‹ Essais socialistesChapitre 21 sur 56 · La Société nouvelle, 1896, I, p · texte numérisé non relu

La Société nouvelle, 1896, I, p

cherchent Tâge d'or en arrière, se complaisent en vains efforts pour tirer des œuvres d'une foi morte. D'autres, dégoûtés de ce qui les entoure, se replient sur euxmêmes, « s'accrochent à toutes les croisées d'où Ton tourne le dos à la vie » et prennent la décadence du seul monde qu'ils connaissent, pour la décadence du monde entier. D'autres, enfin, plus nombreux chaque jour, regardent vers l'avenir, sympathisent avec les souffrances ou les révoltes du prolétariat et proclament, avec Richard Wagner, le Richard Wagner de 1849, l'alliance nécessaire de TArt et de la Révolution ^

Mais pour que cette alliance ne soit pas un vain rêve, pour qu'elle soit intime et féconde, il faudrait que la masse des travailleurs soit à même de comprendre les artistes qui essaient d'aller à eux ; il faudrait, du moins, que le contact s'établisse, en fait, et pas seulement en paroles, entre tous ceux qui ont à souffrir, physiquement ou moralement de la dominalion du capitalisme.

Or, comme le faisait justement observer Camille Mauclair, dans un article de la Revue socialiste ^, c'est une

1. Wagner. L'Art et la Révolution, trad. Mesnil (Bibliothèque des' Temps nouveaux), p. 80; Bruxelles, 1897 : « De son état de barbarie civilisée, le véritable art ne peut s'élever à, sa dignité que sur les épaules de notre grand mouvement social ; il a de commun avec lui le but, et ils ne peuvent atteindre l'un et l'autre ce but que s'ils le reconnaissent de concert. Ce but, c'est l'homme beau et fort ; que la Révolution lui donne la Force, ÏArty la Beauté. »

2. Mauclair, « L'œuvre sociale de l'art moderne », Revue socialiste, 1901, I, p. 675. L'auteur de cet article dit que « c'est le grand tort du marxisme, et du socialisme utilitaire, d'avoir pensé bourgeoisement au

des habiletés de la bourgeoisie de jeter, parmi ceux qui auraient intérêt à se coaliser contre elle, la suspicion et la méfiance.

Au peuple, elle fait croire que Tart est nécessairement aristocratique, que les intellectuels, les artistes le méprisent à cause de son ignorance, qu'ils sont, par la force môme des choses, les soutiens de la classe qui leur fournit des moyens d'existence.

Aux artistes, elle persuade que le socialisme n'a d'autre souci que la satisfaction des ventres, que dans une société collectiviste, Tart et la science seraient impitoyablement sacrifiés à la production économique et que, s'ils ont peine aujourd'hui à vivre de leur art, cette difficulté se changerait en impossibilité, le jour oîi la propriété sociale supplanterait la propriété capitaliste.

Nous essaierons de montrer, au contraire, que Tart n'est pas nécessairement une activité de luxe et qu'en régime socialiste les artistes seraient, à tous points de vue, dans des conditions meilleures qu'aujourd'hui.

sujet des artistes et des idéologues, et d'avoir ainsi donné au socialisme une réputation de lourdeur, d'épaisseur d'esprit, de médiocrité d'âme qu'il ne devrait jamais mériter... ». Peut-être pourrait-on répondre que Mauclair a le grand tort d'avoir pensé bourgeoisement au sujet du marxisme, ou plutôt, de l'avoir jugé d'après les dêfîgurations bourgeoises ou les interprétations fausses qu'en ont données certains épigones.

L'art en régime socialiste

« Vous voulez un art du peuple?

Commencez par avoir un peuple qui ait l'esprit assez libre pour en jouir, un peuple qui ait des loisirs, que n'écrase pas la misère, le travail sans répit, un peuple que n'abrutissent pas toutes les superstitions, tous les fanatismes de droite et de gauche, un peuple maître de soi et vainqueur du combat qui se livre aujourd'hui.

(t Romain Rolland. »

Ceux pour qui le nom d'artiste n'est pas une simple désignation professionnelle, qui vivent pour autre chose que gagner de l'argent en écrivant de la musique de table ou des romans pour cabinets de lecture, ont douloureusement conscience de leur sujétion, directe ou indirecte, aux conditions économiques qui résultent de Tappropriation capitaliste.

Dans un banquet que lui offrit la Section d'Art du Parti ouvrier bruxellois, à Toccasion de son cinquantième livre, Camille Lemonnier disait aux travailleurs manuels venus pour le fêter :

« On peut affirmer que l'écrivain, particulièrement

Vandervelde. 15

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