il xDDoUyÉtoluHon in art; London, Waltcr Seott
On peut appliquer ces observations, ^nutatis^miitandis^ à tous les degrés de révolution' économique et sociale.
Chez nous, comme chez les sauvages de la Nouvelle- Guinée — sur lesquels ont porté spécialement les recherches de Haddon — il faut du temps de reste pour s'intéresser aux choses d'art, et, à plus forte raison, pour produire des œuvres d'art.
Or, dans la société actuelle, le loisir n'est pas un droit, mais un privilège* Il appartient exclusivement au petit nombre de ceux qui ne doivent pas travailler pour vivre 'OU qui, du moins, ne doivent consacrer à ce travail qu'une partie de leur temps. Lés autres ne cessent de travailler que pour prendre le repos indispensable à la réfection de leurs forces. Il leur est tout aussi impossible de participer à la vie esthétique en dehors de leur temps de travail, que de donner un cachet artistique aux produits d'un travail que le machinisme automatise de plus en plus.
Dans ces conditions, l'art nepeutêtre qu'une activité et une jouissance de luxe. De même, d'ailleurs, que la liberté, la propriété, l'instruction, il existe pour quelques-uns ; il n'existe pas pour la grande masse des travailleurs; et cet état de choses ne prendra fin, l'art ne cessera d'être un luxe, que le jour ou tous les citoyens seront à même de s'y intéresser, grâce à une plus équitable répartition des tâches et des produits du travail.
Cela ne veut pas dire, bien entendu, que toute tentative actuelle d'initiation d'une partie de la classe ouvrière à la vie esthétique, ou scientifique, soit nécessairement inefficace. L'expérience montre, au contraire, que la fraction la plus développée du prolétariat se montre capable d'un sérieux effort pour acquérir les premières notions des sciences, ou s'élever à la compréhension des œuvres d'art.
Mais il n'en reste pas moins vrai que, dans un état social caractérisé par Tasservissement du plus grand nombre à des travaux purement manuels, lajouissance et la production esthétiques se trouvent fatalement restreintes, entravées et amoindries.
Cependant, par une étrange inconscience, ce sont précisément les apologistes de pareil régime qui ne craignent pas de représenter l'avènement du socialisme comme un retour à la barbarie. A les entendre, il n'y aurait d'autre art, d'autre civilisation possibles , qu'un art, une civilisation de minorités. Et, par une aberration encore plus étrange, beaucoup d'artistes partagent cette opinion : malgré le mépris, l'aversion qu'ils affichent pour la bourgeoisie, ils se figurent que le maintien de la propriété bourgeoise est le seul moyen de les préserver de « la tyrannie déprimante du régime collectiviste ».
Aussi, croyons-nous utile, dans l'espoir de dissiper ces préventions, de comparer le sort des artistes dans la
société actuelle, à la condition qui leur serait faite dans une société où, la propriété capitaliste étant abolie, les principaux moyens de production seraient propriété collective.
Il ne sera pas difficile de montrer que les artistes, comme les ouvriers, n'ont rien à perdre que leurs chaînes et que, d'autre part, il n'y aura vraiment d'art pour tous, d'art pour le peuple, d'art du peuple, que dans un état social où le peuple sera économiquement affranchi.
Vandervelde. 13
L'art e^n régime bourgeois
« Je ne veux pas de Tart pour quelques-uns, pas plus que de l'éducation pour quelques-uns, ou de la liberté pour quelques-uns.
« Non, plutôt que de voir l'art vivre de cette pauvre et maigre vie parmi quelques hommes exceptionnels, méprisant ceux qui sont au-dessous d'eux pour une ignorance dont ils sont responsables, pour une brutalité qu'ils n'ont pas combattue, — plutôt que de voir cela, je souhaiterais que le monde balayât tout art pour quelque temps.
« W. Morris. »
Nous ne commettrons pas Tinjustice de prétendre qu'en régime capitaliste Toeuvre d'art ne soit qu'une valeur d'échange, une marchandise comme une autre, dont le producteur aurait pour objectif principal de tirer le plus grand bénéfice possible. Ce qui fait, au contraire, Tartiste véritable, c'est Fabsence d'esprit mercantile. S'il n'a d'autres ressources que son pinceau, sa plume ou son ébauchoir, force lui sera sans doute de brosser des portraits, d'écrire des articles de journaux, de fairie du « bibelot », pour gagner un peu d'argent, mais il
défendra jalousement une part, la meilleure part de sa vie, pour la consacrer à des travaux désintéressés. Néanmoins, quoi que fasse Tartiste pour échapper à l'influence du milieu, quels que soient les efforts ouïes sacrifices auxquels il s'astreigne, pour s'affranchir de toute dépendance matérielle et morale vis-à-vis de la classe possédante, il est condamné à subir, consciemment ou inconsciemment, sa domination. C'est elle, en effet, qui lui fournit les moyens de vivre, soit en lui achetant ses œuvres, soit en lui procurant quelque emploi, soit encore — s'il appartient lui-même à la bourgeoisie — en lui garantissant des revenus capitalistes. De plus, comme le fait remarquer Grosse « toute œuvre d'art, prise en elle-même, n'est qu'un fragment. L'œuvre de l'artiste a besoin, poiir être complète, des idées du spectateur ; ce n'est que de cette façon que naît tout ce que l'artiste a voulu créer ». Or, nous venons de constater que, dans un régime social où les richesses, et, par conséquent, les loisirs sont le privilège d'une minorité restreinte, le spectateur, l'auditeur,
le lecteur, l'esthète, en général, appartiennent fatalement à cette minorité. C'est elle, c'est la minorité bourgeoise qui forme, à peu près, le seul public auquel l'artiste puisse s'adresser.
