‹ Essais socialistesChapitre 12 sur 56 · La Revîie, !•' septembre 1904, p · texte numérisé non relu

La Revîie, !•' septembre 1904, p

LE SOCIALISME ET LA RELIGION pays prolestants, peut ùtre difficile, elle ne se heurte point à des obstacles invincibles.

Par contre, les choses se présentent tout autrement dans les pays catholiques, où la seule affirmation que la religion est affaire privée va directement à l'oncontie des prétentions de l'Eglise.

Certes, ce n'est pas un motif pour que les partis socialistes renoncent à cette formule, en tant qu'elle comporte, d'une part, la liherté absolue des croyances individuelles de leurs adhérents et, d'autre pari, la sécularisation absolue des services publics.

Seulement, ce serait une illusion dangereuse que d'espérer ainsi, par une séparation rigoureuse du spirituel et du temporel, établir un niodus vivendi. entre le socialisme et le catholicisme.

Nous savons bien que tel est le rûve de certains et, comme les conceptions théoriques tendent toujours à refléter les parliculai'ilés du milieu social qui les a vu naître, il n'est pas étonnant que cette opinion ait trouvé son expression la plus nette et la plus tranchante aux États-Unis, où toutes les communautés religieuses sont des associations privées, où la multiplicité mûmc des Eglises empêche aucune d'elles de devenir prépondérante, oii les luttes politiques sont à peu près indemnes de toute immixtion cléricale ;

" C'est une absurdité complète — écrivait au Monveme/U socialiste, en 1903, un prêtre catholique améri-

LF.S CONTACTS DU SOClALlSMIi KT DE LA RELIGION HT cain, l'abbé Thomas Hagerty — c'est une absurdité complète de parler de l'incompatibilité de la philosophie du socialisme et des doctrines du calholicisme. Personne n'irait demander à un boucher un lienf'^ieakc-dlhohque, une côtelette méthodiste ou un morceau de veau presbytérien. La religion n'a pas davantage à voir avec le socialisme qu'avec la viande et le pain. Le socialisme est une science économique, non une interprétation métaphysique du monde. L'Église n'a pas plus à s'occuper des questions d'économie sociale, que le parti républicain h s'occuper de ^exég^se des psaumes de David*. »

L'événement, au surplus, a montré que TÉglise catholique réprouve énergiquement cette théorie de la cloison étanche. Bien qu'ils n'aient pas été formellement condamnés, l'abbé Hagerty et son compagnon de lutte, le P. Mac Grady, ont abandonné la priîtrise et, somme toute, on peut dire que celte forme socialiste de l'américanisme, sans avoir jamais beaucoup vécu, a totalement cessé de vivre,

Nousnous rencontrons d'ailleurs avec les catholiques pour penser qu'entre le socialisme et la religion, telle qu'ils la conçoivent, on ne saurait établir un règlement de frontières qui emp<^che tous contacts et, partant, tous conlIiU.

1. V, /* Mouuemeiii socialîsle, du tj avril 1903, n Enijufilii sur l'anticlÔriealianie u, nîponae XXlll, p. «52. Cf. D' J. Vis des Uhlni:, De Groole Vraag, Einhuven, 1QU4.

Il faudrait, pour cela, que le socialisme soit exclusivement, comme le soutient Hagerty, une doctrine économique et que la religion soit, non moins exclusivement, une conception métaphysique, étrangère aux choses sociales.

Or, ni l'une, ni l'autre de ces conditions ne correspond à la réalité.

La religion, tout d'abord, n'est pas exclusivement une conception métaphysique, ou un ensemble de conceptions métaphysiques.

Il y a de longues années déjà, Prévost Paradol écrivait à Taine : « De Forigine ou de lu constitution du monde, tel que chacun le conçoit, découle une politique et, surtout, une morale appropriée ». Et un professeur de rinstitut catholique de Paris, A. D. Sertillanges, auquel nous empruntons ce passage, le complète en disant : <f A plus forte raison, cela découle-t-il d'une religion qui prend parti non seulement dans la question de l'origine ou de la constitution du monde, mais, par une conséquence naturelle, dans celle de son aboutissement*.»

' Au reste, les gouvernements et les classes maîtresses n'ont jamais eu garde de méconnaître le lien intime qui existe entre toutes les formes du conservatisme, social, politique ou religieux.

