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PHILOSOPHIE ET IDÉES GÉNÉRALES DE BALZAC

Point culminant clans l'œuvre de Balzac : les concepts généraux. — Son originalité : il n'est pas un partisan de la doctrine de Vart pur. — Assise philosophique de son œuvre. — Caractère intégral et complet de son génie. — Ensemble coordonné de vues générales. — Identité foncière de sa nature

Nous voici arrivés aux parties hautes du génie de Balzac, aux sommets de son œuvre, à ces cimes, sauvages sans doute et quelquefois abruptes, tentantes néanmoins parleurs difficultés même, aussi bien que par l'étendue et la variété des points de vue qu'elles découvrent aux regards. N'est-ce pas là encore, parmi ces rochers et ces glaces, que prennent naissance les sources d'où découlent les ruisseaux innombrables qui formeront les fleuves, fécondant et entretenant la vie tout autour d'eux? S'il convient d'apporter une attention particulière à l'examen des idées maîtresses qui dirigèrent la philosophie du grand romancier, c'est qu'elles représentent le trésor commun, jamais épuisé,

OÙ il trouva l'inspiration de ses œuvres. Et voici" que du même coup nous touchons à sa suprême originalité, en le différenciant de la classe des artistes qui dissimulent sous d'abstraites théories leur mépris pour tout ce qui n'est pas Vart pur^ et souvent ainsi découvrent une indigence foncière d'Idées générales. Sans nous arrêter aux plus intransigeantes d'entre ces doctrines, il semble bien qu'elles aient vécu maintenant ; que, pareilles à toutes les réactions violentes, et par cette «eule raison qu'elles manifestaient une réaction de cet ordre, elles aient atteint le terme de leur durée, en même temps que l'expression la plus outrée de leur esthétique, après avoir, sous leur influence salutaire et momentanée, rappelé l'art littéraire au culte de la beauté pure(l). De leurs efforts une trace subsiste, et des œuvres sont nées qui marqueront un moment glorieux de l'Histoire des lettres; mais l'évolution n'en a pas moins repris sa route au point où elle l'avait quittée, et les grandes créations de l'avenir, pareilles à celles du passé, s'élèveront, selon toute vraisemblance, sur la forte assise philosophique qui en paraît l'obligatoire soutien. L'œuvre du grand écrivain au-

(i) Les doctrines esthétiques de Th. Gautier et Th. de Banville ont bien mis en lumière ce culte de la beauté pure.

quel nous nous sommes attaché peut servir de démonstration, ou mieux, d'illustration à cette idée. I /Chez Balzac, en effet, il existait un fonds inépui- ]/ sable de pensées, fruit d'une méditation intense, d'un perpétuel repliement sur soi-même, qui faisait que, lorsqu'il avait à exprimer upe part de son àme, la création intellectuelle avait sa place nécessaire, marquée d'avance, à côté de la création esthétique. Avoir un cerveau que le spectacle de l'Univers fait fonctionner par pure avidité de connaître, non pas seulement à l'occasion d'une œuvre, n'est-ce pas le trait commun à tous les génies de race, à tous les génies de tradition, tels que Balzac les aimait, étant un d'entre eux? Et n'aurait-il pas déclaré lui-même que celui-là n'écrira jamais une œuvre, qui n'est pas né philosophe? Dans un de ses premiers livres, Renan notait qu'à notre époque il existait peu de philosophes proprement dits, que les esprits à tendances philosophiques se faisaient historiens, naturalistes, érudits, bref cherchaient toujours une application pratique et positive à leur besoin de généralisation. On peut dire dans le même sens, à propos de Balzac, qu'il fut un philosophe altiste^ un p hilosophe romancie r^ et que dans ses œuvres imaginées, outre l'intense plaisir de présenter des forces en action, il goûta

celui d'exposer, comme en des traités spéciaux, ses vues sur la science sociale et la métaphysique, c'est-à-dire sur la viepi'ésente et sur J'au delà !

Ici encore, c'est donc une occasion nouvelle qui s'offre à nous, de constater, comme déjà nous l'avons fait au cours de ces études, que la supériorité de Balzac ne tient pas seulement à la puissance et à la fougue de son génie créateur, mais encore et surtout au caractère intégral et complet de ce génie. A côté de l'artiste, amoureux des drames de passion et des infinies complexités du sentiment auxquelles ils donnent naissance, il faut placer le penseur, impérieusement conduit à rechercher les lois supérieures qui dominent la vie. Du fonctionnement incessant de ce puissant esprit, de l'enquête ininterrompue qu'il dirigea à travers le champ d'innombrables expériences, est résulté un ensemble coordonné de vues qu'il importe de résumer en les étudiant à la fin de ces Essais, parce qu'elles représentent les foyers lumineux dont les reflets, plus ou moins rayonnants, plus ou moins affaiblis, éclairèrent chacune des œuvres où ils se réfractent ainsi qu'en des miroirs. Cette partie de notre effort démontrera l'exactitude de ce que nous avancions aux premières pages, non comme

