Ueber Auswanderuny, von Friedrich Kapp. Berlin
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sorti d'Allemagne plus de 375 millions de thalers, c'està-dire 1 milliard 400 millions de francs.
Si élevé que soit ce chiffre, la perte de travail causée par l'émigration en représente un bien plus considérable. Ceux qui s'expatrient sont pour la plupart de bons ouvriers : à peine 2 pour 100 d'entre eux sont des non-valeurs, c'est-à-dire des incapables ou des aventuriers. Ils sont solides, autrement l'Amérique ne les recevrait pas : une loi interdit le débarquement d'un émigré boiteux, aveugle, sourd ou vieux. Les trois quarts sont dans l'âge que les économistes appellent productif, qui commence à quinze ans et finit à soixante. La proportion des hommes entre quinze et trente ans est des deux tiers. Enfin, si parmi les enfants emmenés par les émigrés les garçons et les filles sont en nombre à peu près égal, au-dessus de la vingtcinquième année le sexe masculin est deux fois plus nombreux que l'autre. « L'expérience a démontré, dit M. Kapp, que ce sont surtout les hommes forts, entreprenants, résolus qui émigrent. »
Les Allemands ne font point de gaieté de cœur un tel présent à l'Amérique; il y a dans le soin qu'ils mettent à en estimer la valeur pécuniaire une sorte d'amertume. Ils comptent que l'éducation d'un adulte arrivé à l'âge de quinze ans a coûté 750 thalers, ce qui représente le double aux États-Unis, où l'argent a moitié moins de valeur qu'en Allemagne. Un homme fait apporte donc un capital de 1500 thalers ; mais il faut tenir compte des enfants et des femmes, pour lesquels les statisticiens allemands veulent bien s'arrêter au chiffre moyen de 500 thalers par tête. Ajoutez cette somme aux 150 thalers apportés argent comptant, et
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VOUS arrivez à trouver 1625 millions de thalers, c'està-dire plus de 6 milliards de francs.
Ce n'est pas tout : une fois établis, les émigrés contribuent aux progrès de la population et de la fortune publique dans leur nouvelle patrie. Si les États-Unis étaient fermés à l'étranger, le surcroît du nombre des naissances sur celui des morts marquerait seul le progrès de la population. Ce surcroît étant de 1,38 pour 100, la population, qui était en 1790 de 3 230 000 âmes, aurait dû être en 1870 de 10 millions d'âmes : elle s'élevait à 38 millions et demi. Sans l'immigration, ce chiffre n'eût été atteint que dans quarante ans. La fortune publique a marché d'un pas aussi rapide : depuis 1840, les revenus de l'État se sont élevés de 25 millions de dollars à 74 millions; ils ont donc triplé en trente années. Les Allemands s'attribuent une très forte part dans ces progrès. Ils sont parmi les immigrants les plus nombreux après les Irlandais, et ils disent avec raison qu'ils apportent plus d'argent et plus d'instruction que ceux-ci. Au travail de leurs ouvriers, ils ajoutent celui de leurs ingénieurs, de leurs officiers et de leurs professeurs; à les entendre, l'Union leur est redevable de bienfaits de toute nature. Pendant que le bras de nos paysans défriche le sol, dit l'auteur d'une remarquable étude sur l'émigration % à la ville s'exerce rintelhgence allemande, et « peut-être l'Amérique doit-elle à ce nouvel élément d'avoir mis fin aux abus de la bureaucratie, en cultivant la science allemande et ces vertus allemandes qu'on nomme l'amour du travail et la bonne foi ».
Ces prétentions paraissent exagérées aux Améri-
1. Vorschlàge zur Beseitigung der Massen-Auswanderung, von H. V H.
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cains, à qui elles laissent à peine le droit de se croire pour quelque chose dans la prospérité de l'Amérique; mais, en faisant leurs réserves sur ces vanteries, ils se reconnaissent les débiteurs de ces millions d'hommes qui font à flots jaillir la richesse de leur sol vierge. Parmi les fugitifs de l'ancien monde, ils préfèrent et recherchent ceux qui viennent d'Allemagne. D'autres États d'Amérique imitent l'exemple de l'Union : une maison d'Anvers vient de traiter avec des agences allemandes pour se procurer 40 000 hommes dont elle a le placement assuré au Brésil.