Il ne suffit pas, en effet, de créer quelques Sections d'art ou quelques Universités populaires pour modifier un état de choses qui tient à la structure môme, de la
société actuelle. Certes, nous applaudissons quand on organise une exposition de peinture à Whitechapel, des TepTéseni^iious d'Andromaqiie ou de Tartufe au théâtre du Ba-ta-clan, un concert d'orchestre à la Maison du Peuple de Bruxelles. Seulement, à qui profitent ces initiatives, localisées, le plus souvent, dans quelques quartiers de quelques grandes villes ?
Les campagnards, tout d'abord, qui forment presque partout l'immense majorité de la population, y restent complètement étrangers.
On dira, peut-être, qu'à Bussang, Maurice Pottechor a créé un Théâtre du Peuple, dont les journées dramatiques ont lieu en pleins champs, au pied des Vosges; que, dans les campagnes de Toscane, et, surtout, dans les cantons suisses, des paysans, continuant une tradition plusieurs fois séculaire, jouent des œuvres écrites à leur intention : telle, par exemple, la Dfme^ de Bené Morax, pièce historique en quatre actes et sept tableaux, représentée à Mézières, près Lausanne, le 13 avril 1903^
Mais une hirondelle et même deux ou trois hirondelles ne font pas le printemps. Pris dans sa masse, le peuple des campagnes vit dans un véritable désert intellectuel et ne connaît de la vie urbaine que les marchés et les foires, les music-halls et les grands magasins. Sa litté-
1. Romain Rolland, Le Théâtre du peuple, p. 84; et n" IV des documents, dans Les Cahiei's de la Quinzaine^ 4« cahier de la 5" série ; Paris, 1903.
rature, quand il sait lire, se borne au catéchisme, à quelque vieil almanach ou à la prose insipide de la feuille d'annonces du canton. La musique ne lui parvient que par les instruments tumultueux et discords de la fanfare du village ou par ces phonographes qui font pénétrer partout le plus inepte répertoire des cafésconcerts parisiens. Les arts plastiques n'existent pour lui que sous la forme des chromolithographies sentimentales, que lui vendent les colporteurs, ou des images de saints et des chemins de croix qui décorent ses églises; et si, par une apparente compensation, il vit plus près de la nature que les citadins, il ne voit pas la beauté des choses, car il les regarde seulement au point de vue de Tutile ; tout le monde a eu Toccasion d entendre des propos analogues à ceux de ce paysan dauphinois, qui nous disait un jour : « Comment pouvez-vous nous venir voir dans ces tristes montagnes, alors que vous habitez un si beau pays, tout plat et tout en terres à blé \ »
Quant au peuple des villes, j'entends celui qui travaille de ses mains, peut-on dire qu'il profite, beaucoup plus que les campagnards, des œuvres et des manifestations d'art qui se trouvent à la portée de ses sens,
1. Gp. GuYAu, Les Problèmes de V esthétique contemporaine^ •^. 24; Paris, F. Alcan, 1891 : « Un Américain trouvait l'Angleterre bien plus belle que son pays, parce qu'on peut y faire des milles sans rencontrer un arbre ailleurs que dans les haies. Grant Allen cite un paysan d'Hyères qui, félicité sur la vue que sa maison offrait du côté de la mer, se tourna à Topposé, vers la plaine plantée de choux et s'écria : « En effet, il y a là une vue magnifique î »
mais qui restent, hélas, trop souvent, hors de portée de son esprit?
A l'ouverture des cours d'une U. P.*, aux premières séances d'une section d'art, on voit généralement beaucoup d'ouvriers. Mais, après quelque temps, le public se clairsemé, ou se transforme. Les gens aux mains calleuses se font rares. Ils sont remplacés par des instituteurs, des employés, des petits bourgeois, auditeurs et spectateurs dont il est certes fort utile de faire l'éducation esthétique, mais dont la présence môme, en poussant les organisateurs à raffiner leurs programmes, contribue à écarter les travailleurs manuels ^
C'est ce qui apparaît clairement, par exemple, quand
1. Il serait exagéré cependant de dire que, dans les U. P., qui sont restées fidèles à leur but pi'imitif et où les professeurs se donnent la peine de faire des leçons assez simples pour être accessibles à tous, l'élément ouvrier soit quantité négligeable.
Voici, par exemple, ce que nous écrit, à ce sujet, P. Grouzet, secrétaire de ÏU. P. de Toulouse :
« Nous avons fait la statistique professionnelle de nos adhérents, au nombre de 800 environ. Le pourcentage est le suivant :
« Ouvriers, 20 p. 100; employés, 25 p. 100; petits commerçants, 10 p. 100; étudiants, 20 p. 100; professions libérales, 15 p. 100; dames, 5 p. 100; divers, 5 p. 100.
« Les dames sont bien peu nombreuses, en réalité: mais, dans ces 5 p. 100, ne sont comprises que celles qui prennent une carte spéciale d'adhésion: le plus grand nombre entrent avec leur mari, ce qui est conforme aux statuts. D'autre part, la proportion devrait être renforcée dans le sens ouvrier, car, de même qu'ils se parent un peu, pour venir à l'U. P., de même ils parent et embellissent leur profession. L' « épicier » s'intitule « négociant >>, etc. Je me souviens du colloque suivant que j'eus avec quelqu'un, le jour où je demandais les professions :
« — Votre profession?
« — Employé de chemin de fer.
« — Pouvez- vous préciser? Dessinateur? Comptable?
« — Non, je suis « boujliottier ».
(( Voilà quelqu'un qui a été inscrit comme employé et qui est pourtant plus près d'un ouvrier. »
on suit, comme nous l'avons fait depuis plus de dix ans, les séances de la Section d'Art qui existe à la Maison du Peuple de Bruxelles.
Môme dans ce local prolétarien, fréquenté presque exclusivement par des ouvriers, le public de la Section d'Art diffère de tous les autres. On y trouve, assurément, un certain nombre de travailleurs manuels, de skilled labourers des fines industries bruxelloises, mais ils ne forment point la majorité, et, malgré la préoccupation que l'on a de ne mettre au programme que des œuvres très simples, très accessibles à la foule ouvrière, il faut bien avouer que la foule ouvrière aime beaucoup mieux venir entendre, le dimanche soir, dans la grande salle des fêtes, le Bossii^ la Porteuse de pain ou les Deux Orphelines.
