‹ Essais sur l'amourChapitre 10 sur 15 · LE STYLE DE LA FILLE · texte numérisé non relu

LE STYLE DE LA FILLE

Ce n'est pas le lit et le nu qui font la fille,

c’est la soif de For et son échange avec

la chair. L’acte commis journellement dans toutes les classes sociales est, en soi, amoral : il n’est vil ou louable, tendre ou ignoble, que selon les intentions de la créature qui l’accepte, et il revêt toutes les significations. Si l’état social est parvenu à ce paradoxe atroce de vendre l’acte que la nature a manifestement désigné comme le plus gratuit, du moins est-il juste de protester contre la prétention de certaines femmes à mépriser cer-

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taines autres à cause d'une posture devant laquelle toutes sont égales, le nombre des dons désintéressés étant infime auprès de celui des dons commercialisés.

La fille a ceci de précieux pour les intellectuels et les artistes, qu’elle constitue un des rares éléments décoratifs qui subsistent encore dans une société d’où le pittoresque disparait de plus en plus.

De la « femme honnête », ils ne peuvent extraire des motifs d’imagination, car elle est neutre, effacée, banalisée, furtive, et d’ailleurs il n’est point permis, de par les convenances, de la dévisager longuement.

11 n’y a que deux hommes qui aient le droit dq regarder tout à leur aise une femme de la société : son peintre et son amant. Mais si la fille est publique, du moins la joie des yeux qu’elle donne peut-elle être goûtée librement en public.

La fille des grands bars, des courses,

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des palaces et des music-halls s^avance triomphante, comme un beau navire, toutes voiles dehors. Elle arbore avec aisance d’immenses chapeaux fantastiques, jardins semés d’oiseaux, flores étranges. La soie et le satin gainent d’une souple cuirasse la provocante nudité de son galbe voluptueux. Le sillage de son parfum violent affole comme la rumeur de ses frou-frous. Elle porte haute une tête énergique et insolente, pâle de fards, où les yeux de félin miroitent entre les paupières bleuies, où les narines impudiquement palpitent, où la bouche saignante de pommade \ rouge, crue comme une blessure, savoureuse comme un fruit, s'ouvre sur des dents cruelles. Get être est pareil à une plante tropicale. L’insondable nullité de son moral stupéfie et fascine. Son sourire fait presque peur.

Il en est qui, minces, blêmes, douces .comme des vierges, vagues en des flots de ^oie crème ou couleur de perle, toutes mouillées d’une rosée de diamants, somptueuses et inertes, se tiennent droites et

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silencieuses sous la lumière électrique, comme des fées. Il semble vraiment qu’elles aient été créées pour symboliser par la passivité du luxe qui les accable la folle vanité de la lutte pour l’or. Ce sont les prêtresses hiératiques deMammon, le dieu insaisissable. On en voit d’extraordinaires. Je me souviens d’une que je considérai longtemps sur le quai de la gare de Nice, un soir, au début du printemps. Elle attendait le train de luxe qui devait l’emmener vers les jeux de Monte-Carlo et se tenait à l’écart, seule et triste. Elle se détachait vivement sur le ciel mauve qu’encadrait l’arceau métallique du

hall. C’était une créature mince et petite, blonde, avec de grands yeux d’antilope sauvage et douce. Sur sa tête fioconnaient de blanches plumes de marabout. Un manteau blanc brodé de perles laiteuses drapait de plis floches son corps pliant et langoureux; elle l’écartait avec une grâce lente, et par instants on voyait les roses-thé de la gorge nue, et comme un fleuve de pierreries qui scintillait dans la pénombre somptueuse des

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satins. Cette idole portait sur sa chair précieuse cinq cent mille francs de joyaux. Une prostituée de basse classe, belle fille de Marseille ou de Toulon, fagotée, vulgaire, saine comme un brugnon, se détacha d’un groupe pour aller la regarder en ricanant. Mais la courtisane la considéra avec des prunelles dontla.tristesse était si impérieuse, si fascinante, que la coureuse de Cannebière recula, et parut saisie de respect et de crainte devant cette sœur en prostitution qui avait sans doute connu, elle aussi, le baiser brutal des Alphonses avant de devenir une chair à grands-ducs. Un regard leur avait suffi pour se connaître : ]5eutêtre eussent-elles pleuré ensemble, après quelques minutes d’entretien...

