‹ Essais sur Balzac (volume 2)Chapitre 3 sur 8 · CIlAPnUK YI · texte numérisé non relu

CIlAPnUK YI

comment il se fait qu'ayant deux filles si richement mariées, leur père vive si misérablement: — a A quoi cela me servirait-il d'être mieux?... Tout est là, ajouta-t-il en se frappant le cœur. Ma vie à moi est dans mes deux fdlcs ! " — Tout passe après cet amour, ou plutôt rien n'existe de ce qui n'est pas cet amour : les lois de la société, les convenances, la morale reçue, tout cet ensemble de conventions qui mène le monde, nécessaires à son ])on ordre, il ne les connaît plus, du moment qu'il s'agit du bonheur de ses filles !

Ici nous touchons à la partie contestable, à certains yeux, du caractère de Goriot. Imaginez un père autre que lui, aimant sans doute passionnément ses enfants, mais pour qui la paternité ne soit pas un sentiment exclusif, pour qui elle ne tienne pas lieu de ciel, de religion, de tout; un père enfin pour qui elle ne soit pas V absolu comme elle l'est pour Goriot. Ses enfants ont été mal mariées, Delphine surtout; il déplorera leurs malheurs; il détestera les maris; peutêtre tentera-t-il de les débarrasser légalement du lien conjugal; en un mot, il considérera la morale, la loi, la société, avant le bonheur de son enfant. Mais j)Our Goriot il n'en sera pas ainsi. La société, c'est sa lillc; la religion et le ciel, ce sont les yeux de son enfant. Il l'aime, ne peut-on le dire? à la fois comme un père et comme un auiant. Un jeune homme se présente, beau, élégant, distingue, capable de faire le boidu'ur de Delphine. Que fera (îoriot? Peut-être (hiiis \\\ réalité pareille chose ne se supporterait-elle

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j)as? Toujours est-il (jue Goriot n'a de cesse qu'il n'en ait fait l'amant de Delphine; il joue pour ainsi dire le rôle d'entremetteur... Eh bien! qu'en résulte-t-il au point de vue poétique? Cette hardiesse n'est-elle pas une grandeur de plus dans le développement du caractère? Elle est une grandeur parce qu'elle est une vérité; il était impossil)le qu'il se conduisît autrement, ce » Christ de la paternité " . La logique de l œuvre impliquait ce dénouement. La question vaut qu'on y insiste, car le développement j)Svchologi(|ue de (loriot à cet égard est une des plus saisissantes parties de l'd'uvre : — «Mon Dieu! un homme (jui rendrai! ma j)elite Delphine aussi heureuse qu'une femme 1 est quand elle est l)ien aimée, mais je lui cirerais ses hottes, je lui ferais ses commissions ! )) — "Oh! que je vous aimerais, mon cher monsieur, si vous lui plaisiez! continua-t-il à Rastignac; vous êtes bon, vous ne la bousculeriez pas ! » — Et plus tard, (piand les entrevues de Del[)hine avec llaslijjuac ont été organisées par (Joriot, quand il leur a inénajjé un petit nid p(»ur abriter leurs amours : — Il Elle est si malheureuse de ne rien connaître aux plaisirs de c(; monde que je l'absous de tout... Vous la rendrez bien heureuse, prometlez-le-nioi ! Vous irez ce soir, n'esl-ee pas? "

l\ncore iiiu! fois, de semblables paroles dans la houche d'un père, uiu; pareille situation, un Ici rôle seraienl insoulonables, si ce père n'élail pas (loriot. Il a fallu loiih; I audace du génie de l!al/.ae pour concevoir 1111 pareil (\|»i'. cl I a\aul coiicii. le pousser

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ainsi jusqu'à ses extrêmes conséquences. Je ne crois pas que le moindre scrupule ou la moindre hésitation ait pu exister un seul instant dans la pensée du créateur. Tout le développement du drame — car c'est l)ien un drame qui se développe, et le plus poignant — a dû s'imposer à son esprit avec un caractère d'inéluclaMe nécessité.

Elles sont d'ailleurs durement expiées, les faiblesses de Goriot. Toute la fin de sa vie nous montre, et avec quelle tristesse poignante! les longues heures du martvre. Il est expirant et il rêve de ses filles : • — li Pas une de ses filles ne viendrait, s'écria Rastignac. Je vais écrire à toutes les deux! — Pas une, répondit le vieillard en se dressant sur son séant. Elles ont des affaires, elles dorment, elles ne viendront pas, je le savais. Il faut mourir pour savoir ce que c'est que des enfants... Ah! mon ami, ne vous mariez pas, n'ayez pas d'enfants. Vous leur donnez la vie, ils vous donnent la mort. " — Seules paroles de reproches qui sortent de la houche du malheureux abandonné. Ses derniers mots sont pour pardonner : il expire en souj)iraiit : » Mes anges » , croyant toucher les cheveux de ses filles, alors (ju'il touche ceux des deux étudiants qui le soignent et le veillent.

Nous aurons sans doute |)lus d'une fois dans le cours de ce livre à prononcer le nom <le Shakespeare en parlant de Hal/.ac. Ici laissons la j)arole à un écrivain (1) de haute et rare personnalité (jui va les

(1) lîarluy (l'A mcvilly .

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rapprochei* : " — Le roi Lear, dit-il, donne le porc Goriot. Il me lardait d'y arriver, car Tanalof^ie est frappante. Le père Goriot, c'est exactement le roi Lear! C'est la même idée que le roi Lear, la même situation, le même sentiment, le même malheur. Les personnages seuls du drame et du roman diffèrent. Ils diffèrent de société, de coutumes et de mœurs. Le drame et le roman diffèrent aussi j)ar les détails. Dans le père Goriot, pas de pauvre Tom, pas de fou du roi, pas de Cordélic ! Mais il n'y aurait que cette colossale figure de Vautrin (pii s y élève , que Balzac lutterait par elle avec Shakespeare et ne serait pas renversé. Quant à l'idée même, quant à la racine même du sujet, si Shakesj)care l'a prise au.\ mains secondaires (pii l'avaient, avant lui, exploitée, Balzac l'a prise à Shakespeare, ce qui était un peu moins facile, s'il l'a prise pourtant, s'il ne s'est pas plutôt rencontré avec Shakespeare, dans ce sujet humain, fécond et éternel, comme la famille et l'humanité, v De toutes les passions maîtresses f(ui s'implantent au ((ciir de 1 homme et y poussent leurs rameaux, ahsorhant sa persouiialilé, mille ne revêt un caractère si fatal, si dominateur que l amour, un pour parler plus exactement, l'instinct sexuel. Il n'eu est pas (pu par ses origines tienne pins ohslinément à la nature intime (h; l'êlre; il n Cn existe pas non plus qui, par ses consécpiences, pmdnise desiavagi's aussi redoutahles eu .sa eonsliluliou physique et iiunale; nous iir saunons en liuiiver niic riilin sur hxpulh; l'énergie patieiilr cl l;i xujonlé leiiaee aient iiKjiiis do

prise, puisqu'elle est la manifesLatioii de rinslinct le plus puissant que la nature ait déposé en nous pour atteindre à son but suprême, la perpétuité du monde ! Qui d'entre nous, parmi ceux qui se piquent d'être observateurs et possèdent réellement cette faculté féconde en jouissances toujours nouvelles de reconstituer, d'imaginer des étals d'àmc à la seule vue du personnage pliysiquc sur lequel se concentre leur attention, qui d'entre nous ne conserve présent à la mémoire un tvpe bien souvent rencontré, dont les incarnations diverses offrent presque toujours de nombreux traits communs? C'est un homme proche de la soixantaine, qui quelquefois l'a dépassée : arrivé à cette époque delà vie où, suivant une image saisissante , nous « redescendons la colline " , il se résigne à la condition, fortunée ou médiocre, que le sort lui a départie ; il a son siège fait et ne songe plus à le quitter. Ses forces ont déjà sensiblement baissé, vX son intelligence ne conserve plus celte vision lucide des choses qui jusqu'alors l'a dirigée : l'être physique et moral est touché en lui par les premières atteintes de celle décadence à laquelle nous ne pouvons nous soustraire et (jue seules certaines constitutions extraordinaires et hors cadre n'ont pas connue. Qu'une femme jeune passe au])rès de lui, HUe du peuple ou femme du monde, ouvrière ou bourjj(>oise, ])eu importe; (pie celte femme soit seule et que la nuit tombante, lui perinettanl de l'accoster sans être vu, favorise ini rapprochement! Suivez-les : vous remanpiere/ che/ cet homme au seud de la vieillesse

comme un afflux de vie : sa démarche que vous trouviez lente et lourde, s'affermira soudain ; sa tadle légèrement inclinée se redressera, mue comme par un ressort, et ce sera pour un moment quelque chose d'assez semblable à une jeunesse nouvelle. Vous avez devant vous, à n'en point douter, un exemplaire de ce tvpe auquel nous faisions allusion, un de ces " hommes à femmes » ainsi que les appelait éncrgiquement une dame en présence de Sainte- Beuve, qui notait l'expression et sans doute, dans son for intérieur, se l'appliquait à lui-même. J'imagine en effet que tel il dut être dans les dix dernières années de sa vie, et, puisque des indiscrétions coupables ne nous ont rien laissé ignorer sur son compte, je me figure cpTil présenta de ce type une saisissante incarnation (l).

La persistance de l'amour chez les vieillards ui)préte le plus souvent à rire, car elle s'associe dans notre pensée au ridicule doni la uu>nnaic courante (les pièces de théâtre s'est plu à 1 entourer. " Vieillard amoureux » est pour la plupart synonvine de vieillard dupé. Le rire, «pu chez nous auéanlit lou( ce qu'il touche, llagellc avec la même àpreté la tendresse sincère, touchante à certaines heures, de l'amant d'Agnès et les j)olissonncries séniles des vieux débauchés. Conception Imcm légère à coup sur, à lii(|iielle ne peuvent se tenir les esprits habitués à pénétrer au delà des trompeuses appjirences! l'.n

(I) Voir le trrb <iiiiiii\ livre i\r M. I'ull^ i^m Siiirilo-Kcnvc.

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effet, si, laissant de côté pour un instant les incidents plus ou moins ridicules pouvant survenir au personnage qui nous sert de type, nous tachons de percer à jour cette àme, de deviner ce qui s'y passe; si, nous élevant encore, et abandonnant Fliomme, nous remontons jusqu'à la passion pour l'envisager avec son véritable caractère de fatalité, en tant que manifestation tardive de l'instinct d'amour, ou comme disent éncrgiquemcnt les psychologues, de Vappetit du sexe, nous ne serons plus tentés de sourire, et ce sera plutôt une conception douloureuse et presque tragique qui se sul)Stituera à la première. Nous ne songerons plus au personnage individuel que nous avons rencontré, mais au type qu'il incarne, mieux, à la loi qui le domine, à la « force » qu'il représente, el, ])arlis d'une image égrillarde, nous nous élèverons à une vue d'ensemble, à une conception générale de la vie, basée sur l'irrémédialile destin et sur les lois immuables qui nous régissent.

C'était bien ainsi que lîalzac envisageait cette persistance des désirs à l'âge où la nature semble i-omniander le repos et l'aljstention ; c'était ])ien à cette conclusion (pi'il aboutissait, et dans la plupart des œuvres où il nous présente des vieillards amoureux, je ne sais quelle impression triste et tragique survit à l'exposition des événements au milieu des- ([uels il les décrit. Triste el tragique dans son inconscience animale , la passion du vieillard pour la Il Kabouillcusc II Flore Ijra/.icM"; triste encore et attendrissante à certaines heures, en dépit des pièges où

va donner sa crédulité , la tendresse de Niicingen pour Eslher; seul peut-être le sentiment qu'éprouve Crevel pour Valérie Marncffe est impuissant à retenir notre sympathie, parce qu'il repose sur le |)lus ridicule des mobiles humains : la vanité du parvenu Mais combien lamenttihle et douloureux en revanche nous apparaît l'amour de son infortuné rival, le baron ïlulot d'Ervy, tragique dans ses causes et dans ses résultats, aux yeux du psychologue dont le rôle est d'analyser la naissance et le développement d'une passion, comme aux regards du moraliste qui constate et déplore ses conséquences sur le milieu social dans lequel elle se produit !...

Balzac a soin, voulant conserver au personnage son intensité douloureuse, d'écarter tout ce qui pourrait être un ridicule, dans le portrait qu'il fait de lui au début : — a Chez le baron, rien ne sentait le vieillard : sa vue était encore si bonne (|u il lisail sans lunettes. Sa l)elle figure oljlongue, encadrée de favoris trop noirs, hélas! offrait une carnation animée par les marbrures qui signalent les tempéraments sanguins... Un }ji;uid ;nr d aristocratie et beaiicdiqi d'affabilité servaient d'cnveloppi! au lihertin avei- (jui Crevel avait fait tant de parties lines... C'était bien l;i un de ces hommes dont les yeux s'animent à la \ uc d'une jolie feiiimc cl «pu Sdiincnl à toutes les belles, même à celles cpiils ne renverront plus. » — J^e portrait physique fait pressentir rame du personnage. Il a vécu dans la hauti; société de ri'lmpire : une dislinclion native se jouit che/. lui au graïul air ac(piis

au contact des classes supcricures. Son intelligence et son activité lui ont valu une haute position, une influence réelle, une fortune solide. Jouissant de la considération générale, aimé des siens, adoré d'une l'emnie qui a pour lui ce culte, cette vénération que rien ne saurait atteindre, il semble que sa destinée soit à labri de toute menace; cependant au fond de lui-même germe lentement une passion malheureuse (jui se développera à mesure, et poussant ses rameaux jusqu'aux plus intimes replis de l'être, désagrégera progressivement cet édifice d'honneur et de fortune : l'amour des femmes petit à petit s'est glissé en lui; c'a été d'abord la série des aventures d'un jour, aussitôt oubliées, qui demeurent ignorées du monde et nont point de conséquence dans la conduite do la vie; ])uis la «courtisane" a pris place dans son existence, sous sa forme la plus dispendieuse : la femme de théâtre Cette fois il y va de sa fortune et tle la tranquillité de son intérieur! La baronne, qui conserve pour lui l'attachement le plus obstiné, ferme les yeux sur ses fautes, et fait semblant de les ignorer, bien qu'elle souffre au dedans d elle-même un martyre ininterrompu ; le désastre financicrs'aggrave : liulot se voit dans l'impossibilité de constituer une dot à sa iille. iSe croyez, pas du reste, qu'il ne comprenne pas le danger de la situation, qu'il ne sente |)as coinbicii est glissante la pente sur la(|uelle i\ est cnjjagé : il est parfaitement conscient de sa jiassion, mais il est également conscient de son impuissance à l'enrayer, et dans une de ces heures de lucidité ])ar-

faite OÙ les monomanes embrassent d'un rapide coup d'œil leur passé et prophétisent en quelque sorte leur avenir, il s'écrie, envahi par une exaltation enthousiaste : — Il Oui, je n'ai pas un sou dans ce moment ù donner à Ilortense, et je suis bien malheureux; mais, puisque tu m'ouvres ainsi ton cœur, j'y puis verser des chagrins qui m'étouffaient. Si ton oncle Fischer est dans l'embarras, c'est moi qui ly »• mis; il m'a souscrit pour vingt-cinq mille francs de lettres de change! Et tout cela pour une femme qui me trompe, qui se mnritie de moi, quand je ne suis pas là, qui m'appelle xin vieux chat teint !. . . Oh ! c'est affreux ((u'un vice coûte plus cher à satisfaire qu'une famille à nourrir! Et c'est irrésistible. . . Je te promettrais à l'instant de ne jamais retourner chez cette abominable Israélite, et si elle m'écrit deux lignes, j'irai, comme on allait au feu sous l'I^^mpereur. »