La mère patrie trouve-t-elle au moins quelque dédommagement à tant de pertes, dont le compte est si pénible aux statisticiens d'Allemagne? Absolument aucun. L'émigration n'est pas un remède à l'excès de population, car elle se recrute surtout dans les parties d'Allemagne les moins peuplées et où le manque de bras se fait le plus vivement sentir. La province du Rhin et la Silésie ont par mille carré, la première 7466 habitants, la seconde 5175 : or la province du Pihin n'a fourni à l'émigration en 1871 et 1872 que 0.14 pour 100 de sa population, la Silésie 0,12 pour 100. Au contraire, les provinces de Prusse et de Poméranie, qui n'ont que 2825 et 2674 habitants par mille carré, ont perdu, dans la même période, la première 0,66, la seconde 1,46 pour 100 de leur population. Enfin il n'est pas vrai que l'émigration préserve le pays des dangers du socialisme, car elle enlève beaucoup plus de paysans que d'ouvriers. Ceux qui partent emmènent tous les leurs avec eux et prouvent qu'ils ont l'amour de la famille, c'est-à-dire le sentiment le plus capable de défendre un homme des folies révolutionnaires.
Le départ de tant de pères de famille inquiète d'autant plus les économistes qu'ils voient croître dans les villes le nombre des ouvriers célibataires. Dans un discours prononcé au début de 1872 devant la chambre des députés de Prusse, le ministre de l'intérieur, après avoir parlé de l'émigration en homme qui en comprend toute la gravité, signalait la décroissance de la population rurale dans deux cent vingt et un cercles. Il attribuait le fait à la guerre, à l'émigration, mais surtout à l'attrait que les villes exercent sur le paysan pauvre. Arrivé à la ville, celui-ci trouve la société de ses camarades et du plaisir dans les mauvais lieux. A la campagne, il se fût marié; à la ville, il se passe plus aisément d'une famille et n'en prend point la charge. Aussi est-il difficile de l'attacher quelque part; cet émigré à l'intérieur voyage par toute l'Allemagne, s'engage le cœur léger dans toutes les grèves et quitte son patron à la première querelle. C'est de gens de pareille sorte qu'est composée l'énorme population flottante de Berlin : en 1871 , elle comptait 21 1 452 individus, parmi lesquels un tiers de partants et deux tiers d'arrivants. Parmi ces derniers, 3 104 seulement avaient une famille ; 123 087 étaient des célibataires venus à Berlin pour y mener, comme on dit en Allemagne, « une existence catilinaire ». Gomment nos voisins ne s'affligeraient-ils pas de faits pareils, eux qui mettent l'esprit de famille à la base de toutes leurs vertus?
On peut voir à Hambourg dans la même journée deux spectacles bien différents. Le jour, dans les rues et sur les quais, de solides campagnards, à l'air honnête, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, font les derniers préparatifs avant de quitter pour tou-
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jours leur patrie. Le soir, dans les clubs socialistes, des ouvriers à mine moins avenante discutent des théories étranges sur la famille et la patrie. C'est l'opinion de Karl Marx, leur chef, que la famille actuelle est un produit historique, et qu'elle devra un jour « être reconstruite suivant les principes de la raison pure ». La question est souvent traitée dans les assemblées ouvrières. A Berlin, dans une réunion de la Ligue générale des travailleurs, Hasenclever démontrait un jour que, lorsque l'exploitation par le capital aurait cessé, la prostitution cesserait du même coup : l'État communiste prendrait à sa charge l'éducation des enfants, et la coutume d'attacher la femme à l'homme par un lien juridique n'aurait plus de raison d'être. Un autre orateur parla plus clair encore. « Une femme, dit-il, qui dispose librement de son amour, n'est pas une prostituée : c'est la femme de l'avenir. »
La comparaison entre les travailleurs qui partent et ceux qui restent montre que l'émigration allemande, loin d'atténuer le mal social, l'aggrave.
