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Avant-Gai'de^ 15 octobre

ment, entre l'Etat bourgeois, bureaucratique et centralise et l'Etat socialiste, démocratique et décentralisé*. Mais ce désaccord, qui l'incline plutôt vers une sorte de syndicalisme antiparlementaire, ne Tempêche nullement d'être, de cœur, avec le prolétariat militant.

Il serait facile de citer d'autres exemples, en Suisse, en France, en Hollande, en Angleterre, aux Etats-Unis, qui achèveraient de montrer que le socialisme rencontre, dans les milieux protestants, de notables sympathies^. Seulement, si précieuses que soient ces sympathies, si nombreuses que puissent être les adhésions protestantes au socialisme, ce serait une illusion d'optique de les prendre pour autre chose que des exceptions.

1. V., sur ce point, Emile Vandehvelde, Le Collectivisme et l'évolution industrielle, p. 173 et suiv. ; Paris, G. Bellais, 1900.

2. V., notamment, la série de discours qu'un autre pasteur zurichois, Hermann Kutter, publiait en 1904, sous le titre de « Sie miissen » et dont V Avant-Garde (15 octobre 1904) résume ainsi les idées maîtresses : « L'auteur s'en prend aux Églises, qui accusent la socialdémocratie de repousser Dieu et de faire fi de la loi morale. Parlant au nom du Dieu de l'Evangile, il s'écrie : « C'est toi. Eglise, qui nies « Dieu dans la vie, qui ensevelis sous tes décombres la vérité chré- « tienne qui t'inclines lâchement devant le péché et sa puissance, qui « t'attaches à la matière et repousses l'esprit, qui nies pratiquement la « valeur absolue du droit et de la morale.

« Toute la vie que l'Eglise a laissé échappefr, le socialisme en est « rempli; il en déborde, malgré ses violences et ses négations en « paroles, c'est lui qui croit vraiment en Dieu, puisqu'il a soif du Dieu « suprême; il fait mieux que de reconnaître le péché; il le traque et a veut le détruire; sous ses préoccupations économiques, il y a une « ardente inspiration vers la justice et la fraternité. L'Eglise délient « la formule du Christianisme, mais ce sont les socialistes qui en ont « l'esprit; et l'esprit les pousse; il faut qu'ils marchent de l'avant, vers « le progrès, vers Dieu, vers l'établissement de son royaume sur la « terre. »

En effet, dans tous les pays où existe une église protestante nationale, la masse de ceux qui y appartiennent, autrement que d'une manière nominale, forment, en même temps le gros des partis conservateurs et antisocialistes.

A Genève, par exemple, les « mômiers » représentent, par excellence, Taristocratie bourgeoise et capitaliste. En Angleterre, tandis que les dissenters sont ^énéralement libéraux ou radicaux, les tories se recrutent surtout parmi les conformistes. En Hollande, jusqu'aux élections dernières, calvinistes et catholiques, faisant trêve à leurs anciennes querelles, gouvernaient, sous la direction du D*" Kuyper, contre les libéraux et les socialistes. En Allemagne, Torthodoxie luthérienne est aussi réactionnaire que l'orthodoxie catholique. Dans les pays Scandinaves, la plupart des pasteurs sont, au même titre que nos curés, des soutiens de Tordre établi :

« Ce n'est pas seulement le clergé catholique — écrivait notre camarade danois Knudsen, dans Tenquête du Mouvement socialiste sur l'anticléricalisme ^ — ce n'est pas seulement le clergé catholique qui cherche à accaparer une puissance injuste pour l'exercer au détriment du peuple. Dans les pays protestants comme le nôtre, la robe noire ne le cède en rien à celle des nations catholiques, ni pour sa convoitise de puissance,

1. Knudsen, « Enquête sur ranticléricalisme et le socialisme, Mouvement socialiste, 15 janvier 1903, p. 119 et suiv.

ni pour sa manière de procéder. L'Eglise luthérienne est celle qui, en Danemark, a été autorisée et est subventionnée par l'Etat, sous le nom d'Eglise populaire... Au sein de notre Eglise populaire s'est formée une secte se disant la « mission intérieure », laquelle, pour ce qui est de Tintolérance et des aspirations tyranniques, ne le cède en rien aux éléments les

plus réactionnaires de l'Eglise catholique... Maintes fois, les prêtres ont refusé à nos drapeaux syndicaux et politiques Taccès des cimetières et des chapelles y attenant, et défendu aux parents ou camarades d'un défunt de lui dire adieu devant la tombe entr'ouverte. En général, ils ne négligent aucune, occasion d'affermir et d'élargir leur pouvoir et celui de l'Eglise ».

Bref, entre ce protestantisme et le socialisme, Topposition est incontestable.

Mais cette opposition tient-elle à des causes essentielles ou contingentes? Ne provient-elle pas, surtout, de la dépendance des Eglises nationales vis-à-vis de l'Etat dont elles font partie? Faut-il l'attribuer, au contraire, à un antagonisme de principes, qui persisterait môme si le milieu social dans lequel elles évoluent venait à se démocratiser?

Nous avons déjà dit pour quels motifs ce serait une entreprise vaine que de vouloir répondre à pareilles questions, même pour les Eglises protestantes qui ressemblent le plus à l'Eglise catholique : s'il n'y a

qu'un catholicisme, il y a autant de protestantismes qu'il y a de fidèles ; pour chacun d'eux, le problème de la conciliation entre le socialisme et la religion se pose en des termes différents. Mieux vaut, par conséquent, ne pas insister sur les cas intermédiaires, auxquels on peut appliquer, dans des proportions variables, une partie de ce que nous avons dit du christianisme évangélique, une partie de ce que nous allons dire du catholicisme.