Que répondre à de pareilles protestations? A peine le personnage est-il présenté par le romancier, et vous sentez déjà l'étau de fer de la passion qui étreint la volonté; vous devinez l'avenir, comme le malheureux I lidol bii-méine, et vous coiupreiuv, (|u aucun pouvoir ne saurait rarréter! lucapalib' tlésormais de suffire aux [)rodigalités de la cantatrice, il se voit un beau jour jeté à la porte, comme un serviteur doul on ne veut plus, assiiié par avaucc (|iic |aiuais d iic pourra remellre le pied cbez .b»séplia. (l'est alors qu'il rencoiifrc \ abirie Manieffc , vivant coiilrasle avec sa précédcuU- maîtresse : 1 auidur se présente à bii sous sa b.riue la plus dangereuse, couvraiil son

impudeur sous le masque altlrant de la vertu et lui promettant les délices de sensations inéprouvées ! Il s'éprend pour Valérie d'une passion qui touche à l'affolement, que l'habile rouée entretient avec art, prolongeant en courtisane experte l'attente exaspérée du plaisir, grâce aux mille réticences exquises d'une pudeur simulée. Et qu'importe après tout que cette jHideur soit jouée ! L'amoureux en quête d'émotions à la manière du baron Tlulot, goûte ces émotions en tout état de cause; pourvu qu'il les sente vraies, il en tire d'éti'anges voluptés, d'un prix incstimal)le à ses yeux. Valérie Marneffe sans doute joue la comédie; mais elle le fait avec un tel art que de plus habiles s'v laisseraient prendre, et lorsque le vieillard, fou d'amour, entraîne dans sa voiture la jeune femme qu'il adore, lorsque celle-ci proteste que c'est sa première faute, lorsqu'elle arrive à lui faire croire (\uQ, mariée, elle est demeurée vierge, il n'en reste pas moins que l'amant est de bonne foi, et qu'il lire tout le bénéfice de sa crédulité!...

L'illusion cependant ne pourra se prolonger : un moment viendra où la vérité se fera jour, et le réveil sera terrible. Pour Valérie, llulot aura tout fait; il aura engagé jusqu'à ses dernières ressources; il se sera livré à des opérations financières malhonnêtes; (pie lui importe? Il croit être aimé. Valérie ne lui a-t-elle pas dit que les cheveux blancs seyaient bien à sa tête? N'a-t-elle })as protesté maintes fois que ce ([u'elle aimait en lui, c'était précisément sa vieillesse? Il est convaincu (pi'elle est tout à lui, et celU> Icu-

dresse le dédommage de l)îcn des sacrifices. Voici pourtant qu'apparaît Crevel : ce ne sont d'abord que des soupçons; peu à peu les soupçons se changent en certitudes; puis le Brésilien INIontcs ; cette fois, c'en est trop, et le pauvre Hulot demande des éclaircissements. Mais Valérie, sûre de le tenir, se révèle pour la première fois dans la franchise de sa nature, en lui signifiant son congé. Qu'il ferme les yeux: sur ses défauts, ou hien qu'il disparaisse. Elle sait qu'il ne disparaîtra pas : la phrase de Balzac résume la situation dans son éloquente simplicité : — u Elle se leva, mais le conseiller d'Etat la saisit par le hras et la fit asseoir. Le vieillard ne pouvait plus remplacer Valérie; elle était devenue un besoin plus impérieux pour lui que les nécessités de la vie , et il aima mieu.x rester dans l'incertitude que d'acquérir la plus légère preuve de l infidélité de Valérie. " — 1j' habitude, en effet, voilà la grande ennemie dans le domaine des passions nuisibles, comme elle est la souveraine auxiliatrice dans celui des passions bienfîiisantes! C'est elle qui nous lie à nos travaux en soutenant les défaill.uices ; c-'esl elle (pil enfanic cette longue patience dans laquelle on a pu Irouveile secret du génie. Hélas! c'est elle égaU'Munl (jui nous enveloppe ave<- ses mille liens dans un réseau fatal, favorise ce (pi il pciil \ avoir tu nous Ar lâche ou de vil et nuiinlieiit notre éuerjjie vaincue (Unis la voie une fois prise. Lisez radniirabh' scène où C.revcl et IIulol, après l'arrivt'c (bi lliM-sibcii NfonlèSjSe coiivaiu(|iicii( l'un laiiln' (pi ils sonl les dupes dune

malheureuse passion, que Valérie Marneffe se moque deux, qu'ils ont affaire à la plus redoutable des courtisanes, et que le seul parti raisonnable est, comme dit Crevel, de a dételei' ^y . Ce n'est pas sans mélancolie qu'ils font de tels aveux, et leur tristesse est grande d'avoir à renoncer aux joies de la vie : — (i Oui, c'est vrai, dit Hulot, je l'avoue ; nous vieillissons. Mais, mon ami, comment renoncer à voir ces belles créatures se déshabillant, roidant leurs cheveux, nous l'egardant avec un fin sourire à travers leurs doigts, quand elles mettent leurs pajjillotes, faisant toutes leurs mines, débitant leurs mensonges, et se disant peu aimées, quand elles nous voient harassées par les affaires, et nous distrayant malgré tout! — Sans rancvuie, nest-ce pas? car nous ne pensons plus ni l'un ni l'autre à Mme Marneffe. — Oh! c'est fini u , répondit Ilulot, en exprimant une sorte d'horreur. — Et le lendemain les deux vieillards se retrouvent dans lantichambre de celle qui se manifestait à Hulot dans sa première incarnation comme un ange au doux sourire : — " Ilulot et Crevel descendirent ensemble, sans se dire un mot, jusque dans la rue; mais sur le trottoir ils se regardèrent et se mirent à rire tristement. — Nous sommes deux vieux fous, dit Crevel. >'

On comprend, après cela, toute la suite du (hame, les misères de cette fanulle ruinée, les faiblesses du malheureux amant, cl lorsque llub)l, aurjuel l'honncur seid restait, voit tout d un coup, dans une suprciue calaslrophe, sombrer sa réputation d bon-

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nête homme , on conçoit le dénouement comme l'aboutissement logique et rigoureux, la conclusion implacable, mais vraie, de toute son existence. Il quitte la société au milieu de laquelle il ne saurait plus paraître sans honte, fuyant sa famille même qui lui a offert un refuge ; il gagne sa vie par de liasses besognes et vient échouer chez Josépha, Tactrice qui a contribué à sa ruine. Josépha, contemplant cette décadence, est prise de celte pitié bonne enfant qui caractérise les u filles " , et leur inspire de bons mots. Elle se rappelle ce qu'elle lui doit; elle veut le caser, et le casera son idée : à ses veux, Hulotne peut vivre sans femme, et ce serait pilié que de ne pas lui en fournir : — « Ecoute-moi bien, au bas de la Courtille, rue Sainl-Maur-du-Temple , je connais une pauvre famille qui possède un trésor : une petite fille plus jolie que je ne l'étais à seize ans! Ah! ton oeil flambe déjà ! Ça travaille seize heures par jour, à broder des étoffes précieuses pour les marchauds de soieries, et ça gagne seize sous par jour, un sou par heure, inie misère.» llulot, d'abord, repousse la proposition, en esquissant un geste, ce geste des alcooliques à qui Ton offre un verre d'eau-de-vic et qui écartent avec- horreur ce qu'ils savent cire h* poison. Mais voici qu'd voit l'enfant, la petite Olvmpe iJijou, et comme un inconscient, comme un mauiaqut^ eu fpii .siirvil iiiiKpu'iuciil ruisluicl di>iMiiial('iir cl ahsorltaiil, il avance sa main Irciulilaiitc c( la pose ardemiucut sur ce nouvel objet d'amour. — a l"U, lui ditJosé[)ha, c'est garanti neuf, c'est honnête, et pas

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de pain. A^oilà Paris! J ai été ça. — G'esldit» , l'épliqua le vieillard en se levant et se frottant les mains! Hulot emmène l'enfant et la (jarde ainsi qu'un trésor; mais en peu de temps elle lui échappe; il tombe au dernier degré de la misère. Sa femme qui le cherche dans tout Paris le découvre enfin dans une misérable soupente, écrivain public, sous le nom de " Yvder » , gardant auprès de lui une petite fdlc de quinze ans qui lui sert de femme, tout en trouvant cela bien ennuveux. Désormais l'inconscience est entière : à peine s'il reconnaît la baronne. Nous nous le représentons comme un de ces automates, accomplissant uniquement les mouvements nécessaires aux fonctions indispensables de la vie, et ne conservant une lueur de sensibdité que pour ce qui concerne le |)cncbant effroyaldc dont il est la A'ictime ! Au.vqueslion.s de sa femme, qui lui propose de revenir avec elle, il répond pénihlcnu'ul : celle-ci le traite avec douceur, comme on traiterait un enfant ou un pauvre idiot ; il ne trouve que ces mots : — » Je le veux bien, mais pourrai-je emmener la petite? " Il revient avec la baronne, qui peut croire un moment 1 avoir soustrait à ses misères morales, espérer qu'il oul)liera son i)assé el vi\ ra (U'ciinmeut. L eri'cur est grande, car linslinct persiste et persistera jusqu'à Ihcure de sa mort, l'ne luiit que Mme liulot se lève, in(|uiètc de ne plus voir son mari dans le lit qu il occupait, elle le trouve entouiaiil de ses bras une affreuse marilurne et pr(»nt)nçant ces alléchantes paroles, pour vaiiH i(; sa résistance : — n Ma femme n a pas

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longtemps à vivre, et si tu veux, tu pourras être ])aronne ! "

En est-ce assez, et jamais peintre de caractères est-il allé plus loin dans l'analyse d'une passion absorbante, conduisant sa victime , par une progression d'une logicjue implacable, vers la ruine phvsique et l'anéantissement moral? IJulot n'est plus un homme, mais une passion vivante ! Il prend à nos yeux les proportions d'un symbole ! C'est à de semblables créations, cinq ou six peut-être d un tel relief, que Balzac doit le plus pur de sa gloire, car elles laissent dans l'imagination une trace inen"açal)le et s imposent avec la rigueur d une hantise !..

Balzac a consacré la part la plus considérable de son œuvre à la peinture des passions que les psvchologues qualifient cV ^ a/lrin'ste^ ■'^ , telles que lamour ou sens génésique , l'affection j)aternelle. Par nécessité de tempérament autant que par largeur de vues csthctiques, il devait réserver une place im|)ortante à l'étude des passions u(;f/oïsles i^ , comme l ambillon, l'amour de l'argent.

L'avarice j)résen(e ce doubl(> caractère d avoir cumiue base et comnu' objel (piebpie cluise d arliliciel ou, pour parler plus t-xactemenl, d'<i<(/in's, à savoir le sij;ne monétaire — car lavanee eu soi esl l'amour de l'or, envisagé eoiiime ob|el propre de passiou, comme lin d une leu(buu'e, iu(h'pen(bimment de loule ulée Avi^ usages de cet or, des sallsfaclioiis (pi'd peul ser\u' à proeiirei' — e( <'nsiiile, sur cetle base, de |)ren(hc un (leve!oj)peiiunl , une pro-

fondeur, une persistance cral)sorption de l'être, qui ne le cèdent en i^ien à la puissance des plus fortes passions dites « naturelles u , tellement que , dans l'âme de l'individu où elle prédomine , l'avarice étouffe et fait disparaître toutes ces autres passions. Grandet est la vérification saisissante de cette vérité psychologique.

Balzac a conçu par vues de génie familières la transformation du combat entre les hommes ; aujourd'hui ce combat se livre sur le terrain des intérêts économiques : il fallait que le grand romancier indiquât quelques-unes de ces luttes. Seulement, à l'époque où il vivait, cette lutte n'avait pas encore atteint à la perfection de stratégie et de tactique à laquelle elle est arrivée de nos jours. Actuellement, le héros de cette lutte serait un » Rothschild » , livrant ses batadles à la Bourse, faisant manœuvrer ses millions avec la rigueur scientifique qui caractérisait un II de ISIoUke " dans le maniement des forces militaires ; nul doute que si Balzac avait assisté aujourd'hui auxtransformationsde la société moderne, il en eût été le peintre inégalable. Grandet est aussi éloigné de llothschild que d'Harpagon, cette autre incarnai ion de l'avarice à une é[)oque où le rôle de l'argent était encore tout différent. Personnage excessif, Balzac ne pouvait le placer parmi son monde de financiers, j)iiis(pie ce monde était en formation. Il le place eu plein milieu provincial, où il opère avec les anciens procédés. Grandet lient d'Harpagon par le procédé et de Bothschild |)ar une partie de la

jouissance. Le personnage de Grandet, en effet, a donné à Balzac cet avantage de pouvoir peindre sur le vif la passion de Favarice. Rothschild ne saurait être , au sens précis du terme , un » avare » , parce que le maniement de l'or ne peut lui inspirer des sentiments grandioses, mais plutôt du mépris. Grandet, au contraire, tout comme Harpagon, peut jouir au contact des louis ^ mais cette jouissance se double chez lui du sentiment d'écrasante supériorité sur les autres hommes, qui sera la jouissance propre d'ini Rothschild.

