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Matti Helenius, Die Alkoholfrage, S

Seulement, tout le inonde reconnaît que cette dose physiologique est, en tous cas, extrêmement faible : les uns la fixent à 15 grammes au maximum ; d'autres vont jusqu'à 30 ou 40 grammes ; dans une conférence faite à Paris, le 4 mai 1905, sous les auspices de la Revue scientifique, le professeur Armand Gauthier allait même jusqu'à 65 à 85 grammes par jour, équivalant à une bouteille de vin, ou, autrement dit, un gramme d'alcool par kilogramme d'individu; mais, ajoutait-il, c'est la dose extrême, qu'il ne faut absolument pas dépasser, de plus il ne faudrait pas croire que ces 80 grammes d'alcool en moyenne puissent être pris sous forme de liqueur, rhum ou cognac, par exemple : on ne ferait que s'intoxiquer.

Notre incompétence ne nous permet pas de choisir entre ces évaluations divergentes; mais, quel que soit le chiffre auquel on s'arrête — fut-ce la dose, probablement trop forte, du professeur Gauthier — il n'en reste pas moins certain que beaucoup dépassent la mesure, qui se croient, de la meilleure foi du monde, des buveurs modérés; et, d'autre part, on ne saurait nier que l'usage des boissons alcooliques présente, pour nombre de gens, ce danger considérable, qu'à la faveur de l'une ou l'autre circonstance, il dégénère aisément en abus.

C'est pourquoi, si l'on se place au point de vue social, si l'on songe aux maux de toute nature qui sont engen-

drés par ralcoolisme, si ron croit, comme nous y croyons, à la puissance souveraine de l'exemple, Tabstinence totale, l'intransigeance absolue à Fégard de Talcool, apparaît comme le moyen de propagande individuelle le plus efficace, pour amener les autres, sinon à l'abstinence, du moins à la modération.

L'expérience comparée des sociétés de tempérance et d'abstinence montre d'ailleurs, en tous pays, que pour faire impression sur les esprits, il ne sert pas à grand' chose de boire peu de bière, peu de vin, peu d'eau-devie : ce qu'il faut, c'est n'en pas boire du tout.

Mais, dira-t-on peut-être, — et ceci nous amène à rencontrer la seconde partie de Tobjection fondamentale que l'on fait aux abstinents — votre intransigeance ne va-t-elle pas à l'encontre des données de la science expérimentale? Ne se trouve-t-i) pas des savants illustres pour affirmer que l'alcool est un aliment, que nous lui devons des excuses, que les boissons alcooliques, à doses modérées — un demi-litre de vin, un litre de bière, par exemple — ne sont pas seulement inoffensives, mais utiles, pour les travailleurs manuels?

Ici, encore, nous ne faisons aucune difficulté pour reconnaître que Taccord est loin d'être unanime et complet, entre les physiologistes.

Il en est comme Forel, Bunge, Krœpelin, Smith, qui, abstinents eux-mêmes, dénient à l'alcool toute valeur alimentaire, ou, du moins, considèrent que l'alcool étant

une substance toxique, sa combustion, dans le corps humain, fait plus de tort à l'organisme qu'elle n'apporte de contingent à la nutrition ^

D'autres, comme Gley, estiment, au contraire, que la question de la valeur alimentaire de Talcool constitue, pour Tanti-alcoolisme, un assez mauvais terrain de combat. Il leur paraît difficile, du moins d'après les faits actuellement connus, de contester la valeur de cette substance comme aliment : « Mieux vaut transporter la question sur le terrain économique et remarquer, par exemple, que la valeur alimentaire de Tal-

1. V. notamment, dans VAbstinence, organo tle la Ligue anti-alcoolique (section de Lausanne, du 19 novembre 190i), l'article de Forel, à propos de l'enquôte faite, parmi les médecins suisses, par la Revue agricole, commerciale et sportive, de Genève, sur la nocuité ou l'innocuité du vin, à la dose d'un litre par jour. (52 médecins sur 72 s'étaient prononcés pour la nocuité.)

« Vingt à trente centilitres d'alcool pur (c'est-à-dire de 2 à 4 décilitres de vin) — dit Forel, suffisent pour déranger et ralentir immédiatement et pour un temps assez long tout travail intellectuel (mémoire, associations, etc.), en augmentant le nombre des erreurs. Furer a même constaté un ralentissement après 7,5 centilitres cubes.

