‹ Essais socialistesChapitre 11 sur 56 · PAR TÊTE · texte numérisé non relu

PAR TÊTE

V., pour détails complémentaires, John Burns, Labour and Drink, p. 8 et suiv. ; London, Kent and Matthews, 1905. — En 1882, une commission spéciale de la British Association^ qui comptait parmi ses membres des statisticiens comme Jevons et Leone Levi, aboutissait à cette conclusion que, dans la somme globale dépensée en boissons fortes, la dépense de la classe ouvrière, qui représentait les trois quarts de la population, entrait approximativement pour les deux tiers. Dans le budget alcoolique des travailleurs, la bière comptait pour deux tiers et l'eau-de-vie pour un tiers environ. V. Rowntree and Sherwell, The Temperence problem, pp. 7 et suiv., et, pour la consommation dans les autres pays, Matti Helenius, Die Alkokolfrage, pp. 272 et suiv.

LE SOCIALISME ET L'ALCOOL dépensent annuellement, rien que pour l'eau-de-vii;, ce pourcentage rejnésenle dis millions pour l'alcool, trente millioDS pour les cabaretiers et plus de soixante millions pour le gouvernemeni!

Mais, si importante que soit celle queslion d'argent, elle n'est rien auprès du surcroît d'énergie dont les travailleurs seraient à même de faire preuve, s'ils i^chappaient à l'influence diîprimante des boissons alcooliques.

Les syndiqués, les coopérateurs, tous ceux qui s'occupent (l'organisation ouvrière savent qu'un militant, un administrateur, un secrétaire de groupe, qui se met à boire, est un bomme perdu pour la cause : c'est une des forces du Trade unionismc anglais que la plupart de ses leaders soient des abstinents '. Mais ce que l'on sait moins, ce que l'on voit moins, parce que des phénomènes de celle nature réclament une observation plus attentive, c'est le mal que fait au pi'olétariat dans son ensemble, non pas l'ivrognerie, qui est exceptionnelle, mais l'usage, prétendument modéré, des boissons fortes, qui est la règle presque générale.

C'est en prenant de l'alcool pour échapper aux soucis, aux inquiétudes, aux incertitudes de leur condition, aux fatigues excessives de leur travail, bref à la cons-

i- V.. & ce sujet, l'inléressant article du D' Rikham Fiioblich, ■ hritiachen Geverkfli^hallen und ihre SIelluiig tw Alkoholfragc ", InlernalionaU Monalsschrift zur hrforsckung des Alkokolisnivs Be/iaiiipfung der TriiiltsiUen, Januar, 1903; Bàle, Reinhardt, 190j.

cience de leur misère, que les travailleurs se résignent à cette misère et s'habituent à ne pas donner tout leur effort pour s'en délivrer.

Aussi est-il naturel que les classes privilégiées, tout en professant une indignation pharisaïque pour les abus de Talcool, ne fassent rien de sérieux, cependant, pour en faire disparaître l'usage.

11 en est, pour elles, de l'alcoolisme comme de la prostitution.

Elles méprisent les individus qui vivent de la prostitution, mais elles considèrent, en même temps, que leur existence est la condition même de l'existence du mariage bourgeois.

De même, si elles honorent les grands distillateurs, elles accablent de leur dédain la foule des petits débitants, mais, au fond, elles tiennent les uns et les autres pour des soutiens indispensables de la société capitaliste, au même titre que les curés ou les gen-. darmes !

« On ne peut se dissimuler cette vérité — disait le professeur Gruber — que l'alcool est un des fondements du régime social actuel. Sans lui, pour les déshérités, ce régime serait, depuis longtemps, devenu intolérable. »

A leur point de vue donc, les conservateurs n'ont pas tort d'être indulgents pour ceux qui vendent ou qui consomment des boissons fortes. Seulement, c'est un

lia LE SOCIALISME ET L'ALCOOL

motif de plus pour que, rompani avec l'indilTérence que beaucoup d'oulre eux oui monLrii jusqu'ici, les socialistes entament la lutte contre l'alcoolisme avec toute l'(înergie qu'ils savent mettre au service des (raiises qui leur liennent à cœur.

Est-ce à dire que nous devions — oubliant ce qui nous sépare — confondre notre action avec celle des Bons Templiers ou des Ligues anti-alcooliques bourgeoises?

Ce n'est point notre pensée.

Assurément il faut rendre justice à tout le monde et nul, plus que nous, ne rend hommage au dévouement, à l'énergie, aux services rendus par des hommes de bonne volonté qui luttent contre l'alcool, dans d'autres milieux ou par d'autres moyens.