Nous avons dit que, de toutes les passions égoïstes, la plus absorbante était l'avarice . A cela il y a une double cause : d'abord son objet précis, son caractère de limitation; tandis que l'ambition, par exemple, a un objet complexe et multiforme qui disperse l'esprit de l'ambitieux dans des directions très différentes, l'avarice a un objet précis et concret Cjui rend possible l'absorption » inonomaniaque " ; la monomanie, ne l'oublions pas, est le critérium de toute passion intense. La secr)nde cause nous paraît être son anliquité atavicpic : 1 avarice n'est que la forme sociale de la tendance originelle, non pas seulement de l'homme, mais jucme d(; l'aninud, à coiujnérir la proie nécessaire à sa nourriture. Des éta[)es successives et nettement différi>nciées distinguent à cet égard 1 homme primitif des exemplaires modernes l'I achevés fpie nous p<jiivoiis envisiigcr aiijoiird liiii : n'importe, s(jii.s leurs formes modernes et leurs manifestations en apparence confradieloires , la passion

no CHAPITRE VI.

demeure idenliquc, et sa racine est toujours la même. Les métaphores à l'aide desquelles Balzac a peint les sentiments de Grandet sont une preuve irrécusal)le de Tintensité de sa passion : elle éclate en traits inoubliables qui demeurent gravés dans la mémoire, pour ne plus jamais en sortir. Seul peut-être à ce point de vue, Vautrin est aussi fécond que lui; mais comme Vautrin a un génie beaucoup plus complexe et des tendances infiniment diversifiées, les traits qui illuminent son personnage ne présentent pas ce caractère d'extraordinaire unité qui frappe chez Grandet. Lorsque Charles Grandet pleure son père :

— « Il faut laisser passer la première averse, dit l'avare... Mais ce jeune homme n'est bon à rien : il s'occupe plus des morts que de l'argent ! " — il Tiens, voilà de la bougie. Où diable a-t-on péché

de la bougie? Les garces démoliraient le plancher de ma maison pour cuire des ceufs à ce garçon-là. "

— Eugénie a donné à Charles le fruit de ses économies, et Grandet, qui ignore la chose, veut voir le petit [)écule de sa fille : — » Nom d'un petit bonhomme, il n'y a pas un grain d'or ici. Montre-moi ton or, lifille. Oue dis-tu, fifille? Lève donc le nez. Allons, va le chercher, le mignon. Tu devrais me baiser pour te (bre anisl des secrets et des mystères dévie et de mort pour les écus. Vraiment les écus vivent et grouillent comme h's hommes. Ça va, ça vient, ça sue, ça produit, v — l^t quand Eugénie, forte de son amour, refuse de lui livrer le secret : — » CoMiiiieul ici, dans ma propre maison, cliez moi,

quelqu'un aura pris Ion or, le senior qu'il y ait! Et je ne saurais pas qui? L'or est une chose chère. Les plus honnêtes filles peuvent faire des fautes, donner je ne sais quoi; cela se voit chez les grands seigneurs et même chez les hourgeois! Mais donner de l'or, car vous l'avez donné à qui'lf(u'un, heu! » — Une seidc scène est coinijarahle, par sa significative intensité, celle où (irandct découvre le nécessaire en or que Charles a remis à Eugénie avant son dépari : — <i Qu'est-ce que cela? dit-il, en emportant le trésor et allant se placer à la fenêtre? Du hon or, de l'or! s'écria-t-il. Beaucoup d'or. Ca pèse deux livres. Ah! ah ! Charles t'a donné cela contre tes belles pièces, hein! Pourquoi ne l'avoir pas dit? C'est une l)onne affaire, fifille. Tu es ma fille, je te reconnais ». — Il meurt comme il a vécu, et son dernier geste est lui geste de convoitise. — « Lorsque le j)rélre lui appiocha des lèvres le crucifi.v en vermeil, pour lui faire haiser 1 image du Christ, il fit un é[)Ouvanlahle geste pour le saisir, et ce dernier effort lui coûta la vie!... » C'est d'un 1(1 cnscMi I lie de ( rails que résulte 1 ad un rahle unilé île couqxisiliou qiu a présidé à la créaliou de Halzac, Il u'cst pas uu acte du persoiniage de (iraudcl, pas une parole sortie de sa lioiiclie «pu soil en désaccfu'd avi'c l'idée ahsiraile doiil il nous seinhle 1 iiicaniatioii \ivaiile! Nous coiislalercMis autre pari encore celle merveilleuse ((U'rélalion entre le signe et la chose signilice ; mais nulle pail ailleiiis inie dans le lv|>e de (Irandel elle n appaiailra plus manifesl(; el plus saisissante!

Nous arrivons maintenant à sa plus grandiose création, à celle qui le classe hors pair entre tous les modernes, et en fait un rival inégalé de ce Shakespeare dont nous inscrivions le nom, et duquel il convient de le rapprocher, si Ton veut le comprendre. Balzac, en concevant le personnage de " Vautrin » , a brisé en quelque sorte le cadre du « roman» qui semblait trop étroit à sa vaste imagination, pour prendre son élan, d'un vigoureux coup d'aile, vers les régions supérieures du rêve! Qu'importe, en effet, que, par la nécessité de l'affalndation, l'activité de Vautrin se déploie dans un milieu comme celui de la maison Vauquer? Qu'importe qu'il soit le conseil de Rastignac et le soutien de Rubempré? Ce qvi'il faut voir avant tout, c'est la force qu'il représente, c'est l'énergie suprême qu'il incarne, c'est la toutepuissante fatalité dont il nous apj)arait le vivant symbole. Quiconque, ayant lu le « Père Goriot», puis " Splendeurs et misères des courtisanes » , continue après cette lecture à s'imaginer un être fait de chair et d'os à notre image, n'.a point compris Vautrin, ou du moins n'en a eu qu'une représentation inexacte et incomplète! Quiconque, au contraire, a su s'abstraire des conditions inhérentes à la réalité des choses, au point de pouvoir se le figurer, comme une force en mouvement, celui-là s'est d'autant mieux rapproché de la vérité poétique qu'il a fui plus délibérément les trompeuses apparences! Vautrin appartient à celte catégorie de personnages — le nombre en serait vite conij)té — dans lesquels les créateurs d'excep-

tionnel (jénic ont tenté d'incarner les puissances aveugles qui mènent le monde!

En lui tout est étrange et hors cadre : son influence magnétique, l'attraction qu'il exerce et la crainte qu'il inspire. Sa supériorité intellectuelle n'a d'égale que la pénétration de ses vues et d'ailleurs découle entièrement de cette pénétration. Il a sur toutes choses, semhlahle en cela du prodigieux esprit (|ui l'a con(;u , des idées d'ensemhle, résultat de ces facultés intuitives qui, lorsqu'elles s'allient à la puissance d'ohservation, créent les génies complets. Les prohlèmes capitaux de la vie lui sont apparus dans leur complexité, et le monde s'est présenté à son cerveau dépouillé de toutes les conventions, de toutes CCS apparences qui le travestissent aux yeux du vulgaire. 11 en a ])ercé à jour les réalités, comme d en a comj)ris Vamoralitc. De là toute une philosophie, profondément immorale si l'on tient compte de l'opinion, mais coml)ien puissante! Désastreuse, si elle était susceptihle de se généraliser, mais comhien salutaire dans la lutte individuelle pour l'existeiK^e ! Sa conduite est d'accord avec ses vues, comme sa philoso|)liie conséquente avec son esprit; pour lui le ni(Mi(h' csl iiii (iisciiiMc de forces eu coinhal perpétuel les unes coiilre les autres. H ap|)li(pi(' dans la vie pratupic les pnncipcïs qui régissent le dévcloppcMnent phvsiqnc des èlres, et loiscpi'il les expose, il a de ces IroiivaiJIfs liciin-iiscs, de ces accouplements de mots (jiii sont, dans h; ddiiiaiue littéraire, ce (pic peul être, dans celui de la statuaire, le puissant coup de pouce

du sculpteur : — u Savcz-vous comment on fait son chemin? dit-il à Raslignac. Par Téclat du ^cnie ou par la sagesse de la corruption. Il faut entrer dans cette masse d'hommes comme un houletde canon, ou s'y glisser comme une peste... Que croyez-vous que soit l'honnétc homme? A Paris, Ihonnéte homme est celui qui se tait ou refuse de partager. Je ne vous parle pas de ces pauvres ilotes qui partout font la hesogne sans jamais être récompenses de leurs travau.\ et que je nomme la confrérie des savates du bon Dieu. Certes, là est la vertu dans toute la fleur de sa bêtise, mais là est la misère. Je vois d'ici la grimace de ces braves gens, si Dieu nous faisait la mauvaise plaisanterie de s'absenter du jugement dernier. '' — Et plus loin : — « Il n'v a pas de principes, il n'v a que des événements; il n'v a pas de lois, il n'y a que des circonstances. L'homme supérieur épouse les événements et les circonstances pour les conduire. » — Que sont-elles autre chose, ces paroles, que le principe directeur de la vie chez la plupart des grands hommes d'action (|ui ont pesé sur les destinées de leurs semblables?

De même qu'il j)énètrc les choses, Vautrin pénètre aussi les âmes; il en démonte les rouages avec celte suprême de.xtérité qui le caractérise. Qu'il s'agisse de lîastignac ou de Rubempré, de Mme de Nucingen iiu d'Esther, c'est toujours dans la pleine certitude de ses effets qu'il agini. Tous les mobiles, cachés à d'autres yeux, qui dirigent la conduili> des comparses du drame, il les connaît et sait en jouer de manière à

LES PERSONNAGES EXCESSIFS. ITi

demeurer toujours supérieur aux évcuements et à les dominer. Enfin il s'analyse lui-même, et en montrant sa force il découvre en même temps sa faiblesse. Ici nous touchons à la face la plus originale de sa nature : chez Vautrin, disions-nous, tout est étrange et exceptionnel; en dernière analyse, c'est un artiste et un poète : un irrésistible l)esoin de création le guide; seulement, comme ses efforts sont exclusivement consacrés à la vie active, il créera dans le domaine réel, non plus dans le domaine imaginaire; il dédoublera sa personnalité en celle d'un autre, dont la destinée lui devuMidra plus chère que la sienne propre : — "Je vous aime, moi, dit-il à Rastlgnac. .l'ai la passion de me dévouer pour un autre... Voye/vous, mon petit, je vis dans une sphère ])lus élevée que celle des autres hommes. Je considère les actions comme des moyens et ne vois que le but. Qu'est-ce qu'un homme pour moi? Ça, fit-il en faisant claquer l'ongle de son [)Oucc sous inie de ses dents. Vu homme est tout ou rien... Il est moins que rien quand il s'ap|)elle Polrct; on pcul l'écraser comme une punaise; il est plat, et il pue. Mais un homme est un Dieu quand il vous ressemble. Ce n'est plus une machine couverte en j)eau , c'est un théâtre où s'émeuvent les pins beaux .scnliiuenls , el je ne \ is (pu; pai" les sentiments. . . LJn sentiment, n'est-ce j)as le monde dans uih> pensée? Vove/ le |)ère («oriol : SCS deux filles son! |)iiiir Im (oui I Univers; elK'S sont le fil avec lecpiel il se (Iiiijm- dans la création, l'.li bien, pour moi, (pu ai bien creusé la vie, il n'exisle

qu'un seul sentimenl réel , une amitié d'homme à homme. » L'homme auquel il s'attache, Rastignac ou Ruberapré, celui dont il dirige les actes, sera comme le personnage de poésie ou de roman, qui doit la vie à son père spirituel !

Dans " Splendeur et misères des courtisanes " , Balzac nous montre la seconde et dernière incarnation de Vautrin : il reparaît en prêtre espagnol. C'est toujours le même caractère de fatalité et de domination souveraine qui en fait un être extraordinaire, une création en apparence artificielle, parce qu'elle nous semble conçue en dehors des conditions normales de la vie et s'élève à la hauteur d'un svml)ole. Dans le développement du drame, Vautrin domine et dirige toute la suite des événements avec l'assurance d'un maître tout-puissant tenant les ficelles de pantins qui s'agitent, et il n'est pas un acte des personnages en jeu qui se produise sans 1 intervention de sa volonté. Mais à tout mobile humain il faut chercher une cause. Vautrin est ici le protecteur de Lucien de Rubempré auquel il s'est attaché par une affection analogue à celle qu d avait conçue pour Rastignac. Balzac explique cette transposition de sa personnalité en celle de Lucien jiar 1 immense étendue de son activité, en vertu de ce besoin dominateur qui fait qu'une force eu mouvenii'iU ne saura. t s'arrêter et doit nécessairement trouver son emj)loi. De même que pour le poète, et dans le domaine de la production esthétiqiu* , les images conçues par le cerveau doivent se transformer en personnages

vivants et agissants, de même chez l'homme d'action doué de l'esprit de combinaison, les plans médités doivent tendre à la réalisation : tel est Vautrin. — H Contraint à vivre en dehors du monde où la loi lui interdisait à jamais de rentrer, épuisé par la vie, et par de furieuses, par de terribles résistances; mais doué d'une force d'âme qui le rongeait, ce personnage ignoble et grand, ol»scur et célèbre, dévoré surtout d'une fièvre de vie, revivait dans le corps élégant de Lucien, dont Fàme était devenue la sienne. Il se faisait représenter dans la vie sociale par ce poète auquel il donnait sa consistance et sa volonté de fer. Pour lui, Lucien était plus qu.'un fils, plus qu'une femme aimée, pbis que la vie; il était sa vengeance. . . "

Cette phrase e.\[)llque touU- la cuiuluiLc de Vautrin. Balzac analvse son âme en indiquant la cause de toutes ces démarches étranges, inexplicables pour qui ne remonte pas j)lu8 haut que les faits : impossil>illté de se montrer en [)lein jour et d'y déployer sa dévorante activité; désespoir sourd et terrible d'être ù jamais exclu de la société (pii l'entoure à laquelle il se sent supérieur par le génie; Impérieux l)esoin de création dans le domaine des fails, comme d'au- Ires éj)roiiv<'ii( ce besoin dans le domaine dos ulées. SI vous joignez à ces considérations premières celte faculté de grossissement propre à tous les idéalistes et à tous les » Intuitifs" comme l?al/ac, cette nécessité cb' (b)nner an\ événcinenis (pi'il.'^ peiJMicnt un relief, uni; aeeenhialion sn|)erienre à telle de la

réalité, de même qu'ils communiquent aux personnages créés par leur imagination un caractère plus tranché que celui des modèles de la vie réelle, vous aurez la raison d'être de la conduite de Vautrin ; elle ne vous apparaîtra plus celle d'un homme ordinaire, doué des moyens appropriés aux circonstances banales de la vie, mais bien plutôt celle du personnage excessif personnifiant toutes les rancunes, toutes les vengeances, toutes les haines du génie comprimé, s'efforçant de prendre place à la lumière d'où on l'a ignominieusement chassé.