« Le travail musculaire,- accéléré au début, pendant dix à trente minutes, est ensuite affaibli pendant de nombreuses heures, déjà par les mêmes doses, encore plus par des doses plus considérables. Les dérangements produits peuvent durer de vingt-quatre à quarante-huit heures après l'ingestion de l'alcool. Frey prétend, il est vrai, que le muscle fatigué est nourri ou fortifié par l'alcool, mais la plus grande endurance au travail, cent fois démontrée par l'expérience, lorsqu'il est exécuté sous le régime de l'abstinence, réfute ses expériences, contredites, d'ailleurs, par d'autres expérimentateurs.

« La question est donc résolue par de nombreuses expériences rigoureusement scientifiques. Un litre de vin par jour correspondant à une dose de 70 à 120 centilitres cubes d'alcool pur par jour, est absolument nuisible à la santé et à la force physique et intellectuelle. En regard de pareils faits, n'est-il pas singulier de voir encore des médecins sérieux recommander un litre de vin par jour aux travailleurs manuels.

« Quant aux doses minimes, qui peuvent être souvent sans nocivité appréciable pour l'individu, c'est leur danger social, par l'habitude l'exemple, la contagion, etc., que condamnent les abstinents et c'est à cause de lui qu'ils les condamnent. »

cool est hors de proportion avec le prix de ce corps. C'est, au point de vue de l'effet thermique, un aliment environ trois fois plus cher que le lait et huit fois plus cher que le pain (Jaquet). D'autre part, personne ne doit oublier que les quantités d'alcool nécessaires pour que sa valeur nutritive, au sens qui vient d'être indiqué, entre en jeu, atteignent vite la limite de tolérance de l'organisme humain pour cette substance et même, chez beaucoup d'individus très sensibles à l'alcool, dépassent cette limite. »

On voit que l'opinion de Gley aboutit, en somme, à des conclusions pratiques peu différentes de celles de Forel ou de Smith. Au point de vue de la propagande contre l'alcoolisme, il importe assez peu que Talcool n'ait aucune valeur alimentaire ou qu'il soit un aliment médiocre, dangereux, et beaucoup plus coûteux que d'autres aliments, qui ont les mêmes avantages, sans avoir les mêmes inconvénients. Dans l'un et l'autre cas, tout homme raisonnable doit conclure que les pauvres gens, surtout, ont intérêt à ne pas consacrer une partie notable de leur revenu à des consommations alcooliques ^

Néanmoins, tel n'est pas l'avis unanime : chacun se souvient du retentissant article que Duclaux, micro-

1. vil'' Congrès international contre l'abus des boissons alcooliques^ Session de Paris, 1899; t. II, pp. 8 et 9; Paris, 1900.

2. « II est plus économique de se nourrir de grives que de bière et de vin. » (Dewilde).

biologiste illustre, mais physiologiste moins autorisé, publia, dans les Annales de f Institut Pasteur^ sous ce titre : L'alcool est-il un aliment?

Se fondant sur les expériences faites aux États-Unis, par Attwater et Benedict, Duclaux se prononçait pour Taffirmative. A Ten croire, Talcool posséderait une valeur alimentaire considérable. Il devrait être placé à côté du sucre et de Tamidon. Il les dépasserait même, à cet égard, car, à poids égal, il contient plus d'énergie. Dès lors, c'est un changement complet de point de vue, en ce qui concerne Thomme. Quant aux animaux, le moment approche ou Talcool entrera dans tous les tableaux de ration alimentaire. « Nous devons donc lui faire nos excuses, pour la façon dont nous lavons traité jusqu'ici. L'ivresse qu'il donne ? Je sais bien, c'est le côté fâcheux. Un aliment placé à un aussi bon rang et qui arrive si facilement dans les tissus, a les inconvénients de ses avantages. Usez : n'abusez pas ! » *.

On sait les conclusions, scandaleusement exagérées, qu'ont tirées de ces paroles les gens qui ont intérêt à enfler la consommation de l'alcool, ou ceux qui ne demandent qu'à trouver une excuse à leur intempérance. Alors que Duclaux s'efforçait de réhabiliter la chope de bière ou le verre de vin, on a prétendu voir, dans cet article qui a fait la joie des maslroquets et des

1. Article reproduit in extenso dans le Petit Temps, du 4 janvier 1903.

(lislillateurs, une tentative de justification scientifique du trois-six, ou même de Tabsinthe. Aussi, n'est-il pas étonnant qu'à côté de quelques adhésions timides le directeur de l'Institut Pasteur se soit attiré des répliques aussi nombreuses que véhémentes.

