RETOCU AUX PROBLÈMES DE STYLE
h'Évolution et la Fixité de la langue. — L'influence de Balzac sur révolution de la langue est presque négligeable.
N'est-elle pas d'une incomparable saveur, cette sensibilité toute moderne, mouillant de telles pages, écrites en la langue forte et musclée du Moyen âge? Et cette coexistence d'une émotion récente avec le style d'un autro temps n'écarte-t-elle pas jusqu'à l'idée même de pastiche? Le moule souple et vigoureux adopté par Balzac fut pour son àme fougueuse la plus admirable enveloppe. Lorsqu'on ferme les Contes drolatiques, on se demande si jamais l'effort le plus obstiné pour adapter la langue de nos jours à des émotions d'un tel ordre aurait pu aboutir à une réussite égale.
Et comment se poser cette question sans voir s'en dresser une autre, d'une importance corrélative aux yeux de tout artiste littéraire qui se cherche lui-même : la grave question de la forme en laquelle il enveloppera sa pensée? Le temps est loin où l'écrivain, porté par son seul effort,
ne connaissait d'autre style que celui qu'il atteignait naturellement. En dépit de nous-mêmes et malgré nos désirs d'intense personnalité, nous ne pouvons effacer de notre âme l'apport que l'éducation y a déposé. Nous ne pouvons oublier que diverses ont été les formes littéraires dont furent enveloppées des conceptions également hautes. Entre ces formes, laquelle faut-il préférer? Resterons-nous fidèles aux grands modèles des âges classiques, ou tenterons-nous les modèles nouveaux des hardis briseurs d'idoles?
Les théoriciens du style ont établi depuis longtemps qu'à chaque âge d'une race correspondait une phase de la langue; ils furent conduits ainsi à envisager dans le développement d'une langue, véritable organisme vivant, un âge d'adolescence, d'apogée, puis de décadence : c'était dire qu'un point culminant existait, exprimant le maximum des qualités de la race, point qu'on ne saurait dépasser. Dans toute race qui dure, un perpétuel besoin de rénovation se manifeste, et les artistes qui veulent rompre avec les formes léguées par leurs devanciers ont beau jeu à développer cette idée qu'aux modifications du milieu social doivent correspondre des transformations dans l'âme humaine et le style qui la traduit. C'est là une considération qui nous touche peu.
Ce serait s'exagérer son influence que de la croire capable de contre-balancer l'influence du milieu physique. Le sol et le climat, qui font ce dernier, pétrissent et modèlent le tempérament d'une race, et ce tempérament s'exprime d'une façon définitive aussi bien par les mots avec leur allure et leur couleur que par la construction de la phrase et la syntaxe. Voilà pourquoi Y ossature littéraire est immuable, pourquoi c'est sur la pensée bien plutôt que sur l'expression qu'influe le milieu social.
Pour exprimer des idées nouvelles en un style d'une valeur d'art égale à celle des modèles classiques, il ne faut ni rejeter de parti pris ces modèles, ni s'astreindre à les copier servilement. Il importe surtout de ne pas méconnaître l'apport nouveau de chaque âge littéraire dans le domaine de la langue : il reste seulement à le préciser. Tout en considérant que la structure de la phrase française et plus particulièrement de la prose — puisque la prose est le triomphe de notre génie latin — a été une fois découverte et a atteint son maximum de réussite dans les œuvres du dix-septième siècle, il paraît indispensable, aux yeux de l'artiste moderne soucieux d'originalité et d'invention, de concentrer ses efforts sur le détail du style, sur la qualité de
Yépithète par exemple, et, dans ces limites, il semble légitime de suivre le progrès correspondant dans les faits et les idées nouvelles, par l'apport de ce que la science et l'art ont donné. C'est pour avoir réalisé l'idéal de cette théorie d'art que la langue admirable, profondément moderne tout en restant classique, d'un écrivain comme Baudelaire, a pu captiver tant de jeunes et sincères artistes. M. Paul Bourget, dans sa belle étude des « questions de style (1)» , paraît cependant avoir confondu la rénovation d'un Concourt et celle d'un Baudelaire. En réalité, leur effort fut radicalement différent. La tentative des premiers s'attachait non seulement à ce que nous avons appelé le Détail du style, mais encore à la structure intime de la phrase, qui chez eux s'écarte volontairement de la tradition classique. Baudelaire, par contre, demeure rigoureusement classique à cet égard, et son effort inventif se limite aux points de détail. C'est à cette forme d'art que nous rattachons nos préférences.
Pour en revenir à Balzac, son style ne présenta jamais cette double qualité d'une correspondance idéale entre la pensée et la forme, entre le travail du style par le dedans et le travail par
(l) Voir le chapitre des u Essais de psychologie » consacré aux Concourt.
le dehors. Il était entraîné par une fougue créatrice bien trop ardente pour concevoir la langue autrement que comme le résultat du travail intérieur. Les Contes drolatiques constituent une tentative isolée. Il suffit de se reporter à ce que nous avons dit sur le rôle des tendances pour comprendre que &on style usuel était un résultat tellement direct des tendances physiologiques qu'il ne pouvait comporter un haut degré de ciselure extérieure. Aussi son influence, considérable sur la marche des idées et du sentiment, demeure-t-elle presque nulle sur révolution de la langue !
Chimère d'une tendresse irréalisable : Balzac amoureux de fé-
minéité. Toute sa vie il aspira ^u bonheur dans l'amour. Premières entrevues de Balzac avec George Sand. Pourquoi
ils ne pouvaient s'entendre. Son opinion sur elle. Relations de Balzac avec Mme (VAbrantèx : la femme-auteur.
L*amour ne pouvait exister entre eux.
Mme de Caslries. Sa coquetterie. Souffrances qu'elle impose à
Balzac. Il sort vainqueur de la lutte : il écrit le roman de la
Duchesse de Langeais.
Une correspondante anonyme : Louise. — Le Bas-bleu. Mme de Berny. — Tendresse voisine de l'amour. Mme de
Berny prototype d'Henriette de Mortsauf. Sentiment de
culte et d'adoration pour sa mémoire.
L*amitié pure exclusive de l'amour : Mme Zulma Carraud,
véritable mère pour Balzac. Elle est la confidente de toutes
ses tristesses. / Relations de Balzac avec Mme Hanska, Fidélité et persistance
de sa passion. Ses doutes et ses tortures. Il l'épouse et meurt. Haute idée que l'a Correspondance laisse de l'homme.. Comment la vie vécue influe sur Vœuvre écrite.
« N'avoir pas près de soi cet esprit si doux et « si caressant de la femme pour laquelle j'ai tant « faitî » Cette phrase qui s'exhale, plaintive, de la Correspondance au milieu des labeurs incessants et des écrasantes fatigues du grand écri-
vain nous apparaît comme le résumé de ses aspirations les plus secrètes. S'il fut un rêve, en effet, que caressa le créateur de tant de types inoubliables, de tant d'àmes de femmes si délicieusement tendres qu'il faut remonter jusqu'à Shakespeare pour en trouver d'analogues, ce fut celui d'un amour qui satisfît ses ambitions et comblât le vide de son cœur. Hélas! comme tous les grands artistes qui poursuivent cette chimère irréalisable d'une vie correspondant à leur puissance imaginative, comme tous ceux qui s'efforcent de résoudre cet inquiétant et insoluble problème d'une existence en harmonie avec les postulations intimes de leur cœur, Balzac échoua dans cette tentative qu'on voit se reproduire à chaque apparition d'artiste supérieur, et qui demeure le lot de ces âmes malheureuses et pourtant privilégiées !
Deux points de vue essentiels dominent cette Correspondance : d'abord le labeur surhumain et les tourments ininterrompus du producteur, hanté jusqu'à sa mort, comme par une invincible Fatalité, du spectre de la ruine; labeur et tourments d'une nature telle que dans l'histoire littéraire ils nous apparaissent sans précédents connus; puis, au milieu de ces angoisses, semblable à un vivant et perpétuel contraste, la préoccupa-
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tion tout idéale d'une affection féminine sur qui puisse se reposer son esprit inquiet, la vision béatifiante d'un de ces êtres de chair, analogues à ceux qu'il a conçus, dont la tendresse sache demeurer à l'abri des incertitudes et des variabilités d'ici-bas. Nobles et presque saintes préoccupations, puisqu'elles entretiennent dans l'âme de l'artiste cette foi en l'idéal, sans laquelle il n'est pas de grandes choses; salutaires surtout, car elles vivifient en lui ce culte de l'éternel féminin, point de rencontre de tous les vrais poètes, qui guide leurs pas et éclaire leur route ainsi qu'une étoile bienfaisante!
Balzac, avons-nous dit, échoua dans sa tentative! Sans doute, lorsqu'on mesure le résultat obtenu aux secrètes aspirations d'une âme nécessairement inassouvie. Mais si, jugeant les choses d'un point de vue plus relatif, et ne leur demandant pas davantage qu'elles ne peuvent nous donner, on s'efforce de résumer son impression après la lecture de cette Correspondance, on est amené à conclure qu^en somme il fut moins malheureux que pourrait le faire pressentir la plainte du début, et qu'en mainte circonstance tragique de sa destinée les affections féminines lui furent comme un baume et un souverain adoucissement !
Dans une lettre écrite à sa sœur, Mme Laure Surville, en 1839, parlant des ennuis qui Taccablent et résumant son opinion au sujet des différentes femmes qui jusqu'alors ont influé sur sa vie, Balzac revient à chacune d'elles avec une mélancolie découragée. Avec sa sœur, Mme Surville, il regrette de n'avoir pas eu une intimité qu'il estimait profitable, en quoi il se trompe manifestement. Au fond, c'était une âme bourgeoise sans véritable noblesse, et qui n'eut à vrai dire aucun mérite à s'apercevoir que Balzac était une intelligence exceptionnelle, quand déjà la voix de la Renommée l'avait proclamé. Elle ne fit que suivre l'opinion en s'y rattachant : il eût été préférable de la devancer cette opinion, d'avoir foi en celui qui devait immortaliser son nom, à l'époque où lui seul envisageait l'avenir avec quelque confiance. « George Sand, dit-il plus loin, serait bientôt mon amie; mais elle n'a pas le sens critique. » Faut-il voir dans cette curieuse phrase, rigoureusement justifiée d'ailleurs, le souvenir de leurs premières entrevues? Si ennemi qu'on soit de l'anecdote, on ne peut négliger de parti pris celles qui sont de nature à éclairer la psychologie du maître romancier.