Son ambition pour Lucien de Rubempré est sans bornes. Il n'y voit d'autres limites que ce que le monde réprouve comme la dernière des turpitudes, et encore se charge-t-il de faire en sorte qu'à tout jamais le monde l'ignore. D'un coup d'œil il a compris le parti merveilleux qu'il pouvait tirer d'Esthcr et de son amour pour Lucien; \\ a embrassé tous les possil)les et s'est chargé de faire naître les circonstances : " Ecoute, dit-il froidement à Lucien, j'en ai fait une femme chaste, pure, bien élevée, une femme comme il faut; elle est dans le chemin de l'instruction. Elle {)eut, elle doit devenir, sous l'empire de ton amour, une Ninon, une Marion Delorme, une (bi IJarry... Tu l'avoueras pour la maîtresse ou tu resteras derrici'c le rideau de ta création, ce qui sera ])lus sage! L'un ou l'autre parti t'apportera profit el orgueil, plaisir et progrès; mais si lu es aussi grand politique que grand j)oète , Eslher ne sera rpiune (ilb' pour toi ; elle nous lirora peul-élre d'affaire.

elle vaut son pesant d'or. » Et plus loin, quand il leur explique la conduite qu'ils doivent tenir tous deux et rim[)ossibilité de vivre comme ils désirent, ils se résignent, ne comprenant pas le but de Vautrin, mais sentant qu'aucune force ne saurait lui résister : — » Toi, dit-il à Esther, toi que j'ai tirée de la boue, et que j'ai savonnée âme et corps, tu n'as pas la prétention de te mettre en travers sur le chemin de Lucien? n II leur décrit la situation avec la franchise cynique et l'étendue de vues qui caractérisent son esprit; aucune considération ne l'arrête, ni l'amour, ni la pitié; il ne voit qu'iuie chose : le but à atteindre parles moyens les [)lus favorables. Ecoute/- le lors- (ju'il montre à Esther l'impossibilité pour elle de se relever et d'être autre qu'elle n'est : " Mon enfant, j'ai tente de vous donner au ciel; mais la fille repentie sera toujours une mvslilication pour l'Eglise ; s'il s'en trouvait une , elle redeviendrait courtisane. Vous y avez gagné de vous faire oublier et de ressemblera une femme comme il faut... Vous ne me devez lien, (it-d vu voyanl une délicieuse expression de reconnaissance sur la ligure d'i^sther, j'ai fait tout pour lui — et d montra Lucien. — Vous êtes fille, \(»us rcsicrc/ (illc; car, nialjjré les sétluisanh's lliéoiies des éleveurs de bêtes, on ne peut devenu' ui-bas (pie ce (|u'on est. L'bommc au\ bosses a raison : vous avez la bosse. "

\ aiMriii iqiprend raïuoiir désordonné et les désirs inassouvis de Niicingen [)our i'.sther; c'est comme un trait (le lumière : il livrera la jeune lille au \ieil-

lard. Il n'a pas une seconde d'hésitation, car le propre de ces natures est d'aller droit au buta atteindre, de ne point connaître le doute. Ils envisagent les situations avec une certitude de coup d'œil qui les empêche de faillir : — >i A^endre Esther! s'écria Lucien, dont le premier mouvement était toujours excellent. — Tu oublies donc notre position! » s'écria Carlos Herrera. Lucien baissa la léte. « Plus d'argent, reprit l'Espagnol, et soixante mille francs de dettes à payer... Esther est un gibier après lequel je vais faire courir ce loup cervier, de manière à le dégraisser d'un million. Ça me regarde! — Esther ne voudra jamais. — Ça me regarde. — Elle en mourra. — Ça regarde les pompes funèbres. » — Lucien trop faible s'est résigné, et désormais toute la conduite du drame appartient à Vautrin : la fascination qu'il exerce sur Esther est tellement absolue, qu'elle n'a pas le courage de prononcer une parole de protestation, lorsque Carlos lui dicte sa conduite etqu'-elle verse seulement quelques larmes de désespoir en soupirant : — "Je vous obéirai. Vous l'ave/ dit : mon amour est une maladie mortelle. "

Dans la suite ininterrompue des infortunes amoureuses de Nucingen, dans le récit tragique et comique à la fois des espérances et des désespoirs du financier, au milieu des machinations sourdes menées avec la science rigoureuse de Vautrin, dans tous ces complots dirigés contre sa fortune et derrière tous ces agissements, on sent Ta.'^surance indéfectible du génie de Vaulrin, et bien (pill j)araisse à peine dcu.x

OU trois fois, on comprend qu'il est le souverain maître, le directeur suprême de cette stratégie savante, qui a pour but d'extorquer des sommes considérables à Nucingen en retardant le plus longtemps possible le l)onhcur qu'il espère comme la plus haute récompense : le don de la personne d'Esther. La courtisane joue mieux encore son rôle que Vautrin ne paraît le désirer : forte de son amour, elle évince Nucingen, qui lui déclare une dernière fois qu'il ne peut pas être toujours : le « Père Éternel » . Vautrin comprend que le moment est venu de donner au moins des « arrhes » à cet amour si persistant qui pourrait finir par se lasser. Il reparaît subitement, et sa sinistre figure glace Ksther : — » Savez- vous ou vous envoyez Lucien? reprit Carlos, quand il se trouva seul avec Esther. — Où ? demàndat-elle d'une voix faible, en se hasardant à regarder son bourreau — Là, d'où je viens, mon bijou — Esther vit tout rouge en regardant l'homme ^— aux galères, ajouta-t-il à voix basse... — ■ V\\ bien ! composez vos chansons, dit-il en terminant; soyez gaie, soyez folle, soyez irrésistil)lc et... insatiable! Vous m'avez entendu? Ne m'obligez plus à parler... Baisez papa. Adieu! »

Après la mort d'I'lsther, Vautrin est impliqué avec Lucien dans l'instruction criminelle qui les accuse d'assassinat. II reparaît alors avec toute la force et toute la lucidité de sou intelligence. Son sang-froid en présence du juge d'inslruclion, pour détourner de lui l'accusation, [)Our échap[)er aux dangers (|ue

court rancien foi\^at, n'a d'égal que la crainte de voir Lucien faiblir et perdre tout par ses aveux; ses prévisions ne le trompent point : Lucien livre Vautrin et se condamne lui-même; comprenant alors la grandeur de sa faute et les conséquences de ses aveux, il se fait justice et se pend dans sa prison.

Vautrin supportera-t-il ce coup? Voilà ce qui intéresse Balzac. Cet homme extraordinaire qui semble n'avoirqu'un motif de vivre, son amour pour Lucien, Vautrin résistera-t-il à cette épreuve? Il apprend la mort de Lucien, et Balzac nous décrit ainsi sa douleur : — (1 Jamais tigre trouvant ses petits enlevés n'a fraj)pé les jun{jlcs de l'Inde d'un cri si épouvantable que le fut celui de Jacques Gollin qui se dressa sur ses pieds comme le tigre sur ses pattes, qui lança sur le docteur un regard brûlant, comme l'éclair de la foudre, quand elle tombe; puis il s'affaissa sur son lit de camp, en disant : » 0 mon (ils! "

Il appartient pourtant à sa vengeance encore })lus qu'à Lucien, car Lucien n'était qu'un moyen de servir cette vengeance, et le génie du mal qu'il symbolise en sa grandeur lui insuffle une vie nouvelle. Il traitera de puissance à puissance avec cette justice qui lui a enlevé Lucien; il se transformera à nouveau et imposera ses conditions à la justice qui a besoin de lui. Lorsque le procureur général s'adresse à lui pour rentrer en possession des lettres de Mme de Sérizy, Vautrin se redresse et fait ses conditions. Il les fait de telle manière, avec une vue des choses si précise et si géniale, que M. de Granvillc baisse

T.ES PERSONNAOKS EXCESSIFS. 183

pavillon devant lui et songe à se l'attacher : — « J'ai le dossier de Mme de Sérizv, dit-il, et celui de la duchesse de Maufrigneuse, et (|uellcs lettres!... Tenez, monsieur le comte, les filles publiques eu écrivant font du style et de beaux sentiments : eh bien! les grandes dames qui font du style et dr grands sentiments toute la journée écrivent comme les filles agissent. » — Sa dernière parole est une parole de triomphe qui affirme une fois de plus sa supériorité, son pouvoir fascinateur sur tout ce qui l'entoure : — u Kt, se dit-il, ils me croient, ils obéissent à mes révélations, et ils me laisseront à ma |)lace. Je régnerai toujours sur ce uiondr (jui depuis yiujjlcinq ans m'obéit. » Etrange et grandiose figure, qui se dressa dans la pensée de son créateur et doit demeurer dans la nôtre avec le caractère d'un symbole bien pliihU que d'un [)ersonnage viyant !...

lîal/.ac écrit en tète de la llaboui lieuse : — " Assez de beaux caractères, assez de grands et nobles dévouements brilleront dans les scènes de la vie militaire, pour (pi il m miI dé permis (riuilupH r ui combien de déprayalnjus causent les nécessités de la guerre cliez certains esprits <pii, dans la vie privée, osent agir comme sur les eliamps de bataille. "> Il semble f|u'il veuille par ces tpiehpies mois d iiilroduetion s'(;xcuser en (piel«|iie manière de llioireur (pi inspire cetti! ligure de IMiilippe llridau! (Ju'est-ee. en effet, (pu; c(> l'liili|)|ie lîridan, sinon un \anliin sorti de l'armée, le typ»' immortel du soudard porte à sa plus liante puissance, moins génial et moins

grandiose que son cx'imincl rival, mais plus humain peut-être, plus débordant de vie et de vérité! Il semble, disions-nous, qu'il ait voulu s'excuser, comprenant la portée d'une semblable création et qu'elle dépassait les limites de la pure individualité, pour entrer dans le domaine de la généralisation. Par delà le personnage lui-même, il faut voir et comprendre sa signification, indiquée déjà dans la phrase de la dédicace que nous citions plus haut; il faut pénétrer l'esprit de Balzac et cette philosophie qui domine l'ensemble du monde créé par lui, non plus à la manière de l'enseignement sec et quinteux du moraliste, mais suivant le mode large et puissant du créateur d'àmes, dans l'imagination duquel toute vérité psychologique se traduit en personnages vivants. Ce fut là le secret de son génie, comme ce fut le secret du génie de Shakespeare.

L'idée qui a présidé à l'œuvre, que l'on ne saurait omettre puisqu'elle s'en dégage avec une implacable rigueur, est toute dans le contraste entre l'homme d'action et l' « Intellectuel " , cause de cette haine instinctive qui exista de tout temps et tient aux plus élémentaires différences de nature ; en tout temps l'esprit a méj^risé la force, comme la force a méprisé l'esprit. Balzac, est-il l)esoin de le dire? se place du côté de l'esprit, et si l'attitude \)n$c par lui ne se dégageait pas nettement de l'ensemble de l'œuvre que nous étudions, on l'en pourrait déduire de certaines réflexions personnelles qui sont mélangées à l'aclion. Il parle de ces hommes » doués du courage

physique, mais lâches et ignobles au moral » . ^Ne sentez-vous pas là le mépris de rintellcctuel pour l'homme d'action, et n'avions -nous pas raison de dire que la figure de Philippe lîridau allait hriser le cadre étroit de l'individualité, pour entrer dans le domaine des généralisations ?

Suivons Philippe Bridau dans le cours (h) sa vie : nous y trouverons la magnifique démonstration de ce caractère de fatalité qui dirige et régit la conduite de tous les hommes, mais qui, nulle pari, ne s'impose d'une manière plus évidente que dans la destinée de ceux qui se différencient des autres par la grandeur de leur génie ou la profondeur de leurs vices. Ses débuts sont ceux de tous les soldats de l'empire. Enrôlé dans l'armée impériale et voué par sa nature même à la vie militaire, il voit sa carrière Ijrisée par l'effondrement du régime auquel il était attaché. Enfant d'une mère qui n'a de regards et d'amour fjue pour lui. il tombe à sa charge, refusant de servir \\\\ autre gouvernement que celui sous lequel il a gJigué ses grades. Incapable de roncevoii ;uiire < lios(^ f[ue la gloire militaire, et iuépri.<anl tout ce (\\\\ n'es! pas la force, il n'a (pie du dédain pour son frère .lose|)h Bridau, artiste sincère «t <Milhousiaste , et lorstpie leur mère manifeste des inqiiirludes jiour l'avenir de ce dciiiH r : — >i l'auvrc .;;arç(»ii, (b(-il. il \\v laiil pas le tracasser; laisse/.-le s amuser, v II mciic re\islciice de garnison, passe sa vie au café, au cercle, s'enivre, cl (onilie peu à peu de la décadence physirpu- à la décadence Uiorale. I)e\()re de lanibilioii de f;iiie

fortune, aucun scrupule ne l'arrête ; il avait été jusqu'alors le type du soudard viveur, il devient celui du soudard voleur : ne pouvant plus prendre l'argent de sa mère qui est sans ressource, il dérobe celui de son frère, puis celui de sa tante; celle-ci meurt de désespoir, et quand sa mèi^e reproche à Bridau sa conduite, le cynisme du misérable apparaît dans toute son horreur : — a Me chasser! reprit-il. Ah! vous jouez ici le mélodrame du fds banni. Tiens, tiens, voilà comment vous prenez les choses! Eh Itien, vous êtes tous de jolis cocos! Qu'ai-je donc fait de mal? J'ai jiratiqué sur les matelas de la vieille un j>etit nettoyage. L'argent ne se met pas dans la laine, que diable ! n

Dans la seconde partie de l'œuvre, le ty[)e de Ih'idau s'accentue. Jusqu'alors nous n'avions vu que U" soudard livré à ses instincts, quelque chose comme la brute déchaînée en plein milieu social et satisfaisant ses appétits sans conscience et sans crainte ; il semble que pas un atome d'intelligence n'ait brillé dans ce cerveau de soldat; détrompons-nous : cette rude enveloppe cachait un esprit [)lus délié qu'on n'aurait pu croire, et les événements le prouveront. Il s'agit pour lui maintenant de détourner une succession qui doit appartenir à sa mère; de s'appropner la fortime d'un vieux parent presque idiot, unicjuement rattaché à la vie par l'amour qu'il éprouve pour une servante uuiîtresse. Flore IJrazier, amour qu'il a dû |)arla,;;er, de crainte de la perdre, ;iv('c un jcuue iii(il;;aii( . Maxence Gillet. liridau

flaire lin coup de maître, comprend qu'il faut se débarrasser à tout prix de iNIaxence pour s'imposer à Flore et, la tenant de cette manière, elle qui est toutepuissante sur l'esprit du vieillard, s'emparer de sa fortune. Ses facultés s'éveillent et se surexcitent : Philippe va lui découvrir son plan et le lui faire accepter : — n Maxcnce ne sera pas votre mandataire, dit-il, ou bien il m'aura tué. Si je le tue, vous me prendrez chez vous à sa place. Je vous ferai viai'cher alors cette jolie fille au doigt et à l'œil. Oui, Flore vous aimera, tonnerre de Dieu! ou, si vous n'êtes j)as content d'elle, je la cravacherai. » — Et comme le pauvre idiot se révolte, ne voulant pas qu'on la traite ainsi , Philippe lui réj)ond, dévoilant ses maximes de j)hilosophic masculine : — " C'est pourtant la seule manière de {jouverner les femmes et les chevaux. Les femmes sontdes enfants méchants : c'est (les bâtes inférieures ii lliouime , et il faut s'en faire craindre, car la pire condition pour nous est d'être gouvernés par ces hrutes-là. " — Fnfin il triomphe des indécisions du vieillard en lui montrant que son bonheur est (bni.s l:i réussite de sa tentative : — (i Dans quelques jours d'ici, vous et la Uabouil- Icuse, vous vivrez ensemble comme des cœurs à la fleur d'orange, une fois son deuil |)assé, car elle se lorlillcr.i (((lUMic un ver, cllt' jappera, elle fondra en larmes... Mais laissez couler beau. »

Il tue Maxence en duel, fait éjiouser à son oncle Flore Hrazier, la servanle maîtresse qui devient la feinine léj;iliiiie, <ar, ainsi (pi'd rexpiicpii! à cette

188 CIIAPITUE VI.

dernière, leurs intérêts sont maintenant communs :

— (i Entre nous, il ne faut pas d'ambiguïté. Je puis épouser ma tante après un an de veuvage, tandis que je ne pouvais pas épouser une fille déshonorée. ^ — Ses vœu.x sont exaucés; Tonclc meurt, laissant sa fortune à Flore, et lui, se mariant avec elle, riche de ses millions, arrive à se faire réintégrer dans les cadres de l'armée; il atteint à la plus haute fortune, et l'œuvre de Balzac, logitjue dans sa conclusion, comme elle l'avait été dans ses développements, se termine, ainsi qu'elle avait commencé, par la plus haute expression de cynisme dont un être puisse donner l'exemple. La mère de Bridau est dans la misère; il refuse de lui porter secours. Elle va mourir, et, à l'heure suprême, prête à pardonner à l'enfant dont la conduite a été pour elle une cause de tortures ininterrompues, elle l'appelle à son chevet :

— Il Et que diable veux-tu que j'aille faire là? dit-il à l'ami chargé du message. Le seul service que puisse me rendre la bonne femme est de crever le plus tôt possible, car elle ferait une triste figure à mon mariage avec Mlle de Soulanges... Tiens, déjeune avec moi, et j)arlons d'autre chose. Je suis un parvenu, mon cher, je le sais. Je ne veux pas laisser voir mes langes... Mon fils, lui, sera plus heureux que vioi, il sera grand seigneur. Le drôle souhaitera ma mort; je m'y attends bien, ou il ne sera pas mon fils, ti — Le génie seul invente de ces Iraits-lù; seul il est capable de les mettre en biinièrc et de communiquer ù ses créations celte [)oésie (bi terrible qui a

fait de Balzac, comme on Ta dit justement, le plus grand créateur d'âmes de ce temps.