Néanmoins, si notre but, à ce point de vue spécial, est le môme, si nos efforts peuvent et doivent se compléter, s'il est désirable que nos contacts soient fréquents et nos relations cordiales, nous n'avons pas, nous ne pouvons pas avoir, le mCnie langage, les mêmes méthodes. Ils sont anti-alcooliques, mais ils ne sont pas socialistes. Nous sommes anli-alcooliques, mais nous sommes, avant tout, socialistes et, par ce motif, nous avons , nous devons avoir, la préoccupation d'unir étroitement notre propagande contre l'ulcool à notre propagande générale.

De même, en cITet, que le problème de l'alcoolisme

est, à nos yeux, inséparable de la question sociale dans son ensemble, la lutte contre Talcoolisme doit être envisagée comme un des moyens d'affranchissement de la classe ouvrière. Or, cela seul suffit pour différencier nécessairement notre action de celle des autres groupes anti-alcooliques.

Nous n'avons pas Jes préoccupations religieuses de la Croix-Bleue ou de certaines loges des Bons Templiers. Nous ne nous inspirons pas seulement de considérations hygiéniques ou morales, comme la plupart des Ligues de tempérance. C'est en faisant appel à la conscience de classe du prolétariat, en lui montrant tout ce qu'il dissipe de ressources et de forces en buvant, tout ce qu'il gagnerait en ne buvant pas, que nous entendons lui prêcher la guerre contre Talcoolisme ; et c'est au sein même des groupes ouvriers, dans les coopératives, dans les mutualités, dans les syndicats, que nous nous proposons de porter notre effort.

Dès à présent, d'ailleurs, les résultats obtenus ne sont pas négligeables.

Il n'y a pas, ou il n'y a pas encore, un grand nombre d'abstinents parmi les socialistes, mais leur influence dépasse, de beaucoup, leur importance numérique : ceux-là même qui n'ont pas le courage, ou qui ne croient pas nécessaire, de renoncer complètement au vin ou à la bière, comprennent, du moins, qu'il est indispen-

sable de combnltrc, par tous les moyens, ce que l'on a

juslement appelé la j}exte du schnaps.

Rien de plus caractéristique de cet élal d"csprit, que les décisions récentes, prises par les Congrès du parti ouvrier belge, au sujet de hi vente des spiritueux dans les Maisons du Peuple.

On sait que, depuis longlemps, la plupart de nos grandes coopératives socialistes s'interdisent de débiter de l'alcool, sous forme de boissons distillées, dans les établissements qu'elles exploitent.

A cette règle, toutefois, il existait, il existe niî'nie encore un certain nombre d'exceptions.

C'est dans l'espoir d'y mettre fin, par la persuasion, que, au Congrès de 1903, nous proposâmes, d'émettre le vœu que, désormais, tous les groupes affiliés au Parti ouvrier s'abstiennent de vendre des liqueurs.

Il y a quelques années, pareil vœu eût été voté sans doute, mais sans que la plupart y attachent une réelle importance. Cette fois, au contraire, il donna lieu à une longue discussion. Nombre d'orateurs lui reprochèrent de n'être qu'une manifestation platonique. On proposa de prendre une résolution ferme, do désaffilier les coopératives qui ne s'y soumettraient pas, et, finalement, cette proposition fui admise par la quasi unanimité du Congrès, malgré les représentations de ceux, et nous en étions, qui craignaient qu'elle ne fût malaisément applicable.

L'année suivante , cependant , plusieurs groupes n'étaient pas encore en règle. Ils demandèrent de nouveaux délais, mais tout ce qu'ils purent obtenir, c'est que la décision n'entrerait en vigueur qu'au Congrès de 1903. Plus d'un an s'est passé depuis lors et certaines associations continuent à se montrer récalcitrantes. Néanmoins, aucune mesure définitive n'a été prise contre elles et, finalement, il est probable qu'on n'ira point jusqu'à les exclure du Parti.

Nous avons insisté sur cet épisode parce qu'il montre, à la fois, l'importance que les travailleurs commencent à attacher à la lutte contre l'alcoolisme et, aussi, les résistances auxquelles on se heurte, dès l'instant oîi on passe de la propagande théorique à l'action pratique.

Aussi longtemps, en effet, que les habitués des Maisons du Peuple conservent l'habitude de boire de l'eaude-vie, les coopératives qui se refusent à en vendre, se condamnent à perdre une partie de leur clientèle et se privent de bénéfices qui leur sont parfois indispensables pour nouer les deux bouts.