Ils s'étaient connus à l'époque de leurs débuts littéraires. George Sand avait publié Indiana,
Balzac la Physiologie du mariage, la Peau de chagrin et les premières scènes de la Vie privée. Elle cherchait encore soutien et protection auprès de lui, et pourtant une sorte de pudeur effarouchée par ses violentes sorties paralysait leurs épanchements. La lecture de certains fragments des Dizains, commentés par Balzac, avait terrifié George Sand. Au moment où parurent les Parents pauvres, son irréprochable moralité n'avait pu supporter les deux entrevues de Crevel avec Mme Hulot dans la Cousine Bette, et elle le lui avait franchement déclaré (1). Ces deux traits suffiraient à marquer la divergence de leurs points de vue, à établir qu'il ne pouvait exister entre eux de réelle sympathie littéraire. Quant à son caractère, Balzac lui rendit pleinement hommage, le jour où il écrivit : « Elle n'a aucune petitesse en l'âme, ni aucune de ces basses jalousies qui obscurcissent tant de talents contemporains... George Sand est une très noble amie. » Après elle, Balzac passe à Mme Carraud, sur laquelle nous reviendrons bientôt, et qui lui semble réunir toutes les qualités requises pour être la conseillère d'un écrivain; mais elle vit trop éloignée du milieu intellectuel : « Jamais
(1) Kous empruntons ces détails au livre de M. G. Ferry : « Balzac et aes amies « , qui abonde en anecdotes intéressantes^
esprit plus extraordinaire n'a été plus étouffé; elle mourra dans un coin, inconnue. » Quant à Mme Hanska, qui plus tard devait être Mme de Balzac, elle n'est pas libre encore, et il ne peut peser sur sa destinée. Seule, Mme de Berny, enlevée à son affection par une mort prématurée, mais dont la mémoire est embellie par l'auréole de sa destinée malheureuse, Mme de Berny réalise l'idéal de ses souhaits d'artiste, et il écrit sur elle ce touchant éloge : « Je suis seul contre tous mes ennuis, et jadis j'avais pour les combattre avec moi la plus douce et la plus courageuse personne du monde : une femme qui chaque jour renaît dans mon cœur, et dont les divines qualités me font trouver pâles les amitiés qui lui sont comparées. »
Parmi ces amitiés, il faut citer celle de Mme d'Abrantès. Si l'on en croit la Correspondance, cette amitié fut la première en date qui s'offrit à Balzac, et elle lui fut bien offertCy puisque Mme d'Abrantès fit toutes les avances; mais ce qui devait lui nuire aux yeux du romancier, c'était sa prétention de femme auteur. De tournure virile et de caractère énergique, la veuve de Junot, qui avait été une des étoiles du premier Empire, en était réduite à chercher un moyen d'existence dans la vente de ses écrits;
VALZAC FëMIMN. «L
elle composait des romans dans le goût espagnol^ elle écrivait ses mémoires et avait recours a Tobligeance de Balzac pour les démarches indispensables auprès des éditeurs et des directeurs de revues. Son excuse, aux yeux même du romancier, était cette médiocrité de fortune, si rude à supporter après les splendeurs d'autrefois. Balzac n'aimait pas les femmes de lettres. Il partageait à cet égard Topinion de la plupart des vrais artistes, qui poussent assez loin le culte et l'adoration de la grâce féminine pour être contristésde ce qui peut y porter atteinte. La nature, le rôle, la mission de la femme lui paraissaient incompatibles avec la besogne de Técrivain; il y voyait comme une déformation de l'idéal d'amour dont il se plaisait à la doter en rêve. Presque tous les écrivains d'ailleurs ont détesté la femme auteur, non point de cette inimitié vile et méprisable qui prend sa source dans un sentiment de rivalité vulgaire ou de jalousie professionnelle, mais de cette inimitié bien au contraire sainte et sacrée qui se refuse à voir dans un objet d'amour un instrument d'analyse de cet amour. Balzac eut applaudi aux observations de Stendhal, lesquelles contiennent en même temps la justification du cas de Mme d'Abrantès. — « Imprimer, pour une femme qui a moins de
cinquante ans, c'est mettre son bonheur à la plus terrible des loteries ; si elle a le bonheur d'avoir un amant, elle commencera par le perdre. Je ne vois qu'une exception : c'est une femme qui fait des livres pour élever ou nourrir sa famille. » Avec Mme de Castries, il en fut tout autrement : ce n'était plus l'auteur, ce n'était plus l'amie, c'était la femme que Balzac aimait, et la femme dans une de ses plus troublantes incarnations. Ajoutons que Mme de Castries était la plus coquette et la plus ondoyante des femmes. Ce fut tout un roman d'amour que Balzac vécut avec elle, un roman dans lequel cœur et sens se trouvèrent pris, pour lequel il fit tous les frais d'imagination, tandis qu'elle conserva les dehors de la plus parfaite insensibilité. Les complexités sentimentales qui avaient accompagné leurs premières relations étaient bien de nature à attirer et à retenir Balzac : il avait reçu de Mme de Castries, sans qu'elle se nommât, toute une série de lettres dans lesquelles elle témoignait d'une admiration enthousiaste pour ses œuvres. Longtemps il respecta l'incognito qu'elle désirait garder et lui répondit comme elle le souhaitait; enfin lassé, il déclara que ses lettres cesseraient, si elle ne se faisait connaître. Mme de Castries y consentit alors, et Balzae
BALZAC FÉMININ. 6t
apprit que sa correspondante était une des étoiles les plus brillantes de cette aristocratie parisienne où il commençait à fréquenter, il fut reçu dans son salon et traité, ainsi qu'il convenait, comme un des maîtres de la littérature; puis les échanges épistolaires reprirent entre eux. Il ne s'agissait donc plus d'un écrivain, rival comme George Sand, ou simplement disciple respectueux comme la duchesse d'Abrantès, chez qui les prétentions de l'auteur anéantissaient toute possibilité d'amour. Il s'agissait d'une femme de goût, joignant à la plus attirante beauté physique le doux rayonnement d'une intelligence délicate. Malheureusement c'était aussi une coquette, et Balzac fut trop long à s'en apercevoir. Il continua de fréquenter son salon, accepta même l'invitation qu'elle lui fit de venir auprès d'elle et dans une stricte intimité passer quelques semaines à Aix.
Ici notons un détail piquant qui en dit long sur la psychologie de Balzac. Peut-être croyezvous que ce séjour sera consacré tout entier à Mme de Castries; que l'homme, très sincèrement épris, très réellement amoureux, oubliera pour un temps sa tâche d'artiste et jouera en conscience son rôle de postulant. S'il avait agi ainsi, sans doute il eût fini par emporter la place. Mais
VOUS allez voir comme il se comporte, et sa Correspondance va vous édifier à son sujet. Il doit préparer à Aix le Médecin de campagne et tout un dizain des Contes drolatiques, il travaille à ces deux œuvres de cinq heures du matin à cinq heures du soir, et c'est seulement ensuite, la journée terminée, qu'il va rejoindre Mme de Castries. C'était une étrange façon de faire sa cour, et l'on comprend qu'une coquette, si intelligente et si éprise Fût-elle des choses de l'esprit, ait tenu rigueur k Balzac de n'avoir pas oublié quelques jours qu'il était romancier, pour se souvenir uniquement qu'il était amoureux. Si profond psychologue quand il s'agissait des personnages imaginés par lui, Balzac ne le fut pas assez en ce qui le concernait. Toujours est- il qu'il revint d'Aix, aussi peu avancé qu'il y était parti. Certaines phrases de la Correspondance laissent transparaître à merveille la nature de ses sentiments pour Mme de Castries. — « Je n'aime pas votre tristesse; je vous gronderais beaucoup si vous étiez là. Je vous poserais sur un grand divan où vous seriez comme une fée au milieu de son palais et je vous dirais qu'il faut aimer dans cette vie pour vivre. Or vous n'aimez pas ; une affection vive est le pain de Tàme, et quand l'àme n'est pas nourrie, elle
faiblit comme le corps. » — Et plus loin : — « Mille tendresses en retour de vos fleurs. Mais je voudrais plus encore. » — Il n'obtint jamais davantage, car Mme de Castries était un exemplaire accompli de ces femmes qui se promettent sans cesse et ne se donnent jamais. Dangereuse et redoutable espèce pour un cœur de poète qu'elles savent manier avec la dextérité des plus expertes courtisanes. Que de talents ont succombé sous leurs coups, l'histoire de l'art est là pour le prouver !
Balzac, le théoricien de la volonté, ne devait pas succomber. Quelques souffrances qu'il endurât, il sut les dominer; disons mieux : il sut en tirer profit, car elles lui inspirèrent un chefd'œuvre de plus. La Duchesse de Langeais fut la transcription littéraire des émotions traversées. Il se complut à retracer, dans un personnage de fiction, les traits légèrement accentués, mais aussi plus saisissants, de la femme qui, sans le savoir, avait posé devant lui; il renouvela pour la centième fois cette histoire, vieille comme le monde, du poète allant demander à ses propres expériences sentimentales l'inspiration d'une œuvre plus poignante et plus vécue que les autres. Si Mme de Castries s'était montrée moins rigoureuse à l'égard de Balzac, il est probable que la
Duchesse de Langeais n'eût pas été composée^ ou que du moins elle eût été singulièrement atténuée. On raconte qu'après l'avoir écrite il en fit la lecture dans le salon de Mme de Castries, mais que celle-ci ne se reconnut pas ou feignit de ne pas se reconnaître. Balzac était alors guéri, bien que la blessure eût été profonde, si l'on s'en rapporte à cette douloureuse confidence : — « Cette baison qui, quoi qu'on en dise, est restée, par la volonté de cette femme, dans les conditions les plus irréprochables, a été l'un des plus grands chagrins de ma vie ; les malheurs secrets de ma situation actuelle viennent de ce que je lui sacrifiais tout, sur un seul de ses désirs. Elle n'a jamais rien deviné. Vous me parlez de trésors, hélas ! Savez-vous tous ceux que j'ai dissipés sur de folles espérances ? Moi seul sais ce quil y a d'horrible dans la Duchesse de Langeais. » — Finalement il se retirait vainqueur, car n'est-ce point la plus belle victoire qu'un artiste puisse remporter, et peut-il exister punition plus cruelle pour une coquette, après celle qui lui est infligée par l'idée qu'un homme comme Balzac a guéri de son amour, que cette pensée qu'aux yeux de tous et à jamais le pouvoir de ses charmes a subi un décisif échec?
Il est pourtant un autre enseignement, une
leçon plus profitable, qui se dégage pour nous, semble-t-il, de cette histoire d'amour : c'est le caractère dominateur et la puissance absorbante du travail cérébral, ou sous une autre forme, et si vous aimez mieux, l'exclusion, par la prépondérance de cette activité particulière du cerveau, de toute autre activité voisine. L'écrivain qui, tout épris qu'il fût — et nous savons maintenant comme il l'était! — de la séduction troublante de Mme de Castries, trouvait le moyen auprès d'elle de s'abstraire et de concentrer sa pensée au point de composer douze heures par jour, un tel écrivain nous apparaît bien une démonstration nouvelle de cette vérité déjà vérifiée, à savoir, que les grands eHbrts de l'esprit s'accompagnent presque toujours d'une réelle chasteté chez ceux qui en donnent l'exemple. Si l'aventure de Mme de Castries se Ixit terminée par un dénouement conforme aux désirs de Balzac, si Balzac était devenu l'amant de cette trop fameuse coquette, il y a beaucoup à parier que leurs rapports n'eussent pas été de longue durée, et cela non pas tant du fait de Mme de Castries que du fait de Balzac. Son labeur ininterrompu se fût difficilement accommodé des soins constants et minutieux qu'exigeait une semblable liaison !