Gardons-nous de laisser croire, au surplus, que dix années d'efforts pour modifier la table des valeurs esthétiques de la classe ouvrière, soient restés sans résultats.
En agissant directement sur un nombre restreint d'auditeurs ouvriers, la Section d'Art a exercé une influence épuratrice sur le programme de la plupart des fêtes qui s'organisent en dehors d'elle. Peu à peu,, malgré des retours offensifs déplorables de l'ancien répertoire, les sociétés drartiatiques, et, à un moindre degré, les sociétés chorales — que les succès à remporter dans les concours bourgeois occupent outre mesure — font des efforts louables pour amener leur public à préférer, aux
SOO Ll! SOCrALlSME ET LLri ARTISTES
cliansonnelles de café-coDcert ou aux mélodrames É Féval et Je d'Ennery, des iriivres classiques, de Boelhoven, de Wagner, ou des drames modernes, comme les Tisserands de Hauptman ou VAssommoir d'Emile Zola '.
Mais en admettant même que ce public de deux ou trois mil[e personnes soit conquis, qu'est-ce que cette imperceptible élite, auprès de la multitude despauvres, de ceux qui n'ont pas été, ou n'ont guère été à l'école, qui sont privés par un surmenage chronique de toute possibilité de développement intellectuel, qui ne peuvent songer à autre chose, aprfes le travail du jour ou de la semaine, qu'à soulager leur faim, à reposer leurs membres, à cbercher un instant de griserie dans l'alcool ou à procréer des générations nouvelles de soulTredouieur?
Il faut savoir le reconnailre, avoir le courage de mesurer l'étendue du mal, sans se leurrer d'exceptions heureuses, la plupart des travailleurs campés dans la civilisation moderne restent complètement étrangers à toute sensation d'art.
L'obstaclen'est pas, en général, la question d'argent : la plupart des musées sont publics; les éditions à bon marchii foisonnent; les photographies, les cartes postales illustrées, permettent aux plus humbles d'avoir, »
1. Sur la Section d'art de Bruxelles. V. Jules DesthSb, n Préoccupa- Mona intclbciti elles, esthâtiques el morales u, ilans Vandeeivelde et DEaïRÈE, Le Socialisme enBelgiquf, S' édit, ; Paris, Giarii ot Brièrf,1903.
on leur logis, des reproductions, souvent excellentes ; les petites places dans les concerts ou dans les théâtres, à VOdéon ou à la Comédie-Française par exemple, sont à fr.oOou 1 franc — nombre d'ouvriers dépensent, chaque dimanche, autant et plus pour leur boisson.
Mais, ce qui fait défaut, c'est Téducation première, ou le loisir indispensable pour y suppléer; et, pourcjue cela change, il faudra que la masse du peuple ne soit plus écrasée par la misère et le travail sans répit.
En attendant, les artistes ne peuvent s'adresser qu'à la classe riche, ou, plus exactement, à une minime fraction de la classe riche, car, si la conquête du pain absorbe la plupart des prolétaires, la conquête de l'or occupe exclusivement la plupart des bourgeois.
C'est donc une très faible partie de la population qui s'intéresse, ou qui affecte de s'intéresser, aux choses d'art. Seule, ou presque seule, la bourgeoisie, avec les restes d'aristocratie dont elle redore les blasons, dispose des ressources et des loisirs nécessaires pour remplacer les formes anciennes du Mécénat. Elle achète les tableaux et les livres. Elle fait vivre les théâtres. Elle forme les syndicats de garantie qui comblent le déficit chronique des concerts d'orchestre. Elle subventionne, par l'intermédiaire de ses ministres ou de ses magistrats municipaux, les sculpteurs ou les architectes. Et, naturellement, elle tend à imposer ses goûts aux ouvriers d'art qui dépendent d'elle.
Il suffit de songer, en effet, auxcondilions d'existence et aux sources de revenu des artistes, dans notre état social, pour se convaincre qu'ils ne peuvent échapper à cette dépendance — et encore subissent-ils inconsciemment l'influence du milieu — qu'en faisant un pacte avec la misère ou en consacrant le meilleur de leur temps à des besognes ingrates.
Nous savons que, pour certains, ce sont là des considérations accessoires, intéressantes, à coup sûr, pour Tartiste, mais absolument indifférentes pourTart.
A propos d'une enquête faite, par un journal bruxellois, sur la situation des écrivains en Belgique, un jeune littérateur, Léon Legavre, s'élevait naguère, en termes véhéments, contre ceux qui proposaient d'accorder à la littérature des encouragements, publics ou privés :
« Qui parle de littérature — écrivait-il dans Vidée libre^ du 15 septembre 1902 — ne parle pas de pain et qui patrie de pain ne parle pas de littérature. L'idée littérature et ridée pain sont des idées d'ordre différent. Le primo vivere, deinde philosophari est une absurdité... quand on parle de littérature.
« — Et si le littérateur crève de faim ?
« — Eh bien ! qu'il crève de faim ! Cela n'a rien à voir avec la littérature et cela n'a jamais empêché de faire des chefs-d'œuvre. Je serais môme tenté d'ajouter : au contraire. »
On ne peut évidemment qu'admirer ce détachement
des choses de ce monde, surtout si cette révolte de l'esprit contre la chair vient d'un homme qui connaît, par expérience, les difficultés de la question du pain.
Il est exact, trop exact, d'ailleurs, que nombre d'artistes qui ont fait des chefs-d'œuvre ont, en môme temps crevé de faim. Cela s'explique très naturellement, car le propre du génie est de déplaire, au premier abord, à ceux dont le misonéisme se trouve heurté par tout ce qui est original. Mais s'il est vrai que faire des chefs-d'œuvre n'a jamais empêché de crever de faim, c'est une erreur de dire que crever de faim n'a jamais empêché de faire des chefs-d'œuvre, et c'est une erreur plus forte encore d'ajouter : au contraire.