une phrase banale, mais comme l'expression rigoureuse d'une vérité sentie, à savoir, que ce ne serait pas trop de toute une série d'ouvrages pour pénétrer à fond le génie de Balzac. Le seul examen des idées philosophiques pourrait être la matière d'un volume. C'est qu'il n'était pas dans sa nature de se contenter, sur les sujets qui l'occupaient, de notions vagues et imprécises. Pareil à un alambic bien construit, son "cerveau brûlait jusqu'au dernier résidu les matières qui s'y trouvaient condensées par la vie. Il en distillait une essence très subtile, et les seules idées de Balzac sur le fonctionnement des organismes sociaux par exemple, éparses à travers ses différents livres, auraient suffi, s'il n'eût préféré les entremêler de créations artistiques, à le classer comme sociologiste non loin de Joseph de Maistre et de Bonald. On trouve, dans ces idées philosophiques, à côté de la largeur et de la force^ cette part de beauté qui montre mieux que tout la fusion complète en lui du penseur et de Testhèle, ou, pour mieux dire, l'identité foncière de ce tempérament d'un seul jet qui, soutenu par la violence d'une fougue animale sans précédent, s'est élevé à des hauteurs que peu d'artistes et de philosophes ont approchées.

§ l**. LES IDÉES MYSTIQUES.

Préoccupations métaphysiques. — Métaphysique et Mysticisme : termes égaux et convertibles aux yeux de l'artiste. — Les abstractions métaphysiques transformées en créations mystiques. Exemple de Séraphita. — Première cause de cette transposition, toute philosophique.

Seconde cause, tout esthétique : impérieux besoin d'idéalisme.

— Le naturalisme impuissant à satisfaire un esprit complet.

— Doctrine positiviste, mauvais soutien pour l'art.

Balzac éprouva d'impérieuses tendances mystiques : Séraphita les condense toutes. — Double satisfaction que lui apporta le mysticisme, dans sa tendance aux concepts généraux et à la sentimentalité sublimée. Le mysticisme milieu moral et rare. — Exemple caractéristique : monologue de Sérapbita. Immatérialité du désir; transfiguration du sentiment ; éter^ nité de l'amour.

Réaction du mysticisme sur les œuvres réelles : Séraphita^ l'héroïne du rêve, sœur d'Eugénie Grandet et d'Henriette de Mortsauf. — Le mysticisme, souveraine expression d'une âme vierge. — Rapports entre l'éclosion passionnelle et les ardeurs de la piété.

Dernière cause du mysticisme de Balzac : sa croyance à Vocculiisme. Problèmes d'au delà : leur modernité. — Rapports entre le magnétisme et l'amour. — Le magnétisme, base du roman d'Ursule Mirouet. — Phénomènes de double vue et d'action a dislance. — Réaction sur la volonté et la conception de l'âme.

Il y a contradiction, pour tout esprit supérieur, à s'interdire les vastes horizons et à se parquer dans l'enceinte bornée des sciences positives. S'il est né artiste, il se trouve nécessairement conduit à faite incursion dans le domaine de la métaphysique ; et qu'est-ce que la

métaphysique pour un artiste, sinon le mysticisme? Le mysticisme, en effet, n'est qu'une des formes de la tendance métaphysique reposant sur l'impérieux besoin qu'éprouve l'esprit de passer du particulier au général : il en est la forme la plus sensible, vivifiée par l'esprit artiste, et se caractérisant par Vamour de la vie. C'est cette soif de toucher des choses belles, de les revêtir d'une poétique parure, qui, sous l'impulsion du génie créateur, communique aux formes métaphysiques une existence anthropomorphique. Des conceptions d'origine purement abstraite prennent une figure vivante empruntée à l'humanité, et de cette intime cohésion se dégagent les créations mystiques. L'œuvre que nous étudions ici, et dans cette œuvre, la conception toute spéciale de Séraphita, nous est une démonstration saisissante de l'évolution intellectuelle du poète, de la forme abstraite et métaphysique à la création vivante. C'est ainsi que son auteur, amené à envisager la vie humaine comme exigeant une prolongation dans l'au delà, au lieu de se borner à des considérations métaphysiques sur l'éternelle durée, adhère au système du plus outrancier des mystiques, Swedenborg, et admet, pour la totalité de l'Univers, une espèce de transposition mystique, laquelle anime tous

les grands corps de cet univers, rëpand dans le monde un flot d'esprits de différents degrés et de catégories également diverses. Ainsi se trouve achevée l'esquisse de la connaissance humaine, et à cette esquisse vient s'ajouter son prolongement naturel : l'efflorescence de l'univers en une vie supra organique, qui, selon qu'on demeure fidèle aux tendances positives, ou bien que l'on s'élève aux notions des croyances religieuses, paraît un simple procédé pour peupler de nos rêves un espace inconnu, à jamais inconnaissable, ou bien une réelle intuition des vérités supérieures!