Dans une des nombreuses dissertations écrites en Allemagne sur ce sujet, j'ai lu que l'Allemand est porté à l'émigration par la nature philosophique et cosmopolite de son esprit. Une telle cause ne peut agir que sur un nombre d'individus très petit en tout temps, et que les derniers événements ont bien réduit au delà du Rhin. Contre l'impuissance politique de l'ancienne Allemagne et les misères de l'existence dans les petits États, l'Allemand cultivé avait recours aux spéculations de la philosophie et de la science, qui le menaient au cosmopolitisme. L'orgueil, qui est dans la race, l'excitait au mépris de sa patrie, qu'il
trouvait petite. Quand il pouvait, il émigrait, comme fit un jour ce comte de Schlavendorf, qui, sans prévenir personne, quitta son château de Silésie, chevaucha tout seul jusqu'à Paris, et cinquante années durant y vécut dans la solitude et l'obscurité. Avant de mourir, il ordonna qu'on gravât sur sa tombe ces mots : Ci-gît un citoyen qui a pendant soixante-dix ans cherché tine patrie. S'il avait vécu jusqu'à nos jours, cet homme serait sans doute retourné en Allemagne pour y mourir. Il aurait, comme beaucoup de philosophes de son espèce, célébré la politique d'un ministre qui ne se pique point de philosophie. Des repentis de cette sorte sont revenus même d'Amérique, comme pour montrer que le cosmopolitisme allemand a cessé le jour où l'orgueil allemand a été satisfait. Encore une fois d'ailleurs, ces sentiments ne sont pas ceux de tous ces pauvres gens qui s'expatrient par centaines de mille. Même dans la noble et docte Allemagne, le principal souci de la masse des hommes est de satisfaire le vulgaire besoin de boire et de manger. Pour expliquer l'émigration par masses, d'autres écrivains disent qu'elle n'est point un fait nouveau, puisque les Allemands ont toujours émigré. Ils rappellent l'histoire des Cimbres et des Teutons, celle des Germains du iv siècle et des chevaliers teutoniques du xiir-. L'auteur des Vorschlœge réfute judicieusement celte nouvelle erreur. Je n'ai pas bien compris, il est vrai, la différence qu'il fait entre les émigrations grecques , romaines ou néo-latines et celles des deux peuples germaniques. Il a raison de dire que l'envoi d'une colonie grecque ou latine était une entreprise politique, dirigée par l'État, et qui avait pour effet d'accroître la puissance et le renom
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de la métropole; mais que signifie cette théorie que les anciennes émigrations allemandes, comme celles des Cimbres et des Teutons, sont l'acte « d'individus cherchant le développement de leurs forces et de leur individualité en se mettant au service de l'idée dominante d'une époque »? Il eût été difficile que les Cimbres et les Teutons fussent envoyés au delà des frontières par un État quelconque, puisqu'il n'y avait point d'État en Germanie, et je cherche en vain quelle idée dominante a pu les guider, si ce n'est celle de trouver de bonnes terres. Ces barbares l'ont avoué naïvement à Marius, qui vint si mal à propos les arrêter dans le « développement de leur individualité ». L'auteur eût mieux fait de se borner à dire qu'il n'y a point de ressemblance entre ces migrations anciennes et l'émigration contemporaine : celie-ci est un fait moderne; elle date du siècle dernier, et n'a pris que depuis vingt ans de grandes proportions. Le seul moyen d'y remédier, c'est d'en chercher les vraies causes, au lieu de s'arrêter à des niaiseries qui sentent à la fois l'orgueil et le pédantisme.
L'étude raisonnée des statistiques peut seule enseigner ces causes. Les premières qui donnent des informations précises datent de 1832. C'est l'année où Brème commence à tenir ses registres; Hambourg a imité cet exemple quatre ans plus tard. Jusque-là d'ailleurs l'émigration n'avait pas eu d'importance. Il est vrai qu'en 1818 20 000 Allemands partirent pour les Étals-Unis; mais c'était un accident, produit par la famine de 1817. L'Union ne reçut, chacune des années suivantes, que quelques centaines d'émigrés. A partir de 1832, les chiffres s'élèvent. Pourtant le nombre des émigrants, qui devait dépasser en 1872 200 000, n'a
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été, de 1832 à 1839, que de 12 000 personnes environ par année. Pourquoi en quarante ans une telle différence et ce progrès inouï du fléau?
Voici d'abord un fait dont il faut tenir compte. La propagande la plus redoutable n'est point celle des agents spéciaux des compagnies d'émigration, qui arrivent chez le paysan au temps où la vente de bestiaux lui a donné quelques centaines de thalers, pour faire briller à ses yeux les séductions de la terre d'Amérique. Le paysan sait très bien que l'agent touche une prime par tête d'enrôlé : il est donc en défiance contre son éloquence; mais il croit volontiers ses parents, ses amis, les camarades de son enfance ou même quelque inconnu d'un village voisin, dont on lui communique les lettres venues d'Amérique. L'émigration s'alimente ainsi d'elle-même, et plus elle croît, plus elle a chance de croitre encore.