Durant deux années, les années 1836 et 1837,
Balzac entretint une correspondance suivie avec une personne qu'il ne vit jamais et ne connut que sous le nom de Louise. « Aucune de ces lettres ne portant de date précise, écrivent les éditeurs, et leur série composant une sorte de petit roman sentimental, nous n'avons cru pouvoir mieux faire que de les présenter au lecteur dans leur ensemble, tout en leur assignant un ordre chronologique qui se rapporte à l'époque où elles furent écrites. »
Un roman sentimental, si l'on veut, mais un roman dans lequel, si l'on juge des lettres écrites par celles que Balzac adressait en réponse, la correspondante s'occupait avant tout de raffiner sur le sentiment, et se souciait plus de l'impression qu'elle allait produire sur un romancier célèbre que d'un échange d'idées sincères et personnelles; somme toute, un commerce épistolaire qui dut finir par ennuyer Balzac d'autant mieux qu'il ne put obtenir qu'elle se départît de l'anonyme qu'elle prétendait garder jusqu'à la fin.
Certaines de ces réponses sont intéressantes à consulter, notamment celle où il parle àeV amitié, affirmant sa supériorité sur l'amour : — « L'amitié va plus loin que l'amour, car à mes yeux •elle est le dernier degré de l'amour et la sécu-
rite dans le Bonheur. » Et ce fragment surtout dans lequel il se dépeint lui-même et dévoile le fond de sa nature : — « Sachez que ce que vous présumez chez moi de bon est meilleur encore ; que la poésie exprimée est au-dessous de la poésie pensée, que mon dévouement est sans bornes, que ma sensibilité est féminine et que je n'ai de Thorame que l'énergie. »
o Aimez^moi comme on aime Dieu » , lui répondait-elle !... Hélas ! qui pourra jamais sonder la vanité et la sottise du Bas-bleu! Voilà bien la femme caricature de l'homme. Coquetterie non plus du cœur, mais de l'esprit, la plus vaine et la plus méprisable de toutes, puisqu'elle se manifeste à rencontre de sa nature habituelle et n'a même pas pour excuse d'apparaître un prolongement normal de son être intime. Ce sont de telles phrases qui, venant sous la plume des trop nombreuses Louise dont la littérature fut encombrée, démasquèrent le ridicule de la femme pédante et suscitèrent les représailles de l'homme. Cette inimitié put donner naissance à des œuvres de pamphlet plutôt que de critique; mais elle avait, somme toute, une origine noble et pure, puisqu'elle flétrissait cette chose horrible : la grimace du sentiment, et s'efforçait de restituer à la femme son véritable caractère. Pour en rêve-
nir à Louise et à Balzac, la correspondance cessa brusquement; on s'étonne ajuste titre qu'elle ait pu durer si longtemps !
A r homme qui, parlant de V amitié, trouvait de telles expressions pour la caractériser, à l'artiste qui, connaissant le fond réel de sa nature pour en avoir souffert, l'analysait si délicatement, ces liaisons, on le conçoit, ne pouvaient suffire et demeuraient impuissantes à combler le vide de son cœur. Que lui fallait-il donc? Une affection de femme qui, sans être exigeante, surtout sans absorber le temps qu'il employait à son grand œuvre, fût toujours présente à sa pensée et le soutînt dans ses angoisses; une tendresse délicate qui, n'étant pas précisément l'amour, non plus que la simple amitié, mais une sorte de compromis entre eux, fût comme une caresse constante pour son esprit, un apaisement à ses misères; un sentiment qui, tout en lui laissant la paix du cœur, maintînt pourtant ce cœur dans un perpétuel état de vibration douce, favorable à l'épanouissement de son talent : une chose rare et précieuse entre toutes, telle en un mot qu'on ne la rencontre pas deux fois dans une existence! Pas de coquetterie et pourtant de la tendresse; pas de pédanterie et néanmoins une vraie culture d'esprit ; bref une femme qui eût
les qualités de ce qu'on appelait au grand siècle « un honnête homme » et qui néanmoins demeurât femme par toutes les nuances du sentiment.
Telle était Mme de Berny, que Balzac connut à l'époque de ses débuts littéraires et qui lui conserva jusqu'à sa mort la plus tendre affection. Les analogies sont saisissantes entre elles et l'héroïne du Lys : c'est la même douceur résignée, le même sentiment d'irrémédiable mélancolie; cette conviction enracinée d'une disproportion nécessaire entre le rêve et la vie réelle. Mme de Berny avait épousé un mari beaucoup plus âgé qu'elle, d'humeur morose et chagrine, qui fut évidemment le prototype de M. de Mortsauf. Elle n'eut toute sa vie d'autre consolation que sa tendresse de mère et ses relations d'amie. Jusqu'où ces relations allèrent-elles entre eux deux? Sans prétendre que Balzac ait joué le rôle de Vandenesse avant de l'écrire, et bien convaincu d'ailleurs que Mme de Berny, comme Henriette de Mortsauf, ne faillit jamais à ses devoirs, il est probable que, tout au moins dans le début de cette liaison, la sympathie profonde du romancier fit naître un sentiment que la jeune femme n'osa peut-être jamais s'avouer à ellemême, mais qui ne pouvait être que de l'amour.
Toujours est-il que jusqu'à sa mort elle ne cessa de correspondre avec Balzac, et de soutenir ses défaillances. Cette intimité dura douze ans; Tamie des premiers jours mourut en 1836, emportée par une maladie de langueur.
Voilà ce que Balzac trouva en Mme de Berny, si Ton en croit certains fragments de sa correspondance, certaines confidences adressées à sa sœur et à d'autres amies, qui éclairent d'une douce et mystérieuse lumière cette figure également mystérieuse et douce de l'amie disparue, ravie à son affection par l'implacable destin! Quand il se reporte à ces instants heureux par la toutepuissance du souvenir, il semble que ce soit avec le ravissement d'un être humain à qui il a été donné de contempler une figure qui à peine était de ce monde et qui ne semblait pas faite pour y demeurer longtemps. Lorsqu'il parle d'elle, c'est avec des termes d'adoration presque supraterrestre, et le jour où elle disparaît, voici ce qu'il écrit : — « La personne que j'ai perdue était plus qu'une mère, plus qu'une amie, plus que toute créature peut être pour une autre. Elle ne s'explique que par la divinité. Elle m'avait soutenu de parole, d'action, de dévouement pendant les grands orages. Si je vis, c'est par elle; elle était tout pour moi... Elle réagissait sur
moi, elle était mon soleil moral. » — Et Balzac ajoute, pris comme d'une pudeur à la pensée du rapprochement qu'on ne manquera pas d'établir entre Mme de Berny et Henriette de Mortsauf : — « Mme de Mortsauf du Lys est une pâle expression des moindres qualités de cette personne, il y a un lointain d'elle, car j'ai horreur de prostituer mes propres émotions au public, et jamais rien de ce qui m'arrive ne sera connu. Eh bien! au milieu des nouveaux revers qui m'accablaient, la mort de cette femme est venue ! »
Il ne restait plus alors à Balzac pour le consoler que l'amitié de Mme Carraud, qui devait, celle-là, l'accompagner jusqu'à la fin de sa carrière d'écrivain. Sans doute elle fut douce à son cœur cette liaison, mais trop purement amicale et trop exclusivement maternelle pour présenter les causes de séduction que la nature complexe de Balzac devait chercher. La correspondance entre eux n'en est pas moins intéressante tant par la sincérité et l'absence complète d'égoïsme que par la fidélité et la persistance d'affection qu'elle dénote ; la première lettre est de 1828, et la dernière dé 1850, l'année même de la mort de Balzac !
La nature exacte de leurs relations parait bien indiquée dans une lettre de 1832 qui, par con-
traste, éclaire d'une vive lumière les sentiments de Balzac à l'endroit de Mme de Castries : — « Quant à vous, lui dit-il, il n'est pas besoin de grandes paroles, et vous comprenez tout ce qu'un cœur ami vous offre de tendre et de délicat; vous êtes une de ces âmes privilégiées auxquelles je suis fière d'appartenir par quelques-uns des liens que nous choisissons, et je ne pense jamais à vous que pour retrouver dans ma pensée de doux souvenirs. Ah! si Von avait voulu aller aux Pyrénées, je vous aurais vue; mais il faut que j'aille grimper à Aix en Savoie, courir après quelqu'un qui se moque de moi peutêtre, une de ces femmes aristocratiques que vous avez en horreur sans doute, «
Quelle absence de coquetterie, de tout ce qui caractérise en général les rapports de femme à homme, entre Balzac et Mme Carraud, pour que l'écrivain puisse lui adresser cette lettre sans crainte de la froisser dans un sentiment de rivalité ! Et la lui eût-ir adressée s'il avait eu cette crainte? Il lui parle ici comme à une mère, mais à une mère telle que la nature n'en fait pas souvent, car le propre des mères est de ne point comprendre leurs enfants! Et n'est-ce pas la nécessité de combler cette lacune qui crée ces relations de cœur, ce commerce d'âmes entre de
jeunes hommes et des femmes qui, pnr Tâge, pourraient leur avoir donné naissance ! C'est donc comme à une mère en qui il est assuré de rencontrer toutes les bontés et toutes les indulgences, que Balzac écrit à Mme Carraud. Telle est la note dominante de ses relations avec elle; cela seul suffit à les expliquer, et elles n'auraient pas de raison d'être, si l'on n'évoquait ce sentiment... Balzac est allé en Savoie; il a couru après ce tt quelqu'un qui se moque de lui peut-être » , et il y a acquis la conviction qu'on se moquait de lui sans aucun doute possible. Il ne conserve plus la moindre illusion, et s'en explique franchement à Mme Carraud : Mme de Castries ne l'aimera jamais. Et pourtant avec quelle ardeur il le souhaite cet amour ! « Vrai, je mérite bien d'avoir une maîtresse, et tous les jours mon chagrin s'accroît de n'en point avoir, parce que l'amour est ma vie et mon essence. « C'est là le cri du cœur qui revient à tout moment dans sa correspondance, le besoin intime de son àme, dont il fait confidence à Mme Carraud comme à la plus indulgente de toutes les mères. « Il n'y aura pas de femme pour moi dans le monde?
mes mélancolies et mes ennuis physiques deviennent plus longs et plus fréquents : tomber de ces travaux écrasants à rien. N'avoir pas près de
soi cet esprit si doux et si caressant de la femme ^ pour laquelle f ai tant fait ! »
Il devait pourtant l'avoir un jour auprès de lui en la personne de cette Mme Hanska qui fut d'abord Tamie de son intelligence, puis la femme passionnément désirée pendant des années, pour devenir ensuite la compagne du grand écrivain. La mort cruelle ne devait pas le laisser jouir longtemps de son bonheur !
