‹ Essais socialistesChapitre 8 sur 56 · DE BOISSONS FORTES · texte numérisé non relu

DE BOISSONS FORTES

d'ivresse

ANNÉES

étant

p. 100 des Trad.

pour 100

représentée

Unionistes

de

par 100.

entièrement occupés.

BIERE gallons par tête

SPIRITUEUX gallons par tète

population.

du livre de Hugo Hoppe, Die Tatsachen Uber de a Alkohol, p. 460 et suiv. ; Berlin, Galvary, 1904.

1. John Burns, Labour and Dnnk, pp. 20-27; London, Kent and Matthews, 1905. .

Faisant le commentaire de ces chiffres, Burns ajoute les considérations suivantes :

« La théorie qui affirme dogmatiquement que la pauvreté est la cause de l'alcoolisme, se trouve fortement battue en brèche par ce fait que les dépenses en boissons fortes, dans les familles de la classe moyenne ou supérieure sont deux fois et demi plus considérables que dans les familles de la classe ouvrière, bien qu'à raison d'autres causes, les effets de ces dépenses y soient moins apparents.

« Mais la réponse la plus forte que Ton puisse faire à cette théorie, c'est le fait, établi par la statistique, que si les salaires haussent, les condamnations pour ivresse publique se multiplient, les cas de folie augmentent et les infractions dues aux excès de boisson suivent du même pas. D'autre part, on observe que, dans les districts ruraux, oii les salaires sont bas, l'ivresse publique est plus rare, et les cas de folie causés par la boisson, plus exceptionnels. A l'appui de ces vues et de ces chiffres, le Prison commissioner's report (p. 16 judicial statistics, 1899) dit : « Une année de grande prospérité, 1899, fut aussi une année de grande intempérance » .

« Cependant, les cas d" ivresse par 10.000 habitants^ pour 1899, furent^ je me plais à le dire, beaucoup moins nombreux que dans les périodes précédentes de prospérité, comme 1890 et 1884; 1875, notre année la plus

prospère^ fut aussi celle qui fut marquée par les plus grands excès de boisson ».

Nous soulignons ces derniers mots, parce qu'ils vont nous aider à comprendre ce qu'il y a d'erroné dans la théorie que Burns semble accepter à peu près sans réserves.

En réalité, si les ouvriers, quand ils ont plus d'argent en poche, ont une tendance, très naturelle, à faire plus de dépenses alcooliques, il a cessé d'être vrai, et il cesse, de plus en plus, d'être vrai, que, toujours, la consommation d'alcool s'élève ou s'abaisse, proportionnellement à la hausse ou à la baisse des salaires.

C'est ce que montre, nettement, l'exemple de la Belgique.

De 1893 à 1903, l'industrie belge a passé par une phase d'exceptionnelle prospérité. Les salaires, surtout en 1899 et 1900, ont subi une hausse considérable.

Néanmoins, la consommation alcoolique est restée à peu près stationnaire. Elle tend plutôt à iléchir, ainsi qu'il résulte du tableau suivant, dans lequel nous mettons en regard, les salaires des ouvriers à veine dans les charbonnages, et les chiffres fournis par le gouvernement, quant à la consommation de l'eau-devie :

ANiNÉES

SALAIRE des ouvriers à veine *

CONSOMMATION par tète d'habitant (par litre)*

9,15 [ 9,76 Relèvement des droits.

5 , 37 Relèvement des droits.

Il convient de noter, cependant, trois faits qui diminuent, dans une certaine mesure, la portée de ces chiffres :

1** La production frauduleuse de Talcool paraît avoir augmenté, après le relèvement des droits, en 1896, et, surtout, depuis leur fixation, le 18 février 1903, à 150 francs Thectolitre.

2** Le renchérissement de l'alcool peut avoir contrebalancé, quelque peu, l'effet du relèvement des salaires-

1. Maroille, Rapport présenté au Congrès national des mineurs, à Charleroi, des 11 et 12 décembre 1904, p. 34 ; Cuesmes, imprimerie coopérative, 1905.

2. Chambre des représentants (Documents), session de 1903-1904: Budget des recettes et des dépenses pour Vannée 1904, p. 55; Bruxelles, 1904. L'évaluation fournie par ce document, en ce qui concerne l'année 1903, a été faite d'après les indications qui nous ont été données par une Ifettre de M. de Smet de Nayer, ministre des finances, à la date du 7 juin 1905 : « La consommation de l'alcool, pendant les années 1903 et 1904, peut être évaluée respectivement à 5 lit. 37 et 5 lit. 94 par tète d'habitant. J'ai à peine besoin d'ajouter que Tévaluation, pour 1903, est forcément entachée d'erreur, à raison de la réduction du stock qui s'est produite au cours de Tannée. »

Ll'] SOCIALISME ET L'ALCOOI.

3" La cousommalion de bière a augmenté, pendant i|ue la consommation d'eau-de-vie tendait à diminuer : de 182 litres par an et par tète, à 4 1/2 p. 100 d'alcool, (^n 1893. clic s'esl élevée à 219 litres, en 1900.

Néanmoins, si l'on doit admettre que la consommation d'alcool absolu n'a pas fléchi, pendant la période décennale 1893-1903, aulant que les chifTres officiels tendraient à le faire croire, il n'en reste pas moins certain qu'elle n'a pas, ou n'a guère augmenté, pendant les années exceptionnellement prospères 1809-1900; d'où l'on peut conclure que le relèvement des salaires ne se traduit pas, toujours, par une augmentation correspondante de la consommation alcoolique.