Dans une de ces Vies d'artistes qui sont, peut-être, avec Jean-Chinstophe et le Théâtre du Peuple^ ce que nous préférons de lui, Romain Rolland cite un passage des mémoires de Rerlioz, montrant, par un exemple saisissant, l'action d'arrêt que la misère peut exercer sur l'éclosion d'une œuvre d'art. Au moment oii la santé de sa femme lui causait le plus de dépenses, une nuit, Berlioz eut Tidée d'une symphonie. Il avait dans la tête tout le premier morceau : un allegro en deux temps, en la mineur. 11 se leva et il allait l'écrire, quand il pensa :
« Si je commence ce morceau, j'écrirai toute la symphonie; elle sera considérable ; j'y passerai trois ou quatre mois exclusivement. Je ne ferai plus de
feuilletons. -Ii^ ne gagnerai donc plus rien. Puis, quand ce sera fini, je ne pourrai résister à la tentation de la faire copier (soit 1.000 à 1.200 francs de dépenses), puis de la faire entendre; je donnerai un concert dont la recette couvrira à peine la moitié des frais. Je prendrai ce que je n'ai pas; je manquerai du nécessaire pour la pauvre malade, et je n'aurai plus de quoi faire face à mes dépenses personnelles, ni de quoi payer la pension de mon fiis sur le vaisseau où il doit monter
prochainement Ces idées me donnèrent le frisson,
et je jetai ma plume, en me disant : " Bah 1 demain, j'aurai oublié la symphonie ! » La nuit suivante, j'entendais clairement l'alIegro ; il me semblait le voir écrit. J'étais plein d'une agitation fiévreuse, je chantais le thème, j'allais me lever mais les réllexions
de la veille me retinrent encore ; je me raidis contre la tentation, je me cramponnai à l'espoir d'oublier. Enfin, je me rendormis, et, le lendemain, au réveil, tout souvenir, en effet, avait disparu pour jai
Pour un cas de ce genre, que nous pouvons connsj tre, combien d'autres, non moins douloureux, qd restent et resteront toujours ignorés!
II est difficile, au surplus, de voir autre chose qi prétexte à amplilicalions littéraires dans le dédain q beaucoup d'artistes affectent pour tout ce qui s porte à leurs intérCls matériels.
En fait, ils doivent se préoccuper, comme tout 1
monde, de trouver les moyens de vivre et, par conséquent, ils subissent, comme tout le monde, Tétreinte des nécessités économiques ^
Or, quelle que soit la variété des sources de leur revenu, la multiplicité des cas particuliers, on peut les ramener à Tun de ces quatre moyens d'existence, ou à une combinaison de deux ou plusieurs d'entre eux : ou bien Tartiste possède des ressources personnelles ; ou bien il vit d'une sinécure, d'une occupation officielle peu absorbante ; ou bien il exerce une profession, un métier, plus ou moins étrangers à son art ; ou bien, enfin, il vend ses œuvres, soit à des particuliers, soit à des intermédiaires, soit encore aux pouvoirs publics.
Selon que l'une ou l'autre de ces alternatives se réalise, sa situation sociale peut, naturellement, être fort différente, mais, dans tous les cas, nous allons voir qu'il ne cesse de dépendre, directement ou indirectement, de la bourgeoisie, qu'en s'astreignant à de pénibles épreuves et à de rudes privations.
Supposons, d'abord — c'est l'hypothèse la plus favo-
1. V., par exemple, dans la Correspondance de Beethoven, sa requét<^ à, la direction des théâtres impériaux et royaux de la Cour (1807), où il demande un traitement fixe de 2.400 florins, plus le bénéfice d'une représentation annuelle, et où il se plaint — en un temps où son nom était déjà glorieux — de n'avoir pas « été, jusqu'à ce jour, assez heureux pour se créer une situation qui répondît à son vœu de vivre entièrement pour Vart, de développer ses talents jusqu'à un degré plus élevé de cette perfection qui doit être le but de tout vrai artiste, et de s'assurer pour un avenir indépendant des avantages jusqu'à présent fortuits ». Traduction, introduction et notes, par Ghantavoine, p. 61 ; Paris, Calmann-Lévy.
rable — que l'artiste trouve dans son patrimoine la seule garantie de liberté qui existe en régime capitaliste : il a des revenus personnels ; il possède de quoi vivre; il peut se donner à son art, sans être tourmenté par la préoccupation du lendemain. Faut-il en conclure qu'il soit réellement indépendant de la bourgeoisie, précisément parce qu'il appartient à la bourgeoisie ? Ce serait oublier que, trop souvent, sa fortune bourgeoise, son éducation bourgeoise, ses relations bourgeoises, lui donnent les goûts, les habitudes d'esprit, les préjugés de sa classe et le rendent incapable de s'élever à cette contemplation désintéressée des événements et des choses, que Schopenhauer considérait comme Tessence même de Tart *.
Nous entendons bien qu'il est des exceptions : c'est peut-être ce que l'on peut dire de plus sérieux en faveur de la propriété sans travail — du moins sans travail directement productif — qu'elle crée des loisirs à des savants et à des artistes, qu'elle ait permis à Goethe d'écrire le Faust ou les Élégie^^ à Tolstoï de nous donner Anna Karénine ou la Guerre et la Paix^ à
\. Cf. Wells, Anticipations^ p. 135 de rédition du Mercure de France; Paris, 1904 :
« ... Restant à l'écart de l'activité générale (ce qui sera le cas dans de larges proportions), la plupart de ces riches irresponsables seront irrésistiblement attirés par un style archaïque et luxueux qui leur paraîtra la quintessence même de l'art. Esprits éclairés, pleins des chefs-d'œuvre du passé, ignorants des nécessités présentes, ils seront prêts à toutes les exagérations, cultivant l'art comme quelque chose d'ajouté à la vie — un placage de somptueuses réminiscences — et non pas une nécessité inhérente à la réalité. »
Puvis de Cha vannes de peindre Pro Patria ludus ou la Vie de sainte Geneviève \
Mais pour un Gœthc, un Tolstoï, un Puvis, combien de fainéants qui essaient de déguiser leur parasitisme, en prenant la livrée des travailleurs intellectuels !