La correspondance avec Mme Hanska commence en 1833, et dès le début on sent que les relations de Balzac avec elle sont de tout autre nature qu'avec Mme Carraud (1). Mme Hanska est jalouse de son amitié et n'admet point le partage. Elle a connu l'aventure avec Mme de Castries, et cette aventure lui porte ombrage. Balzac le sent bien, puisque dès l'abord il éprouve comme un besoin de se disculper. A une lettre dans laquelle Mme Hanska l'interroge sur Mme de Castries, il répond comme à quelqu'un qui l'aurait pris en faute : ^ Je suis avec elle
(1) La Revue de Paris vient de publier une intéressante série de lettres adressées à Mme Hanska par Balzac, et qui précisent exactement Torigine de cette liaison, qui remonte à 1833. Les précieux originaux de cette correspondance sont entre les mains de M. de Lovenjoul, et il faut bien espérer qu'avant peu les éditeurs de Balzac donneront entière satisfaction à la curiosité des lettrés.
dans des termes convenables de politesse courtoise et comme vous pourriez souhaiter vousmême que je fusse. » Puis il ajoute aussitôt : Ne vous imag[inez pas que je cesse de penser à vous! » II la tient au courant de ses immenses travaux, et dans une lettre qui peint à merveille l'existence du romancier, raconte ses désastres pécuniaires et ses fatigues cérébrales : « Non seulement, je sens des faiblesses que je ne puis décrire, mais tant de vie communiquée à mon cerveau que j'éprouve de singuliers troubles. »
A la tendresse qu'elle lui inspire et que la séparation augmente, loin de l'alTaiblir, Balzac constate une fois déplus qu'il est né pour aimer. Pendant un voyage en Allemagne, il a visité la galerie de peinture de Dresde, et s'étonne que les tableaux ne l'aient point ému davantage : c'est qu'il ne les a pas vus en compagnie de la femme désirée! Il semble qu'à partir de cette époque, l'année 1843, sa passion aille s'accentuant encore. Il lui écrit : « Je reconnais l'infini de mon attachement et sa profondeur à l'immense vide qu'il y a dans mon âme. Aimer, pour moi c'est vivre, et aujourd'hui plus que jamais je le sens. »
A partir de 1 844, c'est un véritable journal de sa vie qu'il lui envoie : il la mêle à son exis-
tence, lui envoyant ses pensées de chaque instant ; elle réalise à ses yeux l'idéal de la cornpagne, de la femme unique qui contient et résume ce que le poète a désiré. Voici pourtant que Taffection de Mme Hanska semble traversée par des doutes, et Balzac en souffre cruellement. Il est probable qu'à cette époque Mme Hanska, sentant où le romancier voulait en venir, avait pris conseil auprès de certaines amies qui l'avaient détournée de toute pensée de mariage. Ses réponses contiennent sans doute quelque trace de ces conseils; aussi avec quelle âpreté et quelle virulence Balzac se défend en défendant son sentiment ! « Ceci est un crime de lèse-camaraderie. Je vous conseille de quitter Dresde au plUs vite. Il y a là des princesses qui vous empestent et vous empoisonnent le cœur! « Ces craintes vont se renouveler plus d'une fois encore jusqu'en 1846. Après onze années d'adoration, il atteignait enfin au but poursuivi avec une si admirable constance : il épousait Mme Hanska. Son bonheur ne devait pas être de longue durée, puisque la mort allait le prendre quelques mois après le mariage !
Elle est assurément d'un ordre rare et exceptionnel l'âme d'artiste qui sut vibrer à des sentiments si délicats et si divers ! La lecture de la
Correspondance laisse une grande, une haute idée de V homme; elle découvre un cœur là où Ton avait pris l'habitude de ne vSir qu'un cerveau. Aussi comprend-on les paroles enthousiastes dont elle fut saluée à son apparition par un des fervents admirateurs du génie du romancier : — « La correspondance de Balzac est infiniment mieux qu'un portrait, fût-il fait par un Michel-Ange ou un Raphaël de la plume. C'est la chair et le sang, le cerveau et le cœur, l'àme et la vie d'un homme qui, dans l'art littéraire le plus éclatant et le plus profond, fut à la fois un Raphaël et un Michel-Ange. Balzac en effet, Balzac est tout entier, de pied en cap, de fond et de surface, dans cette correspondance publiée avec raison comme le dernier volume de ses œuvres, les éclairant par sa personne, les closant par l'homme, et démontrant la chose la plus oubliée dans ce temps où le talent voile si souvent la personne et lui fait malheureusement tout pardonner, c'est que l'homme égalant l'artiste le rend plus grand et en explique mieux la grandeur (I). v
Les figures de femmes qui traversèrent la vie du maître romancier et que nous avons tenté
(1) Barbey d* Aurevilly. Littérature épistolaire. L'article auquel nous empruntons cet extrait est un des plus beaux et
d'évoquer laissèrent — quelques exemples l'ont montré — une empreinte ineffaçable dans son œuvre , car l'œuvre de l'artiste est le grand poème qui raconte sa vie! Mais c'est trop peu dire que de constater simplement, dans une œuvre d'imagination, la trace de tel personnage vivant rencontré au cours de l'existence, de noter que Mme de Gastries devint la duchesse de Langeais , que George Sand s'appela Camille Maupin, que Mme de Berny donna naissance à Henriette de MortsauF. Il faut pousser plus avant dans l'âme de Balzac, parce qu'en l'explorant c'est l'âme même de l'artiste que nous abordons. Et quelle voie plus favorable pour y pénétrer que ce précieux filon de la sentimentalité! Mme de Berny, Mme de Gastries, comme il les aima, comme elles devinrent partie intégrante de luimême ! Elles suscitèrent en lui toute une floraison d'émotions particulières et firent vibrer des régions de son cœur qui sans elles seraient demeurées inertes. Pendant qu'il les aimait, pendant qu'elles remuaient son âme, il n'avait garde de les étudier avec une conscience froide et lucide; il s'abandonnait à ses émotions, il vivait ces émotions qui devenaient une part de son
des plus éloquents qui aient été consacrés ù Balzac lors de l'apparition de la Correspondance.
existence. Mais disparues, avec le recul transfigurateur du souvenir, elles se représentèrent à nouveau comme des divinités auxquelles on sa* crifie, et les émotions vécues autrefois, passées maintenant dans le domaine des réminiscences , devinrent des objets de culte artistique. Alors commença d'affleurer la couche profonde de la sensibilité inconsciente, et ce culte de son cœur, il éprouva le besoin de le célébrer. L'être d'imagination prit à ce moment comme une vie propre et plus intense ; à lui se rattachèrent toutes les émotions de même ordre, toutes les expériences et tous les rêves. Il s'enrichit de tout l'apport idéal et réel; il devint la création littéraire, la forme poétique qui s'incarne dans l'œuvre, pour demeurer éternellement offert à notre admiration !
Ainsi nous sont révélées, par l'exemple de Balzac, les étapes successives de la création artistique, les phases par lesquelles une série d'émotions vécues se transfigurent en personnages de rêve : la période de sensation pure, la période de réminiscence et la période à^ imagination esthétique. En étudiant le style de Balzac nous trouvions occasion d'indiquer comment il donnait corps à ses tendances; nous saisissons maintenant le développement du phénomène; nous
voyons de quelle manière délicate il s'opérait. Ainsi, la succession des expériences de la vie extérieure se combine avec le développement des tendances intimes. — La condition première et essentielle de la durée de l'œuvre nous apparaît la sincérité sentimentale , et ce germe est d'autant plus fécond qu'à l'origine il fut plus respecté. Comme ils se trompent ceux qui, de nos jours, abusés par un excès d'analyse, procèdent dans le roman d'idées ainsi que les romanciers naturalistes dans leurs documentations grossières, et qui croiraient faire une perte irréparable en négligeant de noter leurs émotions, dès qu'ils les ont éprouvées! Balzac, pour créer ses grandes figures, commença par vibrer avec sincérité, par s'abandonner sans arrière-pensée à l'intensité de ses émotions, et sa supériorité d'artiste a sa racine dans sa supériorité sentimentale !
Distinction de Tesprit critique et de l'esprit créateur. Ancienne doctrine. Doctrine moderne. — Goethe et Schiller. Les deux peuvent coexister. — L'esprit critique et les vues générales.
Critique de V esprit français. Sa légèreté; comment Balzac en avait souffert. — Conception enthousiaste de l'Art. — L'Art envisagé couine une Religion. — Causes de notre insuffisance à cet égard.
La situation sociale des artistes. — La psychologie des artistes. — Conflit entre l'artiste et son milieu. Reproches que lui adresse le vulgaire : paresse, inconsistance, contradiction des points de vue. — Les grands hommes presque toujours malheureux.
Balzac pur critique littéraire. — Jugements sur V, HtigOy Dumas y George Sand, Stendhal. — Comment Balzac comprit Stendhal.
Réaction de Vanalyse psychologique sur l'esprit critique.
L'esprit latin, toujours avide de méthode, s'est maintes fois complu à séparer le producteur du critique, assig^nant à Tun comme une fonction instinctive, tandis qu'il attribuait à l'autre le privilège du raisonnement. Cette distinction, fondée sur une apparente vraisemblance, mais non sur une observation délicate et sévère de la
réalité des choses, s'est transformée pour la plupart en un axiome irréfutable, et il a été entendu qu'à chaque classe d'écrivains correspondaient des facultés disparates, exclusives de celles qui caractérisaient la classe voisine. Certains esprits pourtant, plus philosophiques et plus profonds, s'insurgèrent contre cette excessive prétention de vouloir ranger et pour ainsi dire parquer les facultés humaines dans des limites qui leur paraissaient trop restreintes, souvent en désaccord avec ce qu'une analyse plus fouillée de ces mêmes facultés leur démontrait être la vérité. Le résultat de leurs observations attentives fut de les conduire à une réaction contre des idées trop rapidement acceptées. Quelques-uns même, par opposition, et pour bien marquer à quel point leur opinion différait de celles qui jusqu'alors avaient eu cours, poussèrent la thèse adverse jusqu'au paradoxe, et ce fut ainsi que l'un d'eux n'hésita pas à soutenir que « tout véritable producteur contenait nécessairement un critique (1) 5) ,
L'affirmation était hardie, d'autant plus qu'elle revêtait une forme paradoxale. Il invoquait des exemples fameux, bien choisis d'ailleurs pour
(1) Voir VArt romantique de Baudelaire .
lui communiquer leur autorité : il citait Gœthe et Schiller dans les temps modernes; il aurait pu y joindre d'autres noms : a Autant de producteurs, disuit-il, autant d'admirables critiques. » 11 n'admettait pas qu'on dépouillât le génie de sa rationalité, et concluait : « Tant pis pour les poètes que guide le seul instinct. »
Si exagérée que fût sa thèse, intéressante à n'en pas douter, et qui du moins avait ce mérite de réagir contre les idées reçues en découvrant une face nouvelle de la vérité, elle reposait sur une conception singulièrement noble, quoique dépassée (1) aujourd'hui, de l'esprit humain. Comment admettre que ces chefs-d'œuvre de l'art, auxquels nous vouons notre admiration, soient le produit fatal d'une inspiration qui s'ignore, obéissant à des lois dont elle ne soupçonne même pas l'existence ? N'y aurait-il pas là quelque chose d'un peu humiliant pour l'esprit? Et de fait son affirmation était aussi exagérée que celle des partisans de la thèse inverse, car s'il est exact qu'un producteur puisse contenir un critique, si la saine observation des faits et l'examen des littératures prouvent surabondam-
(1) En disant que cette conception est dépassée^ nou8 voulons marquer simplement que les progrès de la psychologie ont modifié cette manière d*envisager l'esprit humain.
ment que les plus grands producteurs ont été des critiques éminents, entendant le mot dans son sens le plus large, il est impossible d'admettre, comme il le prétendait, que tout producteur contienne nécessairement un critique.
