Voyez p. 111 ut
ont le même jour essuyé le feu du même ennemi. Ainsi, dans toutes les circonstances graves, le gouvernement est assuré de la majorité; mais est-ce que le parlement d'Allemagne délibérera tous les jours sur l'existence même de l'empire? Non certes, et la voix qui oserait s'élever pour condamner l'œuvre de 18G6 et de 1870 serait vite réduite au silence; mais il est des questions très sérieuses, déjà inscrites à l'ordre du jour, et qui pourraient bien diviser « la majorité nationale ».
Le discours lu par M. de Bismarck à l'ouverture de la session annonce deux projets de loi importants, l'un sur l'armée, l'autre sur la presse.
Le premier est déjà connu : l'empereur l'avait fait présenter à la dernière assemblée presque à la veille de sa séparation, et il s'était plaint vivement qu'on n'eût pas trouvé le temps de le voter; il l'a fait porter au nouveau parlement le lendemain de sa réunion. Le 46 février a eu lieu la première lecture. Les députés d'Alsace-Lorraine venaient de faire leur entrée dans la salle, quand M. de Moltke est monté à la tribune pour ilpniontrer qu'il était nécessaire de voter sans changement la loi militaire : à ce prix seulement, l'Allemagne pourra garder sa conquête malgré la France, qui arme, et, au besoin, malgré l'Europe, « où l'Allemagne a gagné l'estime, mais non la sympathie des peuples ». Le Reichstag a beaucoup applaudi le vieux maréchal. Il se ferait scrupule de chagriner l'empereur, qui veut, avant de mourir, couronner l'œuvre formidable de l'organisation militaire allemande. Pourtunt le projet sera très vivement discuté, surtout l'article premier, qui fixe à 401 C59 hommes, sans compter les
officiers et les volontaires d'un an, l'effectif de l'armée sur le pied de paix, « jusqu'à ce qu'une décision législative en ait autrement disposé ». Les progressistes ne veulent pas croire que la France soit aussi ledoutable que M. de Moltke l'a dépeinte; ils ne concèdent point le chiffre élevé du contingent qui leur est demandé; surtout ils n'acceptent pas les derniers mots de l'article, qui enlèverait au parlement le droit de fixer chaque année le chiffre du contingent. Il faut donc détacher 47 voix de la majorité sur cette question; un déplacement de 15 autres voix suffirait à faire repousser l'article. Or M. Lasker, chef de la gauche des nationaux-hbéraux, a fait, après le discours de M. de Moltke, des réserves sur l'article premier. S'il le veut, il n'aura pas de peine à trouver les 15 voix nécessaires pour faire échec au gouvernement sur un point capital de la loi militaire.
La loi sur la presse a été mal accueillie par les progressistes à la première lecture. Quant au parti national-libéral, il ne peut pas ne point réclamer la liberté de la presse : son passé l'y oblige, et, malgré son désir de ne point créer d'embarras au chancelier, il faudra bien qu'il ait quelques exigences, si petites qu'elles soient. Si M. de Bismarck se montre accommodant, tout ira bien; mais cet homme d'État n'est point un maître en fait de tactique parlementaire, et il s'en vante. Ce n'est pas impunément qu'il a eu si longtemps raison contre tout le monde. Il n'a point oublié que les aUiés ne lui sont venus qu'au lendemain de sa victoire en 18G6; ils ne lui ont imposé aucune condition : il n'en aurait d'ailleurs accepté aucune. Peu lui importe l'embarras des nationaux-libéraux, obligés de concilier leur passé avec le présent et de sauver au
iiiujns les appai ciiue^. uc i<x ijciuieui uu ii esi piace,
M. de Bismarck n'aperçoit pas ces misères.
Des journaux disent que le parti national-libéral est décidé, pour éviter le conflit, à ne reculer devant aucun sacrifice. S'il en est ainsi, l'Allemagne politique va donner au monde un singulier spectacle. Il y a quelques années, sous le ministère Manteufïel, les catholiques renchérissaient sur les projets réactionnaires du gouvernement et repoussaient l'alliance que leur offraient les libéraux pour la défense de la liberté. Demain les catholiques se feront les champions de toutes les libertés et du suffrage universel : les libéraux voteront les projets de loi qu'ils ont autrefois repoussés. Que penser alors de cette « gravité allemande » tant vantée? Comment soutenir cette réputation d'honnêteté politique, de fidélité inébranlable, qu'on représentait jadis comme le privilège de l'Allemagne, tout en déplorant que ces vertus la rendissent ingouvernable? Autant d'Allemands, disait-on, autant d'opinions; mais voici qu'il se découvre plusieurs opinions dans chaque Allemand, et que la foi politique varie avec les circonstances. Cette métamorphose rend plus facile, il est vrai, le gouvernement de l'Allemagne; mais un pays achète chèrement un pareil avantage, lorsque les partis perdent l'estime d'euxmêmes et de leurs adversaires, et que la nation, scandalisée de ces volte-face, s'habitue à ne voir dans la politique que le jeu des intérêts et des passions.
Quoi qu'il arrive, les élections sont un fâcheux pronostic pour l'empire d'.\llemagne. Le grand événement de la journée du 10 janvier est le succès des socialistes et des catholiques. C'est peu de chose assure-
ment que la présence de 10 socialistes dans une assemblée de 397 membres. Le parlement d'Allemagne est plus placide que le nôtre; il écoutera les orateurs des « nouvelles couches sociales » toutes les fois qu'ils traiteront des questions dont il se préoccupe lui-même, travail des enfants et des femmes dans les manufactures, durée normale de la journée de travail, tribunaux d'arbitrage et de conciliation entre les patrons et les ouvriers. Il s'efforcera de démêler, au milieu des exigences dont il entendra la longue énumération, les prétentions raisonnables. Il rira quand le groupe socialiste proposera la suppression de l'armée permanente; il aura peut-être le tort de s'emporter contre certaines sottises, qui seront dites précisément pour le mettre en colère, puis il votera l'ordre du jour et reprendra ses travaux. Ce qui est grave, c'est que les 10 députés ont derrière eux dans l'empire une armée de près de 400 000 électeurs.
Nous avons décrit l'organisation des forces socialistes en Allemagne K Les deux partis entre lesquels elles se divisent, le parti démocrate-socialiste et la Ligue générale des ouvriers allemands, se sont partagé les votes des ouvriers dans toute l'Allemagne, mais chacun d'eux a sa province particulière : la Ligue générale a recueilli dans le Schleswig-Holstein 45 000 voix sur 135 000 votants; les démocrates -socialistes ont obtenu dans le royaume de Saxe plus de 92000 suffrages sur 310 000. Aux dernières élections en Saxe en 1871, ce parti n'y avait trouvé que 40 000 adhérents. Les moyens d'action de ces révolutionnaires s'accroissent tous les jours; le nombre des abonnés de leurs