<i Trop souvent le vice et le génie j)roduisent des effets semblables au.vquels se trompe le vulgaire. Le génie n'est-il pas un constant ç.\cès qui dévore le temps, l'argent, le corps, et qui mène à l'hôpital plus rapidement encore que les passions mauvaises? Les hommes paraissent mémo avoir plus de respect pour les vices que pour le génie, car ils se refusent à lui faire crédit. » — Cette phrase qui s'e.xhalc à la manière d'une plainte au milieu du récit des infortunes de la famille Claës, ne vous paraît-elle point comme une transition naturelle et nécessaire, des sombres et dramaticjucs figures que nous avons étudiées jusqu'ici au non moins douloin'cux et pourtant bien attendrissant Halthazar Claës? Ne semble-t-il pas, des le premier abord, l)ien digne d'être rangé parmi les ])cr80nnages excessifs , ce martyr de la science, ce chercheur d'absolu, que l'extraordinaire tension de facultés supérieures précipite à la ruine et à la mort? C'est parla, grâce à l'entière absorption de son être, cpiil est comme type le digue rival des (Joriot, des (jrandel, des Vautrin; poussés à ce point, \v vice et le {jéint; sont frères et procèdcMJt <le causes idenlupies : la nioiin)))anie, faisant le vide autour d'elle, et ne laissant plus rien subsister dans la conscience de ce cpii pourrait être un obslacli' à son dévelo|)p('inent ; ;ii()uluiKS qii ils produisent des effets semblables et modèlent I flre iiitéiuiir avec un despotisme analojjue.

190 CHAPITRK VI.

Ces mouvements internes se reflètent avec une fidélité presque photo[;raphique dans le personnage extérieur. Tous les gestes de Balthazar Claës révèlent I dluminé , vivant au-dessus du monde qui Tenvironne, et constamment soumis aux exigences de sa nature exceptionnelle. Tous ces traits pliysionomiques (■ontiMJjucnt à donner l'impression de quelque chose ([extraordinaire et de disproportionné : — « Par moments, quand il regardait dans l'espace, comme pour y trouver la réalisation de ses espérances, on eût dit qu'il jetait par les narines la llamme qui dévorait son àme. » — C'est ])ien en effet une flamme Ultérieure qui consume ce chercheur; mais comme (Ile est de noble origine, elle communique à tout lindividuune sorte de beauté poétique étrange, bien laite pour séduire un œil artiste : — « A un prêtre il eût paru plein de la parole de Dieu ; un artiste l'eût salué comme un grand maître; un enthousiaste l'eût |)ris pour un voyant de l'Eglise swedenborgienne. " — - Et Balzac ajoute, pour marquer qu'il y a désormais corrélation parfaite entre le personnage physi(pie et les exigences de sa nature intime : — " .lamais Balthazar Claés n'avait été plus poétique (pi'il ne l'était en ct^ moment. »

Une fois hanté j)ar l'idée li.\e, par l obsession de ses recherches et la conscience de sa destinée supérieure, nous trouvons dans lUdlhazar les conséquences lo.gupies de l'absorpUon du terveau , telles que les jgrands chercheurs d'idées, ailistcs, poètes ou savants, en ont donné re\(in|)le isolemenl complet du

monde ; oubli de ce qui les entoure ; concentration de la pensée dans un travail exclusif . Cet homme qui jusqu'alors avait vécu d'une existence normale, qui avait connu les joies de l'amour et de la famille, peu à peu devient insensible à tout ce qui ne cadre plus avec sa nouvelle passion. C'est dans ce lent et fatal envahissement de l'être par la monomanie, grandissant avec la réjjularité d'une marée montante, c'est dans la peinture de cette obsession du cerveau par la recherche de l'absolu scientifique, de même (jue le baron Ilulot d Ervy était poursuivi par la hantise de l'appétit {{énésique , c'est dans de tels tableaux qu'excelle Bal/ac et qu'il se révèle inégalable. Nul avant lui iia décrit avec un relie/ aussi intense les progressifs affaiblissements de la volonté, les inconscientes déjx'rditions de force nerveuse, les compromis et les concessions qui peu à peu conduinjnt l'être épuisé à la folie et à la mort.

Tout comme llulot, Claés a aimé sa femme fidèlement et passionnément pendant de longues années ; tout comme lui, il a goûté les douces vohq)tés de l'existence intime ; mais dès 1 instant où la pjission maîtresse s'est fait jour dans son àme, il est aussi iMq)uissant qu'JIulot ; encon; Joséphine Claës est-elle plus experte et mieux armée que la douce Adeline pour résister. Tu iikuikiiI elle ci'oit l'avoir repris, lavoir arraché à la science, et de lait Haltha/.ar, un instant vaincu j)ar les séductions féminines, maudit la science (pii l'a détourné de son amour. L'effet de ses [U'omesses, hélas! ne ser;i [»as de longue durée; la

vie n'est plus qu'une torture pour lui; chaque jour il s'affaisse davantage, et sa femme finit par le délier de son serment.

A partir de ce moment, tout est perdu : Balthazar ne pourra plus se reprendre, et il entraînera les siens à la ruine finale. Insensible à tout, aux douleurs de sa femme qui meurt de chagrin, aux douleurs de ses enfants dont le silence même est un hlàme , aux observations de ceux qui l'entourent, il va de l'avant dans ses recherches, vivant si peu sur terre qu'à l'heure où sa femme expire il songe à la solution du problème qui le hante. Avant de mourir, elle le fait appeler, et celui qui avait été amant passionné, époux fidèle, père tendre et dévoué, celui-là arrive à peine pour assister à ses derniers moments : — « En voyant entrer son mari, Joséphine rougit, et quelques larmes l'oulèrent sur ses joues : — Tu allais sans doute décomposer l'azote , lui dit-elle avec une douceur d'ange qui fit frissonner les assistants. — C'est fait, s'écria-t-il d'un air joyeux. L'azote contient de l'oxygène et une sul)slance de la nature des impondérables qui vraisemblablement est le principe... — Il s'éleva des murmures d'horreur qui l'interrompirent et lui rendirent sa présence d'esprit. »

La monomanie est donc enlière, et la maladie mentale inguérissaljle. Un être seul veille sur lui et le protège : sa fille, portrait fidèle de la femme qu'il a perdue ; elle dirige la maison , se constitue la gardienne et la protectrice de celui qui est redevenu enfant. Oràce à des prodiges d'ordre, d'économie

LE,S PEKSOiN NAGES EXCESSIFS. 193

domestique, elle arrive à enrayer la ruine. Ici se place la scène capitale de l'œuvre, qui demeure inoubliable et se grave en traits de feu dans la mémoire, évoquant les pages maîtressesdela Comédie humaine : la scène de l'or, digne pendant de celle où Grandet, dans le silence de la nuit, rend visite à son trésor, de celle où Goriot fait fondre ses couverts d'argent dans la mansarde misérable, pour satisfaire les caprices de ses filles ti'op aimées ; de celle où Hulot, recueilli par son ancienne maîtresse Josépha, étend sa main sénile et tremblante vers la petite Olympe Bijou ; de toutes ces scènes enfin dont la signification puissante résume les personnages extraordinaires qui sont la plus incontestable gloire de Balzac : Marguerite Claës veut cacher les ducats que sa mère lui a remis avant de mourir, pour être la suprême ressource de la maison : elle projette de les placer sous une colonne de marbre dont le socle est creux et où personne n'imaginerait d'aller les chercher; mais au moment où elle va les cacher, la tète de Balthazar apparaît dans l'ombre, effrayante j)ar son exj)ression d'avidité : cet argent, ce sont ses expériences; cet argent, c'est le gage du succès, car il croit toujours le tenir, et toujours le succès se dérobe. Les ducats s'échappent des mains {{lacées de la jeune fille : —

II Ce fracas de l'or sur le pjircpu't fut h<)rrd)le et son éparpjllement propliélifjue. Marguerite, il me faut cet or, dit-il impérieusement. » VA comme la jeune fille résiste : — "Sois maudite, ajouta-t-il; tu n'es

III lillc 111 fciiiiiie ; lu n as pas de cd'ur; lu lu' seras ni

104 CHAPITRK VI.

une mère, ni une épouse!... Laisse-moi prendre, (lis, ma chère petite, mon enfant chérie. Je t'adorerai, fit-il en avançant hi niani sur l'or avec un mouvement d'atroce énergie. — Je suis sans défense contre la force, mais Dieu et le grand Claës nous voient, dit Marguerite en montrant le portrait. — ijicn, essaye de vivre couverte du sang de ton père, ci'ia Balthazar en lui jetant un regard d'horreur, d

A de semblables traits que pourrait-on ajouter? (j'est de situations aussi tragiques que sont faites les scènes capitales des grandes (cuvres auxquelles nous nous sommes attaché dans le cours de cette étude. Les épisodes qui les précèdent et qui les suivent, tout en les expliquant, n'ajoutent rien à l'impression définitive qu'elles laissent dans l'esprit. Définitives, elles le sont en ce sens (juclles re[)résentent le point extrême, la limite de tension des personnages imaginés par le romancier; et de fait, comment en concevoir d'autres qui, mieux que celles-là, parachèveraient les prodigieuses figures auxquelles son génie créateur a su communiquer la vie?

On ])0urrait écrire une étude d un rare et pénétrant intérêt, en comparant, au double point de vue de leur valeur et de leur signification psychologique, les personnages excessifs créés par les romanciers de races diverses; on y trouverait en effet réunis les traits capitaux de la variété humaine ù la([uelle ils appartiennent, et l'on atteindrait ainsi du coup à l'àme même de cette race. Chez Dickens, par exemple, le caractère typnpie (|u'il s'est complu à décrire est

celui du grand orgueilleux. C'est surtout dans « Dombcy » , ce despote du haut commerce, doué dinstincts résolument et obstinément autocratiques, (jue le romancier anglais a concentré les tendances (jrgucilleuses qui constituent aux gens de sa race une personnalité si tranchée, une vie intérieure si intense, l'.n vain chercherions-nous dans IVx'uvrc de Balzac un type d'orgueilleux analogue ou simplement approchant, et si un tel personnage ne s'y rencontre point, c'est que lui-même n'a pas découvert dans le milieu social qu'il étudiait le correspondant d'une semblable créature. Ce qu'il a peint, c'est l'avare, c'est le débauché, c'est l'exploiteur d hommes. S'il eut voulu représenter un caractère voisin de celui de Dickens, ce n'est j)as 1 orgueil qu'il eût ti'ouvé devant lui, mais bien plutôt la vanité, sorte; de réduction appropriée à nos instincts et conforme à notre tempérament, d Une jiassioH trop excessive et trop intense pour être le propre de notre race.

Mais, dira-t-on, n'est-ce pas le caractère même de Joutes les |)assions excessives d'apparaître acciilen- /(7/e.s.' Sans doute, en tant (pic réalité concrète. Ce (jui les distingue pourtant et fait leur valeur d'art, c'est de résumer en elles toute la foule des âmes ordinaires qui se rattaclient eu séries diverses à tel on le! jx'isoiiiiajjc excessif; car, si la passion est en apparenci; un phénomène anormal et monstrueux, elle n'est en (b-iiiière analyse que le développement des leiKJaiiccs (|iii s'ébaiiclient et se contrarient dans toute àme. ICnoiicer cette idée, c'est e\pli(pier en

même temps la raison pour laquelle nous avons dû traiter avec une attention particulière ce chapitre des «Personnages excessifs". Il représente, dans l'œuvre de Balzac, un point culminant : il a une portée philosophique exceptionnelle. En effet, toute passion, pour être comprise, doit se ramener à sa forme la plus exagérée et la plus mor])ide; tout caractère doit être rapproché de son type, du personnage excessif qui le met en relief, de sorte qu'en étudiant les personnages excessifs de Balzac, on saisit l'idée même que le romancier se faisait de la valeur relative des sentiments, on touche à sa Théorie des passions.

Cette science des caractères, qui fut l'idéal obsédant de Balzac, précise, à travers son œuvre, une conception du dévelojipement ])as8ionnel singulièrement différente de la conception de l'ancienne littérature. Elle y volt une tendance dépassant les auti'es et envahissant tout l'être, si bien qu'une âme humaine y apparaît, ainsi que nous apparaîtra l'âme même de Balzac, quand nous la chercherons dans son style, comme un chaos de tendances ébauchées, le plus souvent en lutte, et de force à peu près égale. Mais parfois une d'entre elles grandit, et transforme ce chaos en un système organisé, par la suprématie qu'elle contpiiert. L'âme alors devient tranchée et typique; rindividu prend une valeur abstraite et se rapproche de la notion que nous en fournit le théâtre. A l'état de simple tendance, le désir est refréné par mille obstacles; quand 11 s'élève jusqu'à la passion maîtresse

et absorbante, rien ne peut plus l'arrêter; cette somme des énergies humaines qui se dispersaient en vingt canaux divers, la passion l'aspire en un coui'ant unique : elle se confond avec la personnalité, ou bien elle l'opprime.

Parmi les personnages excessifs étudiés au cours de ce chapitre, les uns, comme Goriot, Glaës, et surtout Hulot, sont envahis par la monomanic, non point dès le début de leur vie et en vertu d'une fatalité originelle, mais au milieu de leur existence, et par un soudain développement; les autres, au contraire, comme Vautrin, Bridau , Grandet surtout, incarnent, de naissance, le vice dont ils sont devenus en quelque sorte le svmbole littéraire. (Jrandet n'est qu'une passion ayant pris corps et se développant. Celles qui s'installent tardivement dans la personnalité, qui ne se confondent pas avec l'individu, ont d'ordinaire un résultat meurtrier |)Our lui. Goriot, Clacs et Hidot sont, socialement et physiquement parlant, les victimes de la manie qui les obsède, tandis que Bridau, Vautrin et Grandet, dont l'àme est une et se constitue tout entière d'une monomanic origniellc, ne se heurtent jias au milieu environnant, mais s'y trouvent au contraire tout adaptés; leur passion offre ce caractère d'être et/oïstc, et la j)assion égoïste est une raison de persévérer dans l'être.