Dans un état social comme le nôtre, où les artistes ontj généralement, de la peine à vivre, la propriété héréditaire peut faciliter parfois Téclosion d'un talent ou d'un génie ; mais elle engendre, surtout, le dilettantisme stérile et, d'autre part, comme elle ne peut donner des loisirs aux uns sans obliger les autres à travailler double, elle a nécessairement pour effet de consacrer le monopole esthétique de la bourgeoisie, de conserver à Tart ce caractère de jouissance de luxe, qui constitue le principal obstacle à son libre développement.
Passons, maintenant, à notre seconde hypothèse : TEtat, ou d'autres pouvoirs publics, faisant indirectement, comme si c'était un acte peu avouable, ce que, sans doute, on fera directement dans Tavenir, procure des loisirs à Tartiste, en lui donnant un simulacre
1. Hekzen, De Vautre rive^ p. 76 de la traduction française : « Notre civilisation est une civilisation de la minorité ; elle n'est possible qu'avec le travail grossier de la majorité. Je ne suis ni moraliste, ni sentimental ; il me semble que, si la minorité a été réellement contente, et si la majorité s'est tue, cette forme d'existence est justifiée dans le passé. Je ne regrette pas les vingt générations d'Allemands dépensées pour rendre possible un Goethe et je me réjouis que les redevances du gouvernement de Pskow aient fourni la possibilité d'élever un Pouschkine... Mais, l'ouvrier ne veut plus travailler pour autrui^ voilà la lin de l'anthropophagie, voilà la limite de l'aristocratie. »
208 I.r. SOCIALISME KT LES ARTISTES
d'occupation, ou des occupalions peu itbsorbanles, dans les musées, les bibliollicques, les instilutions d'enseignement.
C'est le procédé que Renan préconisait jadis, dans V Avenir de là Science, et ses arguments en faveur des sinécures scientifiques s'applique, à parité de motifs, aux sinécures artistiques'.
« Il n'y a que des barbares, ou des gens à courte vue — disait-il — qui puissent se laisser prendre à des objections superficielles, comme celles que fait naître au premier coup d'œil la multiplicité des emplois scientifiques. Il est parfaitement évident que le service de telle bibliothèque, qui compte dix à douze employés, pourrait se faire tout aussi bien avec deux ou trois personnes (et, de fait, il n'y a sur le nombre que deux ou trois employés qui fassent quelque chose). Certaines gens en concluraient qu'il faut supprimer tous les autres. Sans doute, si on ne se proposait que de satisfaire aux besoins malériels du service. Cliose singulière 1 La science, la chose du monde la plus vraiment libérale, n'est largement patronnée qu'en Russie ».
Il reste à savoir si ce patronage de la science par le tsarisme a été aussi favorable à la science que Renan semblait le croire en 1848.
1. Renan, L'Avenirde la science, •< Pensées de 1848 9, pp. Sbl il 2b0: Pariï. Caïman n- Lé vy, 1900. — V. aussi, duns ses Mélanges reliaieux et historiques, pp. 156 et suiv., Paris, Calmann-Lévy, 1904, le discours iju'il pronon^^a à la séance publique des cinq Académies, le as oclobio 1887.
WBf^Wilf^Sppjp!^^
Et, de même, on peut se demander si les sinécures ou les emplois peu absorbants, qui donnent aux artistes l'indépendance matérielle, assurent, au même degré, leur indépendance intellectuelle ?
Certes, nous nous gardons de conslester que, maintes fois, ces emplois aient été réellement utiles. Nous nous réjouissons avec Eugène Demolder que la ville de Bruxelles se soit honorée en créant, pour Georges Eckhoud, une chaire de littérature à TAcadémie de peinture. Nous avons applaudi le gouvernement belge, quand il nomma Constantin Meunier directeur de TAcadémie de Louvain.
Mais il ne faut pas oublier, cependant, que l'Etat, dispensateur de sinécures ou d'emplois à l'usage des artistes, c'est TÉtat bourgeois, et que, par conséquent — sauf de très louables exceptions, qu'il serait injuste de méconnaître — ces sinécures ou ces emplois ne sont point accordées à des apporleurs de neuf; elles assurent plutôt des pensions de retraite à des artistes dont Testhétique ne froisse pas, ou ne froisse plus, les goûts et les sentiments de la classe maîtresse.
Aussi longtemps que la bourgeoisie conservera le monopole du pouvoir et du loisir, Tart officiel ne sera, et ne pourra être, que Tart de la bourgeoisie.
On nous demandera, peut-être, comment, dans ces conditions, les pouvoirs publics se laissent convaincre
Vandervelde. 1'
^^l^.ic;.,iPi!|
d'encourager des artistes aussi révolutionnaires que Georges Eckhoud ou Constantin Meunier ?
Cela prouve, simplement, qu*à certains moments de révolution sociale — ce fut le cas pour la noblesse, à la fin du xviii® siècle ; c'est le cas pour la bourgeoisie au début du xx® — les éléments les plus raffinés des classes dirigeantes ont une tendance, assez platonique d'ailleurs, à manifester une sympathie sentimentale pour ceux-là même qui annoncent, ou qui préparent, leur destitution.
Mais il n'en est pas moins vrai que les artistes qui se refusent à dépendre de la bourgeoisie ne peuvent guère espérer se soustraire à cette dépendance, en devenant fonctionnaires sous un gouvernement bourgeois.
Aussi, la plupart d'entre eux, tous ceux qui n*ont pas de revenus personnels, ou qui ne trouvent pas, dans la vente de leurs œuvres, des ressources suffisantes, sont-ils obligés — c'est notre troisième hypothèse — de demander leur gagne-pain à des travaux qui n'ont rien de commun, ou, ce qui est souvent pis encore, presque rien de commun avec l'art.