Parmi ces répliques, aucune ne nous a paru plus claire, plus concluante, plus adaptée à la compréhension des profanes, que celles du D' Louis Lapicque dans la Petite République du 7 janvier 1903.

Lapicque ne conteste pas que l'alcool, à faible dose, puisse remplacer une certaine quantité de nos aliments habituels. La chaleur dégagée par l'alcool, en brûlant dans notre corps, est utilisée comme la chaleur dégagée par les autres aliments. De môme nous pouvons chauffer une machine à vapeur avec du bois, de la houille, du pétrole, de l'alcool, toutes ces substances étant combustibles. Dans la machine humaine, le combustible s'appelle aliment; donc Talcool est un aliment, puisqu'il peut remplacer les vrais aliments. Mais faut-il admettre, pour cela, que l'alcool est un bon aliment^ qu'il n'est pas un poison? Nullement; il n'y a pas opposition entre ces deux notions, aliment et poison, prises chacune au sens le plus large. Dans le sens où nous prenons ici le mot aliment et où Duclaux le prend dans son article, ce mot veut dire tout ce qui peut fournir de la chaleur dans l'organisme. Poison veut dire tout ce qui fait du mal. Eh bien, revenons à la comparaison de

la machine à vapeur. De ce que Ton peut chauffer sa machine au bois, au charbon, au pétrole, s'ensuit-il qu'il soit indifférent d'employer l'un ou l'autre combustible ? Non. La houille arrosée de pétrole mettra, en très peu de temps, Tappareil hors d'usage. De môme, l'alcool brûle dans l'organisme et constitue, par conséquent, un combustible physiologique ; mais il agit, en même temps, comme un poison, et un poison d'autant plus redoutable qu'il procure d'abord à ses victimes des sensations de bien-être ^

Ce qui rend difficile, en effet, la propagande contre l'alcoolisme, ou, plus exactement, contre l'usage soitdisant modéré des boissons fortes, c'est que celui qui absorbe de l'alcool éprouve, au premier moment, une impression de réchauffement, s'il a froid, de réconfort s'il est fatigué, de stimulation intellectuelle, si son intelligence est paresseuse.

Mais — de multiples expériences l'ont démontré — ce sont là de pures illusions, ou bien des états passagers, bientôt suivis d'une dépression plus ou moins profonde.

Comme nous ne parlons de l'action physiologique de l'alcool que dans la mesure strictement nécessaire pour justifier nos conclusions au point de vue social,

1. Cf. D^ Max Kassowitz, professeur à l'Université de Vienne, L'a/cool est-il un aliment ou un poison? Ce travail, qui a paru dans la revue hebdomadaire viennoise : Die Zeit, du 7 avril 1900, a été traduit et édité par la Ligue anti-alcoolique, section de Lausanne, 1901.

Vandervelde. 4

nous ne nous proposons pas de résumer ici les travaux de Schmiedeberg et de tous ceux qui, après lui, ont démontré que Talcool n'est pas un stimulant, mais, au contraire, un paralysant, un narcotique, un anesthésiqtie ^

Dans Tordre physique, c'est par la paralysie des centres cérébraux, par une action anesthésique comparable à celle de l'opium, qu'il engourdit ou supprime les sensations pénibles : sensations de froid, de faim, de soif, de douleur, de fatigue.

Ainsi, par exemple, on entend dire souvent que, lorsqu'il fait froid, Talcool réchauffe. Mais ce sentiment de chaleur est illusoire. Bunge montre fort bien qu'il peut provenir, en partie, de l'abolition de la sensation du froid, en partie, aussi, de ce que la paralysie des centres cérébraux détermine la paralysie des fibres constrictives des vaisseaux du tissu cutané et, par conséquent, l'afflux, vers la peau, d'une plus grande quantité de sang; on a donc Tillusion d'avoir plus chaud, parce que le sang se porte à la peau, et, en réalité, on a plus froid, parce que le sang se refroidit au contact de l'air.