Mais meurtrières ou bienfaisantes, les passions demeurent nos reines, parce que nous sommes des jouels aux mauis des f<»rcc'S intérieures; laiilot brutales et elfrayaiiles, (aiilot viilucllcs cl ( acliécs, K'iir

domination est toujours présente et perpétuelle. Pour le psychologue, elles sont des " forces i> ; pour l'artiste, une mine d'œuvres littéraires. L'Art est la transfiguralion élargie, mais forcément fidèle, puisque les matériau.K sont des phénomènes de vie, des sensations et des images sans cesse accumulées dans le réservoir qu'emplissent sans cesse nos expériences de sensihilité. Et pour revenir en finissant à l'idée qui fut le point de départ de cette étude, nous sommes amenés à conclure que cette distinction du roman de mœurs et du roman de caractères est plutôt le résultat d'un ingénieux effort d'analyse littéraire (jue l'expression d'une vérité psychologique. Ce qui domine et résume tout, c'est V identité foncière de Tàme humaine, laquelle nous présente les individus de sensihilité hanale, sujets d'éludé du romancier de mœurs, masse indifférenciée ou milieu de laquelle se concrète et i)rend vie une passion j)uissanle , ua personnage excessif, sujet d'étude du peintre de caractères. Ilalzac fut à la fois l'un et l'autre : d'où la portée de son génie et de son œuvre !

CHAIMTUK VII

LLS AiniSTKS.

Amour de Bal/.ac pour rarlislc. — II s'est altailic surtout à l'artiste incomplet.

Lucien (le iaibempré. — Cotés féminins de sa nature. — Sa délicatesse de complcxion. — Ses initiations sentimentales : Mme de Hargoton. — Ses désillusious à l'aris, comme liomme et connue artiste.

Daniel cl' Art/iez, contraste vivant avec Iluljcmpré. — Il représente

I énergie virile et la volonté.

Tentative de lîalzac pour réhahililer l'artiste; il généralise le type de d'Artliez. — Conception fausse d'une société d'artistes idéale. — Ce que sont en réalité les artistes entre eux.

Haine de IJalzac pour le journalisme : les souffrances (pi'il endure.

II se venge dans les Illusions perdues. Il réunit dans le poi-soniiagc de Lousteau tout ce qu'il a vu de lâche et de vil.

Satire cruelle du journalisme. — l'ortcc de ses jugements : le journalisme destructeur de la personnalité. Lucien do llnhempré succomlin.

Jiuoul JS'al/ian assez send)lal)lc à d Arliiez, mais inférieur.

Isolement né<'cssairc au véritable artiste. — Exemple de Halzac.

Wenccsias Sieinlioch : Le Rcvc et la Production.

Joseph Jliidau : iSapprocliement avec Italzac.

Im fentnie artiste : Camille Maujiin. Viiilisation du type féminin.

l'orlrait du poète : Louis Lambert. — Différences avec le milieu. — Souffrances inévitables. — Ilévoltes : Cliatcauhriand, Slielley, A. de Vigny, Haudelairc, Edg. l'oé. — Louit. Landierl est presque une aulip|)iogra|»liic. — La vie au collège. — lloircnr de la

promiscuité. — Compensations du poète : Tendresse et sensibilité. — Impuissance dans le domaine de la vie active. Conditions indispensables à un mouvement d'art réformateur.

De quel amour Balzac ne devait-il pas le chérir, ce tvpe de Tartiste complet, tel qu'il le rêvait, tel qu'il l'était lui-même! Il en a donné à maintes reprises dans ses oeuvres de l^rèves et rapides esquisses ; jamais il n'en a tenté une représentation totale avec l'importance et le développement que comporte un personnage de premier plan. En revanche — est-ce par esprit de contraste ?^ — il a fait mieux qu'esquisser l'artiste incomplet, celui qu'une tare quelconque de sa nature, faihlesse de volonté, défaut d'énergie intellectuelle, empêche d'atteindre à son entière réussite. Lucien de Ruhempré en est le plus saisissant exemple, le plus curieux à étudier, parce que Balzac le place dans un milieu qui lui fournit l'occasion de produire au jour ses plus chères théories, d'exprimer ses idées et ses croyances sur mille points qui nous intéressent.

Par la délicatesse de sa complexion, par sa Hnesse et sa distinction aristocratique, Lucien de Rubempré a pu rentrer en partie dans la catégorie des jeunes gens chers à Balzac, que nous avons précédemment étudiés; mais il y a en lui quelque chose de plus qui nous le fait placer parmi les artistes et nous contraint à l'y maintenir : — « Son visage avait la distinction des lignes de la heauté anti(jue : c'était un front et un nez grecs, la hlancheur veloutée des femmes, des yeux noirs, tant ils étaient Meus, des veux pleins

d'amour. " — Il .faut noter avant tout chez lui ce caractère de féminéité qui perce à travers toutes les indications physiologiques que donne Balzac. Cette complexion féminine, vous en trouverez le contrecoup dans les faiblesses et les infériorités morales qui se manifesteront au cours de sa vie : — "A voir ses pieds, un homme aurait été d'autant plus tenté de le prendre pour une jeune fdle déguisée que, semblable à la plupart des hommes fins, pour ne pas dire astucieux, il avait les hanches conformées comme celles d'une femme. " — Toute l'explication de sa conduite, de ses faiblesses intellectuelles et morales est contenue dans ces quelques lignes qui se trouvent à la fin du portrait, et complètent la physionomie de cet artiste, l'opposé de ce que pouvait être Balzac luimême, l'opposé du type qu'il aimait et qu'il a peint avec amour dans d'Arthez et Joseph Bridau. Joignez à cette délicatesse de complexion la vive et pénétrante intelligence que Balzac prête à Lucien, vous comprendrez alors comment plus tard ce jeune esprit, sans défense apparente, qui semble devoir être la victime de la société au milieu de laquelle il se trouve jeté, justifie par sa conduite le portrait qu'en fait le romancier, surtout si l'on ajoute cette observation finale : — « L'un des malheurs auxquels sont soumises les grandes intelligences, c'est de (comprendre forcément toutes choses, les vices nw^'i bien que les vertus. t>

Sa première initiation à la vie se fait en province, grâce i\ l'amour d'une femme de province, Mme de

202 CHAl'lTltK VII,

Bargeton, qui trouve dans l'adoration de Lucien les consolations d\ine existence en constante opposition avec ses rêves. Vivant dans un pays qu'elle déteste, entourée de la rancune jalouse, des mesquineries et des bassesses d'un milieu exécré, Mme de Bargeton, supérieure à ce milieu plus encore par ses aspirations que par ses mérites réels, distingue Lucien dès l'abord et lui donne les premiers acomptes de l'amour sans s'abandonner. Quant au poète, enivré de bonheur, aspirant à la possession de la femme avec cette ardeur du désir qui caractérise la première jeunesse, il lui seml)lc que la présence seule de Mme de Bargeton soit le ciel ouvert devant lui. Il ne voit ni la différence d'âge qui les sépare, ni les ridicules de la femme de province, ni l'impossibilité d'une telle liaison dans une ville où tout se sait et se répète. Bien entendu, il n ol)tiendra rien! — « Les cheveux ne cachaient pas entièrement le cou; la rol)e négligemment croisée laissait voir une poitrine de neige où l'reil devinait une gorge intacte et bien placée. De ses doigts effilés et soignés, mais un peu secs, Mme de Bargeton fit au jeune poète un geste amical pour lui indiquer la place qui était près d'elle... La conversation de Mme de Bargeton enivra le poète de V Hoiinicau. Les trois heures passées près d'elle furent pour Lucien un de ces rêves fjue l'on voudrait rendre éternels. " — Va plus loin, (puuid il l'a vue à plusieurs reprises et que sa tendresse s'est accrue : — » Lucien {)rit une main qu'on lui laissa prendre et la baisa

avec la furie du poète, du jeune homme, de l'amant. Louise alla jusqu'à permettre au tlls de rapothicalre d'atteindre à son front et d'y imprimer ses lèvres palpitantes. — Enfant, enfant, si Ton vous voyait, je serais bien ridicule. "

Les choses n'iront jamais })lus loin, car Mme de Bargeton ignorera toujours l'amour véritahle, celui-là précisément qui ne craint pas le ridicule. Quelles joies et quelles voluptés exquises elle eût connues, quelles tendresses d'une àme prête à s'épancher, si, se laissant aller à l'amour de Lucien, elle avait su jouir d'un tel sentiment! Elle l'eût gardé pour elle, elle en eût fait l'ohjet de ses plus chères préférences et l'eût cultivé comme une fleur rare. Mais sa conduite sera le contraire de ce (|u'une saine entente des jouissances de l'amour avait dû la décider à choisir comme la seule voie à suivre! Lucien pourtant, malgré son apparente timidité, exigera j)lus qu'elle ne veut lui accorder : elle refuse de se donner et persiste dans une froideur voulue. Il oublie tout et quitte les siens pour la suivre à Paris, ("-'est alors que commencent les épreuves qui nous apparaissent comme le résumé des souffrances attendant le jeune homme qui affronte cette lutte trajjique pour la vie. T^es premières déceptions l'atteijjnent dans son amour. Il a tout quitté pour suivre Afine de Hargeton, et elle se refuse toujours. — " Louise, je suis effrayé de te voir si sage. Song(^ M"*' j^' ^"''' "" é'daut, cjue je me suis ahandonué (ont entier à la chère volonté. » — Non seulement elle se refuse, mais en(;ore clic l'éloigné,

204 CHAPITIIE VII.

elle récarte de sa personne, com[)renant le ridicule qui s'attacherait à leurs relations. Le ridicule, toujours le ridicule! Ce sentiment si vif et si cuisant poursuit Lucien dans tout ce qu'il voit : les élégances et les raffinements de la vie parisienne lui sont révélés tout à coup; il sent son infériorité et son provincialisme ; il en souffre d'autant plus cruellement que son intelligence est plus fine, son tact plus délicat.

Ses désillusions sont générales, et Balzac, en les peignant, va nous montrer les différentes couches sociales, depuis le monde le plus élégant jusqu'aux coulisses des petits théâtres : ce sera une occasion d'étudier et de peindre les milieu.v qu'il traversera. Lucien de Rubempré va présenter un manuscrit au libraire Porchon, et lui offre de lui vendre son ouvrage : — Il De la poésie! s'écria Porchon en colère. Et pour qui me prenez-vous? ajouta-t-il en lui riant au nez et disparaissant dans son arrière-boutique. » — Pourtant, comme la plupart des artistes, âmes faibles mais enthousiastes, se rattachant au premier espoir qui se présente, promptes à succomber, mais se relevant avec une égale rapidité, il s'en revient rêvant la gloire, sur la simple promesse que son manuscrit sera lu !

Ici Balzac, lassé sans doute des incertitudes et des faiblesses de Lucien, place en face de lui, comme son vivant contraste, le tvpc d'artiste qu'il admire et qu'il aime, celui qu'il était sans doute lui-même, sinon par la parfaite beauté morale, du moins par la volonté constamment tendue vers le but à atteindre,

LES AUTISTES. 205

par cette inébranlable 6ncr[;ie qui lui faisait Ijriser tous les obstacles, et édifier son œuvre avec l'assurance et la force des infatigables travailleurs. Par opposition avec l'artiste féminin, il a voulu créer l'artiste viril; il a conçu Daniel d'Arthez, celui que rien ne saurait détourner de sa voie, n'ayant qu'un but : l'aîuvre à créer, celui qu'il résume en en donnant cette magnifique définition : — « Ce jeune bomme était Daniel d'Arthez, aujourd'bui l'un des plus illustres écrivains de notre époque et l'un des génies rares qui, selon la belle pensée d'un poète, offrent l'accord d'un beau talent et d'un beau caractère. » — Cbez lui, pas de doute, pas d'illusions sur les réalités de la vie; il sait ce qu'elle est, il sait ce que valent les iiommes : il les a toisés. Il n'ignore j)as le cas qu'on en peut faire. Mais il sait aussi qu'il a une (Kuvre à faire, et fort de son intelligence et de sa volonté, il marche droit devant lui, armé pour la lutte. A Lucien, qui lui demande des conseils pour diriger sa conduite, il ne cache i)as la vérité. Ces conseils sont emj)reiMts de la plus baute sagesse, de la i)lus parfaite connaissance de l'hunuiuilé. C'est Halzacqui parle j)ar la bouche de d'Artbez : l'expérience de d'Artbez, croyez-le l^ien, c'est l'expérience de Balzac même, comme la fermeté de d'Artbez, son courage à toute épreuve, c'est la fermeté, c'est le couragi; de Halzac^ : — » On ne peut pas être grand homme à bon marché, lui dit Daniel de sa voi.v douce. Le génie arrose ses œuvres de ses larmes. Le (alenl est une créature morale (|ui a, commi' tous les êtres, uni'

206 Cil A PITRE VII.

enfance sujette à des maladies. La société repousse les talents incomplets, comme la nature emporte les créatures faibles ou mal conformées. » — Quelle vivante opposition avec l'esprit de Lucien! quel contraste et quelle différence! Lucien ])ourtant se sent attiré à lui, fasciné sans doute par cette énergique volonté, par cette pénétration complète de la vie : sa sympathie pour lui est également profonde; en cela il a bien l'exquise sensil)ilité de l'artiste : c'est là sa grâce et son charme.