L'affirmation quasi paradoxale de l'auteur de « l'Art romantique » reposait donc sur l'idée très haute qu'il se faisait des fonctions de l'artiste, sur cette répugnance, bien facile à comprendre chez une nature aussi méditative que la sienne, à admettre la fatalité des plus nobles productions du génie. Rien n'égale en effet la beauté harmonique et l'eurythmie que nous offre cette corrélation des facultés créatrices et "critiques. L'inspiration n'est plus alors cette espèce de souffle fatal, d'aura, suivant l'expression latine, qui correspondait aux croyances de l'humanité primitive, alors que l'homme « à peine séparé de la nature conversait avec elle, lui parlait et entendait sa voix » , alors que « cette grande mère à laquelle il tenait encore par ses artères lui apparaissait comme vivante » . L'inspiration, se dépouillant de son caractère exclusivement fatal, se révèle comme le résultat d'une pondération savante entre deux facultés : la faculté à'invention purement instinctive et la faculté de raisonnement , fruit dé l'expérience et
BALZAC CRITIQUK. 87
de la comparaison, celle-ci faisant pour ainsi dire contrepoids à ce que la première pourrait avoir de trop spontané et d'insuffisamment réfléchi !
C'est d'une inspiration de cet ordre que des poètes comme Goethe et Schiller donnèrent le magnifique et complet exemple. Le génie critique chez de tels producteurs se révèle à nous dans sa pleine beauté, dans son entière lucidité : ce n'est plus le simple esprit d'analyse, s'attachant aux points de détail, forcément borné dans sa vision, comme chez les critiques de métier; c'est la fusion de l'esprit d'analyse et de synthèse, capable d'embrasser les choses d'un seul coup d'oeil d'ensemble; c'est la faculté de généralisation la plus haute s'appliquant à la vie et à leur art en particulier. Ainsi raisonnait apparemment l'auteur de l'Art romantique, et en ce sens il ne pouvait avoir tort; car il est difficilement admissible, partant d'un tel point de vue, qu'un esprit producteur ne soit pas en même temps un esprit critique (1).
Ajoutons que Balzac une fois de plus lui donnait raison. Nous examinerons plus loin la philo-
(1) Goethe, qui a touché ù toutes les questions d'esthétique, a traité celle-là. Son opinion se trouve exposée dans les « Conversations avec Ëckermann « .
Sophie et les idées générales du romancier. Ici nous devons nous en tenir à l'étude du volume que les éditeurs ont intitulé « Essais et Mélanges » . C'est un recueil des différents articles qu'il donna aux revues et aux journaux, dans lesquels il formule son opinion sur les événements artistiques, littéraires et politiques du temps : il y fait donc, plus particulièrement qu'ailleurs, œuvre de pur critique. Nous parlions de ces idées générales, de ces jugements d'ensemble par lesquels un écrivain de génie domine son époque et la devance comme tous les inventeurs, et nous disions que là était la forme supérieure de l'esprit critique. Ce sont de telles idées et de tels jugements qui constituent la richesse et la beauté de livres comme les « Conversations de Gœthe avec Eckermann » , ou comme la « Correspondance de Gœthe avec Schiller » . Dans ces ouvrages on suit le développement et la transformation de la pensée chez ces hommes de génie : ils nous offrent comme un journal, écrit par les plus hautes intelligences, enfermant leurs croyances et leurs aspirations, leur foi artistique et leur amour du Beau. Au même titre, bien qu'à un degré moindre, — car les nécessités de la production rapide empêchèrent trop souvent Balzac de se replier sur lui-même, — ce volume d' « Essais et
mélanges » contient de précieux et intéressants documents.
Au cours de sa carrière, Balzac eut souvent à1 souffrir de le légèreté d'esprit de ses contemporains : il en souffrit comme artiste et comme écrivain. Dans une étude antérieure nous avons examiné déjà le retentissement qu'exercèrent sur ses œuvres ses expériences personnelles ( 1 ) . Le roman des u Illusions perdues » , dans sa seconde partie du moins, avec ses magistrales études sur le journalisme, nous est apparu comme un écho, non pas affaibli, mais toujours vibrant au contraire, des souffrances endurées ; le personnage de Lousteau comme l'incarnation de ce type du journaliste qui n'est, il faut le reconnaître, que la caricature de l'esprit français. Dans son article des « Artistes », où il recherche la cause de leur infériorité sociale, de la situation souvent misérable que leur créaient alors les préjugés mondains, il montre combien peu sérieux nous sommes, combien peu enclins à la méditation y cette force des âmes du Nord. Balzac précise, en les opposant, les éléments constitutifs de notre esprit et ceux des peuples voisins, et dès l'abord il les touche du doigt : — a En France l'esprit
(1) Voir Tétude sur Lucien de Rubetnpré et d'Arthez dans le cbapitre des « Artistes » •
étouffe le sentiment. îî Ce sont les premiers mots de cette belle étude des « Artistes « . Et plus loin : et Nous comprenons à merveille l'art en lui-même; nous ne manquons pas d'une certaine habileté pour en apprécier les œuvres ; mais « nous ne le sentons pas, » Sans avoir fait, comme Stendhal au cours de son existence cosmopolite, Texpérience quotidienne et par comparaison de. notre infériorité sentimentale, sans avoir pu comme lui, par le perpétuel contraste d'une vie en partie double, mesurer les facultés d'enthousiasme de notre race en les rapprochant de celles, des races voisines, Balzac arrivait à des conclusions identiques, et condensait en une formule précise les innombrables observations de cette nature répandues au cours des « Promenades dans Rome » , du livre de « l'Amour » , des « Mélanges d'Art et de Littérature » .
Encore Stendhal ne parlait-il par expérience que de sa chère Italie ! Par tempérament il restait fermé à la compréhension de l'art telle que les races du Nord et surtout l'Allemagne en ont donné l'exemple. Aveuglé par son adoration exclusive du génie italien, incapable par conséquent de discerner la part d'exagération souvent voulue qui distingue les nations du Midi, r£nthousiasme, tel que celles-ci le pratiquent, lui
était apparu comme la seule voie normale pour atteindre au Beau. Ennemi né des races Nord, — on connaît ses jugements sur TAngleterre, où il ne voyait qu'hypocrisie, faisant ses réserves pour le seul Shakespeare; on sait aussi son opinion sur l'Allemagne, dont il avait fui les brumes avec horreur, — Stendhal avait méconnu cette gravité d'âme, cette puissance de concentration qui caractérisent le génie germanique et lui communiquent cette attitude un peu austère, mais singulièrement noble en face des manifestations de la Pensée. Bref, si Stendhal avait merveilleusement conçu l'art comme excitant à l'enthousiasme, il l'avait totalement ignoré comme culte ^ comme religion. Balzac n'eut garde de tomber dans la même erreur. Son intelligence, bien autrement large et compréhensive, lui permit de sympathiser avec cette double forme de l'admiration : — « C'est chose rare, écrit-il, toujours dans ce beau chapitre des « Artistes p , que de rencontrer un homme abîmé dans la contemplation d'une œuvre d*art. »
Mais, qu'il s'agisse d'enthousiasme comme chez les Italiens, ou du culte esthétique, Balzac constate avec tristesse que l'esprit français est aussi mal prépar é pou r l'un que jour l'autre. Il y avait assurément quelque audace à marquer la chose
^vec tant de sincérité, de même qu'il y avait quelque originalité d'esprit à en chercher les raisons dans la structure de notre race et dans les l considérations de climat. Ici encore, — nous ne I pouvons assez le répéter, puisque ce fut à la faveur d'une telle discipline intellectuelle que se ; modela son esprit, — l'intervention des méthodes 1 scientifiques et la préoccupation des seules causes Iphysiologiques dictèrent ses jugements (1). Les deux facteurs de l'éducation morale d'un peuple comme d'un individu, il les précise déjà, laissant à d'autres le soin de les reprendre. La rac e et le milieu, tout est là, dira-t-on plus tard; n'allez pas chercher ailleurs. Et Balzac va-t-il chercher autre part lorsque, s'e(ïorçant de trouver les causes profondes de notre infériorité sentimentale, il les attribue à ce fait que nous n'avons pas de tempérament tranché; que cette sorte de juste milieu que nous tenons entre les peuples du Nord et ceux du Midi, il faut en chercher l'explication dans des variations climatériques exactement correspondantes? — « Cette instabilité de l'esprit qui nous donne le mouvement pour but, cet amour du changement et cette avidité de plaisirs oculaires, les devons-nous à
(1) Voir, dans le premier volume, l'étutle sur la préface de la Comédie humaine.
«ALZAC CRITIQUE. 93
la fatale rapidité avec laquelle notre climat nous fait vivre en quelque jours sous le ciel gris de l'Angleterre, sous les brumes du Nord et sous le soleil éclatant de Tltalie? » — Joignez-y, comme Balzac le fit lui-même, Tinsuffisance de notre éducation nationale en ce qui touche les arts, la légèreté avec laquelle nous nous reposons sur autrui du soin de juger ; vous aurez, réunies, les principales causes maîtresses qu'un esprit tel que le sien devait tenir à préciser! Ces observations sur l'esprit français étaient le préambule nécessaire de l'étude qui suit sur la P sychologie d esjirtîstes , un des plus curieux et des plus compréhensifs parmi les morceaux de critique sortis de sa plume (1). Deux années plus tard en 1832 avec « Louis Lambert » , puis cinq années ensuite avec les « Illusions perdues » , il devait appliquer les principes posés, mettre en œuvre les théories avancées, justifier par des créations vivantes, Lambert, Rubempré, d'Arthez, Nathan, les idées soutenues (2). Nous nous sommes expliqué autre part sur cette corrélation
(1) Dans la préface de la Terre promise^ M. Bourget a très justement noté la « portée supérieure » des pages de critique de Balzac, « supérieures, dit-il, comme tous les fragments de théorie ébauchés par ce grand esprit, d'un don philosophique égal à son don évocateur » .
(2) Voir le chapitre des « Artistes n dans les Premiers Essais,
entre l'idée abstraite et la création d'art qui lui donne vie; c'est ainsi, par exemple, qu'à l'occasion des rapports entre les sexes dans le mariag^e nous avons marqué le lien imbrisable qui existe entre des conceptions théoriques comme la Cl Physiologie du mariage » ou les « Petites Misères de la vie conjugale » et les œuvres de vie intense et passionnée comme le « Lys » ou le « Curé de village « . Dans le domaine de la psychologie de l'artiste, il existe un rapport du f même ordre entre les personnages précédem- ■ ment cités et ce morceau de critique, si bien, que les enseignements douloureux qui se dégagent pour nous de ces œuvres : « Louis Lambert» et les u Illusions perdues » , semblent la conclusion logique des idées exposées au cours de l'étude des «Artistes» : une parfaite unité d'inspiration, cette marque de toute grande œuvre d'ensemble, les traverse et les relie.