De même, l'engourdissement du sentiment de fatigue est un des symptômes de paralysie que l'on considère

1. Schmiedeberg, Grundriss cler Arzneimitlellehre, pp. 33-48; Leipzig, Vogcl, 2« édit., 1888. — On trouvem un résumé et une bibliographie très complète des travaux postérieurs de Kroepelin, Smith. Bunge, etc., dans l'ouvrage déjà cité de Matti Helenius, Die Alkoholfrage, p. 48 et suiv.

ordinairement comme une excitation. On croit fermement que lalcool fortifie celui qui est fatigué et lui permet de se remettre au travail. Or, la sensation de fatigue est la soupape de sûreté de la machine humaine. Annihiler cette sensation, afin de pouvoir continuer à travailler, c'est faire comme un mécanicien qui surchaufferait sa chaudière, sans tenir compte des indications du manomètre *.

Et, ce qui est vrai de Tordre physique, ne Test pas moins de Tordre intellectuel et moral.

Ici encore, Talcool joue le rôle de narcotique et d'anesthésique : après une courte phrase d'excitation psychique, par excitation des cellules nerveuses, bientôt suivie de paralysie corticale, il déprime, il engourdit, il endort la douleur morale, comme il endort la sensation du froid ou de la fatigue.

Aussi n'est-il pas étonnant que les gens qui ont des chagrins, des soucis, des inquiétudes, des préoccupations, soient tentés de boire de Talcool pour oublier, ne futce qu'un instant, ces préoccupations, ces inquiétudes, ces soucis, ces chagrins.

C'est la grande ressource de ceux qui s'abandonnent, qui renoncent à faire tète aux événements qui, désespérant d'un meilleur avenir, ne pouvant, ou ne voulant faire que la vie leur soit bonne, cher-

1. BuNGE, La question de l*alcoolisme, p. 4 et suiv.; Bàle, dépôt central de la Ligue anti-alcoolique.

chent, dans les boissons enivrantes, des « paradis arlificiels ».

Mais, précisément pour ce motif, ceux qui pensent que, pour la classe ouvrière, la lutte seule est libératrice, que le travailleur qui renonce à cette lutte ne fait pas seulement tort à lui-même, mais à ses compagnons de souffrance, doivent être, par excellence, les ennemis de Talcool.

A supposer même que l'alcoolisme ne soit pas chose désastreuse, au point de vue de l'individu, de la famille, de l'avenir de la race, les socialistes devraient encore le combattre, à raison de Faction déprimante qu'il exerce sur l'énergie combative du prolétariat.

Et, bien entendu, nous ne songeons pas seulement, en écrivant ces lignes, aux ivrognes invétérés ; ceuxlà s'abrutissent complètement, consacrent au cabaret la plus grande partie de leur salaire, deviennent, purement et simplement, des non-valeurs, ou plutôt, des nuisances sociales.

Mais de tels individus sont, en somme, des exceptions numériquement négligeables.

Ce qui est infiniment plus grave, au point de vue qui nous occupe, c'est la déperdition d'énergie qui résulte, pour l'ensemble de la classe ouvrière, de l'usage, soidisant modéré, des boissons alcooliques.

Chaque fois, en effet, que sous l'influence paralysante

de Falcool, qui rend les perceptions plus lentes, les associations d'idées plus difficiles, les volitions plus vacillantes, Touvriervoit moins clair, pense moins net, veut moins ferme, sent moins fort Taiguillon des mécontentements légitimes, il diminue d'autant le capital d'énergies dont sa classe dispose pour lutter contre les maux dont elle souffre, contre Texploitalion dont elle est victime.

On objectera, peut-être, que parfois, Talcool donne, momentanément, du courage aux poltrons, de l'audace aux timides : tel ouvrier, qui doit comparaître devant son patron, son directeur, son ministre des chemins de fer, boira deux ou trois gouttes pour se donner du cœur; tel autre, pendant une période d'agitation ou de grève, passera par le cabaret, avant d'avoir une collision avec les gendarmes.

Mais le socialisme se rendrait un triste témoignage, s'il prétendait avoir besoin de tels moyens, dans sa lutte contre le capitalisme.

Ce qu'il lui faut, au contraire, dans cette lutte où les coups de main sont, le plus souvent, inefficaces, ce ne sont pas des impulsifs ou des surexcités, mais des combattants qui aient la tête froide, les nerfs solides, la vision claire des difficultés à vaincre et des obstacles à surmonter.

C'est pojLirquoi la lutte contre l'alcoolisme — ne futce que pour les raisons physiologiques qui viennent

d'être exposées — nous apparaît comme un des adjuvants nécessaires de la lutte des classes.