Telle paraît bien être la cause première de cette transposition, dans l'âme artiste, des tendances métaphysiques en conceptions mystiques. Mais nous allons en toucher du doigt une autre encore, plus immédiate et plus saisissante, tenant par ses racines mêmes à des considérations d^ esthétique. Si Técrivain, lorsqu'il est en même temps philo-"^ sophe, exprime ses tendances métaphysiques par des aspirations mystiques, ce n'est pas seulement comme philosophe que son cerveau fonctionne de la sorte; c'est encore et en même temps comme pur artiste. La preuve en est que ^ chez certains écrivains de tempérament nullement philosophique, ces tendances mystiques

se rencontrent néanmoins. Lorsqu'on est un artiste de race, doué d'une délicatesse un peu raffinée, surtout et simplement quand l'âme humaine vous est présente en sa totalité et sa complexité, on reconnaît vite combien insuffisantes, combien étroites surtout et d'horizon borné sont les formes d'art baptisées du nom de Naturalisme ou de Brutalisme^ représentant si imparfaitement l'art en son infinie variété qu'elles ne se produisent que rarement pour donner naissance à des œuvres d'une esthétique contestable. C'est un mauvais soutien pour l'art, une assise bien étroite, que la doctrine positiviste, qui prétend confiner toutes les manifestations de l'intelligence humaine dans les limites de l'observation brutale. Nous en avons eu la preuve décisive avec l'école littéraire qui a produit ses œuvres maîtresses dans la période de ces vingt dernières années. Dangereuse déjà pour les autres productions de l'esprit, la doctrine positiviste devait être néfaste aux Lettres. Voilà une école qui a tenté de bannir tout mysticisme, concentrant ses efforts vers ce but. Et pourtant, même au temps de ses plus grands triomphes, lorsqu'elle produisait les œuvres les plus tranchées de son esthétique et semblait exercer une domination absolue, à cette époque même ne sentait-on pas

que cette forme prétendue définitive, choquait véritablement par trop certains côtés, et les plus délicats, de l'âme artiste?

Quel est Tesprit raffiné qui, tout en reconnaissant — et nul ne pouvait les contester — les qualités de puissance et de force qui se dégageaient de telles œuvres, n'a pas été contraint de faire effort sur lui-même pour admirer? Quel est celui qui n'a pas senti toute une part de son âme sacrifiée et comme foulée par cette admiration même, et qu'était-elle cette part, sinon le coin délicat où se recèlent la finesse et l'intimité? Ce fut alors que, par une pente insensible et dans une pensée de réaction, certains artistes chez qui ces qualités étaient plus développées, partant plus exigeantes, en vinrent, à côté de cette école et parallèlement, à entreprendre l'étude, non plus de quelques instincts isolés, mais de l'âme humaine en sa totalité; et dans cette âme ils trouvèrent des régions irrémédiablement obscures et mystérieuses. En y pénétrant un peu profondément on aborde assez vite le domaine de V Inconscient^ et c'est l'inconscient que la métaphysique a pour objet d'expliquer, de même que le mysticisme a pour mission de le peupler. Rien de plus curieux à cet égard que l'excès de la Réaction, tout comme l'évolution de certains artistes en ce

sens, lesquels, partis du plus excessif comme du plus intransigeant réalisme, en arrivèrent a la plus délirante mysticité (1).

Que conclure de ces excès, sinon que, dans toute âme d'artiste véritable et complet, subsiste une tendance que la transcription littéraire des réalités pures ne saurait satisfaire? — C'est la tendance à Vau delà^ inconnaissable si l'on veut, mais d'une mystérieuse attirance, et qui a donné

lleur charme décisif aux plus hautes œuvres d'art; qui, plus que tout, les a marquées du sceau d'Éternité, si bien que leur culte demeure, au contraire des autres qui passent avec les habitudes d'esprit éminemment transitoires

"qui les ont produites! Il faut, à tout artiste digne de ce nom, un élément de rêve qui, à côté de l'élément réel, fasse comme une brume ayant pour effet de donner du lointain, d'élargir les horizons, qui en même temps communique à son accent ce je ne sais quoi de pénétrant et d'intime comme une confession, et lui imprime ce caractère d'émotion puissante qui nous soulève et nous retient. Telle est la part que jamais un artiste complet ne se résoudra à mutiler en lui, car elle correspond à des aspira-

(1) L'exemple de M. J.-K. Huysmans est un des plus significatifs que l'on puisse citer.

tions trop impérieuses pour ne pas représentera ses yeux Télément vital de la Beauté.

Ces aspirations , Balzaclesconnutet les éprouva de la façon la plus indéniable, quoique au premier abord difficilement explicable, certaines de ses œuvres étant connues, et connues également les tendances maîtresses de sa nature. J'imagine qu'à l'apparition de « Séraphita » , — avec intention j'ai choisi la plus exceptionnelle et la plus tranchée de ses créations mystiques, négligeant de parti pris celles où, comme dans le « Lys » et « Ursule Mirouet » , les éléments de rêve s'entremêlent d'une trame de vivante et actuelle réalité, — j'imagine qu'au temps où Séraphita fut offerte et livrée à la critique des contemporains, ceux-ci durent éprouver une étrange surprise en face de cette production nouvelle, habitués qu'ils étaient à des œuvres d'une inspiration toute différente, pour ne pas dire opposée. Balzac, en effet, par l'ensemble de ses créations antérieures, devait leur apparaître et leur apparaissait aussi comme un peintre exclusif des réalités vécues, les décrivant avec quelle puissance, mais avec quelle hardiesse aussi et quelle précision dédaigneuse de tous compromis ! Ceux-là même qui le plus sincèrement s'intéressaient à son avenir d'écrivain et lui parlaient en amis plutôt qu'en juges, éprou-

