‹ Essais sur l'Allemagne impérialeChapitre 29 sur 42 · Aujourd'hui, nous avons perdu le droit de parler ainsi · texte numérisé non relu

Aujourd'hui, nous avons perdu le droit de parler ainsi

LES ÉLECTIONS AU PARLEMENT d'aLLEMAGNE 169

ennemis, car M. de Bismarck en a de plusieurs sortes. Les conservateurs, qu'efTraye la politique révolutionnaire du chancelier, et les progressistes, qui ont gardé la prétention de discuter les lois militaires et de défendre énergiquement contre l'impôt « l'argent du peuple », sont malmenés par les officieux, mais avec un certain mépris qu'inspire leur petit nombre. Le principal ennemi, c'est le parti catholique; contre lui, toute arme semble bonne, et la lutte contre les ultramontains est décorée du nom de « combat pour la civilisation ». Les catholiques sont représentés comme des hommes dégénérés : oublieux de la dignité de leur sexe, ils reçoivent de leurs femmes un bulletin de vote que celles-ci sont allées quérir au confessionnal, comme Adam reçut jadis la pomme des mains d'Eve inspirée par le démon. Ce sont des traîtres qui conspirent en faveur de l'ennemi héréditaire. « Vous attendez les Français; vous êtes l'avant-garde française! » leur criet-on de toutes parts. Les officieux excitent les vétérans des dernières guerres à parler contre ces cléricaux, et ils publient à grand fracas des lettres d'invalides qui font devant le public le compte de leurs blessures pour la plus grande confusion des « ennemis de l'empire ».

Ennemis de l'empire! les reptiles ont vraiment abusé de cette qualification, sans penser qu'on pouvait les, prendre au mot et leur demander, après le dépouillement du scrutin : « Que pensez-vous d'un empire qui, au bout de trois ans d'existence, a déjà tant et tant d'ennemis? »

Les journaux ne suffisaient pas à la polémique électorale. Maintes circonscriptions ont vu naître des feuilles de circonstance, qui recevaient contre payement les communications des divers partis. Mayence,

OÙ la lutte a été très vive, avait son Parloir : catnoliques, démocrates et nationaux-libéraux s'y sont insultés, plusieurs semaines durant, tout à leur aise. On a fait usage aussi des affiches à la main. La ligue des catholiques allemands, dont le siège est à Mayence, a répandu avec profusion son appel aux électeurs. Elle y énumère les insultes dont le parti catholique a été poursuivi depuis trois ans. Elle déplore l'exil des plus nobles d'entre ses membres, sacrifiés à la haine des francs-maçons, qu'elle dénonce comme des conspirateurs qui ont juré de renverser le trône sur l'autel; car le catholique en Allemagne a pour le franc-maçon l'horreur que le libéral y professe pour le jésuite, et vous croiriez, à les entendre, que la loge maçonnique et la Société de Jésus sont deux puissances occultes et terribles entre lesquelles est disputé l'univers. Libéraux de contrebande, poursuit le manifeste, vous n'avez en vérité nul souci du bien du peuple ! Le peuple vous demandait du pain : vous lui avez jeté des pierres. Qu'avez-vous essayé pour diminuer la charge accablante des impôts? Quavez-vous fait des cinq milliards? Non point des œuvres de paix, mais des œuvres de guerre; aussi oîi trouver en Allemagne le sentiment du repos et de la sécurité? La crainte de complications nouvelles, l'attente de nouveaux combats, tels sont les fruits amers de victoires qui ont coûté tant de larmes... Et l'écrivain termine par une péroraison passionnée qui ressemble à un appel de guerre civile :

ce Aux urnes! Que le cri de la liberté qui a éclaté un jour dans l'Irlande asservie retentisse dans les cantons d'Allemagne! Que le mugissement de nos torrents, l'écho de nos montagnes et la voix de nos cœurs le portent au loin! Nous voulons que l'Allemagne soit

LES ÉLECTIONS AU PARLEMENT d'aLLEMAGNE 171

libre et chrétienne, et, confiants en Dieu, nous combattrons comme des frères, épaule contre épaule, pour Dieu et la patrie ! »