Chacun sait, par exemple, que Dickens était sténographe, A. de Vigny militaire, puis consul à Civita- Vecchia, Stéphane Mallarmé professeur d'anglais dans un collège.
Schiller, fils d'un chirurgien militaire, fut d'abord.
lui aussi, chirurgien des grenadiers du général Auge, au traitement d'environ 40 francs par mois ; plus tard, professeur d'histoire à léna; puis, quand il devint malade, pensionné, à raison de 3.000 francs, par le duc de Saxe Weimar.
Berlioz, fils d'un médecin, brouillé avec son père, à cause de sa vocation artistique, se trouva heureux d'obtenir au concours une place de choriste au Théâtre des Nouveautés^ aux appointements de 50 francs par mois. Dans son livre sur les Problèmes de resthélique contemporaine^ Guyau nous le montre, mangeant son pain, assaisonné de raisins secs, sous la statue de Henri IV.
Balzac, pendant qu'il écrivait la Comédie humaine, pour se procurer des moyens d'existence, recourut aux professions les plus diverses :
« De 21 à 25 ans, il avait vécu dans un grenier, occupé à faire des tragédies et des romans qu'il trouvait mauvais lui-même, contredit par sa famille, recevant d'elle fort peu d'argent, n'en gagnant guère, menacé à chaque instant d'être jeté dans quelque profession machinale, déclaré incapable, dévoré par le désir de la gloire et par la conscience de son talent. Pour devenir indépendant, il se fit spéculateur, éditeur d'abord, puis imprimeur, puis fondeur de caractères. Tout manqua; il vit approcher la faillite. Après quatre ans d'angoisse, il liquida, resta chargé de
dettes et écrivit des romans pour les payer. Ce fut un poids liorrible, qu'il traîna tout sa vie » (Taine).
On pourrait indéfiniment multiplier ces exemples, et ce serait une curieuse énumération à faire que celle des expédients bizarres, des métiers hétéroclites auxquels certains artistes sont contraints de demander la pitance quotidienne : tel ce peintre parisien, bien connu aujourd'hui, qui peignait le jour et, la nuit, travaillait comme vidangeur !
Mais, indépendamment de ces cas exceptionnels, qui dénombrera la multitude de ceux qui, pour vivre, sont obligés de courir le cachet, de faire des écritures dans quelque bureau, de fournir aux journaux une copie qui, le plus souvent, n*a qu'une parenté lointaine avec la littérature?
Si absorbantes ou si rebutantes qu'elles soient, ces occupations étrangères à Fart ont du moins Tavantage de sauvegarder Tindépendance de Tartiste, et Ton ^e manquera pas d'observer que les soucis ou les difficultés de Texistence matérielle n'ont pas empêché Berlioz de composer la Damnation de Faust ou Balzac d'écrire la Comédie humaine.
Il serait faux, en effet, de prétendre que la vie facile, l'absence de tout travail imposé, soient nécessaires, ou môme favorables, à la production esthétique. Romain Rolland a peut-être raison de dire que la gêne n'est pas inutile à l'esprit, qu'une liberté trop grande porte la
pensée à Tapathie et à rindifférence. Seulement, ce n'est pas un motif pour en conclure que Tart ne souffre point de la nécessité dans laquelle tant d'artistes se trouvent de ne pouvoir lui consacrer que des heures dérobées à leur repos ou à leur travail alimentaire.
« La littérature — disait un jour Camille Lemonnier — il faut se résigner à en mourir, si l'on n'a pas un emploi, une profession, un métier ou un journal; mais on ne fait bien ce qu'on fait qu'en y consacrant tout son temps et toutes ses énergies. Il y a toujours quelque chose qui sent Tamateur dans le fait d'un monsieur qui attend le dimanche pour peindre ou pour écrire ».
Encore Técrivain peut-il attendre le dimanche, mais dans les arts plastiques, il y a un côté métier, des besognes matérielles, des efforts physiques à accomplir, qui empochent Tartistede se livrer à d'autres travaux. Aussi est-il obligé de faire des besognes d'ornementation, de décoration, d'illustration qui, n'ayant aucune valeur d'art, ne sont cependant pas assez distantes de son art pour ne point l'influencer d'une manière défavorable.
Nous arrivons ainsi, par une série de transitions, à notre dernière hypothèse : l'artiste vit, ou essaie de vivre uniquement de son art. Il transforme ses œuvres en valeurs d'échange. Il cherche à les vendre, soit au public, directement, soit à des intermédiaires. Alors, de deux choses Tune : ou bien il flatte les goûts et les
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caprices de la classe qui achète, de la seule classe qui achète; il se garde bien de heurter Testhétique conventionnelle de la riche bourgeoisie ; il mesure son idéal au sien ; ou bien, s*il entend se soustraire à cet avilissement, s'il prétend, coûte que coûte, rester lui-même, il s'expose à des épreuves très rudes, et qui seraient plus rudes encore, si l'Etat — cet Etat tant abhorré — ne venait les adoucir, en achetant des tableaux aux peintres, en faisant des commandes aux sculpteurs ou aux graveurs, en accordant des prix de littérature aux écrivains.
Mais, en général, ces prix, ces commandes, ces achats ne vont qu'à des artistes déjà connus. Ils n'atténuent en rien, pour ceux qui débutent, une misère qui dépasse parfois tout ce que l'on peut imaginer.
C'est ainsi, par exemple, que \ Académie libre, fondée à Bruxelles par Edmond Picard, et qui décerne, chaque année, un prix de quelques centaines de francs à un jeune artiste, encore ignoré du grand public, découvrit, il y a deux ou trois ans, dans une ville de province, un jeune compositeur, d'indéniable talent, qui, poussé par la faim, s'en allait, à certains jours, ramasser des trognons de choux et autres débris alimentaires, dans les tas d'ordures déposés devant les maisons.