vaient une sorte de crainte devant l'audace de ses descriptions. Nous savons qu'une des femmes qui eurent le plus d'influence sur son évolution littéraire, celle (1) qui, durant une période de vingt années ininterrompues, conseilla ses travaux, les revit et même les corrigea, s'élevait avec force contre des hardiesses qu'elle estimait dangereuses, nuisibles à la réputation de l'écrivain. La publication des « Contes Drolatiques » , cette œuvre exceptionnelle aussi, mais d'une exception qui, non contente de confirmer, la règle l'accentuait encore, n'avait pas été faite pour modifier l'opinion sur la nature du talent de Balzac. Et voici que tout d'un coup, sans transition, du moins apparente, dans un roman qui semblait dépourvu de liens avec les créations antérieures, le peintre de si nombreuses et si intenses réalités donnait cours à des aspirations purement idéales et mystiques, formant le plus curieux contraste avec son habituel tempérament et sa physiologie même, toute de matérialité exubérante. Pourtant — et là nous tou-

(1) Il s'agit, on le sait, de Mme de Bernys, dont l'affection pour Balzac a été précisée plus haut. D'intéressantes communications de M. le vicomte de Lovenjoul nous ont fourni la preuve que le romancier envoyait à Mme de Bernys ses manuscrits avant de les publier, et qu'elle corrigeait souvent. des passages qui lui semblaient trop osés.

chons à la significative dualité de son génie — Balzac, en écrivant Séraphita, ne faisait que condenser, dans un effort total, les aspirations mystiques éparses au cours de ses différentes œuvres, aussi rigoureusement inhérentes à ce génie que les tendances précises et réalistes, seules connues jusqu'alors et seules caractéristiques de sa manière au regard des contemporains.

C'est que Balzac, à la faveur du mysticisme, pouvait satisfaire cette double tendance de son esprit : tendance aux concepts généraux et à la sentimentalité sublimée. Pour les premiers, nous avons déjà vu quel mécanisme les reliait à sa sensibilité d'artiste, et comment les graves problèmes métaphysiques, toujours présents à son cerveau hanté d'aÈsolu , avaient leur place marquée d'avance dans le cadre presque illimité d'une œuvre purement idéale, telle que S éraphita. Notions de Cause et de Finalité^ problèmes delà vie future et de l'au delà, il appartenait bien à Balzac de faire, en v touchant du moins par une œuvre mystique, incursion de poète dans le domaine de l'inconnu. Une convenait pas à la nature de son génie qu'il y pénétrât autrement, par la voie du raisonnement logique ou de l'induction scientifique ; car ce génie, nous

l'avons observé déjà, aboutissait fatalement à des conceptions d'artiste et à des créations de vie. Et c'est aussi pourquoi l'influence mystique devait agir principalement sur sa puissance sentimentale, sur ses Facultés de rêve appliquées à la description des états d'àme, en les raffinant, en les sublimant, en leur donnant je ne sais quelle fluidité douce qui communique à certains de ses personnages une existence de songe. Ce peintre des réalités de la vie, et des plus brutales, que l'on s'était habitué à considérer comme tel, parce qu'il est entendu de par le monde qu'une maîtrise d'un certain ordre en exclut nécessairement une autre, cet artiste dont la puissance inventive avait su dresser debout des êtres d'une si intense vérité était, par certains côtés de son âme, dans l'expression des sentiments tendres, assoiffé d'Idéalisme, amoureux d'ombre et de mystère, toujours à la recherche de ces nuances exquises de la Pudeur et du Désir qui sont la poésie de l'amour. Quel charme, quelle prenante séduction le mysticisme ne peut-il pas ajouter à ces hautes visées du sentiment, en maintenant sans cesse devant lui l'idéal toujours convoité, jamais atteint ! Telle fut la nature de l'influence qu'il exerça sur Balzac : il constitua pour lui un milieu moral d'espèce nouvelle et

rare, une atmosphère d'âme tout éthérée, qui lui permit de noter des nuances exquises et uniques de sensibilité. Ce que Tamour réel et vécu ne peut donner à ses fervents, parce qu'il est soumis aux contingences de la matière ; les appétitions spirituelles et forcément insatisfaites de l'àme avide d'absolu, n'aspirant qu'à se dégager des liens étroits qui J'enserrent : voilà ce qu'une œuvre de réalité précise et d'observation scrupuleuse ne saurait rendre. Elles existaient néanmoins au fond de l'àme du romancier, et comme tout ce qui possède une vie intense, elles demandaient à être exprimées. Les espaces glacés, presque imaginaires, des Fiords de la Norvège apparaissaient bien le décor prédestiné pour ce rêve, tout comme le personnage symbolique de Séraphita devait être la poétique incarnation de cette capricieuse fantaisie.