Cette question : « que sont devenus les cinq milliards? » a été répétée par tous les opposants : un démocrate y a répondu par une affiche qui a circulé dans Francfort. L'auteur met en regard d'un côté les versements faits par la France, capital et intérêts, d'autre part les dépenses militaires votées par le dernier parlement : pensions d'invalides, dotations de généraux, construction de forteresses et de chemins de fer stratégiques, acquittement des frais de guerre, rétablissement du matériel de guerre, dotation de la marine de guerre, du trésor de guerre, etc. La conclusion est que la somme demeurée disponible est à peu près nulle, et que toutes les espérances fondées sur le trésor des Niehelungen conquis par les modernes chevaliers d'Allemagne se sont évanouies. L'école attendait sa part de la riche dépouille; elle ne l'a pas eue. L'homme du peuple réclamait une diminution de l'impôt, mais les hauts gouvernements se soucient bien de l'homme du peuple! Ils donnent des millions aux généraux, dont c'est le métier pourtant de faire la guerre, mais ils laissent mourir de faim les landwehriens que la guerre a ruinés : dans les provinces de l'Est, l'huissier chargé de l'exécution judiciaire se fatigue à courir les champs sans suffire à sa besogne. L'officier invalide est richement pensionné, mais le soldat ne peut vivre avec l'aumône qu'on lui donne, et pour la honte éternelle de l'empire allemand on voit mendier des hommes qui ont donné leur sang à la patrie!

. Si triste que soit le présent , l'avenir est plus

sombre. Les grands succès, la conquête de la forte position des Vosges, les énormes dépenses extraordinaires semblaient promettre la réduction des dépenses régulières, et voici que l'on parle d'accroître l'effectif de l'armée en temps de paix, par conséquent d'augmenter le budget de la guerre! Bref, des cinq milliards il ne reste plus que le souvenir, et l'abaissement de la valeur de l'a-rgent, qui amène renchérissement de toutes choses! « Mon pauvre Michel, s'écrie l'écrivain démocrate (Michel, c'est notre Jacques Bonhomme), tu avais rêvé que tu étais devenu riche tout à coup. Quelle illusion! Si tu ne veux pas être ruiné à fond, je ne sais qu'un remède : ne vote pas pour les adorateurs serviles de Bismarck, pour ces pagodes dont la tête mobile dit toujours oui ! »

Dans les dernières journées, les murs disparaissaient sous les affiches. Il y en avait à Francfort jusque sur la statue de Ghaiiemagne, où l'on prêtait au fondateur de la vieille ville impériale un petit discours en faveur du candidat de la démocratie radicale. Quelquefois la belle humeur des Allemands se manifestait d'une façon malpropre. Nos maisons ont porté pendant l'invasion les traces du goût de l'envahisseur pour les plaisanteries dont l'ordure fournissait la matière : il parait qu'elles trouvent aussi leur emploi dans les luttes civiles; du moins en Bavière, les libéraux se plaignent que les catholiques aient sali des affiches de candidats qui leur déplaisaient.

Tous ces imprimés étaient élaborés par des comités électoraux, qui étaient nombreux. Les catholiques et les socialistes ont montré qu'ils s'entendent à travailler le suffrage universel. En Bavière, on a vu quarante curés se réunir en comité, discuter les candidatures

LES ÉLECTIONS AU PARLEMENT d'aLLEMAGNE 173

proposées, arrêter un plan de campagne et retourner dans leurs villages pour veiller à l'exécution.

Quant aux réunions électorales, il y en avait comme en France de privées, réservées aux amis du candidat, et de publiques, où celui-ci s'offrait aux interpellations du premier venu. Les socialistes ne se sont pas contentés de paraître dans toutes les réunions publiques, où la violence de leurs propos a souvent appelé l'intervention du Comité de Vordre, composé d'hommes de bonne volonté qui se chargeaient de la police de l'assemblée. Plusieurs fois des ouvriers se sont introduits dans les réunions privées, et, dans le local loué par leurs adversaires, ils ont pris d'assaut la tribune pour réciter leurs professions de foi. Le gouvernement a essayé d'assurer la liberté des électeurs, mais il s'y est pris de façon à irriter profondément les ouvriers. Le procureur général de Berlin, mis en demeure par l'opinion do prendre des mesures pour assurer la tranquillité publique contre l'audace des criminels de tonte sorte qui abondent dans la capitale de l'Allemagne, écrivit le 1" janvier au préfet de police une lettre officielle où, prenant en considération « les progrès de la sauvagerie qui pousse les basses classes à des excès de toute sorte, voisins de la bestialité », il ordonna l'incarcération immédiate des malfaiteurs qui maltraitent sans raison les gens tranquilles, se battent dans les auberges, offensent grossièrement la pudeur dans les rues, ou donnent « l'exemple de plus en plus fréquent du mépris de l'autorité » en insultant les agents. Ce magistrat met les socialistes en compagnie de ces coquins; il prescrit de les arrêter toutes les fois qu'ils troubleront les assemblées par la violence, attendu que le terrorisme exercé par eux « dépasse