Si le prolétariat veut marcher au triomphe, il doit, pour vaincre ses adversaires, apprendre aussi à se vaincre lui-même ; il ne doit pas seulement faire effort pour développer son organisation politique et économique, mais encore rendre cette organisation possible et puissante, en luttant, de toutes ses forces, contre Taclion énervante, déprimante, paralysante des boissons alcooliques.

Le point de vue social

« L'alcool est la littérature du peuple. (Taine.) »

« Il y a, sur la boule terrestre, une foule innombrable, innomée, dont le sommeil n'endormirait pas suffisamment les souffrances. Le vin compose pour eux des chants et des poèmes.

« Baudelaire. »

Pour obtenir des résultats efficaces, dans la lutte contre Talcool, la première chose à faire c'est de rompre nettement avec deux thèses, ou plutôt avec deux formules, également creuses, également indéfendables, ^ que Ton a trop souvent opposées Tune à Tautre : Talcoolisme est la cause de la misère, ou vice versa, la misère est la cause de l'alcoolisme.

D'une part, il est absurde de prétendre que l'alcoolisme soit la seule, ou la principale cause de la misère et que, par conséquent, la question sociale serait résolue, le jour où la classe ouvrière serait convertie à Fabstinence.

A supposer, en effet, que par impossible, du jour au

lendemain, tous les travailleurs d'un pays ou d'une industrie renoncent à Talcool, ils disposeraient, sans doute, d'un excédent de ressources considérable : Rowntree et Sherwell n'évaluent pas à moins de deux milliards sept cents millions de francs, soit plus de 400 francs par famille, la dépense annuelle des ouvriers anglais, pour leurs besoins alcooliques (bière, vin ou eau-de-vie) *. Mais, en admettant que tous se mettent à boire de Teau, le mécanisme de Texploitation capitaliste n'en serait pas^ modifié : aussi longtemps que le régime de propriété ne subirait pas de modifications radicales — que d'ailleurs, leur conversion à Tabstinence rendrait plus faciles — ils n'en continueraient pas moins à être dépouillés de la plus-value qu'ils produisent, par les détenteurs des moyens de travail.

D'autre part, il est aussi absurde de prétendre que la misère soit la seule, ou la principale cause de l'alcoolisme; que, par conséquent, la question de l'alcool serait résolue par l'abolition du régime capitaliste et ne peut être résolue que par ce moyen.

Cette thèse ne laisse pas d'être séduisante pour ceux qui aiment à voiler, sous les apparences d'une rigueur théorique inflexible, leurs ménagements pour les intérêts, les préjugés ou les vices de leur clientèle électo-

1. Joseph Rowntree and Arthur Sherwell, The tempérance problem and social reform,i^\i. 9-20, 616-617; Lonclon, Hodderand Stoughton,1901. — V. également Blocher et Landmann, Die Belastung des Arheiterbudgets durch den Alkoholgenuss ; Base!, Reinhardt, 1903.

raie; mais elle présente l'inconvénienl de ne pas résister à l'examen.

Comment peut-on soutenir, en effet, que la misère, la misère seule, engendre Talcoolisme, quand on voit l'alcoolisme sévir, sous des formes différentes, mais avec une intensité souvent égale, parfois même avec plus d'intensité, dans la bourgeoisie que dans le prolétariat*? Et, si Talcoolisme a d'autres causes que la misère, si l'on boit également par goût, par imitation, par préjugé, par désœuvrement, par habitude, comment peut-on espérer que, sans propagande directe, spontanément, automatiquement pour ainsi dire, Talcoolisme disparaisse de lui-même, le jour où les travailleurs seraient affranchis de la domination capitaliste"?

Que l'on ne se méprenne pas, au surplus, sur la portée de ces observations. Nous songeons, moins que personne, à nier les rapports étroits qui existent entre l'alcoolisme et les conditions de travail ou d'existence; mais encore faut-il ne point exagérer l'étroitesse de ces rapports.

1. Cf. IIopPE, Die Tatsachen ûber den AlkohoU 3" Auflage, p. 230; Berlin, Calvary, 1904 : D'après la statistique des villes suisses, de 1892 à 1898, « les gens appartenant aux classes supérieures représentaient 40 p. 100 des cas de mort causés par l'alcoolisme, alors que les ouvriers proprement dits, avec leur 60 p. 100, formaient les quatre cinquièmes de la population urbaine. Si l'on assimile les jardiniers, les débitants, leur personnel, les agents des postes et des chemins de fer, à la classe ouvrière proprement dite, on arrive, en moyenne» pour la même période, à 348 décès par l'alcoolisme parmi les ouvriers, et 98 dans les autres professions, ce qui exprime à peu près le rapport numérique des deux groupes; d'où il résulte que les classes supérieures ne sont pas moins entamées par l'alcoolisme que les autres classes ».