Peut-il exister, à cet égard, morceau plus troublant que le monologue de Séraphita devant Wilfrid endormi ? Et qu'est-ce autre chose, ce monologue, que Y idéalisation même de l'amour, sous l'action pénétrante du mysticisme ? Après avoir guidé les pas hésitants de Minna sur les cimes glacées du Falberg, d'où l'immensité du paysage polaire lui est apparue comme une image des aspirations de l'àme inassouvie, Sera-

phita laisse tomber de ses lèvres, en présence de Wilfrid, des paroles harmonieuses et douces, autant que la plus suave musique, destinées à peindre les mystiques élans du désir vers la perfection de l'amour. Ici, c'est l'âme seule qui parle, libérée, semble-t-il, des entraves de la matière, ou du moins y aspirant avec une telle ardeur que la puissance du désir équivaut à sa réalisation. Jamais en aucune langue, même dans les strophes éthérées du plus subtil chantre de l'amour , du divin Shelley , jamais la poésie n'a revêtu d'une plus éclatante parure ce beau rêve d'une tendresse supra terrestre. Immatérialité du désir, transfiguration du sentiment, éternité du sentiment, tels sont les stades successifs du mystique idéal que Séraphita décrit en présence de Wilfrid : — « Conçois-tu maintenant avec quelle ardeur je voudrais te savoir quitte de cette vie qui te pèse, et te voir plus près encore que tu ne Tes du monde où l'on aime toujours? N'est-ce pas souffrir que d'aimer pour une vie seulement? N'as-tu pas senti le goût des éternelles amours?... Je voudrais avoir des ailes, Wilfrid, pour t'en couvrir, avoir de la force à te donner, pour te faire entrer par avance dans le monde où les plus pures joies du plus pur attachement qu'on éprouve sur

cette terre feraient une ombre dans le jour qui vient incessamment éclairer et réjouir les cœurs... Cours, vole, jouis un moment des ailes que tu conquerras, quand l'amour sera si complet en toi que tu n'auras plus de sens, que tu seras tout intelligence et tout amour! »

Paroles de rêve, et destinées à fixer un rêve, comme l'œuvre entière dont elles semblent bien la plus complète expression. Oui, c'est par ce caractère qu'elles durent frapper les contemporains de Balzac ; exceptionnelles aussi et sans lien, du moins apparent, avec les créations antérieures du peintre de la Comédie humaine. Sans doute, par sa forme « Séraphita » était lin poème, non plus un roman ; sans doute, par l'origine de l'inspiration qui y avait présidé, par l'alTabulation même et la trame du récit, « Séraphita » écartait toute idée de rapprochement avec les productions d'autrefois; mais par son esprit, le lien qui l'unissait à elles se manifestait tangible. Qui ne voit aujourd'hui qu'une telle œuvre, un tel poème si l'on préfère, offrait réunies et en corps des idées et des sentiments répandus, dispersés dans l'œuvre entière du romancier, que cette production, de mysticité pure, ne faisait que condenser ces idées et ces sentiments, et qu'à ce titre par conséquent Séraphita devait être consi-

dérée comme la plus haute expression des tendances mystiques de Balzac? Combien d'attaches visibles, pour ceux qui à travers le monde des apparences savent pénétrer jusqu'aux réalités intérieures, entre cette héroïne du rêve et ses sœurs, les héroïnes de la réalité, contristées par l'existence, aux yeux desquelles la vie n'eut qu'un tort, celui d'apparaître en contradiction par trop manifeste avec le rêve qu'elles s'en , étaient formé !

Vous vous les rappelez : elles sont demeurées et sans cesse demeureront présentes à votre pensée, ces douces et attendrissantes figures de femmes, dont la beauté faite de larmes jette un voile de poésie mystérieuse sur les grandioses peintures du romancier. Vierges, épouses, amantes, le récit de leurs douloureuses expériences fait un écho plaintif se répondant d'une œuvre à l'autre, et toutes, elles présentent ce caractère commun d'avoir souffert pour avoir trop rêvé. Depuis les résignées, celles qui subissent la vie, comme Eugénie Grandet et Henriette de Mortsauf, jusqu'aux révoltées qui s'insurgent contre ses lois, Mme de Beauséant, Véronique Graslin et tant d'autres, toutes elles prétendirent modeler leur vie sur un idéal qui différait en somme assez peu de l'idéal mystique. Elles aussi débutèrent par le

rêve longtemps caressé d'une immatérielle union qui pût satisfaire Tardeur de leur tendresse sans froisser les légitimes pudeurs d'une sensibilité virginale; et quand la pratique de Tamour les eut initiées à ses réalités, du moins certaines d'entre elles purent-elles conserver encore cette illusion du pouvoir transfigurateur du sentiment ! Mais vite déçues et trompées, soit qu'elles demeurassent fidèles à leurs devoirs, soit qu'elles attendissent une compensation de nouvelles et coupables expériences, elles reconnurent la vanité des premiers espoirs ! Et ce fut aussi avec eux que disparut l'idéal de durée, sinon d'éternité dans l'amour, sans lequel il ne saurait avoir de prix, et que poursuivent toutes les nobles âmes, bien qu'impuissantes à jamais l'étreindre! Ainsi, dans le domaine de la vie réelle, au milieu des quotidiennes épreuves, ces héroïnes de la réalité aspirèrent à des destinées voisines de celles que traçait, dans le champ illimité du Rêve, leur mystique sœur Séraphita, et par elles, tout aussi bien que par celle-ci, s'affirmait l'unité de tendances de leur père spirituel.