»^ Tout d'abord l'idée du divorce infaillible entre l'artiste et son milieu, du conflit inévitable entre l'inventeur de façons nouvelles de sentir et la société à laquelle il s'agit de les imposer. De quelles tragiques souffrances un pareil conflit peut être la cause, les romans étudiés nous l'ont montré par une saisissante peinture de la vie yécue. Quant aux raisons secrètes de ce conflit,
BALZAC CRITIQLK. 95
le morceau sur les artistes le précise mieux que tout autre. On peut bien dire en effet que, pour ce qui touche à la psychologie intime et profonde de l'artiste , Balzac fut un précurseur au même titre que les plus raffinés des écrivains contemporains. Il ne le cède à aucun d'eux pour la sensibilité de l'analyse non plus que pour la pénétration des vues, ni à Shelley, ni à de Vigny, ni à Poë. Il posa l'un des premiers, sans doute à la même époque que Stendhal, le grand principe de la Différence , cause première de toute hosti- ^) lité : — « Beaucoup de difficultés sociales viennent de l'artiste, car tout ce qui est conformé autrement que le vulgaire froisse, gène et contrarie le vulgaire. » Il insista sur cette apparente jjaresse, de l'artiste qui n'est telle le plus i^ souvent qu'aux yeux des non-initiés, qui semble au contraire la condition indispensable de la pro* duction à certaines heures ; ce n'était pourtant pas sa cause qu'il défendait, lui qui donna le plus extraordinaire exemple de labeur ininterrompu. Il marqua avec une rare pénétration, digne en vérité du plus moderne des analystes, que cette S\\ inconsistance^ qu'on reproche tant à l'artiste n'est autre chose que l'état d'esprit grâce auquel il se prête et s'abandonne à la diversité de ses impressions, cause de la diversité et de la richesse
de ses points de vue : — « Le vulgaire, écrit-il, nomme fausseté de jugement cette faculté puissante de voir les deux côtés de la médaille humaine (1). » Enfin, il revendiqua, comme une des gloires de Tartiste, cette impuissanc e à fixer son attention sut. le JPaisérable co.rt£ge, des préoccupations mesquines, des soucis journaliers qui sont le triomphe des médiocres, et pour lequel il ne saurait avoir que du mépris, si seulement il lui était donné de les apercevoir.
L'inévitable conséquence de cette disproportion de Tâme artiste avec le milieu où elle est condamnée à vivre est donc la lutte; car « la Pensée est une chose en quelque sorte contre nature et les arts sont l'abus de la Pensée » . — D'où le malheur presque nécessaire de tous ceux qui vivent par la pensée; parmi ceux-ci, la plupart succombent pour avoir tenté de soulever sur leurs épaules un poids qu'elles ne pouvaient porter. Quelques-uns, mais combien rares, sortent victorieux de la lutte, souvent trop tard, hélas! pour assister à leur triomphe; si bien qu'elle se justifie pleinement, et que Balzac y eut sans doute adhéré sans restriction, cette con-
(1) C'est un thème que l'on retrouve développé avec d'infinies variations dans les œuvres de la dernière manière de Renan.
BALZAC CRITIQUE. \ , v^?^
clusion mélancolique d'un artiste qui fut, lui aussi, un des plus vigoureux lutteurs de ce siècle : — a Le malheur, voilà le partage des grands hommes. Telle est la récompense de leurs pensées élevées et de ce grand sacrifice qu'ils consomment, lorsque, réunissant en des paroles harmonieuses la sensibilité de leurs organes, la délicatesse de leurs idées, leur force, leur âme, leur passion , leur sang , leur vie , ils donnent à leurs semblables de grandes leçons et d'immortelles voluptés (I)!... »
Arrivons maintenant à ce que l'on pourrait appeler le pur critique littéraire^ et sans même nous attarder à certains morceaux que Balzac consacra aux maîtres classiques de notre langue , à Molière par exemple et à La Fontaine, abordons de suite les pages d'un intérêt plus actuel, dans lesquelles il donne son avis sur quelques-uns de ses contemporains. Leur valeur révélatrice doit être identique, en ce qui touche l'esprit du critique, car identiques sont les procédés d'esprit qui s'y trouvent enjeu.
Pendant cette première moitié du dix-neuvième siècle, deux hommes combattirent côte à côte; non point rivaux, — ils étaient trop diffé-
(i) Journal d* Eugène DeîacroiXj t. I*".
98 CHAPITRE lU.
rents, car ils marchèrent toujours dans des voies opposées. — Ils combattirent côte à côte en ce sens que leur réputation se fit à la même heure ; mais ils ne se touchèrent par aucun point. Quel contraste plus saisissant dans l'histoire littéraire de ce siècle que celui de ces deux noms : Victor Hugo et Balzac ! L'un représentant et dirigeant la rénovation poétique de la France, travaillant dans Tunique domaine de la forme, n'apportant pas une idée nouvelle, mais simplement des images et une faculté d'expression qu'on ne soupçonnait point. L'autre, au contraire, uniquement préoccupé de pensée, de la rénovation de sa pensée au contact du mouvement scientifique et philosophique; assez peu soucieux de la forme et, somme toute, ne s'en étant inquiété qu'en des œuvres d'exception qui ne représentaient qu'une part infime de son immense labeur. Le premier, aux yeux duquel le monde intérieur n'existait pas ; le second, pour lequel les phénomèmes de l'âme étaient tout. Estil besoin de dire qu'ils ne se comprirent jamais? A la mort de Balzac, Victor Hugo prononça sur sa tombe un discours d'une rare beauté de style, plein d'antithèses ingénieuses et de contrastes saisissants, dans lequel, avec ce ton grandiose qui rendait sa voix comparable aux voix pro-
fondes de la nature, il marquait la place de Balzac dans Thistoiredes Lettres, mais ne l'expliquait nullement. — En 1830, au lendemain di'Hernani, Balzac avait écrit sa pensée sur Victor Hugo et, faisant la critique de son œuvre dramatique, s'était placé sur le terrain de laP^/chologie! On imagine les conclusions qu'il en put tirer; le sujet lui sembla inadmissible , les caractères faux, la conduite des personnages contraire au bon sens. Au lieu de chercher dans le théâtre de Victor Hugo un prétexte à beaux vers, une occasion de superbes envolées lyriques, bref une manifestation nouvelle de ce que le maître du Romantisme fut toujours et exclusivement : un poète lyrique, Balzac y chercha l'évocation ou la résurrection, conforme à son imagination tout intérieure, de personnages historiques : — «C'est là Charles-Quint! écrit-il. Où M. Victor ft Hugo a-t-il étudié l'histoire? Qu'y a-t-il dans « cette charpente qui dénote une connaissance u intime de cette âme royale? »
Dans cette voie et pour Victor Hugo, Balzac ne pouvait que faire fausse route; non qu'il critiquât à faux ses conceptions dramatiques, mais parce qu'il ne voyait point la véritable maîtrise du poète et lui demandait ce qu'il ne pouvait donner. La preuve en est que, lorsqu'il s'en
prend à un écrivain chez lequel n'existe aucune supériorité de poète, ses critiques frappent juste où il convient, et donnent la mesure exacte de ce qu'il faut en penser. Témoin DumaSy qui jouissait à son époque d'une réputation égale, sinon supérieure, à celle de Balzac. Il est aujourd'hui bien oublié, mais il suffit de se reporter aux journaux durant cette période de 1830 à 1860 pour se faire une idée précise de l'influence qu'il exerça. Le goût du temps pour les inventions purement romanesques ne se laissa pas déconcerter par la médiocrité de ses productions et l'indigence foncière de son esprit. Seules, quelques intelligences supérieures protestèrent en silence et surent devancer le jugement que la Postérité devait porter sur de tels ouvrages. C'est ainsi que Balzac écrivait à Mme Hanska : — tt Je comprends que vous ayez été choquée des Trois Mousquetaires ^ vous si instruite et sachant à fond l'histoire de France. On est vraiment fâché d'avoir lu cela. Rien n'en reste que le dégoût pour soi-même d'avoir ainsi gaspillé son temps , cette précieuse étoffe dont notre vie est faite (I). » Peu de temps après
(1) Le jugement de Balzac peut être rapproché de celui d'Eugène Delacroix : a Quand on a lu cela, on n'a rien lu. » (Journal d* Eugène Delacroix, t. II.)
BALZAC CRITK^UE. 101
Dumas, et avec un éclat presque égal, George Sand s'était fait sa place dans le roman français La fréquence et Tintimité des relations qui existaient entre elle et Balzac empêchèrent ce dernier de juger ses œuvres aussi librement qu'il l'aurait pu faire en d'autres circonstances. Nous connaissons néanmoins quelques traits qui précisent leurs rapports et nous savons que Balzac Testimait dépourvue d'esprit critique. Il en voulait sans doute à cette irrémédiable fausseté de jugement qui la poussa toute sa vie à défendre, avec une entière bonne foi, les thèses les plus insoutenables, et à donner tête baissée dans les utopies qui avaient cours alors.
De même que pour Dumas, Balzac avait touché du doigt le point faible et marqué, trente années auparavant, le revirement d'opinion qui devait se produire, de même aussi pour Stendhal, et en sens inverse, Balzac vit nettement l'avenir, .et près d'un demi-siècle avant l'époque de sa soudaine faveur, précisa les raisons de cette faveur. Alors que Stendhal était parfaitement ignoré, ou connu seulement d'un petit groupe assez analogue à ce que nous appellerions aujourd'hui un cénacle y Balzac n'hésita pas à le proclamer « un des esprits les plus remarquables du temps >» . — Il fut frappé de la nature par-
ticulièrement distinguée de son talent, et à propos de la « Chartreuse de Parme » écrivit à Fauteur : — « J'ai été saisi d'un accès de jalousie à cette superbe et vraie description de bataille que je révais pour les scènes de la vie militaire. La ce Chartreuse »> est un grand et beau livre; je vous le dis sans flatterie, sans envie, car je serais incapable de le faire. Je fais une fresque, et vous avez fait des statues italiennes, » Aujourd'hui même, avec la facilité pour juger que donne le recul du temps, on ne saurait trouver de comparaison plus saisissante pour caractériser en les opposant ces deux maîtres du Roman contemporain.