1. A.-D. Sertillanges, La Politique chv^lienne, p. 12; Paris, Lecoffre, 1904.

Lorsque le roi Jacques P'' d'Angleterre eut une conférence à Hampton Court avec les puritains, qui marquaient leurs préférences pour le presbytérianisme, il les interrompit avec colère : «Le Presbytère — s'écriat-il, — s'accorde avec la royauté, comme le Diable avec Dieu ! Alors Jacques Will et Tom pourraient venir critiquer mes actes. Jacques dira : Cela devrait être ainsi et Will répondra : Non, cela devrait être de telle façon ». Puis, congédiantles délégués, le roi jeta comme un axiome sa formule favorite : « No bis hop ^ no king! »

De même en France, sous la Restauration, quand on commençait à discuter entre catholiques, sur la chronologie biblique ou Tuniversalité du déluge, Joseph de Maistre écrivait à son ami, le comte Jean Potocki, dont les travaux historiques lui semblaient s'écarter de l'orthodoxie, cette lettre typique :

« Je veux vous dire une grande vérité : Tirréligion est canaille. Ainsi, en faisant même abstraction de toute recherche sur le oui ou sur le non, un homme distingué se gardebien, non seulement, commcon dit, de casser les vitres mais de dire ou d'écrire un seul mot qui blesse, directement oti indirectement, les dogmes nationaux. Il y a, dans tous les pays, un certain nombre de familles conservatrices sur lesquelles repose FEtat : c'est ce qu'on appelle l'aristocratie ou la noblesse. Tant qu'elles demeurent pures et pénétrées de l'esprit national, l'État est inébranlable, en dépit des vices des

lâO LE SOCIALISME ET LA RELIGION

souverains; des qu'elles sont corrompues, surtout sous le rapport religieux il faut quii l'État croule, quand il serait gouverné de Charlemagne en Charlemagne. Le patricien est tin prêtre laïque : la religion nationale est sa première propriété et la plus sacrée, puisqu'elle conserve son prioilège qui tombe toujours avec elle. Il n'y a pas de plus grand crime pour un noble que d'attaquer les dogmes '.>;

Or, Cl' que pensaient jadis Jacques I"" et de Maislre, les rois et les nobles, la bourgeoisie, devenue classe maîtresse, le pense à son tour.

Après avoir été voltairienne, sceptique, anticléricale, aussi longtemps qu'elle était révolutionnaire, nous la voyons aujourd'hui, partout où le socialisme menace, se faire dévote, ou, du moins, incliner à la dévotion, travailler à la sainte alliance de toutes les confessions religieuses, organiser le trust des dieux, pour la défense de la société contre les entreprises du colleutivisme ; et, dans son livre Sur les chemins de la croyance, l'un de ses chefs de file, M. Ferdinand Brunetière, se charge de nous faire la théorie de cette régression :

« Non seulement, dans l'histoire — dit-il — toutes les religions nous apparaissent comme étant des « sociologies )) — et, pour en faire en passant la remarque, c'est ce que le catholicisme veut dire quand il dît que

1. LuUre du 5-i7]Uinl810. CiW par Houtin, la Queslioit biblique cAe: les catholiques lie France auXlX- siècle, p. 18»; Paris, Picwd, 1903.

« FEglise est une société complète » — mais encore on ne peut toucher à Tintégrité d'une religion pour des motifs purement religieux, qu'il n'en résulte des conséquences sociales; et toute hérésie contient le germe (Tune révolution ^ »

C'est évidemment sous Tempire de cette idée que, dans une conférence aux calvinistes de Genève, le directeur de laRevue des Deux Mondes est allé jusqu'à prédire que le protestantisme arriverait à accepter non seulement les dogmes de l'autorité en général, mais aussi le principe de l'infaillibililé; «car le salut du monde et sa défense contre le socialisme envahissant ne sera que dans le principe d'autorité, grandissant tous les jours et qui finira par être reconnu par tout le monde pensant^. »

Nous ne nous proposons pas de rechercher ce que vaut cette prophétie et si le catholicisme de gouvernement, enseigné par M. Brunetière, a chances d'amener le protestantisme à ce suicide par persuasion; mais il est impossible, on l'avouera, d'affirmer avec plus de franchise que, pour les classes maîtresses, la religion est, avant tout, un instrument de règne, un moyen de maintenir le statu quo politique et économique ^.