Touchantes et faites pour émouvoir chez la femme qui a connu la vie, les aspirations mystiques revêtent un caractère de séduction plus vive encore dans le cœur de la jeune fille, parce

qu'elles nous y semblent la matière et l'étoffe même de ses rêves, ou, si l'on veut, le voile pudique dont elle les enveloppe. Le mysticisme en effet n'est que la plus haute puissance, la souveraine expression d'une âme vierge. Tout ce qui sommeille en elle de désirs et d'ardeurs inconscientes, toutes les puissances affectives qui tendent à s'exprimer au dehors, à se préciser en amour, trouvent un merveilleux aliment dans ses tendances à la mysticité. Son innocence, qui n'est que l'ignorance des réalités, contribue encore à faire épanouir cette fleur artificielle et rare, aux racines profondes et vivaces. Il n'est pas jusqu'aux ardeurs de la piété qui ne fassent ici le jeu de la nature et, pour peu qu'elle ait l'àme religieuse, ne développent, en les faussant, les facultés de tendresse qui lui sont innées ! Seul dérivatif qui lui soit offert, ou du moins pour lequel elle conserve une entière liberté, c'est grâce à lui qu'elle trompe l'immortel instinct dans les ardeurs silencieuses de l'amour divin : la tête plongée entre les mains, et les yeux de l'âme fixés sur l'image d'un Dieu de tendresse, elle livre son être extasié à celui qu'on lui enseigna à nommer fiancé divin, époux céleste, et la piété chez elle n'est bientôtplus qu'une transposition de l'amour! Inquiétantes et dangereuses pratiques ! L'écri-

vain qui saurait peindre, avec le degré de mystère et d'intensité qu'elles impliquent, ces premières initiations, atteindrait du même coup aux sources du mysticisme exalté, tel qu'il se rencontre à notre époque en bien des âmes de femmes. Il ne s'agitpas ici, notez-le bien, d'un fait exceptionnel, mais d'une observation courante pour ceux des artistes littéraires qui se sont donné la mission de s'attacher aux parties délicates des sensibilités humaines. Peut-être n'en est-il pas qui, mieux que Balzac, ait compris cette liaison presque fatale, dans une âme de vierge, entre l'éclosion passionnelle et les ferveurs du catholicisme. Relisez, pour vous en convaincre, entre tant d'autres œuvres, les pages où il étudie la naissance du sentiment dans l'âme d'Eugénie Grandet, d'Ursule Mirouet, je devrais dire de presque toutes ses jeunes filles; surtout la merveilleuse éclosion passionnelle de Véronique Sauviat, la future Mme Graslin, si véritablement troublante et moderne. Toujours, à la source même de leur sensibilité amoureuse, vous rencontrerez l'amour divin, sous forme de mysticisme exalté. J'ai parlé du développement initial de Véronique Sauviat ; mais ce n'est point assez. A cet égard, l'œuvre entière est à méditer, depuis les premiers rêves de 'a jeune fille, auxquels viennent

s'entremêler les images de la Foi, jusqu'aux dernières convulsions de la femme obsédée par les visions d'au delà, en passant par les crises douloureuses et tragiques de l'épouse malheureuse et révoltée. C'est pour avoir compris et rendu, mieux qu'aucun autre peintre de la vie réelle, la mystérieuse alliance des émotions mystiques et des troubles de l'âme, que Balzac restera, à n'en pas douter, l'un des plus captivants parmi les poètes delà Féminéité !

Il semble néanmoins que, pour pénétrer jusqu'au fond du mysticisme de Balzac, l'analyse doive pousser plus loin encore, ne pas s'en tenir aux seules raisons d'ordre esthétique et sentimental, et, bien qu'il s'agisse d'un artiste et d'un romancier, s'en prendre aux doctrines scientifiques, qui toujours le préoccupèrent. Si les figures féminines de Balzac nous apparaissent souvent avec une sorte d'auréole supraterrestre, il faut chercher, pour une part du moins, le secret de ce charme dans certaines idées mères que nous ne saurions négliger

Plus d'une fois, au cours de ses œuvres, de la façon la plus catégorique, et sous forme d'affirmation dogmatique, Balzac a formulé sa croyance aux phénomènes que nous qualifions aujourd'hui de phénomènes d'occultisme. Il constata

l'existence de faits qui, sans rentrer dans la catégorie du surnaturel, puisqu'il les tient au contraire pour des éléments intégrants de la nature, exigent néanmoins d'autres explications que les lois ordinaires et connues des sciences naturelles. Et c'est bien là que résidait son originalité : assez voyant et muni de facultés intuitives pour ne pas s'en tenir aux simples phénomènes qui ont leur raison suffisante dans la série des faits constatés, Balzac était cependant bien trop richement pourvu d'esprit scientifique pour se départir en ces circonstances de ses habitudes intellectuelles : le Surnaturel, ou ce que nous qualifions ainsi, paraît bien, à ses yeux, n'être que Y inexplicable, ou du moins ce que la raison humaine, réduite aux moyens actuels d'investigation, n'est pas encore pai'venue à expliquer. Phénomènes de magnétisme, d'action à distance, il a tout ramené à un principe commun, à savoir, une forme particulière de mouvement : — a L'homme ne crée pas de forces, écrit-il dans « Séraphita » ; il emploie la seule qui existe, et qui les résume toutes, le mouvement. » — Et plus loin : — « Il se rencontre, dans la nature inexplorée du monde spirituel, certains êtres armés de ces facultés inouïes, comparables à la terrible puissance que possèdent les gaz dans le monde phy-