Pour que Talcoolisme soit une conséquence inévitable de la défectuosité des conditions économiques, il faudrait que, dans Tétat actuel des choses, lalcool soit un mal nécessaire, que Tusage des boissons fortes réponde, tout au moins pour les travailleurs manuels, à une nécessité physiologique.

Or, nous savons que cela n'est pas.

Si pauvre que soit un ouvrier, si déplorables que soient ses conditions de travail ou d'existence, il fait incontestablement une mauvaise spéculation, quand il prend de l'alcool dans Tespoir de se donner des forces, de suppléer à Tinsuffisance de son alimentation, de se défendre contre le froid ou les intempéries.

A supposer même que l'alcool soit un aliment, susceptible de remplacer, dans une certaine mesure, d'autres alimenta, encore cet ouvrier aurait-il un avantage évident, au point de vue de la dépense, à gober un œuf ou à manger un morceau de sucre, plutôt que de prendre une goutte, à boire une pinte de lait, plutôt qu'un verre de vin. Quant à la bière, « ce pain liquide », dont tant de gens ont coutume de prôner les vertus alimentaires, on a calculé que cinq litres de faro ou de bavière^ coûitant de 1 à 3 francs, ne contiennent pas plus de nourriture qu'un petit pain de dix centimes ^

Il est donc ridicule de recommander l'usage de l'ai-

d. Sérieux et Mathieu, VAlcool, p. 68; Paris, F. Alcan.

cool, même sous forme de vin, même sous forme de bière, en invoquant ses propriétés nutritives.

Plus le salaire d'un ouvrier est bas, plus il a besoin d'une nourriture substantielle pour se prémunir contre les conséquences mauvaises d un travail trop pénible ou trop prolongé, et moins il a intérêt à chercher la réparation de ses forces, dans une substance de valeur aussi douteuse et de prix aussi élevé que Talcool, sous n'importe quelle forme.

Loin que l'usage de l'alcool soit indispensable aux travailleurs qui se trouvent dans des conditions anormales, c'est pour eux, surtout, que l'abstinence totale présenterait les plus grands avantages, tant au point de vue hygiénique, qu'au point de vue économique. Et que cette abstinence totale puisse être prêchée avec succès, qu'il ne faille pas attendre la fin du régime capitaliste, pour obtenir des résultats appréciables dans la lutte contre l'alcoolisme, c'est ce que démontre victorieusement l'exemple des millions d'ouvriers abstinents, qui existent de par le monde et, principalement, en Angleterre, aux Etals-Unis ou au Canada \

1. RowNTREE and Sherwell, The Tempérance problem and social reform, p. 5; London, 1901 : « Il est malheureusement impossible de fixer le nombre exact des abstinents totaux adultes dans le Royaume- Uni; mais, en prenant l'évaluation la plus basse, on peut affirmer sans crainte que la classe des gens, âgés de plus de quinze ans, qui ne boivent pas (leetotalers ou abstinents de fait), représente au moins 3 millions. » — D'après Bunge, « en Amérique, on estime le nombre de ceux qui ont renoncé complètement aux boissons alcooliques à 10 millions, en Angleterre à 5 millions. Dans les pays Scandinaves, le nombre de ceux qui ont fait vœu d'abstinence se chitl're par centaines de mille ». La

La propagande directe contre Falcoolisme peut donc avoir une efficacité réelle, abstraction faite de tout changement dans les conditions matérielles d'existence du prolétariat. Mais, hâtons-nous de Tajouter, nous ne partageons pas les illusions de ceux, toujours plus rares, qui placent leurs espérances, ou le principal de leurs espérances, dans la seule vertu de cette propagande directe. Car si Tusage des boissons fortes ne répond, en aucun cas, à une nécessité physiologique ^ il est malheureusement certain que, pour les déshérités de ce monde, elle constitue presque une nécessité psychologique.

Demandons-nous, en effet, ce qui pousse Thomme à consommer des boissons alcooliques !