D'autre part, il est malheureusement trop facile de constater que, dès l'instant où l'on cesse de vendre des liqueurs dans un local socialiste, on voit s'établir, dans les alentours, une ou plusieurs « distilleries du peuple» où nombre d'ouvriers vont boire la goutte qu'ils ne trouvent plus à leur local habituel.

Ce n'est pas un motif, naturellement, pour conclure

que la suppression de la vente des spiritueux, par les coopératives, soit inopérante. Elle a une efficacité réelle pour les uns. Elle a une valeur d'exemple pour les autres. Mais, à elle seule, elle est insuffisante, lorsque la masse des travailleurs continue à réclamer du genièvre, soit par habitude, soit par préjugé, soit encore parce qu'ils n'ont pas à leur disposition d'autres boissons, non alcoolisées.

C'est le cas de dire, en effet : « On ne détruit que ce qu'on remplace. » Que de fois, lorsque nous vantions à l'un ou l'autre de nos camarades, les avantages de l'abstinence, ne lui avons-nous pas entendu répondre : « Si nous ne buvions pas d'alcool, que nous resterait-il à boire? »

A pareille question la réplique est aisée, dans les pays 011 le mouvement anti-alcoolique existe de longue date, où les cafés de tempérance sont nombreux, où, même dans les autres établissements, on n'a que l'embarras du choix, parmi les boissons sans alcool : en Suisse, par exemple, ceux qui ne se contentent pas de thé, de café, de limonade, ou de l'eau que fournissent à toutes les villes des distributions admirablement aménagées, trouvent, jusque dans les gares de chemins de fer, toutes les variétés imaginables de vins, de bières ou de cidres non fermentes ^

1. Sur les boissons sans alcool, v. VII« Congrès international contre Valcoolisme, II, pp. 215, 225, 636; Paris, 1900.

Mais il en va tout autrement dans un pays comme la Belgique, où les abstinents sont rares et où, dans les cabarets et les locaux que fréquentent les travailleurs, ces derniers n'ont souvent le choix qu'entre une bière insipide et des eaux-de-vie frelatées.

Il serait donc très désirable que les associations ouvrières, les ligues socialistes anti-alcooliques se préoccupent de développer, dans les Maisons du Peuple, l'usage du thé, des limonades, des vins et des bières sans alcool.

Jusqu'à présent, toutefois, on n'a fait à cet égard que des tentatives insignifiantes. Parmi les ouvriers belges, le préjugé en faveur du vin et de la bière conserve toute sa force. Il convient d'ajouter, au surplus, que sauf dans quelques villes, où l'on boit des bières très alcoolisées, comme le lambic, le faro, Viiitzet, ou les bières soi-disant allemandes, la consommation du genièvre apparaît seule comme un fléau social. Aussi, la tactique anti-alcoolique de nos administrateurs de coopératives vise-t-elle surtout à substituer aux boissons distillées des boissons fermentées.

Dans beaucoup de localités, par exemple, on a essayé, sans grand succès d'ailleurs, de mettre à la mode le verre de vin à dix centimes.

Dans le Centre et le pays de Charleroi, où les ouvriers prennent souvent la goutte, parce que la bière est mauvaise, on a créé des brasseries coopératives,

!ie LE SOCIALISME ET L'ALCOOL

qui fournissent à, leur très nombreuse cUcnLèle une bière agriiable au goût et d'un titre alcoolique peu élevé.

Cette méthode de substitution ne trouvera probablement pas grâce auprès des abstinents qui savent, par expérience, les maux que l'alcoolisation par la bière engendrent dans certains pays'.

Il ne faut pas oublier, cependant, que, sauf dans quelques villes, comme Gand ou Bruxelles, les bières de consommation courante dans les centres industriels de Belgique ne contiennent pas plus de 2 à 3 p. 100 d'alcool. Ce sont, en somme, de petites bières déménage, dont l'amélioration qualitative peut certainement contribuer à la diminution de l'abus du genièvre et des conséquences néfastes qui résultent de cet abus.

Nous ne saurions donc condamner, d'une manière absolue, l'œuvre très florissante dos brasseries coopératives.

Seulement, pour éviter que la question de la bière vienne à se poser quelque jour, au Heu et place de la question de l'eau-de-vie, nous estimons que les militants des Partis ouvriers, les leaders des organisations ouvrières, déviaient montrer, par leur exemple, qu'il est possible, qu'il est avantageux, de se passer radicalement d'alcool, même sous forme de boissons fermeiitécs.

Certes, nous ne tomberons pas dans le ridicule de

1. \ioevE, l'ie Talsachen ûber denAlkakol. p. 11)3 el suiv., lliiriiTi, i'JOi.

prétendre qu'un peu de bière ou de vin puisse faire un mal appréciable à ceux qui en consomment, fût-ce quotidiennement.