On se souvient aussi de ce passage de la biographie d'Emile Zola, par Guy de Maupassant, qui nous
montre Tau leur de V Assommoir et de Germinal^ pendant les premières années de son séjour à Paris, se nourrissant de pain frotté d'huile, prenant des moineaux au piège pour se procurer des rôtis, et « faisant r Arabe )), se promenant dans son grenier, vêtu d'un drap de lit, pendant que son linge était au blanchissage.
Peut-être dira-t-on que ce sont là des cas extrêmes; et qu'à prétendre généraliser on donnerait une idée très fausse de la condition réelle des artistes, même quand ils n'ont pas d'autres moyens d'existence que leur art. Mieux vaudra donc, au lieu de faits individuels, prendre une série complète^ celle par exemple, que nous donne Romain Rolland, dans son étude sur François Millet :
« La vie des principaux peintres français de ce temps, dit-il, et, en particulier, des grands paysagistes, constitue un triste martyrologe. Sauf un petit nombre d'entre eux, comme Corot et Jean Dupré, tous ont cruellement souffert du besoin, de la misère, de la faim, de la maladie, de malheurs de tout genre. Le grand Théodore Rousseau vécut le plus grand nombre de ses jours dans une terrible pauvreté et solitude et mourut, frappé par la paralysie générale, avec une femme folle à ses côtés. Troyon mourut fou. Marilhat mourut fou. Decamps se tourmenta lui-même sa vie durant, vécut sans amis et mourut d'une manière tra-
gique. Paul Huol mourut littévalemenl de faim et vit sa sauté détruite par les privations. Diaz luî-mênie connut la misère noire et les souffrances physiques.
Millet souETrit, comme les autres, de la pauvreté,
de la solitude, de l'indifférence du public En 1857,
l'année des Glaneuses, la pauvreté Teûl conduit au suicide, si sa conscience n'avait pas eu un sursaut de révolte à cette pensée. En 1859. l'année de VAngeitis, il écrivait, au milieu de l'hiver : e Nous n'avons plus de bois t|uc pour deux ou trois jours et nous ne savons pas comment nous en procurer. Ma femme fera ses couches le mois prochain et je serai sans rien ' ! »
Il est vrai que, depuis lors, VAngehis a été acheté pour la Bonime de 800.000 francs par M. Chauchard, qui acheta également la Bergère pour un million ; les Glaneuses furent payées 300.000 francs pour être données au Louvre ; maïs ces prix énormes n'ont profité qu'aux intermédiaires. L'artiste, qui avait vendu ses œuvres pour une somme dérisoire, n'a pas plus bénéficié de leur plus-value que le coolie des mines de diamant du Transvaal ne participe aux dividendes de la compagnie de Bee^s^ Pendant la seule période de sa vie où il eut
4. Romain Rollanu, Millet, pp. 10-17; London, DucwDrth, Tho populai' liljrary of Art.
5. Les Glaneuses, exposées en 1S3T, furent vendues pour S.OOO fr&ncs; L'Angelus. fut fait pour un Américain, qui devait en prendre livraison àl.àOO francs; vandu par MiUel à Papeleu l.OUO fruncE; vendu pB,r Gavet à Durand Ruel IS.OOO francB; vendu par Durand Bnel â WIIbdd 38.000 francs; vente Wilson, en 1881, IBO.OOO francs; vente à VArt Asaocialion, do New-Yoï-k, 553.000 francs; en 1890, acquis par H. Garnler, de l'Art Association, qui le revend t M. Cliauchard 8DU.O0O francs.
(lu pain assuré, de 1860 à 1863, Millet s'estima heureux de recevoir 1.000 francs par mois d'un marchand de tableaux, à charge de lui livrer pendant trois ans tout ce qu'il pourrait peindre ou dessiner.
Or, l'histoire de Millet, c'est l'histoire de la plupart des artistes contemporains. Alors même qu'ils subissent victorieusement les épreuves du début, qu'après des années de lutte ils parviennent à forcer l'admiration du public, ils n'échappent à la misère qu'en se résignant à vendre leur force de travail à des entrepreneurs capitalistes.
Dans l'ordre esthétique, comme dans l'ordre industriel, le producteur indépendant tend à faire place au producteur salarié.
Les écrivains dépendent des éditeurs, des directeurs de journaux, de revues ou de théâtres. Les sculpteurs, pour la plupart, sont obligés de passer des contrats avec des marbriers ou d'autres industriels, pour se procurer le moyen de vivre en faisant des travaux d'ornementation, des cheminées, des pendules, ou des dessus de table, des flambeaux, des appareils d'électricité et tous genres de bibelots. Quant aux peintres, il serait suggestif de faire le parallèle entre les procédés d'exploitation dont ils sont victimes et ceux qui sévissent dans les diverses branches de l'industrie à domicile.
Au plus bas degré opèrent des sociétés dites artis-
tiques, ayant généralement leur centre dans les grandes villes, qui fournissent les châssis et les couleurs aux jeunes artistes dans la misère, et leur font exécuter, à la douzaine de petites toiles, appelées fagots, que Ton vend ensuite publiquement en province, ou bien en Angleterre et en Amérique. Ces fagots sont payés au peintre de 1 franc à 2 fr. 50, 10 francs, jusqu'à 50 francs, suivant leur grandeur.
A un degré plus élevé, nous rencontrons des marchands qui vont, dans les ateliers, acheter pour 100,200, 300 francs, à des artistes besogneux, des œuvres qu'ils s'efiTorcent, ensuite, de révendre beaucoup plus cher. S'ils n'y parviennent pas, ils les repassent aux Sociétés artistiques, auxquelles ces toiles servent de premiers numéros.
Enfin, au sommet de l'échelle, nous trouvons les grands marchands qui, tout en réalisant eux-mêmes des profits considérables, donnent parfois à un artiste de talent l'avantage de la sécurité. Mais que de fois aussi imposent-ils à ceux qui travaillent pour eux de véritables pactes de servitude !