Certes, l'habitude y est pour beaucoup, ainsi que la contagion de l'exemple, l'obligation, par respect humain, de faire comme les autres, la difficulté que l'on éprouve fréquemment, dans les établissements publics, à se procurer d'autres boissons/ soit parce que Teau est mauvaise S soit parce qu'on n'ose demander une consommation qui ne coûte rien.

question de V alcoolisme, p. 23; Berne, Haller, 1896. Inutile de dire que ces évaluations ne peuvent être que très incertaines et approximatives d'autant qu'il ne suffît pas toujours d'avoir fait vœu d'abstinence pour être réellement abstinent.

1. Le D»" Jean Demoor, professeur à l'Université libre de Bruxelles, nous écrit à ce sujet : « Dans beaucoup de communes rurales, l'emploi de l'eau ne peut pas être recommandé. Comme il n'est pas toujours possible de trouver du café, du Ihé, et, comme les limonades en petites bouteilles sont douteuses souvent au point de vue de l'eau, il y a nécessité de dire : « Ne buvez pas, ou buvez de la bière, mais ne prenez

Il faut tenir compte, en outre, dans une large mesure du préjugé alcoolique, de la croyance, encore si répandue et si rigoureusement entretenue par certains médecins, que Talcool est utile, ou même nécessaire, surtout pour ceux qui se livrent à des travaux fatigants et prolongés.

Mais le motif initial de Talcoolisme, le seul qui soit assez général et assez puissant pour expliquer, et sa diffusion, et ses progrès foudroyants chez les sauvages qui apprennent à le connaître, et sa résistance tenace aux plus actives propagandes, c'est incontestablement le besoin de se distraire, de s'égayer, d'échapper, un instant, aux réalités pénibles delà vie ; c'est, en d'autres termes, le besoin d'euphorie^ le désir de se procurer l'ivresse, légère ou profonde, Tengourdissement des sensations de douleur ou de fatigue, l'impression fugitive de bien-être, qui suit immédiatement Tabsorption de l'alcool, ou des substances qui le remplacent chez d'autres peuples, comme le bétel, le haschisch ou l'opium.

« Les substances narcotiques — dit Grotjahn — n'agissent pas, en première ligne... par la satisfaction gustative qu'elles procurent ; elles agissent directement

« jamais d'eau. » J'estime qu'au nom de l'hygiène {maladies infectieuses; fièvre typhoïde surtout), il faut donner à l'ouvrier, comme à tous, la peur de l'eau qui n'est pas colle d'une distribution surveillée. » On voit que les conditions hygiéniques déplorables qui existent dans certaines localités constituent un obstacle de plus à la propagande contre l'alcoolisme.

sur récorce cérébrale et éveillent des sentiments do plaisir complètement indépendants des organes sensoriels et des perceptions du monde extérieur. C'est pourquoi la jouissance qui résulte de l'absorption de ces substances occupe une place tout à fait exceptionnelle parmi les jouissances de la vie. Il n'existe, en effet, aucun autre moyen indépendant des perceptions extérieures et du fonctionnement de l'appareil sensoriel, de se procurer ainsi des impressions agréables, dont nous pouvons, en outre, doser la durée et l'intensité^ ».

Aussi est-il naturel que, toutes autres conditions étant égales, le besoin psychologique de substances comme l'alcool, ou ses succédanés, soit d'autant plus fort que la monotonie de l'existence, la défectuosité des conditions de travail, la multiplicité des occasions de soucis, la pauvreté de la vie intellectuelle et morale, limitent, plus étroitement, le champ des autres jouissances, des jouissances d'ordre supérieur.

Le retraité, le fonctionnaire de province, l'officici' de « petite garnison » boivent parce qu'ils s'ennuienl, parce que leur existence est désespérément vide^

1. D' Alfred Grotjahn, Der Alkoholismus, S. 126-127; Leipzig, Wigand, 1898.

2. Pages libres, 11 mars 1905 : « Le problèipe de l'alcool... Fonctionnaires de petites villes, » par un fonctionnaire : « Le café est la seule ressource dans le désœuvrement de la province. Je ne parle même pas de celui que ses goûts portent de ce côté : je parle du fonctionnaire jeune, frais émoulu et qui a travaillé pour parvenir. 11 arrive assez souvent d'une grande ville; il a mené une vie laborieuse et remuante, il tombe dans un trou où, à 10 heures du soir, il n'y a plus dehors que les rats, les filles et les sous-officiers ; ou, parfois, les environs n'offrent

L'homme qui a des chagrins, des tracas el qui manque de ressort moral, s'alcoolise parce que Talcool Tétourdit et endort ses inquiétudes ou ses souffrances. Le travailleur, enfin, lorsqu'il est surmené, sous-alimenté, hanté par la crainte du chômage, privé de jouissances intellectuelles, dépourvu d'idéal, se livre à la boisson, parce qu'il n'a pas d'autres plaisirs (d'autres plaisirs, du moins, qui ne s'associent pas au cabaret), ou parce que l'alcool lui offre le moyen de se soustraire, pendant quelques minutes ou pendant quelques heures, selon la dose, aux sensations pénibles qui lui viennent de ses mauvaises conditions de salaire, de travail, de logement ou d'alimentation.