sique et qui, se combinant avec d'autres êtres, les pénètrent comme cause active... Les miracles, les enchantements, les incantations^ enfin ces actes improprement appelés surnaturels, ne peuvent s'expliquer que par le despotisme avec lequel un esprit nous contraint à subir les effets d'une optique mystérieuse. Ces phénomènes sont en nous, et non en dehors. » Par ces quelques lignes, on voit ce qu'est l'explication de Balzac, en quoi elle demeure conforme aux tendanceè déjà connues de son esprit, sur lesquelles nous avons insisté en précisant l'idée maîtresse de son œuvre (I). La critique moderne n'a fait que la compléter en y ajoutant ; nous disons : la critique moderne, car il est curieux de constater que, de tous les points où Balzac a joué le rôle de précurseur, ce point si troublant du mysticisme est celui où son rôle se manifeste avec le plus d'évidence.

A la fin du dix-neuvième siècle, dont la principale gloire, ou du moins la caractéristique intellectuelle dans l'histoire de la pensée, futd'étayer de solides assises scientifiques les analyses négatrices du précédent, à la fin de ce siècle, dont la plus brillante période à ce point de vue fut le

(1) Se reporter à l'étude sur la Préface de la « Comédie humaine » , au début des Premiers Essais.

développement positiviste d'Auguste Comte et de Taine, lequel correspondait au progrès des sciences naturelles, une singulière et significative réaction s'est produite, ayant pour trait distinctif de ramener les esprits vers les questions d'au delà. Après s'être volontairement tenu dans les limites que lui imposait la raison, munie d'une rigoureuse discipline scientifique , l'esprit humain , frappé de l'étroitesse des horizons où le maintenait une pareille discipline, atteint surtout dans ses visées supérieures par la compression qu'il en éprouvait, a prétendu franchir ces bornes en songeant que, par delà les notions de la science positive, il existait tout une monde de sentiments et d'idées que celle-ci ne pouvait atteindre, et qui cependant correspondait à des réalités intimes. N'est-ce pas la prédominance de telles aspirations qui fut cause de cette sorte de volte-face, commune d'ailleurs à toutes les réactions extrêmes, et que nous devons constater aujourd'hui, puisqu'elle se traduit par une résurrection indéniable des tendances mystiques?

Que donnera cette résurrection? Quel contingent d'idées nouvelles , de sentiments inéprouvés apportera-t-elle à la Philosophie et à l'Art? En réalité, c'est là seulement ce qui importe, car toute tendance de l'esprit apparaît négligeable,

qui ne se traduit pas en œuvres. Quoi qu'il en soit, il est impossible aujourd'hui de négliger ce retour vers les questions d'au delà et vers le domaine de l'inconnaissable. Les uns s'y sont absorbés entièrement; d'autres, après avoir consacré le meilleur de leur effort aux outrances naturalistes, s'adonnent maintenant à la littérature d'occultisme, et cet entraînement, dont la trace s'observe partout dans la jeune littérature, n'a pas davantage épargné le monde savant.

C'est cette renaissance du mysticisme qui rend si curieuse aujourd'hui, et d'un intérêt si actuel, l'étude des théories de Balzac, car cette étude est féconde en rapprochements inattendus entre certains aperçus du plus saisissant modernisme et certaines vues de Balzac. Rappelezvous, dans» Séraphita » , la phrase par laquelle le docteur Becker accueille les déclarations enthousiastes de Wilfrid : — « Ceci ressemble fort aux discours amoureux »,et tout le développement dont elle est tirée. On y voit l'intention marquée de laisser indécise et flottante la différence entre le magnétisme dûment constaté et ce magnétisme quotidien qu'on appelle l'amour. Certains y pourront saisir une véritable assimilation des deux phénomènes . Wilfrid est-il un

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hypnotisé, un enfoii/e? N'est- il simplement qu'un amoureux? II faut, pour goûter l'entière saveur de ces pages délicieuses, se reporter à telle théorie toute récente sur l'assimilation qu'il convient d'établir entre les rapports passionnels et les rapports magnétiques de l'hypnotiseur avec son sujet. Et c'est en réalité le fond de l'amour que nous effleurons ici, car il est rare, avec Balzac, de creuser un peu profondément une idée, sans toucher au centre même de la vie sentimentale.