Examinons donc immédiatement s'il est possible ou impossible que ce dernier se concilie, théoriquement ou pratiquement, avec le socialisme démocratique?

A première vue, la réponse ne paraît point douteuse : sauf de très rares exceptions, comme celles de Van den Brink ou de Hagerty, catholiques et socialistes sont d'accord pour proclamer leur désaccord irréductible.

On Ta dit maintes fois, ce qui les sépare, c'est la question du péché originel*.

C'est par la malédiction divine, poursuivant de génération en génération les descendants du premier couple, que l'Église catholique explique et justifie la souffrance, l'asservissement au travail, la pérennité de la misère :

1. « C'est ... le péché qui a introduit dans le monde la difîérence des qualités ou des conditions, car, le péché ou la concupiscence supposés, c'est une nécessité qu'il y ait de ces dilTérences. (Malebranche.) » Cité par JoLY, Le Socialisme chrétieuj pp. 148 et loi; Paris, Hachette, 1892.

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« Pour ce qui regarde le travail en particulier — dit Tencyclique Reriim novarum — Thomme dans Tétat môme d'innocence n'était pas destiné à vivre dans Toisiveté, mais ce que la volonté eut embrassé librement, comme un exercice agréable, la nécessité y a ajouté, après le péché, le sentiment de la douleur et l'a imposé comme une expiation. Maledicta terra in opère tuo : in laboribus comedes ex ea cunctis diebus vilcv tuœ. Il en est de môme de toutes les autres calamités qui ont fondu sur Thomme ; ici-bas, elles n'auront pas de fin ni de trôve, parce que les funestes fruits du péclié sont amers, âpres, acerbes, et qu'ils accompagnent nécessairement l'homme jusqu'à son dernier soupir. Oui, la douleur et la souffrance sont Tapanage de l'humanité, et les hommes auront beau tout essayer, tout tenter pour les bannir, ils n'y réussiront jamais, quelques ressources qu'ils déploient et quelques forces qu'ils mettent en jeu ^ ».

Dans cette impossibilité de bannir la douleur et la souffrance, on conclut — bien que cette conclusion soit d'une logique discutable — à l'impossibilité de faire disparaître les inégalités sociales.

Donc, il y aura toujours des pauvres, et, par conséquent, il y aura toujours des classes.

C'est par un décret de la Providence que les sociétés

1. Lettre encyclique de N. T. S. P. Léon XIII, De la condition des ouvriers, p. 14; Bruxelles, Schepens, 1891.

humaines se partagent en capitalistes sans travail, nés pour la jouissance, et en travailleurs sans capital, nés pour Texpiation. Quoi que nous disions, quoi que nous fassions, quoi que nous tentions pour affranchir le travail, supprimer la misère, mettre fin aux souffrances causées par l'injustice sociale, nos efforts sont condamnés d'avance. Que les pauvres se résignent ! Que les riches les aident à prendre patience par « d'abondantes effusions de charité ».

Certes, le temps viendra, dans un monde meilleur, où toutes choses seront rétablies, où les comptes seront réglés, où les mauvais riches seront punis, les bons pauvres récompensés.

Mais, en attendant « ce qui importe par-dessus tout, au milieu de tant de cupidités en effervescence, c'est de contenir les masses dans le devoir », de conserver intactes les hiérarchies, de sauvegarder le principe d'autorité, d'éviter tout ce qui pourrait inspirer au peuple « une aversion pour les classes supérieures de la société ».

Aussi, contre ceux qui se révoltent, qui affirment que la division des classes ne sera pas éternelle, qui poursuivent l'expropriation de la propriété capitaliste, tous les chefs de l'Église sont d'accord pour prêcher le ralliement des forces conservatrices.

Pie IX appelle le socialisme « une peste léthifère » ; Léon XIII déclare que « la théorie socialiste de la pro-

priété collective est absolument à répudier comme préjudiciable à ceux-là même qu'on veut secourir » ; Pie X, enfin, dans son motii proprio sur Faction populaire chrétienne, sorte de compendiimi qui doit être pour les catholiques « la règle constante de leur conduite » affirme un ensemble de principes, qui constituent exactement le contre-pied des principes fondamentaux du socialisme :

« L'égalité véritable des divers membres de la société — dit-il notamment — consiste seulement en ceci que tous les hommes tirent leur origine de Dieu leur créateur, qu'ils furent rachetés par Jésus et qu^ils doivent, suivant une appréciation exacte de leurs mérites et de leurs démérites, être, par Lui, jugés, récompensés ou punis.

« D^oii il suit que^ dans la société humaine, selon l ordre établi par DieUy il se rencontre des princes et des sujets, des riches et des pauvres^ des doctes et des if/norants^ des nobles et des plébéiens, qui, intimement unis par un lien d'amotir, doivent s'aider réciproquement à atteindre leur fin dernière dans le ciel, et, sur la terre, leur bien-être matériel et moral ^ ».

En présence de telles affirmations, émanant des chefs suprêmes de TEglise, il semble qu'aucun doute ne soit possible : être, à la fois, catholique et socialiste, ne constitue pas seulement une contradiction logique,

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