Un talent critique de cet ordre, s'appliquant si heureusement à la notation délicate des œuvres de l'esprit, est fait surtout, on le conçoit, de ce sens exquis de la nuance, de ce tact particulièrement fin auquel les fervents de l'art doivent leurs plus rares sensations et leurs jouissances les plus complexes. De quelque art en effet qu'il s'agisse : poésie, peinture ou musique, l'âme qui en tire émotion, chez laquelle cette première faculté se double d'un pouvoir correspondant d'analyser son émotion, voit sa maîtrise se mesurer à la délicatesse avec laquelle elle perçoit les rapports existant entre les éléments
BALZAC CRITIQUE. ICS
constitutifs de l'œuvre. Mais ce n'est point assez de noter la chose à propos de Balzac; il faut encore rechercher comment elle se produit. Et n'est-ce pas le cas de revenir à l'idée même que nous développions au début de cette étude, sur les relations entre l'esprit créateur et l'esprit critique ? Précisément, croyons-nous, parce que certains dons de vision et d'observation psychologique qu'il possédait surabondamment se prêtent aussi volontiers au maniement des idées littéraires qu'à l'analyse des états d'àme, Balzac put exceller dans ce double rôle. Énoncer cette idée c'est marquer la réaction heureuse de l'analyse psychologique sur l'esprit critique, réaction qui se produira d'autant plus sûrement que le psychologue sera doué d'un esprit plus orné, plus accessible aux idées générales et aux vues d'ensemble. Qui ne voit que l'outil était identique, celui qu'employait Balzac pour analyser les étapes successives traversées par un artiste comme Lucien de Rubempré ou Wenceslas Steinbock, et celui dont il se servait dans sa belle étude théorique sur les artistes, pour exposer quelquesunes des lois qui régissent le développement de ces êtres exceptionnels? Le travail du critique n'est que l'aboutissement, la conclusion de l'effort du psychologue : ils se complètent l'un
l'autre, car celui-ci se trouve modelé par l'habitude de pénétrer et de différencier les états d'âme. L'esprit est un, en effet, et cette unité se révèle dans ses manifestations en apparence les plus diverses, souvent même dans les plus opposées.
Pour quels motifs le théâtre devait tenter Balzac : son ambition
, sans limites. — Fascination particulière qu'exerce l'art dramatique. — Angoisses et jouissances attirantes. — Avantages et dangers de l'interprétation.
Point commun à Balzac et aux romanciers venus après lui : ils ont tous ambitionné les succès de la scène. — Aucun d'eux n'y a réussi. — Leurs doléances et leurs objections après coup.
Causes de leur insuccès. Réaction exercée sur la conception d'une œuvre par cette pensée qu'elle sera jouée et non lue. — Vision intérieure du public, particulièrement glaçante pour l'écrivain. — Insuffisance de ce public : le théâtre demeure' un goût, n'est plus un art. — Extrême légèreté des spectateurs : horreur du nouveau. Routine et banalité,
Balzac eut le même sort que les autres. — Véritables causes de son insuccès. — Qustion de la Psychologie au théâtre. Personne ne conteste plus qu'elle y soit possible^ mais elle est différente de la psychologie dans le roman. Exemple tiré du personnage de Vautrin, Le Vautrin du roman et le Vautrin du théâtre.
Vision propre à Shakespeare par contraste avec celle de Balzac : vision en raccourci. — Balzac a besoin de vastes espaces. Le personnage de Vautrin subit une vraie décapitation sur la scène.
Le théâtre de Balzac, partie négligeable de son œuvre.
A une époque quelconque de sa vie, la forme dramatique devait s'imposer à l'esprit de Balzac
comme une nécessité littéraire | A l'exemple de tous les grands créateurs d'âme, de tous ceux qui eurent une vision complexe et puissante de Tesprit humain, en même temps que l'impérieux besoin de traduire en œuvres d'art vivant cette obsession spirituelle, Balzac fut hanté par l'idée du théâtre. On n'oublie pas d'ailleurs que sa première tentative littéraire avait été une œuvre dramatique, un Cromivell, dont il reconnut luimême l'insuffisance. Mais plus tard, ayant atteint comme romancier à la plus haute réputation, il se souvint de ses débuts, et par un phénomène de retour assez fréquent, s'adressa à la forme de ses premiers essais. La gloire du romancier ne pouvait lui suffire, et il y avait à cela plusieurs raisons : son ambition d'abord. Personne n'ignore qu'elle était sans limites : il considérait qu'un grand écrivain, un roi de la Pensée y comme il aimait à dire, pouvait hausser ses prétentions à une sorte de domination absolue. Les anecdotes abondent en ce sens, et certaines d'entre elles seraient de nature à faire sourire, si le ridicule pouvait en quelque manière avoir prise sur le génie.
Il est une autre cause encore, plus directe, plus immédiate et plus certaine, pour expliquer ses tentatives à la scène : c'est la fascination invin-
cible qu'exerce sur un artiste amoureux de vie et de réalité Tart dramatique envisagé dans son essence et dans ses effets : cette communion directe de Tauteur avec le public, cette répercuscussion de Tun sur Tautre, source d'angoisses poignantes, mais aussi d'ineffables jouissances, dont la plupart des artistes se sont montrés avides. Le public du romancier présente un caractère trop anonyme; il ne le voit pas, il ne le touche pas ; il ne perçoit pas l'effet produit / sur lui par son œuvre, ou du moins ne le perçoit ; qu'indirectement, d'une manière tout à fait insuffisante, comme quelque chose de froid et de mort. Entre eux rien n'existe de cette communi-; cation en quelque sorte électrique qui relie l'au-l teur dramatique à son public. Allons plus loinl encore et disons qu'un personnage imaginé, sj idéal qu'il soit dans sa conception, prend sur lai scène une réalité concrète, un relief saisissant au regard de celui qui l'a créé : ce dernier le touche du doigt, lorsqu'il est incarné par l'acteur qui lui donne la vie véritable en lui prêtant l'appui de son talent d'interprète; là se trouvent à la fois le danger et l'avantage de l'art dramatique : le danger si l'interprète demeure au-dessous de sa mission, l'avantage s'il a bien pénétré son personnage, s'il a su se l'assimiler complète^
ment. C'est en ce sens qu'un grand poète dramatique a pu écrire, rendant un suprême hommage à un acteur de génie : — « Ce soir, grâce à l'interprétation merveilleuse, tout à fait inexprimable de mon ami, j'avais jeté jusqu'au fond de ma propre création un de ces regards comme il a été donné bien rarement, jamais peut-être à un artiste, d'en jeter. On est alors envahi par un saisissement sacré, en face duquel on doit observer un religieux silence (1). » — On se représente certains acteurs de génie, unKean, un Frederick Lemaître, arrivant à donner ce « saisissement sacré » par leur puissance inventive dans le domaine de l'expression, de l'interprétation dramatique.
Quoi qu'il en soit, il faut croire que bien puissante est cette fascination du théâtre, puisque nous en trouvons la preuve dafis l'exemple de la plupart des écrivains qui contribuèrent à l'éclat du roman moderne: pas un, j'entends parmi les maîtres, qui, parvenu à une renommée légitime et incontestée, grâce à ses œuvres de romancier, n'ait ambitionné une réputation correspondante comme auteur dramatique. Balzac, et parmi ceux qui le suivirent ; Flaubert, Tourgeniev, M. E»
(1) Appréciation de Richard Wagner sur le célèbre acteur Schnorr de Karolsfeld.
Zola, autant de noms à citer. Les frères de Concourt eux-mêmes, qui proclamèrent si dédaigneusement la supériorité artistique du livre sur le théâtre, firent les tentatives que l'on sait. Leur phrase retentissante : «Le livre tuera le théâtre» , fut écrite après un bruyant échec sur la scène, et si, après coup, ils se montrèrent à ce point méprisants pour Tart dramatique, l'amertume qu'ils conservèrent de leurs insuccès ne contribua pas médiocrement à leur dicter cette attitude. Chose curieuse en effet, tous tant qu'ils furent, maîtres et disciples, ne rencontrèrent qu'insuccès sur la scène. N'y a-t-il pas là de quoi donner à réfléchir, et de l'ensemble de leurs échecs ne peut-on pas dégager un enseignement? Quelque légitime prévention que l'on éprouve à l'égard du goût public, avec quelque défiance que l'on envisage l'arrêt sanrappel de deux mille spectateurs réunis dans une salle, cette suite ininterrompue d'insuccès peut sembler au moins bizarre.
Tout a été dit sur l'incompétence du public en matière dramatique. Les écrivains qui eurent à subir ses mauvais traitements ont excellé dans l'art de réunir et de présenter les raisons pour lesquelles il convenait d'écarter ses jugements. Médiocrité inévitable d'auditeurs qui demandent à une pièce de théâtre, non pas une jouissance
d'art, mais un amusement; insuffisance de l'inerprétation, trahison de la pensée de l'auteur 3ar ceux-là même qui ont mission de la faire saisir. Ce sont là les thèmes habituels de déveoppements sur lesquels n'ont pas manqué de s'étendre les écrivains mécontents. Parmi ces motifs, il en est qui valent qu'on s'y arrête pour les examiner de près. Ce sera du même coup préciser quelques causes de la non-réussite au théâtre de nos plus fameux romanciers.
D'abord la réaction inévitable exercée sur l'oeuvre dramatique, à l'époque même de sa conception, par les conditions qui lui sont inhérentes : la nécessité de subir directement et sans intermédiaire le contact du public. Il est clair que la situation d'esprit n'est plus la même chez un artiste qui compose, sachant que son œuvre est destinée à affronter, nous ne dirons pas le jugement, mais l'impression de deux mille spectateurs, et pour cet autre qui sait qu'il sera lu à tête reposée, dans le silence et l'isolement. L'écrivain qui, malgré sa conscience littéraire, malgré la sincérité de son culte pour l'art, ne peut écarter cette vision intérieure du public, ne produira plus avec la même liberté, avec la même indépendance de pensée. Cela revient à dire que certai-nes hardiesses, devant
lesquelles il n'hésitera pas dans une œuvre écrite pour être lue, lui apparaîtront impossibles quand il s'agira de les transporter sur la scène et de les soumettre à une appréciation collective. Cette vision intérieure du public l'effrayera, le glacera; car le public doit juger immédiatement; l'impression subie sera chez lui dénuée de toute critique; elle ne sera jamais que le résultat d'une commotion soudaine, sans qu'il y ait place pour la réflexion, pour le repliement sur soi-même; elle se produira sous l'influence de mouvements impulsifs et s'aggravera de ce fait que les émotions du voisin exercent aussitôt leur influence salutaire ou néfaste. D'où cette conséquence si justement marquée : « Écrire une pièce de théâtre, c'est établir d'abord comme une moyenne des opinions du public pour lequel on l'écrit. » Et l'artiste la sent si bien cette vérité, qu'elle réagit aussitôt sur l'exécution de son oeuvre.
Car il n'y a pas à s'illusionner sur le caractère de ce public. Le théâtre, tel que l'ont fait, en le transformant, nos sociétés modernes, ne saurait être un lieu pour Vaj^t. Il a perdu d'abord, par l'extrême fréquence des représentations, le caractère de solennité exceptionnelle que lui avaient imprimé les usages du monde antique.
Ajoutons qu'il est devenu un goûty qu'il ne correspond plus à un besoin, en un mot qu'il n'a plus rien de national. Toute réforme sérieuse dans le sens artistique — en admettant qu'elle fût possible aujourd'hui — devrait viser à lui restituer ce caractère. Quant aux tendances du public, elles se marquent par une extrême légèreté, par une crainte bien significative de toute innovation, enfin, ce qui est plus grave encore, par l'incompréhension radicale de ce qui fait la valeur d'un art : sa beauté propre, c'est-à-dire la perfection de ses moyens expressifs.