Le sentiment d'amour n'a pu être analysé de façon complète et satisfaisante que par analogie avec des phénomènes entrés récemment dans l'ordre des sciences : nous voulons parler des phénomènes à' Hypnose, L'amour, envisagé comme passion, n'est pas autre chose qu'un état d'hypnose élémentaire, de Monoidéisme, qui se caractérise par la convergence de toutes les tendances de l'âme vers une image exclusive, celle de l'être aimé . On en tire notamment la preuve de l'identité foncière des causes qui sont reconnues comme causes de l'amour, et des procédés habituels d'hypnotisme. Quant à ces procédés, quant à l'action directe, à l'influence toute-puissante et dominatrice de l'hypnotiseur sur son sujet, si nous voulons pousser plus loin encore le rappro-

chement entre ramour et T action magnétique, il nous suffit d'évoquer le souvenir des plus célèbres et des plus ardentes passions dont l'Histoire et la Poésie nous aient laissé la peinture, pour constater Tanalogie des effets produits ; et Balzac lui-même se charge de la caractériser, en mettant dans la bouche de Wilfrid ces paroles, qui marquent, en précisant sa nature, l'influence de Séraphita sur lui : — « Vous me voyez, dit-il, •pour la centième fois, abattu, brisé, pour avoir été jouer avec le monde hallucinatoire que porte en elle cette jeune fille, douce et frêle pour vous deux, mais pour moi la magicienne la plus dure. » — Et que l'on ne vienne pas dire que la conception tout idéale de l'œuvre enlève quelque valeur à sa signification positive. Ici encore, et pour les rapports entre l'amour et le magnétisme, comme déjà nous l'avons observé quand il s'agissait des idées purement mystiques, Séraphita ne fait que condenser des vues éparses ailleurs, que nous allons retrouver plus précises et plus nettes dans un œuvre de réalité.

A cet égard, le caractère qui rend si moderne la tentative de Balzac dans le domaine des sciences occultes ressort du fait qu'il eut la hardiesse de choisir un phénomène de pur magnétisme comme base d'un de ses romans. Tout autre que

lui, moins osé, moins sûr de l'assise scientifique de son œuvre, se fût contenté de le faire intervenir ainsi qu'un bref incident, ainsi qu'une hypothèse, séduisante sans doute, mais fort éloignée de sa démonstration. Balzac, lui, était si profondément imbu de sa croyance aux faits magnétiques , qu'il n'hésita pas à en faire le fonds même d'Ursule Mirouet. On se rappelle la donnée du roman, et comment le vieux docteur Minoret, sceptique et matérialiste, revient aux idées qu'il avait traitées jusqu'alors de simples superstitions. Toutefois dans cette œuvre — et c'est là que réside son originalité, — le retour du savant aux convictions religieuses, au lieu de résulter du pur ascendant sentimental exercé sur l'incrédule par sa nièce, résulte avant tout d'une démonstration expérimentale, qui lui apporte la preuve, sur le terrain proprement scientifique, de l'insuffisance de ses théories antérieures.

Pour tout mystique, à côté du grand problème de l'existence dans l'univers de consciences supérieures aux consciences humaines et des rapports des hommes avec ces êtres supranaturels, une autre question se pose : celle des rapports entre les hommes dans la vie terrestre, en tant que personnes mystiques , celle de l'action réciproque des âmes sur les âmes. C'est l'essence

même du magnétisme ; problème que Balzac résolvait par une énergique affirmation, et qu'il a étudié dans « Ursule Mirouet w . Qui ne se rappelle l'expérience, à la fois précise et troublante, que Balzac expose dans ce roman, et à laquelle nous faisions allusion plus haut? Le docteur Minoret quitte sa nièce pour se rendre à Paris,auprès d'un de ses confrères, savant comme lui, et très adonné aux pratiques du magnétisme. A cette époque, Minoret est incrédule ; rebelle aux prières, aux supplications d'Ursule , il refuse d'abandonner la foi matérialiste, et la douleur que son impiété cause à la jeune fille demeure impuissante à le faire céder. Pendant ce voyage il assiste à des expériences qui bouleversent ses notions antérieures : son ami renouvelle pour lui l'expérience de double vue et de communication à distance ; il lui demande quelle personne il veut voir : — « Ursule, répond Minoret. » — Et Minoret assiste à la scène touchante de la jeune fille, prosternée devant son lit, dans l'attitude de la prière. Bien plus, il entend cette prière et en note aussitôt les termes. A son retour, et en présence d'Ursule qui croit à l'intervention d'un miracle, il en répète les premières paroles. Lui-même éprouve un véritable bouleversement d'idées, et l'on croirait, en

parcourant les pages où Balzac expose le phénomène de double vue, parcourir telle revue (l) très moderne, aux allures exclusivement scientifiques, dont Tunique but est de relever les manifestations de double vue qui se produisent.

L'existence de manifestations magnétiques une fois constatée par Balzac a produit sur son esprit une double conséquence : d'abord la nécessité d'une conception générale d'ordre mystique , autrement dit l'impossibilité d'une conception négatrice du surnaturel, entendant par là ce qui fait exception aux faits tangibles ; ensuite une conception très spéciale de l'âme humaine et de la volonté humaine . Pour un romancier tel que lui , en effet, les facultés de l'âme devaient se ramener à la volonté, cause directrice et maîtresse. Il envisageait les êtres comme des Forces (2), il concevait l'âme aussi comme une force. Et c'est pourquoi nous aurons noté, non pas toutl'ensemble des conceptions de Balzac, mais du moins nous aurons examiné les deux pôles de sa pensée philosophique, lorsque, après avoir étudié ses idées noiystiques, nous aurons exposé sa théorie de la volonté.

(1) Nous vouions parler des Annales psychiques du D"" Dariex.

(2) Voir le développement de cette idée dans le premier volume des Essais : chapitre des Personnages excessifs.

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