Les bateaux à vapeur et les chemins de fer l'ont rendue beaucoup plus facile. Autrefois le voyage était plein de dangers. Aujourd'hui encore, sur le pont des bateaux qui partent de Brème ou dé Hambourg, les émigrants se racontent d'horribles histoires du temps passé, qui sont vraies. Au siècle dernier, des agents hollandais allaient recruter en Allemagne de pauvres gens, les entassaient sur de mauvais bateaux, et les soumettaient à de telles privations que beaucoup mouraient en route. La traversée était bien longue : le missionnaire Yungmann a raconté un voyage qui dura vingt-cinq semaines, pendant lesquelles moururent 108 passagers sur 156, la famine ayant sévi sur le bateau mal approvisionné. Il n'y avait pas de bâtiments spéciaux pour les émigrés. Un entrepreneur louait l'entrepont d'un navire, où il mettait le plus de pas-
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sagers qu'il pouvait. Chacun devait s'être pourvu des vivres nécessaires et faire lui-même sa cuisine; mais, comme il y avait trois ou quatre cuisines pour quelques centaines de personnes, la plupart vivaient de mets froids, et ce mauvais régime les exposait au mal de mer, au typhus et au choléra. De 1847 à I818, 20 000 Allemands ou Irlandais moururent en chemin. Au débarquement se tenait comme un marché d'esclaves. Pour payer leur transport, les émigrés signaient des contrats par lesquels ils aliénaient leur travail pour plusieurs années : les plus vigoureux étaient naturellement les plus recherchés, et souvent les membres d'une même famille étaient obligés de se séparer.
Aujourd'hui l'émigrant est humainement traité. Les bateaux de Brème et de Hambourg ont installé des cuisines communes ; des inspections d'hygiène sont faites au départ et à l'arrivée ; enfm la navigation à vapeur a grandement réduit la durée du voyage. De 1856 à 1809, la proportion des émigrés voyageant par bateau à vapeur s'est élevée de 5 à 88 pour 100. La mortalité n'est plus que de 1 sur 1000. La traversée se fait donc dans les meilleures conditions possibles, et l'appréhension qu'elle causait autrefois a disparu. Or, dans le temps où s'accomplissait ce progrès, les États-Unis multipliaient leurs chemins de fer, et par là ouvraient à l'activité des pionniers étrangers l'immense région du Far-West, qui seraient demeurée déserte, si les moyens de locomotion étaient encore ceux du siècle dernier. Aujourd'hui le voyageur met moins de temps à traverser le continent de l'Atlantique au Pacifique qu'il n'en fallait, il y a vingt ans, pour aller de New- York au lac Érié : le domaine de l'émigrant s'est agrandi à l'infini. La force
d'attraclion s'est donc accrue au moment même où les obstacles s'aplanissaient sur la route.
Le grand développement de l'émigration de 1832 à 1872 est dû en partie à ces causes pour ainsi dire extérieures; mais l'histoire d'Allemagne peut seule faire comprendre les variations constatées par la statistique au cours de cette période. Il n'y a point de doute que les troubles politiques qui ont agité le pays à la suite de notre révolution de 1830 ont déterminé le progrès subit qu'on remarque dans les années suivantes. A partir de 1845, une nouvelle crue se produit. La moyenne annuelle, qui, de 1840 à 1844, était de 14 600 émigrants, monte à 36 700 de 1845 à 1849, à 77 000 de 1850 à 1854 : c'est l'effet d'une série de mauvaises récoltes, mais aussi des agitations révolutionnaires. Elle s'abaisse à 54 400 de 1855 à 1859, puis à 41600 de 1860 à 1864 : le rétablissement de la tranquillité en Allemagne et l'explosion de la guerre civile aux États-Unis expliquent cette décroissance. Sitôt au contraire que la paix, rétablie en Amérique, est troublée en Allemagne, les gros chiffres reparaissent : de 1865 à 1869, la moyenne est de 107 670; enfin le chiffre le plus élevé se présente après la guerre de France. Tout événement qui trouble le travail favorise donc l'émigration, mais aucun avec autant de force que la guerre. Nous avons coutume en France d'insister beaucoup sur ce point, et nous croyons que l'horreur du service militaire est la seule cause des émigrations. Nous nous trompons. Elle est une cause, mais non la seule.