Nous faisons, à coup sûr, dans le cours de notre existence de socialistes, quantité de choses infiniment plus préjudiciables à la santé, quand ce ne serait que passer des soirées interminables au milieu d'une fumée épaisse, dans l'atmosphère empoisonnée des salles de réunion.

Au point de vue individuel, nous ne voyons pas, à parler franc, de différence notable entre l'usage très modéré de la bière ou du vin et Tabstinence complète des boissons alcooliques.

Si donc nous préconisons l'abstinence totale, c'est moins dans l'intérêt de ceux qui s'abstiennent, que dans l'intérêt de ceux qui abusent; moins dans un but d'hygiène individuelle, que dans un but de propagande sociale.

Il ne faut pas, en effet, que des travailleurs auxquels on conseille de ne pas boire d'alcool, sous forme d'eau-de-vie, puissent se dire qu'il est vraiment trop facile de leur donner pareils conseils, quand, soimême, on ne s'abstient pas d'alcool, sous forme de bière, de bourgogne ou de Champagne.

Nous savons bien — la rédaction du Vorwârts le rappelait naguère^ — que, pour beaucoup de nos camarades, ce peut être un sacrifice, après une longue jour-

Vandervelde. 7

née de travail, que de s'astreindre à ne pas boire autre chose que du thé, de Tcau de seltz ou de la limonade.

Mais qu'est-ce que ce léger sacrifice, auprès des avantages irrécusables d'une propagande par le fait, qui est seule à même de frapper les imaginations ?

11 suffit, d ailleiirs, de quelques mois, de quelques semaines d'abstinence, pour que le « buveur modéré » qui renonce complètement à l'alcool, y trouve un avantage personnel : on ne saurait nier, en effet, que Talcool, à si petites doses que ce soit, et alors même qu'il est peut-être, inoffensif pour des travailleurs manuels, exerce une influence nocive, une action paralysante, sur les centres cérébraux, sur le travail intellectuel.

Soyons donc tolérants pour les autres, mais sachons être rigoureux pour nous-mêmes. Attachons-nous à créer, dans la masse prolétarienne et, surtout parmi les nouvelles générations, des groupes de socialistes abstinents qui soient, pour leurs compagnons, de vivants exemples et qui montrent, par l'accroissement de leur puissance de travail, de leur activité organisatrice, de leur énergie révolutionnaire, tout ce que la classe ouvrière , dans son ensemble , gagnerait en dignité et en force, si elle parvenait à se soustraire à la tyrannie de l'alcool.

En résumé, nous pensons que la démocratie socialiste ne peut, ni se désintéresser de la question de l'ai-

cool, ni se borner à faire preuve d'une neutralité, plus ou moins bienveillante, à Tégard de ceux qui, dans les organisations ouvrières, font de la propagande pour l'abstinence ou pour la tempérance.

Bien loin que cette propagande puisse être considérée comme un dérivatif à d'autres préoccupations plus urgentes ou plus essentielles, c'est, au contraire, l'alcoolisme lui-même, qui est un puissant, un redoutable dérivatif aux préoccupations révolutionnaires du prolétariat.

Des travailleurs alcoolisés peuvent, dans un moment d'excitation passagère, être bons pour Témeute. On ne peut absolument pas compter sur eux pour mener à bien l'œuvre pénible et difficile de l'affranchissement de leur classe.

Ce n'est donc point par un ascétisme inconscient — comme d'aucuns semblent le croire — que les socialistes abstinents mettent leurs camarades de lutte en garde contre l'abus des boissons fortes et leur conseillent même d'y renoncer complètement.

11 ne s'agit pas de les priver d'une jouissance, mais de substituer à une jouissance dangereuse et factice des jouissances à la fois plus grandes et plus élevées.

Sous l'influence de l'alcool, ils voient le monde tel qu'il n'est pas. Nous voulons, au contraire, que le monde se montre à eux tel qu'il est, car la vision nette, la conscience claire des maux, des injustices, des abus

m LE SOCIAUSME KT rAtCOOL

dont ils soufTient, sonl la condition préalable de la

suppression de ces maux, de ces injustices, de ces abus .

Si nous voulons que le prolétariat, au lîeu de chercher dans l'alcooiroubli de sa misère, poursuive l'abolition de la misère, nous devons lutter contre l'alcoolisme; si nous voulons voir à la teiedenos organisations de combat des hommes de sang-froid, de ferme volonté, nous devons lutter contre l'alcoolisme ; si nous voulons t]ue les générations qui viennent soient plus énergiques et plus saines que les générations qui s'en vont, nous devons lutter contre l'alcoolisme.