Ces raisons et quelques autres encore furent parfaitement saisies par les écrivains qui, ayant subi des échecs au théâtre, exhalèrent leurs plaintes en des préfaces écrites après coup, puis réimprimées dans leurs recueils d'essais dramatiques. Balzac n'échappa pas au sort commun.
Toutes ses œuvres de théâtre furent mal accueillies, et il s'en plaignit amèrement. Voici ce qu'il écrivait dans la préface des Ressources de Quinola : « Quand l'auteur de cette pièce ne l'aurait faite que pour obtenir les éloges universels accordés par les journaux à ses livres et qui peut-être ont dépassé ce qui lui était dû, les Res^ sources de Quinola seraient une excellente spéculation littéraire; mais en se voyant l'objet de
tant de louanges et de tant d'injures, il a compris que ses débuts au théâtre seraient encore plus difficiles que ne Font été ses débuts en littérature, et il s'est armé de courage pour le présent comme pour l'avenir. Un jour viendra que cette pièce servira de bélier pour battre en brèche une pièce nouvelle, comme on a pris tous ses livres et même sa pièce intitulée Vautrin pour accabler les Ressources de Quinola. »
La suite des événements devait donner tort à Balzac. Les raisons précédemment déduites ne représentent en effet qu'un des côtés de la question, la question envisagée par sa face extérieure si j'ose dire. Il convient maintenant de la considérer par sa face intérieure, de chercher des causes plus profondes et plus intimes à l'insuccès dramatique des plus puissants romanciers de notre temps. Cet insuccès n'est pas dû seulelîient, croyons-nous, ii des raisons d'à côté, comme celle que nous venons de marquer; il a des causes plus graves, personnelles aux écrivains qui en fuient victimes, et dont l'explication se rattache à une question d'esthétique qu'il est au moins intéressant d'indiquer.
La maîtrise de tout artiste en général et de tout écrivain en particulier ne repose pas seulement sur la puissance d'expression qui lui est
propre dans le maniement de la forme, mais encore et avant tout sur la plus ou moins grande intensité d'obsession des éléments psychologiques qui sont la matière de son art, sur la résurrection plus ou moins vivace des images accumulées en son cerveau et destinées à se traduire en formules (1). Il y a là tout un travail latent, qui échappe à celui qui en est l'objet, puisqu'il résulte d'une série d'associations d'images et d'idées dont il ne saurait suivre l'enchaînement et que seuls les plus subtils analystes de l'inconscient ont pu nettement établir. Encore faut-il nous entendre quand nous disons qu'ils l'ont établi : nous voulons indiquer seulement qu'ils sont arrivés à découvrir la loi, à la formuler, car nous sommes ici en pleine prédominance de l'intuition sur l'observation, et seul un esprit doué d'une faculté d'analyse égale à sa puissance inventive, capable de se regarder penser sans affaiblir sa pensée même, seul un tel esprit serait en mesure de pénétrer les mystères de la production esthétique. Si maintenant de la loi générale nous descendons à l'une de ses applications, et que, pour éclairer le cas de Balzac, nous rapprochions le romancier de l'auteur dramatique, que voyons-
(1) Se reporter au chapitre du Style de Balzac.
nous? Entre eux il existe un point commun qui est de travailler sur des données psychologiques, de prendre les états d'âme comme matière d'art, de faire que l'observation soit, non plus seulement le point de départ, mais l'aboutissement de leur effort. Indiquer la ressemblance, c'est marquer en même temps la différence ; car s'ils poursuivent un but identique, la manière dont ils le poursuivent constitue des divergences essentielles dans leur esprit : la combinaison de ces éléments psychologiques fera de l'un un auteur dramatique, de l'autre un romancier.
La question de la Psychologie au théâtre n'est plus à étudier aujourd'hui; en dépit des démentis catégoriques apportés par les romanciers qui n'y avaient point réussi, on doit reconnaître que la psychologie au théâtre est parfaitement possible. Le plus illustre des poètes dramatiques a fourni surabondamment la preuve que, dans cette forme en raccourci du drame, on pouvait faire tenir autant d'observation précise et même de subtile analyse que dans le roman le plus scrupuleusement fouillé. Mais Shakespeare n'a pas seulement montré que cela était: il a montré comment il se faisait que cela fût, car nous touchons au point capital du rapprochement. Revenons à Balzac et prenons dans son théâtre un
personnage dont il a fait le héros d'une de ses pièces et de plusieurs de ses romans : le raisonnement vaudra d'autant mieux qu'il s'agit de sa plus puissante création, du plus grandiose de ses types, de celui sur le compte duquel personne aujourd'hui ne discute et qui, sans doute, plus que tout autre, a permis de rapprocher son nom de celui de Shakespeare : c'est Vautrin^ nous l'avons nommé en le définissant. Eh bien! rien n'est révélateur, au point de vue de la question qui nous occupe, comme la lecture du drame intitulé Vautrin, composé en 1840, après l'étude préalable du Vautrin du « Père Goriot » , des « Illusions perdues » , de « Splendeurs et Misères M . Le drame fut interdit par ordre du gouvernement, et l'auteur s'en plaint amèrement dans sa préface. Balzac, en le composant, obéit sans doute à cet impérieux besoin dont nous parlions au début du chapitre : besoin de communiquer une vie réelle, tangible, aux personnages enfantés par son imagination. Peut-être aussi céda-t-il au désir de voir Frederick Lemaître dans ce rôle. Quoi qu'il en soit des conditions dans lesquelles le drame de Vautrin fut écrit, après avoir étudié le Vautrin des romans, il est curieux d'étudier le Vautrin du théâtre. L'affabulation est la même : c'est toujours ce person-
nage excessif et hors cadre, remué de passions grandioses et mal contenues, en perpétuelle révolte contre la société qu'il méprise après l'avoir jugée, qu'il voudrait dominer dans le champ de la vie active, comme il la domine dans celui de la vie idéale! Il s'attache à la destinée de Raoul de Frescas avec un dévouement identique à celui qu'il déploie pour Rastiguac et Rubempré. Le but est donc le même, si les moyens d'expression sont autres; l'eflbrt diffère peu; mais combien médiocre est la réussite! J'imagine que le génie dramatique de Frederick Lemaître demeura lui-même impuissant à donner à ce Vautrin quelque chose du relief et de l'intensité qui en fait dans le « Père Goriot » et dans les « Illusions perdues » un rival des plus puissantes figures de Shakespeare. Il faut reconnaître que l'œuvre est manquée, que l'erreur est de celles que les hommes de génie peuvent seuls commettre, et que si nous n'avions pas, pour expliquer le protecteur de Raoul de Frescas, le souvenir du protecteur de Rubempré et de Rastignac, Vautrin n'existerait pas et les mobiles qui le font agir nous demeureraient à jamais inconnus !
C'est qu'en effet Shakespeare — et nous touchons aux différences essentielles de ces deux
hommes — possédait au plus haut point ce don de vision en raccourci, cette faculté de concentration d'effet qui lui permit, en des scènes d'une dimension restreinte, comme en exige impérieusement le théâtre, de dresser, de faire tenir debout des personnages vivants, symboles de forces naturelles et de passions excessives. Cette conception de la vie éminemment synthétique réagit sur les moyens d'expression à l'aide desquels il la traduisit, et l'on peut dire en ce sens que la forme dramatique lui était rigoureusement imposée par la structure de son esprit. Dans son effort de production dramatique, il ne faut pas voir seulement la continuation d'un mouvement d'art qui déjà, avant sa venue, avait poussé de magnifiques rameaux, mais qui devait seulement avec lui aboutir à son éblouissante et suprême efflorescence. Il y eut identification complète entre la forme de son œuvre et celle de son génie. Chez Balzac l'identification fut aussi totale, mais en sens opposé^ et voilà pourquoi Balzac ne pouvait être un grand auteur dramatique. Balzac, au contraire de Shakespeare, avait besoin de vastes espaces (I)pour y développer en toute liberté ses puissantes analyses, pour
(1) u Je fais une fresque », disait-il de lui-même.
y déployer sa gesticulation violente et impétueuse. A ses yeux les personnages de fiction ne s'évoquaient en leur intégralité qu'à la faveur des circonstances de temps et de lieu ayant contribué à les former. Or, ces événements, le roman les explique, et c'est à quoi le théâtre est impropre. Dans le drame, Vautrin demeure inexplicable. Enfin la verve admirable, la puissance verbale et l'âpreté de langage qui caractérisent ce personnage chaque fois qu'il apparaît dans la Comédie humaine, n'existe plus dans le drame. Il est manifeste que Balzac s'y sentait mal à l'aise, qu'il s'y mouvait avec peine, à moins qu'on n'attribue cette sorte de décapitation du personnage à l'impossibilité reconnue par l'auteur de faire parler Vautrin sur la scène et devant deux mille spectateurs, ainsi que.parle le Vautrin des romans, pour le lecteur assis à sa table, qui ne subit pas d'influences et qui a tout loisir de penser. Nous avons examiné la question plus haut et nous n'y reviendrons pas : elle touche au problème de la moralité et de V immoralité de l'œuvre d'art, avec les points de vue infiniment variés qu'il comporte. Balzac en avait compris la portée, puisque dans la préface de ce drame de Vautrin, et après son échec, il écrivait ceci : — - « L'auteur irait-il prouver que Vautrin est un
drame innocent autant qu'une pièce de Berquin? mais traiter la question de la moralité ou de l'immoralité du théâtre, ne serait-ce pas se mettre au-dessous de Prudhomme, qui en fait une question (l)? »
Et maintenant en vérité, il importe assez peu que Balzac ait fait une comédie dans la manière espagnole avec les Ressources de Quinola, un drame bourgeois avec la Marâtre, une autre comédie avec Paméla Giraud. Pourquoi nous arrêter à ces œuvres? Elles ne nous apprendraient rien de nouveau sur leur auteur. Est-ce à dire qu'elles soient mauvaises? Non certes, mais plutôt sans signification précise et partant négligeables. On y chercherait en vain une de ces grandes figures modelées par le puissant coup de pouce du sculpteur, une de ces créations inoubliables qui persistent dans le souvenir et le hantent ainsi qu'une obsession; un de ces doux et tendres profils de jeunes femmes, parés de grâce et de faiblesse, auxquels leur père spirituel devra de vivre comme un des chantres inspirés de l'âme
(1) Dans les préfaces de Balzac qui se trouvent en tête de quelques-unes des pièces de théâtre, comme dans les avantpropos ou les dédicaces qui précèdent les romans, on rencontre presque toujours cette sûreté, cette pénétration des vues critiques sur laquelle nous avons insisté dans le précédent chapitre.
souffrante! Plus heureuse que les autres, une de ses pièces, Mercadet^ demeure au répertoire de la Comédie-Française ; mais il ne nous plaît pas d'y trop penser, car elle ne donne qu'une faible idée de son génie! Dans le péristyle de cette solennelle maison, de ce conservatoire un peu démodé de nos {floires dramatiques, son buste est là, lui aussi; mais ce n'est point sa place! Aussi bien l'étranger qui, voulant le connaître, irait le chercher en cet endroit, risquerait fort d'être déçu et pourrait justement se dire : — Est-ce donc là ce grand Balzac dont la nation pensante est si fière, et qu'elle propose à nos admirations?