1. Brunetière, Sur les chemins de la croyance. Première étape : V utilisation du positivisme, p. 217; Paris, Perrin et G**, 1904.

â. La Revue, 15 août 1904, p. 400, « Introduction à l'enquête do M. de MoRsiER sur la réunion des Eglises. »

3. RusKiN : « Notre religion nationale est raccomplissement de cérémonies religieuses et renseignement de vérités (ou de mensonges) soporifiques qui maintiennent la foule dans le travail pendant quo nous nous amusons. :»

Assurément, nous sommes loin de prétendre que la religion ne soit pas autre chose ; il est évident, en effet, que le problème de nos origines et de nos destinées se poserait, et donnerait sans doute naissance à des hypothèses métaphysiques, aussi bien dans une société collectiviste que dans la société actuelle; mais d'autre part, on ne saurait méconnaître que, l'Eglise étant ce qu'elle est, la morale faisant partie de son enseignement, il est inévitable qu'elle s inquiète de la politique « non pas sous tous les rapports, mais par le point précis où politique équivaut à morale et où morale n'est qu'un aspect du mot religion » ^

Cette constatation suffirait à elle seule pour réfuter le système de la cloison étanche. Mais il y a plus : si la religion, comprise, du moins, comme la comprennent les catholiques, ne se confine pas et ne peut se confiner dans le domaine métaphysique, le socialisme, de son côté n'est pas seulement, et ne peut pas être seulement, comme le soutient Hagerty, une « science économique » ou bien, pour parler comme A. Schaeffle « une question d'estomac » .

Assurément, le prolétariat socialiste poursuit, avant tout, une révolution économique : la socialisation des moyens de travail, l'établissement d'une société oii la propriété des instruments de production sera collective, au lieu d'être capitaliste.

1. Sertillanges , la Politique chrétienney p. 12; Paris, Lecoffrc, 1904.

Mais, si les socialistes s'accordent à considérer cette transformation comme essentielle, c'est à cause de ses retentissements, de ses répercussions, dans tous les autres domaines de la vie sociale.

En réalité, ce qu'on appelle le « but final» du socialisme, est moins un but qu'un moyen.

Le véritable but, c'est de faire des hommes libres; le moyen, et nous ajoutons, le seul moyen d'arriver à ce résultat, c'est de fonder un état économique qui assure à tous ce minimum de bien-être, sans lequel la liberté, que Louis Blanc définissait avec raison le pouvoir d'agir, n'existe pas.

Si donc nous plaçons les solutions économiques au premier plan de notre action, c'est parce que nous les considérons comme indispensables aux libérations intellectuelles et morales, qui sont au premier plan de nos préoccupations.

Que telle ait été la pensée des grands théoriciens du socialisme, que tous se soient accordés à y voir autre chose que la solution d'un problème purement économique, c'est ce qui apparaît, en toute évidence, lorsqu'on envisage l'ensemble de leur œuvre.

Le fait se passe de démonstration pour tous les socialistes de la première moitié du xix® siècle. Aucun d'eux n'a confiné le socialisme dans le domaine des intérêts matériels.

Les essais sur la morale, les théories sur l'éducation^

LE SOCrALISMli ET LA RELIGION sur la formation du caractère tiennent une aussi large place, dans l'œuvre de Robert Owen, que les conceptions purement économiques, comme la réglementation du travail ou la coopération communiste ',

De même, en France, le fouriérisme est une cosmologie. Le saint-simonisme est une religion. Pecqueur, Cabet, Pierre Leroux, Proud'hon ne se bornent pas à être des économistes; ils nous proposent une synthèse sociologique, une conception générale du monde.

En est-il autrement de ceux qui ont exercé la plus grande influence sur le socialisme contemporain : les auteurs du Manifeste conmiunùle, Karl Marx et Fré- , déric Engels?

Le soutenir, parce que Marx s'est voué principalement aux questions économiques, cène serait pas seulement oublier l'œuvre philosophique d'Engels; ce serait, surtout, méconnaître grossièrement la portée vôritable de ce que l'on est convenu d'appeler le marxisme.

Qui ne sait, en effet, que si les marxistes se préoccupent, avant tout, de l'affranchissement économique du prolétariat, c est parce qu'ils y voient la condition préalable, la condition sine qua non de son affranchissement intellectuel?

11 suffit d'ailleurs, pour s'en convaincre, de relire ce passage célèbre du Capital :

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