Il est vrai que le peuple en Allemagne n'est point belliqueux. L'officier seul, élevé pour la guerre, aime la guerre. Il la considère comme une fonction nationale. Il n'a point assez de mépris pour l'économiste et
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le libéral qui qualifient d'improductives les dépenses militaires. En 1800, un colonel, après avoir dans une brochure additionné les contributions, réquisitions et indemnités de guérie perçues par l'armée prussienne, conclut ainsi : « Voilà ce que l'armée a gagné; ce qui prouve que de bonnes troupes ne sont pas toujours improductives, comme le prétendent les théoriciens politiques. » L'argument est devenu plus fort après la guerre de France. L'officier a reçu d'ailleurs « la culture allemande ». Il est tout pénétré de l'idée de la supériorité de sa race. S'il est croyant, il se considère comme un instrument de la Providence; s'il est philosophe, il pense que l'histoire du rrionde se réduit « au combat pour l'existence », où le plus fort a le droit et même la mission d'écraser le plus faible. Il trouve à la guerre des satisfactions de toute sorte qui ne peuvent être goûtées par l'homme du commun. Quant au simple soldat, toute sa théorie sur la guerre est exprimée par ce mot, qu'il a si souvent répété pendant l'invasion : « Grand malheur, la guerre! » Il sait bien que les impôts seront plus lourds même après la victoire. En fait de combat pour l'existence, il connaît celui qu'il lui faut tous les jours livrer pour gagner son pain et celui de sa famille. Au retour d'une campagne, le combat est plus rude : la longue interruption du travail a consommé les économies; l'avenir apparaît plus sombre. L'instinct populaire sait que la guerre engendre la guerre, et le peuple n'a point cru l'empereur Guillaume, quand il a déclaré en recevant la couronne à Versailles que l'empire serait la paix. Aussi en 1871, parmi les émigrés prussiens, ceux qui soni partis sans permission, c'est-à-dire évidemment les déserteurs de la réserve et de la Landwehr^ forment le
tiers du nombre total. Dans le seul cercle d'Inowraclaw, de la province de Posen, 1102 personnes ont été poursuivies pour fait de désertion. L'introduction de la loi militaire prussienne dans les pays annexés en 18G6 a certainement contribué beaucoup à l'énorme émigration qui en six années y a enlevé plus de 170 000 personnes.
Cependant il faudrait que l'émigration fût répartie également sur tout l'empire pour qu'on pût l'attribuer uniquement à l'effet d'une loi qui pèse sur l'Allemagne entière. Il n'en est pas ainsi à beaucoup près. Certaines provinces sont de préférence visitées par le fléau. Que ce soit la guerre qui sévisse, ou la cherté des vivres, ou la révolution, ces causes diverses agissent avec plus de force à l'Est qu'à l'Ouest. Une observation prolongée démontre que l'on a toujours beaucoup plus émigré au delà qu'en deçà de l'Elbe. Le fait ne peut s'expliquer ni par la densité de la population — nous l'avons déjà dit — , ni par la pauvreté du sol, car le Mecklembourg et la province de Posen, qui fournissent le plus d'émigrés, sont favorisés par la nature. C'est le mauvais régime de la propriété qui est la cause permanente du mal.