toutes limites, et finirait par empêclier les réunions des autres partis ».

Cette intervention de la justice n'a point eiïrayé ceux qu'elle menaçait : de nouveaux scandales se sont produits dont les libéraux se sont affligés avec raison, car, n'était ces violences, on pourrait dire que dans ces réunions tenues par tout l'empire, et qui ont discuté les questions les plus propres à passionner l'auditoire, les Allemands ont usé de iems droits en peuple mûr pour la liberté.

On pense bien que le gouvernement ne s'est pas désintéressé dans la lutte. Quoiqu'il ait agi avec prudence, quelques fonctionnaires maladroits l'ont compromis par des excès de zèle. Ici c'est un préfet (Landrath) qui adresse une circulaire aux maires pour leur expliquer « qu'il est du plus haut intérêt que la circonscription élise un député fidèle à l'empire, décidé à soutenir la politique du gouvernement de Sa Majesté » . Bien entendu, le nom du candidat qui donne ces précieuses garanties se trouve au bas de la missive officielle. Ailleurs un inspecteur des écoles écrit aux instituteurs catlioliques de son ressort pour leur déclarer qu'il ne veut pas s'immiscer dans les opinions politiques de MM. les maîtres d'école, mais qu'il espère voir ses subordonnés prendre parti pour Sa Majesté l'Empereur contre Sa Sainteté le Pape. Une autre fois un préfet reçoit les doléances de communes ruinées par une invasion de souris; les maires demandent une réduction d'impôts, à tout le moins un délai pour le payement. Le fonctionnaire les assure de sa commisération; seulement il ajoute que les élections sont proches, et qu'une commune, après avoir voté pour

LES ÉLECTIONS AU PARLEMENT d'aLLEMAGNE 175

un ennemi de l'empire, ne pourrait en conscience espérer qu'on prît sa requête en considération.

Les députés catholiques ne manqueront pas de produire ces faits à la tribune, mais les libéraux ne seront pas à court de réplique ; ils dénonceront comme des abus les mandements épiscopaux et l'intervention des curés dans les affaires électorales. On verra se reproduire les incidents qui ont si longuement prolongé la vérification des pouvoirs dans le premier parlement. Nous retrouverons les curés qui mènent au scrutin leur troupeau, ceux qui font croire aux paysans que les bulletins cléricaux ont été bénis par le saint-père dans sa prison de Rome, tandis que les autres ont été imprimés par le diable. Le clergé sera convaincu de spéculer sur la superstition des masses, et il faut convenir que maints journaux catholiques, en Bavière surtout, donnent de la vraisemblance à ces accusations. Un grand journal de Munich ne s'est-il pas avisé de faire du choléra une sorte d'agent électoral en déclarant que le fléau continuera ses ravages et ruinera la ville tant qu'elle sera la proie du libéralisme?

A mesure que le dénouement approchait, la lutte devenait plus vive. La veille fut employée aux manœuvres de la dernière heure, aussitôt combattues par des contre-manœuvres : la perfidie n'a manqué ni aux unes ni aux autres. Enfin arriva le 10 janvier. Les électeurs ne se portèrent point partout avec une égale ardeur au scrutin. Là où le résultat était assuré en faveur d'un parti, le chiffre des abstentions a été considérable. Berlin, par exemple, est comme inféodé au parti progressiste : les deux tiers des électeurs ne se sont pas dérangés pour voter. Le Berlinois d'ailleurs ne passe pas pour un modèle de vertus civiques. Sceptique et

