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LE DÉPARTEMENT DE L'AISNE

Dans les derniers jours du mois d'août 1870, quand le Prince royal de Prusse se fut avancé jusqu'à Châlons, le département de l'Aisne ressentit les premières terreurs de l'invasion : elles passèrent vite.Mac-Mahon, marchant vers les Ardennes, attirait les forces de l'ennemi : une bataille allait se livrer, et l'on attendait la nouvelle d'une victoire. Le 29 août, le bruit se répand que des généraux ont annoncé à Laon que l'armée du Prince royal est anéantie. Des villes, la nouvelle est portée aux campagnes par les voitures publiques : le paysan voit arriver la diligence ornée du drapeau tricolore ; il court à l'auberge, où le conducteur s'empresse de faire le récit de la victoire. Verres en main, des groupes joyeux écoutent les coups lointains et sourds du canon achevant de détruire dans les Ardennes l'armée qui menaçait les récoltes à peine rentrées dans les greniers.

1. Publié dans la Revue des Deux Mondes, le 13 novembre 1871.

Mais deux jours après se multipliaient partout les tristes pronostics. Sur le chemin de fer de Tergnier à Mézières, des trains chargés d'hommes sont arrêtés à Vervins, le 2 septembre, par des signaux. Aux portières des longues files de wagons, les soldats passent la tête. Les officiers courent au télégraphe; ils demandent f explication des signaux d'arrêt, et reçoivent l'ordre de se replier sur Paris. Ils adressent de nouvelles questions : aucune réponse n'arrive. Les habitants qui voient les locomotives se placer à la queue des trains et quitter la route de la frontière pour reprendre celle qu'elles viennent de parcourir, demeurent plongés dans l'anxiété. Tous les doutes hélas! vont être levés. Les fuyards vont vite : déjà ils apparaissent sur les chemins qui mènent vers le Nord ou vers Paris. Ce sont des cavaliers de toutes armes, des cuirassiers et des dragons entremêlés de turcos et de zouaves, rudement secoués sur des chevaux volés; des pontonniers avec leurs équipages; des artilleurs sans leurs canons : les traits coupés à coups de sabre pendent sur le flanc des chevaux. La triste cohue est assaillie par des curieux; mais beaucoup de ces malheureux ne veulent pas s'arrêter. « On n'est pas fier, dit un artilleur qui portait la médaille de Crimée et d'Italie, quand on a été battu comme cela! — Mais qu'est-il arrivé? — C'est bon, vous le saurez assez vite; ce n'est pas à moi de le dire! » — « A combien sommes-nous de Sedan? demande un autre. — A vingt-cinq heues, lui crie-t-on. — Donnez-moi à boire; ils vont venir! » — Et il rejoint en courant ses camarades.

Le triste défilé dure trois jours entiers. Partout où les fugitifs font halte, on voit le même spectacle, on entend les mêmes discours. Les premiers arrivés ap-

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