L'Elbe est la frontière historique qui sépare l'Allemagne proprement dite des pays slaves qu'elle a conquis. Sur la rive droite, les conséquences de la conquête durent encore. Il y a là d'immenses domaines seigneuriaux; la petite propriété y est rare et le code civil prussien en empêche le développement. La loi prussienne, en effet, donne à l'immeuble à la fois le caractère d'une propriété collective et celui d'une propriété personnelle. Quand la succession est ouverte, un «eul héritier reçoit le bien-fonds, mais il dédommage
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les autres en argent. La part des cohéritiers est considérable : s'il y a plus de quatre enfants, elle s'élève aux deux tiers de la valeur totale de l'immeuble. Dès l'entrée en possession, il faut donc recourir au crédit. Le grand propriétaire trouve à emprunter; mais que fera le petit cultivateur? « Son bien, dit encore l'auteur des Vo7'schkege, lui arrive souvent endetté par son père de la moitié de sa valeur. Il cherche à joindre les deux bouts, mais une échéance vient après l'autre, les revenus ne suffisent pas à payer les dettes ; il vend et part pour l'Amérique. »
La vente de quelques lots, qui tirerait le cultivateur d'embarras et peu à peu amènerait le morcellement des grandes propriétés, est à peu près impossible, car il ne se trouve peut-être pas un seul bien dans tout l'Est qui ne soit grevé d'hypothèques, dont chacune pèse sur l'ensemble du domaine. Ce système produit l'endettement à outrance : « Les inscriptions s'accumulent; la mobilité des titres les fait passer de main en main, et le propriétaire ne sait plus s'il lui reste quelque chose de son bien, ou s'il n'est point l'administrateur du bien dautrui. » Il ne peut aliéner une parcelle sans l'agrément de tous les créanciers hypothécaires, sans un long travail d'arpentage et d'estimation. S'il succombe à la fin, le domaine est vendu tout entier par autorité de justice. Les ventes de cette sorte sont très fréquentes. Du l'"'" mai 1867 au 30 avril 18G9, il y en a eu 14 442 en Prusse, et la part des provinces de l'Est dans ce tctal est très considérable.
Ainsi dans les provinces orientales « il est d'une part impossible au petit propriétaire de garder son bien et à l'artisan d'acheter une motte de terre; d'autre part, les grands biens sont surchargés de dettes... En
haut, les ventes par autorité de justice; en bas, l'émigration, qui croit sans cesse.
La conquête a laissé d'autres traces dans ce pays. A proprement parler, la vie communale n'y existe pas : l'administration des communes appartient à la seigneurie d'où elles relèvent. La propriété d'un domaine seigneurial confère le patronage sur une ou plusieurs communes, et le propriétaire, que ce soit une ville, l'État ou un particulier, nomme le maire, le juge et l'instituteur. Aucun lien ne réunit donc les habitants de ces pauvres villages; ils n'ont point d'intérêts à débattre, de devoirs à remplir en commun, rien en un mot qui les attache au sol. Il est singulier que les provinces qui sont le berceau de la monarchie prussienne soient les moins favorisées. L'école y laisse beaucoup à désirer : la gratuité de l'enseignement primaire n'y est point étendue à tous ceux qui en ont besoin; les instituteurs mal rétribués se recrutent plus malaisément que dans le reste de la Prusse. Dans l'Allemagne occidentale, beaucoup de villes importantes et les petites capitales offrent mille ressources pour l'étude; au delà de l'Oder, il n'y a qu'une .université, celle de Kœnigsberg; Bromberg, qui en a demandé une, n'a pu l'obtenir.
Le pays n'est pas convenablement pourvu de voies de communication. Frédéric le Grand a montré que la construction de canaux, si facile dans cette plaine largement arrosée, était le meilleur moyen de vivifier l'agriculture de ces contrées; mais depuis un siècle l'exemple de Frédéric a été oublié. Dans les projets de créations nouvelles de chemins de fer, l'Est n'a point sa part. A l'exception d'un tronçon de VOstbalin, la province de Posen n'a pas de chemins de fer de l'État.
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Ses compagnies privées ne reçoivent aucun subside. 120 millions de thalers vont être dépensés dans les pays les plus riches de la monarchie, qui ont seulement besoin de raccorder les lignes nombreuses qui les traversent, et pas un groschen n'est destiné à la malheureuse province qui possède en tout un réseau de 52 milles pour une superficie de 532 milles carrés. Enfin jusqu'à ces derniers temps la frontière était mal armée du côté de la Russie : on y va construire une double rangée de forteresses de premier ordre. Les patriotes sont rassurés, mais leur orgueil n'est pas satisfait : ils voudraient que la partie de l'Allemagne qui confine au grand empire slave fût toute pénétrée de culture allemande, riche et forte, au lieu d'être abandonnée au régime d'institutions mauvaises qui l'appauvrissent et la dépeuplent.