En réalité, s'il est exact que des ouvriers peu développés, bénéficiant d'une brusque et transitoire augmentation de salaire, en profitent, trop souvent, pour multiplier leurs exc&s de boisson, il apparaît, au contraire, que tout relèvement normal et permanent du niveau d'existence tend à amener — les autres conditions restant égales — un recul de l'alcoolisme.

Mais alors, dira-t-on, comment expliquer ce fait incontestable que, dans les Flandres, et, d'une manière générale, dans les pays agricoles, la consommation des spiritueux soit moins élevée, en moyenne, que dans les régions industrielles comme la Wallonie?

D'abord, et accessoirement, parce que la bière des Flandres est, d'ordinaire, plus alcoolisée que la bière

du pays Wallon. Ensuite, et surtout, parce que dans les Flandres, le besoin de spiritueux, si intense qu'il soit, trouve plus malaisément à se satisfaire que dans les villes où les régions de grande industrie : les cabarets sont plus rares; les salaires sont plus bas.

Or, pas d'argent, pas d'alcool.

De même que ce ne sont pas les plus affamés qui constituent les meilleurs clients des boulangeries ou des boucheries, ce ne sont pas les plus assoiffés d'eau-devie qui sont nécessairement les meilleurs clients des débits de boisson.

Aussi rencontre-t-on deux rninima d'alcoolisme parmi les travailleurs * d'une part, dans les contrées les plus pauvres, dans les couches les plus misérables du prolétariat, parce que le manque d'argent, le taux infime des salaires agissent comme une sorte de frein automatique; d'autre part, dans les contrées les plus prospères, dans les couches supérieures du prolétariat, parce que d'autres freins, d'ordre moral et intellectuel, concourent, avec des conditions d'existence meilleures, à réduire le besoin, ou plutôt, le désir de l'alcool, et, par conséquent, la consommation des boissons fortes*.

Seulement, entre le minimum d'en haut et le mini-

\. V. sur ce point notre enquête sur « L'alcoolisme et les conditions du travail en Belgique », dans le Compte rendu du Vlb Congrès international contre iabus des boissons alcooliques, vol. I, pp. 324 et suiv. ; Paris, 1900.

muni d'en bas, il y a une différence fondamentale : les ouvriers de la couche supérieure boivent d'autant moins que leur situation s'améliore, tandis que les ouvriers de la couche inférieure boivent d'autant plus que leurs moyens de se procurer de l'alcool vont croissant.

C'est, notamment, ce que constatait le gouverneur de la Flandre occidentale, dans une déposition, très étudiée et très documentée, lors de l'enquête agricole belge de 1886 :

« La population ouvrière des campagnes, disait-il, est moins adonnée à l'intempérance que celle des villes, mais il y a certaines localités, notamment dans la zone poldérienne * où les fermiers se livrent à l'abus des boissons alcooliques et négligent ainsi les soins de leur ferme. Notons encore qu'à la campagne il est rare de trouver des femmes qui s'adonnent à la boisson et qu'en général, on n'y constate l'ivresse que les dimanches et les jours de fête ».

Seulement^ ajoutait le gouverneur, en réponse à la question de savoir si le taux des salaires exerce une influence sur les habitudes d'intempérance, à l'inverse de ce qui se passe dans les villes^ à C augmentation des salaires ruraux correspond^ presque toujours^ une augmentation proportionnelle de la consommation.

1. On appelle polders, les terres, situées le long du littoral, qui ont été gagnées sur la mer par des endiguements successifs.

C'est un fait bien connu, par exemple, que les ouvriers agricoles, relativement sobres pendant le reste de Tannée, sauf les dimanches et jours de fête, se livrent à des excès alcooliques effrayants, pendant la moisson, lorsqu'ils reçoivent de plus forts salaires.

Voici quelques années déjà, nous demandions à un journalier du Gondroz % combien de « gouttes » il lui arrivait de boire en un jour?

Et rhomme de répondre, non sans fierté : a L'été dernier, pendant la moisson, j'ai fait une journée de soixante gouttes». Puis, il ajouta : «Si Ton avait donné moitié autant à un entier^ la bête eut crevé sur place! »

— Mais, à vous, qu'advint-il?

— Je m'en trouvai si bien que le lendemain midi, avant déjeuner, j avais déjà bu trente nouvelles gouttes. Seulement, pour boire ainsi, je vous prie de croire qu'il ne faut pas avoir Testomac en papier de soie ! »

Notez que cet ouvrier, au dire des gens du village, n'était pas ce que Ton peut appeler un ivrogne; qu'il restait parfois quinze jours sans boire un seul verre de genièvre, faute d'argent pour s'en procurer.

Mais supposez, maintenant, que le même homme, imitant uïi grand nombre de ses pareils, émigré vers la ville, s'en aille travailler dans quelque centre industriel, devienne briquetier, bouilleur, carrier, ouvrier de

1. Le Condroz est la région agricole située au sud et à Test de la Meuse, dans les provinces de Liège et de Namur.

laminoir, bref reçoive un plus haut salaire, pour un travail plus pénible ou plus malsain. Vous verrez croître sa consommation d'alcool. C'est ainsi que les maxima d'alcoolisme se rencontrent plutôt aux degrés moyens qu'aux plus bas degrés de Téchelle ouvrière.

11 suffit, pour s'en convaincre d'étudier un certain nombre de budgets ouvriers ^ ou bien, si Ton préfère procéder par masses, de comparer entre eux les principaux pays industriels, au double point de vue du taux des salaires et de la consommation alcoolique :

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