Et c'est ici qu'apparaissent les facteurs économiques de l'alcoolisme, les rapports qui existent entre le besoin d^eiiphorie, inhérent à la nature humaine, et la situation qui est faite au travailleur dans la société.

Certes, tout ce que nous avons dit, jusqu'à présent, montre bien que nous ne prétendons pas ramener à cette cause unique un phénomène aussi complexe que l'alcoolisme. Mais alors même que l'on fait la part du climat, de l'hérédité, de la coutume, il n'en reste pas

aucune ressource, soit qu'il n'y ait aucune excursion intéressante, soit que la ville soit trop mal desservie.

« J'ai ressenti, à mes débuts, cette impression de vide, d'oisiveté bête et forcée; rien n'est abêtissant, douloureux comme cela, rien n'est plus propre à descendre un homme, aie pousseï* au « laisser-aller», à lui faire prendre un bock ou une absinthe de plus chaque jour. Celuilà. est bien heureux, qu'un concours de circonstances arrache à l'engrenage. Mais, si tous ne sombrent pas, tous voient l'écucil de bien près. »

moins vrai que les conditions économiques exercent une influence considérable — nous sommes môme porté à dire prépondérante — sur le développement de l'alcoolisme ^

Domela Niewenhuys s'exposait, évidemment, à des réfutations faciles, lorsqu'il écrivait naguère que l'abus de l'alcool est une conséquence du système capitaliste et ne disparaîtra qu'avec le système lui-même ^ ».

11 y avait des ivrognes, et des ivrognes de marque, avant le régime capitaliste. Il y en aurait encore, selon toutes apparences, si le système capitaliste venait à disparaître. Mais cela n'empêche pas que l'alcoolisme généralisé, démocratisé, mis à la portée de toutes les bourses, répandu dans les couches profondes de la population, soit un phénomène corrélatif du capitalisme et que le développement du régime capitaliste agisse, à la fois, sur la production, le débit et la consommation de l'alcooP.

Jusqu'en ces derniers siècles, Teau-de-vie, produit de la distillation du vin, ne se vendait que chez les apothicaires ; l'alcoolisme, produit de la consommation du vin ou de la bière, restait le privilège des riches.

1. V. sur l'influence du climat et de la race, notre étude sur Les fadeurs économiques de V alcoolisme, dans la Grande Revue, du 1" mars 1901.

2. Domela Niewenhuys, L'alcoolisme, I, p. 255; Paris, Société nouvelle de librairie, 1889.

3. V., pour plus de développements, notre article, dans la Grande Revue du l*"" mars 1901, sur Les facteurs économiques de l'alcoolisme.

Les paysans, qui formaient Timmense majorité de la population étaient trop pauvres pour consommer régulièrement des boissons fortes. A «certains jours de fête, on s'enivrait sans mesure — comme aujourd'hui encore en Russie — mais, dans les intervalles, on était tempérant, par nécessité *.

C'est le capitalisme qui a fait de Talcool un produit accessible à tous, en révolutionnant les industries patriarcales de la brasserie, de la vinification, de la distillerie et en déversant, à bas prix, sur le marché des quantités encore croissantes à Fheure actuelle, de boissons alcooliques, depuis les bières, suralcoolisées pour l'exportation, et les vins, souvent sophistiqués par le mouillage ou le sucrage, jusqu'aux eauxde-vie de mélasse, de pommes de terre et de topinambours ^

C'est également le capitalisme qui, pour écouler celte production surabondante, tend à multiplier les débits de boissons, soit qu'il crée ces « palais de l'alcool » dont le faux luxe constitue l'unique salon du peuple, soit qu'il pousse des catégories nombreuses de citoyens, ouvriers ou petits bourgeois, à ouvrir un cabaret, pour vivre, ou pour, se procurer un complément de ressources.

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