Entre ces pays et ceux de l'Ouest, le contraste est complet. La province rhénane est régie par le Code Napoléon, et le partage égal des biens y est de règle. La propriété est souvent petite, mais le paysan lui demande et elle donne beaucoup. Dans un pays riche en voies de communication, les produits ont un marché plus étendu et gagnent en valeur. Les sociétés de crédit, inconnues dans lEst, où elles courraient de trop grands risques, prêtent leur assistance aux cultivateurs : caisses d'épargne, sociétés de production, de consommation, d'assurances mutuelles, s'y multiplient et prospèrent. Si le partage amène un tel morcellement que l'exploitation devienne impossible, le paysan vend le bétail et le mobilier, mais il garde la maison entourée d'un jardin, et se fait ouvrier de culture ou d'industrie : les ouvriers de cette sorte sont les meilleurs, parce qu'ils sont lixés au sol et défendus contre
la propagande des agitateurs socialistes. En un mot, dans la province du Rliin, l'aisance est partout répandue, parce qu'un grand nombre d'hommes ont part à la propriété. Aussi quelle différence d'aspect entre le pays du Rhin et celui de la Vistule! « Dans l'Ouest, dit l'écrivain allemand, tout revêt un vif coloris. Il est rare aujourd'hui d'y rencontrer des fermes isolées; le commerce, l'agriculture, l'industrie, se mêlent et se soutiennent; les champs, morcelés à l'infini, offrent à l'œil une variété de couleurs qui le réjouit. Dans l'Est, le voyageur trouve la solitude; des champs de pommes de terre à perte de vue, par endroits une cheminée qui fume, une propriété qui annonce la fortune; mais ailleurs un village désert, des maisons abandonnées, de triste apparence et près de s'écrouler; puis vous rencontrez çà et là un contrôleur d'impôts à cheval, un juif en voiture, un prêtre qui chemine, et c'est tout! » C'est parce que l'amour de la propriété ne peut être satisfait dans ces malheureuses provinces que la population n'y a point de racines. Elle se . déplace à la moindre occasion qui lui est offerte. En ce moment, la Prusse pousse ses travaux militaires du côté de la France; les entrepreneurs, pour faire baisser les salaires, ont envoyé dans l'Est des racoleurs qui, l'argent à la main, ont embauché quantité de terrassiers et de maçons. Mais ce sont les pauvres qui se résignent à cette condition. Les paysans qui peuvent disposer d'une centaine de thalers écoutent les choses merveilleuses qu'on leur conte sur l'Amérique. Ils savent qu'au delà de l'Océan le travail étant très recherché, la main-d'œuvre est à très haut prix, tandis que la terre est à bon marché. Ils vont donc chercher aux États-Unis l'existence indépendante qu'il ne
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leur est pas permis d'espérer en Europe. Ils savent bien qu'il leur faudra renoncer à leur nationalité, car l'Union veut s'approprier les forces vives qu'elle attire à elle, et Fémigrant ne devient propriétaire sur son territoire qu'après avoir acquis le titre de citoyen américain. Pourtant ils n'hésitent pas, et ils disent adieu à la patrie sans esprit de retour.
Selon leur habitude, les Allemands étudient consciencieusement ce mal de l'émigration qu"ils veulent guérir. Ils n'essayent pas de se tromper eux-mêmes, comme nous faisons trop souvent, par des illusions voulues. Quand le gouvernement prussien est interpellé au sujet de l'émigration, au lieu de chercher des échappatoires, il expose les faits sous les plus sombres couleurs. Mettre toujours les choses au pis, telle est, en Prusse, la devise du ministre de l'intérieur comme du ministre de la guerre. Un gouvernement n'en saurait trouver de meilleure, car en la pratiquant il ne s'expose pas à mesurer mal la grandeur de l'effort qu'il doit faire.
Dans le cas présent, la tâche sera longue et difficile. Les esprits sérieux ne se sont pas arrêtés à certains moyens superficiels qui ont été proposés, comme la suppression des agences ou la restriction par des mesures de police de la liberté d'émigrer. On ferait ainsi la fortune des agents secrets, qui presque toujours sont des agents malhonnêtes. Un plus grand soin des intérêts des provinces orientales, les réformes politiques civiles et économiques capables de créer la vie communale et provinciale, de favoriser la division de la propriété et d'en accroître la valeur, peuvent seuls arrêter le flot qui monte sans cesse. Il faudra de la
persévérance, — les Allemands n'en manquent pas, — mais aussi du temps et de la tranquillité, chose malaisée à trouver dans l'état où la politique prussienne a mis le vieux continent ^
1. Depuis que cette étude a été écrite, plusieurs des réformes souhaitées ont été accomplies. Par exemple, la loi sur les cercles [Kreisorcbiiing] a mis fin aux patronats seigneuriaux; mais il reste à faire beaucoup pour les provinces orientales.
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