique, les recherches de ce genre ne peuvent rien nous apprendre sur les quantités d'alcool consommées, en moyenne, par tête.

d'une discipline plus forte et, depuis, Tivrognerie a été réduite au minimum \ »

En somme, il n'est pas possible de dire que, nécessairement, toute amélioration matérielle de la condition des ouvriers se traduit par une diminution de l'alcoolisme, mais il serait bien plus faux encore de prétendre que l'alcoolisme ne décroît point, lorsque le standard of life s'élève d'une manière normale et permanente.

Par conséquent, tous ceux qui veulent, sincèrement, combattre l'alcoolisme , doivent , en môme temps, seconder le prolétariat dans son effort de libération sociale; mais, d'autre part, tous ceux qui poursuivent l'affranchissement du prolétariat doivent, au point de vue même du succès de la lutte contre le capitalisme, mener la lutte contre Talcool, cet ennemi intérieur qui constitue l'un des plus redoutables obstacles à l'organisation ouvrière, à l'émancipation des travailleurs.

1. Blocher, Die Wirkungen des eidq. Fabvikgeselz auf die Schweiz Baumwollspinnerei und ihve Arheiter (1887). cité par Van Ovehberghe, Les inspecteurs du travail^ p. 342; Paris, 1893.

Lk point de vue politique

« Les prolétaires boivent pour oublier leur misère; ils boivent avec l'intention plus ou moins nette de s'illusionner, et, comme notre effort tend à ce que le prolétariat n'oublie point, mais, au contraire, se souvienne et se révolte, chaque homme que nous arrachons à l'alcool est un homme gagné pour notre parti, gagné pour notre cause.

« V. Adler. »

Un certain nombre de nos amis, sans méconnaître que la question de Talcoolisme ait une grande importance, estiment que c'est une question libre, qu'elle n'intéresse pas les partis socialistes comme tels, qu'elle doit, par conséquent, rester en dehors de leur sphèr d'action.

Pareille attitude — que les débitants de boissons, affiliés aux groupes socialistes, considèrent, sans doute, d'un œil favorable — pourrait se comprendre , si la lutte contre l'alcoolisme n'était pas, en dernière analyse, un des aspects de la lutte que le prolétariat mène pour son affranchissement; s'il était vrai que, dans

se I.E SOCIALISMF. ET L'ALCOOL

IVlal acluel des choses, celte lulle soit i'iitalementmel'- (icace; si l'on était en droit d'affirmer que dans unesocicté qui donnerait à tous Je bien-être, l'alcoolisme disparaîtrait de lui-même, sans qu'il faille aucun effort de propagande, ou de coercition, pour le faire disparaître.

Mais, si l'on est d'accord avec nous, au point de vue pUysioIogique et social, il devient impossible de maintenir aucune de ces trois assertions.

Même en régime communiste ou collectiviste, les travailleurs continueraient à s'alcooliser — comme nombre de gens aisés s'alcoolisent aiijourd'hui — s'ils persistaient à croire que l'alcool est ni5cessaire pour résister à la fatigue des heures de travail, ou pour tromper l'ennui des heures de loisir.

Par contre, nous croyons avoir montré que, môme en régime capitaliste, les travailleurs pourraient se passer d'alcool et qu'ils s'en passent effectivement, lorsqu'ils joignent, à la conscience de son inutilité ou de sa nocuité, le courage, difficile, de résister aux séductions de la narcose alcoolique.

Enfin, il est indéniable que la lutte contre Talcoolisrac — telle, bien entendu, que doivent la mener des socialistes — se rattache directement, étroitement, à la lutte du prolétariat pour son émancipation inlégrak'. Nous ne pensons pas seulement aux ressources que la classe ouvrière trouverait, pour ses œuvres d'éducation et d'organisation, si elle détournait, à leur pro-

fit, une partie des millions qui alimentent, aujourd'hui, le budget de Falcool, et, par contre-coup, le budget de l'Etat bourgeois'.

Un publiciste belge, Louis Bertrand, calculait naguère que sur les dix centimes que coûte un verre de genièvre, un centime seulement représente la valeur de Talcool, trois centimes le bénéfice du vendeur et six centimes l'impôt payé à TÉtat. Or, comme on estime à plus de cent millions la somme que les ouvriers belges

1. En Angleterre (Royaume-Uni), par exemple, le revenu fiscal des boissons alcooliques {fermentécs ou distillées) s'élevait, en 1903, à 42.385.396 livres sterling. Quant aux dépenses résultant de la consommation des boissons alcooliques, le Rev. Dawson Burns en donne l'évaluation suivante :

ANNÉES

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