Mais, pour que celte lutte nécessaire soit réellement efficace, il faut ne jamais perdre de vue que des mesures superficielles ne peuvent donner que des résultats superficiels : la question de l'alcool se rattache par des liens trop étroits et trop multiples à la question sociale dans son ensemble pour qu'on puisse espérer la ri^soudre, sans agir, eu même temps, sur les causes profondes du paupérisme moral et matériel.

Créons, par conséquent, des ligues d'abstinence. Travaillons, comme le proposait Wurm, au Congrès de Mayence, à établir des locaux où l'on puisse, sans ûlre obligé de boire, rencontrer ses amis, ou assistera des réunions. Accordons notre appui aux mesures législatives anti-alcooliques, à condition qu'elles ne soient pas seulement un prétexte fiscal pour rançonner les travailleurs. Multiplions surtoutnos eiïorls de propagande

pour détruire les préjugés en faveur de Talcool, qui existent encore parmi les ouvriers.

Seulement, que ces efforts s'accomplissent, non pas en marge du mouvement socialiste, mais dans les cadres mêmes de l'organisation ouvrière. C'est du prolétariat, avant tout, que doit venir une réforme morale indispensable pour assurer la victoire du socialisme sur toutes les puissances de domination et de démoralisation qui asservissent la chaîne ouvrière. En cette matière, comme en toute autre, Taffranchissement des travailleurs sera Foeuvre des travailleurs eux-mêmes!

Pour Marcel HEBERT.

« Quand on pense que toute chose se retrouvera là-haut rétablie, ce n'est plus tant la peine de poursuivre l'ordre et l'équité ici-bas.

« Notre principe, à nous, c'est qu'il faut régler la vie présente comme si la vie future n'existait pas, qu'il n'est jamais permis, pour justifier un état ou un acte social, de s'en référer à l'audelà. En appeler incessamment à la vie future, c'est endormir l'esprit de réforme, c'est ralentir le zèle pour l'organisation rationnelle de l'humanité. (Renan.) »

Parmi les questions qui provoquent des divergences de vues dans les milieux socialistes, il en est une qui touche, à la fois, aux principes et à la méthode, qui présente le plus grand intérêt, tant au point de vue de la pénétration du socialisme dans les masses prolétariennes, que de ses relations avec les partis bourgeois : nous voulons parler de la question religieuse, de l'attitude que les socialistes adoptent, ou devraient adopter, à l'égard de la religion, ou, plutôt, des religions, des Eglises et des partis cléricaux.

A première vue, les solutions les plus diverses, les plus contradictoires même, semblent prévaloir, selon les pays.

Dans le même temps ou les social-démocrates d'Allemagne votaient le rappel des jésuites, les socialistes français, d'accord avec les radicaux, expulsaient les congrégations et, àla Chambre ilalienne, le 29 février 1904, c'était un député socialiste, Annibale Vigna, qui reprochait au ministre de l'intérieur d'avoir nommé le Père jésuite Ehrle à la Bibliothèque nationale de Turin et qui réclamait l'application inflexible de la loi du 25 août 1848, chassant les jésuites du territoire italien ^

On comprend que, dans ces conditions, notre camarade Robert Michels ait pu, dans un article de la Riforma soziale^ parler « des incohérences internationales du socialisme contemporain » et, certes, il serait désirable que les mandataires d'un parti qui s'internationalise de plus en plus ne soufflent pas ainsi le chaud et le froid, et ne poussent point la diversité nécessaire des tactiques nationales jusqu'à faire, dans certains pays, exactement le contraire de ce qu'ils font dans les autres !

Mais cette unité d'action est-elle possible? N'est-ce pas un de ces pieux souhaits que la diff'érence des

1. Robert Michels, « Le incoerenze internazionali nel socialismo contemporaneo », Riforma sociale, vol. XIII, fasc. 8; Torino, 1904.

LE SOCIALISME ET LA RELIGION d05

conditions, des tempéraments nationaux, des traditions historiques, condamnent à rester indéfiniment- dans le domaine des rêves?

On serait tenté de répondre affirmativement lorsqu'on songe que la diversité d'attitude du prolétariat socia-

liste, vis-à-vis des Eglises, s'explique et, partiellement, se justifie, par la diversité d'attitude des Eglises, vis-àvis du prolétariat. Il est certain, par exemple, que la question religieuse ne se pose pas de la même manière dans les pays où domine le catholicisme romain et dans ceux où il n'est qu'une religion parmi les autres.