Il ne suffit pas à Balzac de créer et de représenter avec Daniel d'Arthcz l'idéal de l'artiste, tel qu'il le conçoit, c'est-à-dire grand j)ar l'intelligence, |)ar la volonté et par le caractère. Il éprouve le besoin de généraliser et de nous montrer ce type en groupe : il fait la description d'un cénacle, d'une réunion d'esprits vibrant tous à l'unisson, et poursuivant la recherche du Beau avec une entière noblesse d'âme. L'idée de Bal/ac est assurément grande et haute : vouloir réhaljiliter l'artiste, aux yeux de ceux qui voient en lui un être plutôt dangereux ; montrer que parmi ces personnalités dont s'écartent avec crainte la plupart de ceux qui suivent la routine de la vie, montrer, disons-nous, que parmi ces personnalités il en peut exister qui réunissent la noblesse du caractère à rélévati(jii de la pensée ! D'Arthe/- est le plus accompli d'entre eux. Ajoutons qu'en voulant trop prouver, Balzac n'a rien prouvé du tout, et que ses portraits, pour fieaiix ipiils nous |)araissent, s'éloignent sensiblement de la réalité! (jue d'Arlhezait

LKS AUTISTES. 207

existe à l'état d'exception, nul n'en doute; qu'il en existe d'aiitrcs que lui, nous le croyons également, liélas! séparés })ar les exigences et les rudes nécessités de la vie : âmes faites pour se comprendre et })Our s'aimer, qui se cherchent et voudraient confondre leurs pensées! Mais que, dans la réalité, les choses se passent de telle manière «jue neuf artistes se rencontrent, également assoiffés de vérité et de heautc, tous Hobles par le cn'ur, ccunme ils le sont par l'esprit, voilà où nous touchons à l'invraisemblance, lîalzac a peint ce qui devrait être : il n'a pas peint ce qui est; il a représenté, ou plutôt, transporté dans le diimaine de la (ictiou r<>man(S(|nc un vvw séduisant de sa puissante imagination. (a> sont là de belles pages, d(!S pages éloquentes, dans lesquelles lécri- \ain, porté par l'élévation du sujet, soutenu par l'enîhousiasme propre aux naturesgénéreuses, s'estleurré lui-même, espérant nous leurrer é{;alement : — Il Tous discutaient sans disputer. Ils n'avaient pas de vanité, étant eux-ménu's leur auditoire, ils se coiumuniquaient leurs travaux et se consultaient avec l adorable bonne foi de la jtMiuesse. S'agissait-il d'une affaire sérieuse, ro|)p()sant (piitlail sou o|)inion pour ciilrcr dans b's idées de son ami, d aiilaiil pliis;i|)((' à l aider (pi il élail iin|)artial dans une cause ou dans une (ru\ le tii dcliois de ses idées Tous doués de

relie beaiilc morale (pu rcMgil sur la foiiue, et (|ui non moins (nie les li;i\;in\ cl les veilles dore les |eunes visages (riine teinle divine, ils olfraient COS Irails un p(Mi tourmentés (pie l:i |iiiri;lé tle la vie et le

feu (le la pensée régularisent et purifient. » On le voit, Balzac ici touche au lyrisme; la haute idée qu'il se faisait de l'art, cette idée partagée par tous ceux qui voient en lui le plus nohle effort de l'esprit humain, le trompait sur le compte des artistes. Ce qu'ils sont en réalité, il suffit de les avoir vus de près, de les avoir examinés dans leurs rapports, pour s'en rendre mi compte exact. Envieux et jaloux les uns des autres, ils attaquent les réputations naissantes avec une apreté d'autant plus vive que celles-ci portent ombrage à leur propre renommée. Les plus gi'ands même n'échappent pas aux petitesses et aux infériorités morales, et c'est un des plus pénibles spectacles de la vie artistique que ce contraste trop fréquent entre la supériorité intellectuelle et la bassesse morale. Rien n'est plus rare que celui dont on peut dire ce que Balzac écrivait de d'Arthez : — "Il offrait l'accord d'un beau talent et d'un beau caractère. »

Il nous seml)le que lUilzac fut poussé à cette peinture idéale d'une société d'artistes par le besoin d'une antithèse favorable à l'idée qui domine l'ctnivre entière, qui en est, si j'ose ainsi parler, la raison d'être : la peinture du Journalisme, auquel il avait voué la haine la plus violente et dont il avait ré.'^olu de se venger. Il n'est pas surj)renant que, dans son ardent désir de présenter au pubHc le monde du journalisme sous ses faces les })lus viles et les })lus méprisables, pour former une opposition plus parfaite avec le tableau qu'il allait peindre, Balzac se soit laisse

entraîner une fois en dehors et au delà des limites de l'observation dans lesquelles il enfermait sa vision du monde, si originale et si puissante! Il lui fallait ce repoussoir à cette société idéale d'artistes! Et quel repoussoir que celui qu'il va nous montrer! End'Arthez il a incarné tout ce que le véritable artiste pouvait offrir de sincérité généreuse et d'ardent amour; en Loustcau il réunira toutes les bassesses, toutes les lâchetés, toutes les compromissions, toutes les trahisons de l'intelligence et du cœur. Et c'est ainsi que dans cette étude qui devait être une des plus chères à Balzac, le romancier nous a montré les deux extrémités, les deux pôles de l'art : d'une part, l'artiste convaincu et généreux; de l'autre, le journaliste sceptique et vendu.

Dans toutes les épigrammcs dont il va les cribler, dans toutes les attaques qu'il dirigera contre cu.\, attaques violentes, pourtant méritées, vous sentirez la haine du producteur contre le critique, cet iuunortel désaccord qui durera autant que la pensée. Lorsqu'il s'agit pour Lucien de suivre la voie de d'Arlhez, cette voie sûre, mais longue, rude, mais honnête, ou de s'ab;ni(bMiiici- à l;i vie fa( de et alliraiih^ du monde parisH'u, écoulez ISalzac (pu parle |)ar la houche de Daniel d'Arthez : — » Tu ne résisteras pas à la constante opposition de plaisir et de travail qui se trouve daus la vu- des joui iialisles, <'t résister, c est le fond de la veilii . IjC journalisme est un ciller, un abime (riiiupiiles. (le meiisouges, de trahisons (pie l'on ne peut lia\( iser et ddu Ton ne peut sortir (|U(> protégé

210 CHAPITIU: VII.

comme Dante [)ar le divin laurier de Virgile... Pour faire de l)clles œuvres, vous |)uiserez à pleines plumées d'encre dans votre cœur la tendresse, la sève, l'énergie, et vous 1 étalerez en passions, en sentiments, en phrases. Oui, vous écrirez au lieu d'agir, vous chanterez au lieu de combattre, vous aimerez, vous haïrez, vous vivrez dans vos livres; mais quand vous aurez réservé vos richesses pour votre style, votre or, votre pourpre pour vos personnages, que vous vous promènerez en guenilles dans les rues de Paris, heureux d'avoir lancé, en rivalisant avec l'état civil, un être nommé Adolphe, Corinne, Clarisse, René ou Manon, que vous aurez gâté votre vie et votre estomac, pour donner la vie à cette création, vous la verrez calomniée, trahie, vendue, déportée dans les lagunes de l'oul)li par les journalistes, ensevelie par vos meilleurs amis. » — A l'éloquence de la plainte vous sentez la profondeur de la blessure et combien était cruelle la rancune qui dictait de telles paroles ! Entre le travail et la vie facile, Lucien, qui a hésité un instant, succombera vite. Piien ne pourra le retenir dans la voie où il s'engagera, ni la connaissance qui lui est révélée des dessous du journalisme, ni celle des dessous de la vie parisienne que Balzac indique et souligne, profitant de cette circonstance })Our opposer au travail t-onsciencieu.\ du cénacle les inconsistances de la vie du journaliste, comme il se phiit à opj)Oser le caractère d'un d'Arthez à celui d un llubempré. Tout lui sert dans celte œuvre à indiquer son idée et à marquer ses préférences. Il nous

LES AiniSTES. 211

montre la u cuisine " des journaux, aussi hien que eelle des lil)raires; mais c'est aux journalistes qu'il a voué sa haine la plus implacable; c'est à eux qu'il reviendra sans trêve. Après un triomphe de Lousteau, et comme Lucien s'en étonne, écoutez-le : — « La conscience, mon cher, est un de ces hâtons que chacun prend pour battre son voisin et dont il ne se sert jamais j)Our lui. Ahçà, à qui diable en avez-vous ? Le hasard fait pour vous en ini jour un miracle que j'ai attendu pendant deux ans, et vous vous amusez à en discuter les moyens? Comment, vous qui me paraissez avoir de l'esprit, vous barbotez dans des scrupules de relijjieux (|ui s'accuse d'avoir man^jé son œ'uf avec concupiscence! » — l'^t comme il sait le point vulnérable de [iUcien, conime il a vu que cette âme autrefois pure et qui conserve encore des scrupules, sera impuissante contre les difficultés matérielles de l'existence, comme 11 a merveilleusement débrouillé les (ils de cette conscience faible et féminine, il ajoute : — " Soyez dur et sj)irituel, pendant un ou deux mois ; vous serez accablé d'invitations, de parties avec les actrices; vous serez courtisé par leurs amants; vous ne dînerez chez Flicoleau qu'aux jours où vous n'aurez pas trente sous dans ndIic poche, u

La satue est cruelle et saisissante' . H faut (jue la blessure ait été bien profonde pourtjue la venjjcancc soit si ù[)re. ]''n vérité, l'on se demande quel fut le plus {jrand bonheui- (pic <;oii(a llalzac en composani «ctle o'iivre : créer les silualioiis (pi'il nous dépeint ou bien dire son fait au monde (pi il déteste : — (> IjC journal,

au lieu d'être un sacci'doce, est devenu un moyen pour les partis ; de moyen il s'est fait commerce, et comme tous les commerces il est sans foi ni loi. Tout journal est une boutique où l'on vend au public des paroles de la coideur dont il les veut. « ... » Nous savons tous, tant que nous sommes, que les journaux iront plus loin que les rois en ingratitude, plus loin que le plus sale commerce en spéculations et en calcvds, qu'ils dévoreront nos intelligences à vendre tous les matins leur trois-six cérébral; mais nous y écrirons tous, comme ces gens qui exploitent une mine de vif-argent en sachant qu'ils y mourront. »

— En même temps qu'il indique le danger — et avec ({uelle puissance de prophète ! — il montre l'attirance du gouffre, ces facilités de succès qui dévorèrent et par la suite devaientdévorer tantde talents, jeunes et consciencieux, ardents et pleins d'avenir, mais fail>les et sans ressources, sans ressorts pour la lutte, séduits par les avantages du moment!

De plus forts (jue Ilubempré y ont succombé. Comment pourrait-il résister ?Tout contril)ueraàrentraîner : la facilité du succès, l'amourqui se présente à lui dans la personne d'une actrice follement éprise de sa jeunesse et de son talent; cniin et surtout les jouissances et les séductions de l'existence mondaine :

— (i Travailler, n'est-ce pas la mort pour les âmes avides de jouissances? Aussi avec quelle facilité les écrivains ne glissent-ils pas dans le far niente, dans la bonne chère et les délices de la vie luxueuse des artistes et des femmes faciles! Le châtiment n'est pas

éloigné de la faute : l'effet est voisin de la cause; les conséquences fatales y touchent de près : elles sont résumées tout entières dans cette phrase de Lousteau, dans ce portrait du journaliste, d'une éternelle vérité, dont nous retrouvons à chaque pas le modèle et le type : — « Il a de l'esprit, c'est un articlier. Vernou porte des articles, fera toujours des articles et rien que des articles. Le travail le plus ohstiné ne pourra jamais greffer un livre sur sa prose. Félicien est incapahle de concevoir une onivrc, d'en disposer les masses, d'en réunir harmonieusement les personnages dans un plan qui commcncM: et se noue. 1) — Lucien comprend cet affreu.x (hàliment des succès trop faciles, cette tare irrémédiable de l'esprit, cette maladie mentale que Balzac expose avec une si éloquente virulence; mais comment résister, hélas! aux succès qui se pressent, à l'argent ([lù lui vient, aux félicitations qui l'environnent? Un jour, poussé par un mouvement de sincérité, il veut dire ce qu'il pense, ù propos d'une reuvre qu'il aime ; il veut laisser sa conscience s'exprimer en liberté. C'est alorsqu'ilcomprend la servitude qui l'opprime : il faudrait écrire dans un sens contraire à 1 idée du journal, et cela est impossible! Enrégimentement et servitude ; le nu es égaux et <onvertibles<pii (>\ priment dans sa cnulbî vérité la idiilosopbic du journalisme et des basses besognes (jii iinpli<|ii(' le métier !

l'iiilriiiué dans iiii monde pour le(jiicl il n est point fait, Lucien se livre an jeu et à la débanclie; il gaspille SCS bu'ccs cércbralcs .Viiisi s<> Icnniiic la pre-

mière partie de cette vie, brillante, mais inconsistante, pleine de promesses à son début, mais aboutissant à la ruine et à un désastre intellectuel. Illusions perdues! Existence perdue! Assurément l'œuvre a vieilli par certains de ses détails ; mais si la forme en est démodée, si la contexture du roman n'est plus de notre époque, Vesprit en est immortel, et le soutïle qui l'a inspiré passe au-dessus des générations de lecteurs qui y chercheront des enseignements et des modèles ! . . .

Nous avons au en Daniel d Arthez un type accompli de l'artiste grand par l'esprit — car il n'y a chez lui aucune tare ni aucune défaillance — grand par le cœur et le sentiment, bref un de ces héros intellectuels dont on doit admirer en même temps, comme Balzac le faisait dire à 1 un de ses })ersonnages, 1 Intelligence et le caractère. Mais, comme tous les exemplaires ty})lqucs et achevés, les d'Arthez sont rares, exceptionnels, surtout dans un monde où la vie est pleine de pièges et de dangers, et où la nature même de ceux qui le fréquentent, constitue le plus redoutable des périls. Les Lucien de Rubcmpré, les Wenceslas Stembock y sont j)lus fréquents, même les Raoul Nathan.

Qu'est-11 donc, ce Raoul Nathan? Avec quels traits ])hyslonomlcjues halzac nous le présenle-t-U? Point Si immoral que Lucien de Rubcmpré, ni si falbleque Wenceslas Stelnbock, il n'aboutira pas comme le premier à la honte et à la riiinc^ déliuillve, ni comme le se('()nd à riiiipuissitucc lii(;ilc de produire |)ar

LES AISTISTLS. 215

défaut d'énergie. Il y a dans sa nature intellectuelle de beaux et nobles côtés : — « llaoul, rendons-lui cette justice, offre dans sa personne je ne sais quoi de grand, de fantasque et d'extraordinaire. » — Cette notation physique se traduit au moral par une indication précisément correspondante : une sorte de révolte contre la société, et cette hauteur de vues qui ne va pas sans le mé|)ris des conventions, point de rencontre de tous les esprits supérieurs, dont Balzac offrait un exemplaire si parfait : — « Il apporte dans le monde une gaucherie hardie, un dédain des conventions, un air de critique pour tout ce qu'on y respecte, qui le met mal avec les petits esprits, connue avec ceux qui s'efforcent de conserver les doctrines de l'ancienne politesse. " — Nous disions que telle était la règle des esprits supérieurs; telle est en effet, comme le fit à maintes reprises ressortir Schopeuhaiier, la cause maîtresse de cette solitude dans la<pielle se plaisent à vivre les hommes d'élite. Le |)hilosophe allemand voit avec raison dans cette tendanc(î à l isolemenl , daii.s cel aiiuiiii- de la vie iulériiMire, le critérium le |)liis certain de la siipérionlé inlellectiielle ! I5;il/;u- n'clait-il point tel? n'a-l-11 pas dote de celle |);iili(iil;irilé |).svcli(»l(t;ji(|ii«> les artistes émmcnls (|imI nous ii pié.seiites, lui d. Vrille/, par exem|)le mi un .Inscpli lîiidaii ? et n est-ce point encore parce (jiic des iiilelligences magiiili(|ueiiieiil (louées pour I ail. un Lucien de rinlicni nre on un Weuccslas Sleiuhuck, n'ont pas su résisler à I eiil laineuHMil de re\isleuc(> mondaine qn ils oui

perdu leur talent et leur puissance productive ? Il y a d'ailleurs chez Nathan un peu de recherche et de pose dans son attitude en présence du monde ; ce qui lui manque, c'est la simplicité d'un Joseph Bridau. — " Pourquoi étes-vous comme cela? lui dit un jour la marquise de Vandenesse. — Les perles ne sont-elles pas dans des écailles? répondit-il fastueusement. — A un autre qui lui adressait la même question, il répondit : — Si j'étais bien pour tout le monde, comment pourrais-je paraître mieux à une personne choisie entre toutes? » — Le sentiment d'aristoc-ratie intellectuelle est donc très vif chez Nathan. JU pourtant il est victime, lui aussi, du travail obligatoire, cause d'affaiblissement intellectuel, même en dehors du journalisme, qui est sa forme la plus immédiate et la plus tangilde. Il est curieux de voir ici Balzac, qui lui aussi devait se ressentir de cette rude nécessité, montrant les terribles conséquences de la production hâtive : — « Tenu de produire par son manque de fortune, il allait du théâtre à la presse et de la [)ressc au théâtre, se dissipant, s'éparpillant et se croyant toujours en veine. » — En le jugeant à un point de vue exclusivement littéraire, Balzac se montre d'une rigueur extrême à son égard et le classe dans la cjitégorie des écrivains qui, toujours pour la même cause, manquent d'éducation [)remicre : — « Jugé au point de vue littéraire, il manque à Nathan le style et l'instruction. Comme la plupart des jeunes ambitieux de la littérature, il dégage aujourd'hui son instruction d'hier. Il n'a ni

le temps, ni la patience d'écrire; il n'a pas observe, mais il écoute. Incapable de construire un plan vigoureusement charpente, |)CuL-êlrc se sauve-t-il par la fougue de son dessin. " — Ijref, une nature brillante, mais incomplète, riche, c'est-ù-dire douée de belles qualités de prime saut, mais qui manquera toujours des éléuients indispensables à l'entière réussite; éminemment susc(^plil)l(^ de tendresse et de passion; bien faite d ailleurs pour enthousiasmer une àme féminine et lui inspirer un sentiment durable.