médisant, grand discoureur de brasserie, il a sur les questions politiques et sociales son opinion toute faite; mais il n'est pas homme à quitter, pour aller remplir son devoir de citoyen, le cabaret où il disserte autour de ces énormes bocaux remplis de bière blanche qui passent de main en main et de lèvres à lèvres. Même le grand nom de M. de Moltke n'a point suffi à tirer l'électeur de son apathie. Le feld-maréchal n'avait accepté qu'avec répugnance le mandat que lui avaient offert les conservateurs de la capitale. « Bien qu'il ne me plaise pas, avait-il répondu, de courir au-devant d'un échec certain, prenez mon nom, si vous jugez qu'il soit utile à la bonne cause! » Pour le récompenser de ce dévouement, les Berlinois lui ont fait au total, dans les six circonscriptions où il s'est présenté, l'aumône de 1500 voix! Un étranger ne se serait point douté que le JO janvier fût un jour d'élection. Aucune affiche n'indiquait les lieux de vote, que plus d'un électeur a inutilement cherchés; il a été difficile de former les bureaux des sections, personne ne se souciant do sacrifier sa journée au public. C'est un fait singulier que cette indifférence de la capitale de l'empire, de « la ville de l'intelligence », en un jour où dans le dernier des villages de Bavière affluaient en masse vers l'urne du scrutin les électeurs ennemis de l'empire.

Les élections du 10 janvier, complétées par les scrutins de ballottage et par les élections d'Alsace- Lorraine, ont constitué à peu près comme il suit les divers partis : 20 conservateurs, 30 membres du parti de l'empire, 14 du parti libéral de l'empire, 148 nationaux-libéraux, 47 progressistes, 93 ultramontains, 4 particularistes hanovriens, 2 démocrates, 9 socialistes, 1 Danois, 12 Polonais, 15 Alsaciens-Lorrains, et 2 députés qui ne sont pas encore classés. Au premier moment, l'opinion n'a été frappée que de la révélation qui lui était faite du progrès des idées socialistes et ultramontaines : les socialistes ont en effet gagné sept sièges, et les ultramontains une quarantaine. Les récriminations éclatèrent dans la presse officieuse et dans la presse libérale, qui s'en prirent au suffrage universel comme à l'auteur de tout le mal. Les uns déclarèrent que le résultat était faussé par le grand nombre des abstentions; ceux qui s'étaient abstenus ne pouvant être que des partisans du gouvernement, il fallait, dans la prochaine législature, décréter le vote obligatoire. Les autres demandèrent qu'on rejetât au plus vite ce dangereux instrument et qu'on revînt au système électoral des classes. Peu à peu cependant les

alarmes de la première heure se sont calmées. Les amis du gouvernement ont refait leurs calculs; en mettant ensemble les conservateurs, le parti de l'empire, le parti libéral de l'empire, les progressistes, les nationaux-libéraux, ils sont arrivés au total de 259 voix dévouées à l'empire : c'est 60 voix de plus que la majorité absolue. Nous aurons, ont-ils dit, des luîtes à soutenir, beaucoup de tapage et de clameurs, mais il en faudra toujours venir au scrutin; là nous sommes assurés de la victoire.

Il est hors de doute que si l'empire était mis en question, les partis qui viennent d'être nommés réuniraient leurs votes pour le défendre. Quatre ou cinq peut-être parmi les conservateurs, ceux qui représentent le plus fidèlement le vieil esprit prussien, feront à M. de Bismarck une opposition systématique, et dans les questions religieuses voteront avec les ultra montains : le reste, qui a pris le nom de « nouveaux conservateurs », lui donnera ses suffrages, sans enthousiasme assurément; mais qu'importe? Les voix résignées comptent autant que les autres. Quant aux membres du « parti de l'empire », à ceux du « parti libéral de l'empire », des nuances * seulement les séparent du parti national-libéral, qui est par excellence le parti de gouvernement. Enfin les dispositions des progressistes ne semblent pas trop mauvaises. Ils ont été fort éprouvés dans la bataille : ici les ultramontains, là les socialistes, leur ont fait une rude guerre. Nationaux-libéraux et progressistes éprouvent à l'heure qu'il est ce sentiment de bonne camaraderie que professent les uns pour les autres des gens qui

Page 1