Malgré tout, cependant, le socialisme ne serait point internationaliste, s'il ne s'efforçait pas de faire disparaître les contradictions, assurément choquantes, de ses tactiques nationales, et, si malaisée que puisse être pareille tâche, nous ne pensons pas qu'il faille désespérer du succès, car — c'est, du moins, notre conviction — les divergences socialistes, en matière religieuse, sont plus apparentes que réelles.

Dès à présent, en effet, et à condition de faire large part aux exceptions individuelles ou locales, il ne paraît pas impossible de dégager un certain nombre de traits communs dans la pensée et dans l'action des partis socialistes, au regard des questions religieuses.

En premier lieu, on admet généralement, même en France et en Italie, que les partis socialistes n'ont pas

à demander compte à leurs adhérents de leurs croyances individuelles, tpiHIs ^^div^nt i^s laisser eniièrecaefit libres de pratiquer n'importe quel culte, d'appartenir à n'importe quelle Église.

Nous ne connaissons guère qu'une seule exception : c'est en France, avant l'unification des partis socialistes, le Parti Ouvrier socialiste révolutionnaire (AUemaniste) qui, le 22 août 1901, adoptait la résolution suivante : « Les citoyens adhérents au P. 0. S. R. s'engagent à n'accomplir, quelles que soient les circonstances, aucun acte religieux, avec le représentant d'un culte quelconque. »

Mais, cette exception ne fait, en somme, que confirmer la règle, car, dans tous les pays, la démocratie socialiste compte des milliers d'adeptes qui continuent à pratiquer l'un ou l'autre culte, soit par respect de la coutume, soit par réelle conviction.

Seulement — et c'est la seconde constatation générale que Ton peut faire — il n'est pas douteux que, dans leur immense majorité, les dirigeants des partis socialistes soient absolument étrangers à toute religion positive. Ceux-là même qui ne voient dans l'anticléricalisme qu'un dérivatif, qui prêchent, à l'égard des religions, la neutralité la plus stricte, sont souvent lesplu^ dégagés de toute croyance religieuse.

On objecterait vainement que, surtout dans les pays Anglo-Saxons, il se trouve, parmi les militants socia-

listes, des pasteurs protestants, voire des prêtres catholiques : les prêtres catholiques qui ont adhéré au socialisme, d'une manière plus ou moins explicite, comme le D^ J. van den Brink, en Hollande, Thomas

Hagerty et Mac Grady, aux Etats-Unis, n'ont pas tardé à rompre avec TEglise^; quant aux pasteurs socialistes, tous, ou presque tous, se rattachent au protestantisme libéral, dont on a -pu dire qu'il n'était autre chose que « la. collection des formes religieuses de la libre pensée ».

Une troisième constatation qui s'impose, c'est que, dans tous les pays, même dans ceux ou le socialisme prétend se désintéresser des luttes religieuses, TEglise catholique et, avec non moins d'âpreté parfois, les Eglises d'Etat, non catholiques, le dénoncent comme une « peste léthifère ». Partout les orthodoxies sont les plus fermes soutiens du capitalisme, dans ses efforts de domination sur les prolétaires. Aussi n'est-il pas éton-

nant que ces derniers, rencontrant les Eglises sur leur chemin, constatant V « alliance du coffre-fort et de l'autel », soient presque irrésistiblement entraînés à

1. Hagerty et Me Grady ont renoncé à la prêtrise; ils n'ont cependant pas été formellement condamnés. Quant au D^ Van den Brink, il s est vu interdire de dire la messe, pour avoir écrit à un de ses amis une lettre commençant par ces mots : « Cher compagnon; » v. sa brochure : De groot vraag, verkriggbaar : Bureau « de Eendracht » Eindhoven et : Open hrief aande Redaklie's der Couranteriy die mij vonge week anviellen over de uitgaven mijuer brochure « de Groote Vraag »; Breda, 28 novembre 1904. — Depuis sa publication, Van den Brink a constitué un parti socialiste chrétien qui, sans se confondre avec la social-démocratie, soutient, dans les élections, les candidats socialdémocrates.

40B LIi HOGIALISMIÎ V.T LA RliLlGlON

prendre l'offensive et à mener campagne, non seulement conlre le capitalisme, mais contre ses alliés.

Ce sont là des faits incontestabl«s.

Que l'on s'en réjouisse, ou que l'on s'en afflige, il ri^ste certain que, malgré toutes les affirmations socialistes sur le caraclcre privé des croyances religieuses, la fçrande masse et, surtout, le noyau dirigeant des parlis ouvriers, se compose, à peu près exclusivement de libres penseurs et que, d'autre part, les chefs de l'Église catholique, et de toutes les Eglises qui lui ressemblent, prêchent à leurs fidèles l'horreur du socialisme « athée, matérialiste, antireligieux ».