Nous songeons, par exemple, à ce peintre connu, qu'un marchand oblige à faire deux tableaux par mois, ou à cet autre, qui a conquis la faveur du public en peignant des scènes de la mer, et que l'industriel qui l'exploite voulait contraindre à continuer dans cette voie, parce que des toiles ayant d'autres sujets lui paraissaient d'un placement plus difficile.
Dépendance, toujours pénible, souvent démoralisante, vis-à-vis des intermédiaires ; impossibilité presque complète de veûdre directement au public ; nécessité de recourir aux expédients les plus divers pour se procurer de quoi vivre ; obligation, même pour les plus favorisés, de lutter sans relâche contre l'influence dégradante du mauvais goût bourgeois, à peine atténué par une éducation esthétique superficielle, telle est donc la commune destinée des artistes dans la société actuelle.
Certes, tous ne connaissent pas ou n'ont pas connu la misère. Tous ne soufl*rent pas, ou ne soufl'rent pas également, dans leur dignité et dans leurs intérêts; mais, en mettant les choses au mieux, il est une forme de dépendance à laquelle nul n'échappe : c'est la dépendance vis-à-vis du milieu, Faction, directe ou indirecte, que Tambiance exerce fatalement sur la mentalité de Tartiste.
Dans une civilisation harmonieuse comme celle de la Grèce antique, tout concourait à exalter le sentiment du beau. Qui oserait prétendre que l'on puisse dire la même chose d'une civilisation transitoire et incohérente comme la nôtre ?
On objectera, sans doute, que, malgré tout, le siècle qui vient de finir a produit de très grands artistes. Si Tarchitecture a vécu de l'imitation du passé, si les sculpteurs ont été rares, les peintres, et surtout les
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tScrivains, et plus encore les musiciens, ne îé" en rien k ceux des siècles antc^rieurs.
Cela prouve simplement que, mëmt, Jans des et tions défavorables, il y a toujours des hommeS'j conservent le sentiment de la beauté, qui savei découvrir, au milieu des laideurs morales et sociales qui les enveloppent. Pour que la vie végétale ne puisse naître, il faut qu'une terre soit bien ingrate ; pour que la vie esthétique ne parvienne à se produire, il faut qu'une communauté humaine soit terriblement déshéritée. On trouve des plantes jusque dans le sable des dunes, les crevasses des vieux murs, les fentes du pavé des rues. On trouve des œuvres d'art mSme dans les sociétés où la fureur du profit domine toutes les autres passions, et oii la grande foule des déshérités reste & l'écart de toute culture.
Seulement, ce n'est pas un motif pour nier que la production pour le profit et les formes de propriété qui en résultent, exercent une action enlaidissante, déformante, sur la nature, sur l'homme, et, par un inévitable contre-coup, sur les représentations esthétiques de la nature et de l'homme.
La rapacité des propriétaires met à blanc les forêts. Le développement de l'industrie n'épargne pas les plus beaux sites. On éventre les rochers, pour en faire des pavés. On transforme les rivières en immondes cloaques. La hideur des hôtels déshonore la Rivi&re et les
Alpes. Le mauvais goût bourgeois multiplie les architectures grotesques. Les machines, qui seront plus tard un moyen de donner du loisir aux hommes, ne sont aux mains du patronat capitaliste qu'un instrument de dégradation des produits et des travailleurs ; elles refusent aux uns le temps nécessaire pour slnstruire; elles enlèvent aux autres cette beauté modeste que donnait aux moindres choses Thabileté manuelle de Tartisan.
Ce qui doit nécessairement résulter de cette déchéance de la technique et de ces déformations de la nature, William Morris Ta montré naguère, en termes saisissants, dans une conférence, publiée par la Société nouvelle^ sur TEsthétique de la vie :
« Alors que jadis — s'écriait-il — les œuvres des artisans avaient toutes un caractère esthétique, conscient ou non, elles sont divisées aujourd'hui en deux catégories ; les œuvres sans art et les œuvres avec art. Or, rien de ce qui est fait par la main de Thomme ne peut être indifiTérent : ou ce sera beau, élevant Fesprit, ou ce sera avilissant. Les objets dépourvus d'art sont tellement dangereux ; ils blessent par le seul fait de leur existence, et, aujourd'hui, leur nombre prédomine tellement que, pour trouver les œuvres d'art, nous sommes obligés de nous mettre à leur recherche, tandis que les choses privées du sentiment d'art sont les compagnes ordinaires de notre vie. C'est si vrai que ceux qui cultivent les arts intellectuels ne pourraient
le faire, s'ils n'avaient cette tendance si forte de s'isoler dans leur génie particulier, dans leur haut degré de culture et de vivre ainsi heureux, à Técart de Thumanité qu'ils méprisent. Ils vivent comme en pays ennemi. A chaque pas, ils se heurtent à quelque objet qui offense leurs squs plus délicats, leurs yeux plus affinés. Ils doivent partager le malaise général et je m'en félicite*. »
Les pauvres et les ignorants ne sont donc pas seuls à souffrir de leur ignorance et de leur pauvreté. Ceuxlà même qui sont à Tabri de la misère, ne sont pas à Tabri des conséquences dégradantes de la misère des autres. Il est impossible que Tart se développe pleinement, dans un état social oîi l'immense majorité des hommes ne reçoit aucune culture. Autant vaudrait espérer que des roses se développent pleinement, dans un champ de mauvaises herbes. Toute culture individuelle dépend, dans une large mesure, de la culture générale. L'asservissement des prolétaires manuels par la bourgeoisie a pour corollaire inévitable la sujétion des prolétaires intellectuels. Aussi n'est-il pas étonnant que la plupart des artistes aient ce trait commun d'éprouver une aversion profonde pour le régime bourgeois, si différentes que soient, pour le surplus, leurs aspirations et leurs tendances.
Parmi eux, en effet, les uns se tournent vers le passé,