C'est ce que Balzac avait supérieurement compris, (le même qu'il avait vu tout le parti qu'il en pourrait tirer dans ses études sociales; car l'ccuvre dont nous iiou.s occupons n'est pas seulement intéressante au point de vue du développement psychologique de Nathan, elle l'est encore et davantage peut-être au jioint de vue du développement [)Svchologique dr Mme Félix de Yandenesse, de la naissance de son amour pour l'écrivain. C'est en réalité Tbistoire des ;in»(»urs d'une femme du grand monde pour un artiste, digne à plus d'un titre de faire naître un tel sentiment. On sait ce (pi'est Mme de Vandcncsse. Son cufauce et sa première éducation ont été ex|)liqué('? plus haut. Nous avons luimlré de (|ii('lli' manière nue éducation étroit(Mnent religieuse avait arrêt»'- en cWv rexjiansion des sentiments (pii naturellement se (h'velop|)enl iiii ((eiir de la jeune lille; comment elle s était niiiriée [xiiir fuir I;i maison piil enielle (I) On

,1) Voir le rli;ij)ilro de» " .Icmii-s tilles « .

218 ciiAPriiîi: VII.

conçoit ce que peut être rinlluence de Nathan sur Mme de Vandenesse : il représentera pour elle, pour cette femme du monde, qui s'ennuie dans le monde, la liberté d'appréciation, le talent personnel opposé à la convention et à la mesquinerie environnante : — u II devait être et fut pour l'Eve ennuyée de son paradis de la rue du Rocher, le serpent chatoyant, coloré, beau diseur, aux yeux magnétiques, aux mouvements harmonieux, qui perdit la première femme. Dès que la comtesse Marie aperçut Raoul, elle éprouva ce mouvement intérieur dont la violence cause une sorte d'effroi. "

Ils se rencontrent dans un des salons les plus brillants de la haute société parisienne, et Ralzac ne manque pas cette occasion de marquer combien le monde peut exercer de fatales influences sur un cerveau d'artiste, en éveillant chez lui une sorte particidière d'ambition qui n'est point de celles que devrait susciter sa nature : — " Au fond de son cœur il résolut de se jouer des opinions, à l'instar des de Marsay, Rastignac, Rlondct, Talleyrand le chef de cette secte, de n'accepter que les faits, de les tordre à son profit. — Mon avenir se dit-il, dépend d'une femme qui appartienne à ce monde. » — De même Mme de Vandenesse suit son rêve intérieur et sent l'inévitable entraînement de son être vers Raoul Nathan : entre eux commence alors réternclle histoire de ramour-sentiment, tel que peuvent l'éprouver deux élres délicats, nés avec des sens d'une finesse exquise; passe-temps délicieux pour Mme de

Vandcncssc, perte de temps irréparaMc pour l'artiste : — <i La vie s'use, dit Nathan à Marie qui lui reproche de ne pas assez l'aimer, et vous aurez en quelques mois dévoré la mienne. Vos re[)roches insensés m'arrachent aussi mon secret. Ah ! vous n'êtes pas aimée ; vous l'êtes trop! "

Par delà les «uivrcs arrêtons-nous à l'enseignement qui s'en dégage, à l'idée maîtresse qui y a présidé, à la conception d'ensemble que le romancier eut de l'artiste; s'il y revient avec tant d'insistance, si, dans le cours de ses ouvrages, une question scmMe le préoccuper entre toutes, celle de la production, c'est qu'il en a senti la gravité, tout aussi hien qu'il a compris l'importance d'une hygiène mentale rigoureuse et exceptionnelle pour ces êtres d'exception qui sont les hommes de pensée. Nous parlions plus haut de cet amour de solitude, de cet isolement intellectuel qui fait la force et la grandeur des intelligences d'élite. JjH vie entière de Halzac, «-ette vie uniquement consacrée au travail nous paraît aujourd'hui la plus évi(h'ril(' démonstration de cette vérité d'àine. Intimement convain<;u qii'il n'y a pas de plus funeste entrave au laheurde l'esprit que sa dispersion même, et les entraînements mondains auxquels se trouvent (exposés la pliqtarl (h's artistes, \\ posa comme lui |)riiicq)(' de salutaire hygiène la règle de l'isolement, et il se l'applupia avec une sévérité dont aucun écrivain pisqu'alors n'avait donné l'exemple. La vie iiiteHeeliielie — et cii cela sa eoiiee])! ion noiissemhle juste - lui apparaît eoinme une sorte de j)récieu\

'2-20 CHAPITRE Vil.

trésor exposé aux perpétuelles indiscrétions d'une société jalouse qui ne demande qu'à s'en emparer. Il existe à cet égard dans la Cousine Bette, au milieu du développement psychologique de Wenceslas Steinhock, cet artiste qui n'est autre que le Rubempré de la sculjHure, une page définitive, tant par la perfection de la forme que par l'élévation de l'idée, confidence suprême de Balzac sur cette question capitale : — Il Le travail moral, la chasse dans les hautes régions de l'intelligence, est un des plus grands efforts de l'homme. Ce qui doit mériter la gloire dans l'art, car il faut comprendre sous ce mot toutes les créations de la pensée, c'est surtout le courage, un courage dont le vulgaire ne se doute pas, et qui peut-être est expliqué ici pour la première fois... Penser, rêver, concevoir de belles œuvres, est une occupation délicieuse. C'est fumer des cigares enchantés, c'est mener la vie de la courtisane occupéeà sa fantaisie. L'œuvre apparaît alors dans la grâce de l'enfance, dans la joie folle de la génération, avec les couleurs embaumées de la fleur et les sucs rapides du fruit dégusté par avance. Telle est la conception et ses plaisirs... Mais produire, mais accoucher, mais élever laborieusement l'enfant, le coucher gorgé de lait tous les soirs, l'embrasser tous les matins avec le cœur inépuisé de la mère... mais ne pas se rebuter des convulsions de cette folle vie, et en faire le chef-d'o'uvre animé qui parle ù tous les regards en sculpture, à toutes les intelligences en littérature, à tous les souvenirs en peinture, ù tous les cœurs en musique, c'est l'exé-

ciilion et ses travaux. La main doit s avancer à tous moments, prête à tous moments à obéira la tête... Le travail est une lutte lassante que redoutent et «hérissent les iielles et puissantes organisations. Un };rand poète de ce temps-ci disait en parlant de ce labeur effrayant: » Je m'y mets avec désespoir et je le quitte avec chagrin. »

Il est rare qu'un artiste ne marque pas dans ses ouvrages, si impartial qu'il s'y manifeste, si discrètement caché derrière ce voile d'impersonnalité que G. Flaubert recommandait aux écrivains, les préférences de son esprit et les tendresses de son àme. C'est ainsi que dans cette peinture de la vie de province qui s'appelle la Rabouilleuse, peinture pleine de lâchetés et de bassesses, de turpitudes et de crimes, un type nous apparaît vraiment puir et noble, noble par l'intelligence et le talent, pur par le cœur : Joseph Bridau, le frère de Philippe. Ce n'est j)as un personnajje d<; premier plan, en ce sens (jue I5al/.ac n'a pas voulu lui donner trop d'importance pour laisser leur (1 valeur w aux types principaux : Philipj)e IJridau cl Flore Brazier; mais par son caractère de contraste, il mérilf (ju'on s'y arrête. Si Balzac, en effet, a concentré «•M IMidippe Bridau toute; la haine et le mépris ([ue lui inspiiiiicnt la force luiilah' cl la grossièreté i\i\ soldat, le romancier, aux yeux «lu(|ucl la produclioii inlellectuelle représentait la suprême jjloirc, a incaruc ('i\ Joseph Hridau Tardsle cher à son cd'iir II est bien ridéal de Tarlisle tel (|iie le coin |ii-eiiail llal/.ac, cl il <'st chiir ipi'' réciivam a iiii.s liciiKuiip de hii-inême

dans cette ébauche rapide, mais puissante. On trouve chez ce jeune peintre la vocation précoce, apparue dès le jeune âge, résistant aux objurgations des parents et aux difficultés des débuts, d'autant plus pénibles que la misère est proche. On y trouve ce sérieux et cette haute tenue d'une existence vouée tout entière au labeur, l'existence des véritables artistes. On y rencontre enfin cette générosité du cœur, cette impétuosité de sentiments, preuve de force et de surabondance de vie, digne accompagnement de la volonté tenace, le travail opiniâtre que nous avons observé déjà chczd'Arthez.

Voyez avec quel soin Balzac le pare de toutes les curiosités qui sont de nature â parfaire son éducation, à nous donner une haute idée de son intelligence : — a II lisait bcaucoiqi, d se donnait cette profonde et sérieuse instruction (|ue l'on ne tient que de soimême et à laquelle tous les gens de talent se sonl livrés entre vingt et trente ans. " — Il se plaît à le différencier des ra[)ins vulgaires, des spécialistes cloîtrés dans leur atelier, qui se refusent à ouvrir les yeux sur la scène perpétuellement transformée du monde.

Voilà pour sa supériorité intellectuelle; quant à sa supériorité morale, elle éclate en toutes les parties (le l'rKMivre, non point seulement par opposition avec la bassesse de IMidippc, mais d'une manière absolue, lelle qu'elle brillerait dans un milieu tout différent. Méconnu longtemps de sa mère qui ne pouvait comprendre sa valciii-, il ne lui en a pas voulu un instant,

se rendant compte que les choses étaient telles parce que telles elles devaient être, et le jour où la pauvre femme, à bout de tortures morales, voit enfin la vérité et qu'en somme elle n'a jamais eu qu'un enfant, le jour où elle comprend ses injustices et en demande pardon à Joseph, il répond avec la Ijonliomie des grands cœurs : — « En voilà une charge ! Vous ne m'avez pas aimé! Depuis sept ans ne vivonsnous pas ensemble? Depuis sept ans n'es-tu pas ma femme de ménage? Est-ce que je ne te vois pas tous les jours? Est-ce que je n'entends pas la voix? Est-ce (|ue tu n'es pas la douce et indulgente compagne de ma vie misérable? Tu ne comprends pas la peinture? N[ais ça ne se donne pas." — Tel il semble qu'aurait été Bal/ac en des circonstances analogues ; tel nous paraît le véritable artiste, noble et désintéressé, bourru quelquefois dans ses manières, mais de cœur haut et délicat!. ..

Le propre des créateurs de génie est de s'intéresser à toutes les manifestations de la vie, de s'attacher non seulement aux généralités, mais encore aux exceptions, aux exceptions avec [)Ius d'amour [)eutétrc, [)arce que l;i rareté leur prête un regain d'intérêt. Entre toutes, une des plus saisissantes est la supériorité inteUectuelIc ciie/, la femme, celle-là sur- Inul (pu Si; nianifcslc daii.s b' doiiiaiiic (h; bi vie COU- Icmpbilivc par la producliou artistique. Depuis (pie I liiiiuanilé pense e| Iriidiiil sa pensée sous forme ecnle, rinfénonlé spinluelie de la fenniKî a servi de lliemeaiix obseivalioiis des écrivains et aux décla-

mations des philosophes; ces déclamations, elles peuvent toutes se résumer dans la phrase fameuse que le plus illustre des Misogynes aimait tant à répéter : — « Les femmes ont les cheveux longs et les idées courtes. " Montrer que les lois psychologiques les plus universellement vérifiées comportent des exceptions, montrer que parmi ces exceptions la plus rare et la plus intéressante, une femme de génie, peut se rencontrer, et faire de cette création l'ohjet d'une œuvre d'art, il y avait là de quoi tenter Balzac : la figure de Camille Maupin dans le roman de Béatrix a été le fruit de ses méditations sur ce sujet.

Une idée à priori devait nécessairement dominer cette conception et la rendre vraisemblable, comme elle la domine en fait et constitue la pensée maîtresse de l'œuvre : cette idée, c'était la virilisation à son maximum de la femme, qu'il nous monlrerasupérieure aux autres êtres de son sexe. Elle ne pouvait exister psychologiquement vraie, c'est-à-dire s'élevant audessus de la pure abstraction, que grâce à cette déformation voulue de sa nature intime, et à condition de l'élever au rang supérieur qu'occupe l'homme intellectuel dans l'ordre social. Tous les efforts de Balzac tendent en effet à la dégager de son sexe, à l'expliquer par des tendances, une éducation, un milieu qui sont en tous points la contre-partie des tendances, de l'éducation, du milieu , des circonstances habituelles de la femme. Son éducation d'abord : elle s'élève seule, en garçon, parmi les livres, surveillée par

LES ARTISTES. 2i5

un vieux parent archéologue qui l'abandonne à ses instincts. La vie lui est révélée tout en théorie; mais si son esprit perd son innocence et sa pureté, l'àmc et le sentiment demeurent vierges chez elle : c'est un développement purement spirituel, qui donne naissance au.\ idées et comprime les sentiments. La nature lui apparaît donc en sa chasteté première, et ces révélations sont exemptes du trouble inséparable de l'initiation sentimentale.

C'est exactement, vous le voyez, l'inverse de l'éducation habituelle des femmes, qui arrivent aux idées par le sentiment, chez lesquelles le développement du cœur est généralement exclusif du développement intellectuel, et pour qui à l'ignorance entière des réalités de la vie succède brutalement une initiation soudaine, d'autant plus dangereuse qu'elle froisse en elles toutes les notions acquises. Nous n'avons pas à insister sur ce point, l'ayant déjà fait dans des études antérieures; rappelons simplement que la plupart d(;s [)ersonnages féminins étudiés dans le chapitre des Femmes malheureuses subissent une crise doni les causes sont |)récisénient celles-là.

La virjjMiité (hi s(;nliniciit est donc cbez la future Camille Maupin le résultat de sa nature et de son éducation. — » Félicité n'avait aucune pente au mal : elle concevait tout par la j)ensée et s'abstenait du fait, n — La première consérpience d'une lelU^ éducation est une conscience de sa supériorité, (raulanl [dus nette (pic la jeune fille a vécu dans un nnluii provincial. La seconde est la crainte, lliorrcnr du

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