Seulement, bn peut se demander s'il est inévitable que les choses soient ainsi, si l'hostilité des Eglises contre le socialisme ne tient pas à des causes contingentes, à des malentendus historiques, s'il ne serait pas possible d'opérer une conciliation théorique et pratique entre les doctrines socialistes et les croyances religieuses, si bien que l'on puisse, suivant le mot d'un campagnard de nos Ardennes, être « cnlholïquc pour les choses du ciel et socialiste pour les choses de la terre ».

D'aucuns pensent, en effet, que l'on peut établir, entre le monde temporel et le monde spirituel, le monde visible et le monde invisible, une cloison élanche. Ils sont d'avis que l'antagonisme actuel entre le socialisme et les Eglises chrétiennes n'est pas irréductible. Ils

affirment que Tidée socialiste ferait plus aisément la conquête des masses prolétariennes, s'il renonçait, sinon à toute action anticléricale, du moins à toute propagande antireligieuse.

C'est à Fexamen de ces trois questions que notre étude est consacrée.

Les contacts du socialisme et de la religion

« La méthode religieuse consiste à mettre des principes à la base des institutions ; la méthode scientifique consiste à mettre des institutions à la base des principes. (Emm. Levy.)' »

Pour mettre de la clarté dans les observations qui vont suivre, la première chose à faire c'est de dire en quel sens nous prenons le mot religion.

II est peu de termes, en effet, qui, par la multiplicité de leurs acceptions, prêtent à autant de malentendus et d'équivoques.

Pour les uns « l'essence de la religion est dans le mouvement puissant et sérieux qui dirige les émotions et les désirs vers un objet idéal » (Stuart Mill) ; pour d'autres, l'élément fondamental de la religion c'est « la croyance en un pouvoir dont on ne peut concevoir les limites dans le temps ou dans l'espace » (Herbert Spencer) ; ou bien encore « la religion c'est la croyance en un Dieu éternel, c'est-à-dire en une volonté et un esprit divins, gouvernant l'Univers et entretenant des rela-

tiens morales avecrhumanité » (D"" Marlineau), ou bien « c'est la croyance à un être, existant hors de la sphère des efforts humains, mais pouvant être attiré par des moyens spéciaux, sacrifices, cérémonies, prières, pénitences, renoncement de soi-même » (Gruppe) ^

On voit que ces définitions, dont on pourrait allonger indéfiniment la liste, donnent au même mot des significations très différentes ; suivant que Ton choisit Tune ou l'autre d'entre elles, le problème des rapports du socialisme et de la religion se modifie du tout au tout.

Si l'on accepte, par exemple, la définition de Mill, si la religion n'est autre chose qu'un mouvement vers l'idéal, le socialisme, envisagé sous un certain angle, devient une religion.

Si Ton prend la définition de Spencer, il est évident que la religion de l'inconnaissable, par son imprécision même, ne peut entrer en conflit, parce qu'elle n'entre pas en contact, avec le socialisme, qui se renferme dans les limites du connaissable.

Mais il en va tout autrement, dès l'instant où il

s'agit, non plus de la religion au sens le plus général et, aussi, le plus vague, mais de la religion, au sens étroit, ou plutôt, des religions, des religions positives, caractérisées par la croyance au surnaturel, à Tinter-

1 . Sur les définitions de la religion, v,, par exemple, Kidd, l'Evolution sociale, trad. française, 1896.

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vention d'un être Iranscendant, d'un Dieu personnel, extérieur au monde, dans le gouvernement du monde et, spécialement, des affaires humaines.

C'est à l'cgard de ces religions, représentées par des Eglises, prolongées même dans l'ordre politique, sous la forme de partis confessionnels, que le socialisme doit définir son attitude et que les partis socialistes sont nécessairement amenés à prendre position.

Tout le monde connaît la solution que les socialdémocrates allemands et, d'une manière générale, les socialistes formés à l'école de Marx, donnent à ce problème : pour eux, la religion doit être affaire privée ; c'est la formule célèbre du programme d'Erfurt : « Erktœrung der Religion zur Privalsache ' »,

Seulement, cette formule, que tous les partis socialistes semblent d'accord pour admettre, présente, comme d'ailleurs toutes les formules de ce genre, l'inconvénient de prêter aux interprétations les plus diverses, et mémo les plus contradictoires.

Aussi importc-t-il de l'examiner de près, afin de dégager son véritable sens et d'établir sa véritable portée.

Remarquons, tout d'abord, qu'elle ne se trouve pas dans la déclaration de principes qui forme la première

1. Theil II, 6 : Erklamag der Beligioa Kur Privatsacho. Âbschaffung uUer Aafwundungea aus OIToDUicbea MitLeln zu kirchliiïhcn imd relit'ioseii Zweckuii. Dis kirchlichen iind religiôiieii UemieDschiifteD sind al^l privalo Vei'eLnigungea ïu bcti'athtGD, welcho dire Anlugeolieitcii voUlioiawen selbsULntlig ordnec.

partie du programme d'Erfurt, mais dans la partie de ce programme qui concerne les réalisations immédiates.

Nous nous trouvons donc en présence d'une règle pratique, qui, dans la pensée de ceux qui la posent, paraît concerner uniquement la situation présente et l'attitude actuelle de la social-démocratie.

Religion est affaire privée : cela veut dire que pour lutter contre le capitalisme, les partis socialistes font appel à tous les travailleurs exploités par le capitalisme, sans leur demander s'ils sont croyants ou libres penseurs, juifs ou chrétiens, catholiques ou protestants, voire même, puisque le socialisme a pris pied dans TExtrême-Orient, bouddhistes ou disciples de Confucius ; cela veut dire également que, la religion ne devant pas être affaire publique, les socialistes s'efforcent de réaliser la séparation complète des Eglises et de l'État, la sécularisation absolue de tous les services publics, et, notamment de Tinstruction et de la bienfaisance.

Ainsi comprise, la formule d'Erfurt nous paraît acceptable par les partis socialistes de toutes les nationalités. Mais il n'en est pas moins vrai — c'est notre seconde observation — que les auteurs du programme de la social-démocratie allemande ont eu surtout en vue les conditions spéciales de leur pays.

Or, partout où le protestantisme domine, il est rela-

Vandervelde. 8

tivement facile de maintenir, dans la pratique, la neutralité religieuse du mouvement socialiste.

Rien n'est plus conforme, en effet, à Tesprit du protestantisme lui-môme que de considérer la religion comme chose individuelle, d'admettre, suivant le mot bien connu de Madame, mère du Régent « que chacun se fait son petit religion àpjart soi ».

C'est la pensée qui se dégage de toutes les réponses protestantes à r Enquête sur la réunion des Églises, organisée en août-septembre 1904, par /a Revue.

Luthériens et calvinistes, anglicans et non conformistes, baptistes, méthodistes, protestants libéraux, sont d'accord pour dire que le principe essentiel du protestantisme, c'est l'indépendance absolue de la conscience.

« La piété et la foi religieuse — dit, par exemple, M. Edouard Stapfer, doyen de la Faculté de théologie de Paris — sont choses essentiellement subjectives. Elles sont affaire d'adhésion individuelle \ »

Et M. le pasteur Laf on, directeur de la Vie Nouvelle, de Montauban, montre fort bien les conséquences politiques et sociales qui découlent logiquement de cet individualisme religieux :

« A cause de cette diversité inévitable que produit toute investigation libre le protestantisme ne peut plus aspirer à être, comme FEglise romaine, un gouver-

1. La Revue (ancienne Revue des Revues), 15 septembre 1904, p. 163.

nemenl des âmes, à plus forte raison un gouvernement (les peuples. Chaque conscience protestante est autonome, et dans Tordre politique, et dans Tordre social, aussi bien que sur le terrain des croyances religieuses, les protestants français appartiennent à des écoles très différentes. Néanmoins, comme la liberté de conscience est génératrice de toutes les autres, la grande majorité des protestants est, en France, passionnée d'émancipation politique et de réforme sociale*. »

Peut-être ne faut il pas, même en ce qui concerne la France, ou la Suisse, accueillir cette dernière affirmation sans quelques réserves. On peut objecter, en tous cas, que dans d'autres pays, et notamment en Allemagne, le protestantisme orthodoxe n'a pas précisément les mômes caractères. Comment, d'ailleurs, en serait-il autrement, puisque les Eglises protestantes nationales, détachées de TEglise romame, s'eÉForcent de ressembler le plus possible à celle-ci, sauf à substituer à Tautorité d'un pape Tautorité d'un souverain?^ Mais, en dépit de ces tendances conservatrices, ou réactionnaires, d'une grande partie du clergé protestant, il n'en reste pas moins que le principe individualiste, inhérent au protestantisme, aboutit logiquement à considérer la religion comme affaire privée et que, par conséquent, si l'application de la formule d'Erfurt, en

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