Ces sortes de créatures sont presque abstraites et presque pures à force de cherté. Il y a une telle disproportion entre le don de leur sexualité et le prix qui en est offert, que la fait de la prostitution s’abolit. L’homme qui donne cent francs pour jouir d’une jolie nudité pendant une nuit en veut et en a pour

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son argent; mais celui qui donne un million ne tient presque pas à la femme seule et nue. C’est la maîtresse parée, cotée, exhibée, qu’il achète; et elle devient une valeur, un signe extérieur du rang de celui qui se l’offre. Ainsi le milliardaire, quelle que soit sa dépense, ne touche jamais qu’aux miettes de sa véritable fortune : elle dort dans des coffres de banque, elle voyage à travers le monde sous forme de papier fiduciaire, elle lui échappe, il ne sait jamais au juste son chiffre, il l’oublie, il l’ignore, à moins que, s’en occupant lui-même, il n’en soit simplement le comptable courbé sur un bureau. L’or reste libre, et maître de son possesseur : la fille de luxe ne se possède pas davantage. 11 y a beaucoup de riches qui donnent deux cent mille francs par an à une femme pour l’avoir à leur disposition dans les palaces, les villes de luxe, les théâtres, et l’approcher de temps en temps : mais quand leur luxure a faim, ils vont trouver une marcheuse à dix louis, à moins que ce ne soit une midinette à vingt francs, et s’assouvissent mieux à l’aise.

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Autant que ces princesses cosmopolites, la fille des bars a du charme et du pittoresque. Elle promène dans l’uniformité et la banalité de nos rues une figure insolite et morbide qui fera toujours tressaillir les poètes. Ses yeux que le fard rend fatals, sa bouche lubrique, la lividité de sa face, le feu qui rougeoie dans sa chevelure teinte, tout rappelle l’antiquité lascive et ces vendeuses de spasmes qui affolèrent durant des siècles les races méditerranéennes, avant que la triste manie du christianisme imposât au libre élan des sens l’hypocrisie de la théorie du péché. Il y a une beauté dans la fille, et cette beauté résulte peut-être de son cynisme, de son insouci total du qu’en-dira-t-on qui esclavage les plus hardis. Elle défie, elle avoue, elle provoque, elle est libre de toute convenance, et dans une société tyrannisée par le snobisme, cet anarchisme apporte quelque chose de salubre. C’est pourquoi les artistes éprouveront toujours une certaine sympathie pour ces parias au rire aigu dont l’impudence semble contenir un perpétuel appel à la

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révolte, un défi à l’hypocrite pruderie, une adresse narquoise à l’animalité dont personne ne fait mine de convenir.

La midinette, le trottin n’ont pas moins d’allure. Si la fille de luxe a « du style »,

elles ont ce style faubourien qu’on appelle

« de la branche ». Elles gardent ce charme de la jeune plébéienne qui attachera toujours à Musette, à Mimi Pinson, un peu de cette poésie bête qui est tout de même la marque du sentiment intervenant dans la prostitution. Dès l’école elles ont flairé le vice. Dès l’atelier, dès les corvées du ménage, elle ont prévu dans la prostitution le seul moyen d’obtenir du bien-être, et s’y sont préparées, car « l’honnêteté » prenait pour elles les apparences de la misère sans consolation : la mauvaise soupe, le lit dans le taudis, les gifles du père ivrogne, la chlorose de l’atelier, les coups reçus du mari, les enfants épuisants, i’éreintement sans espoir, la vieillesse sans garanties. Partout elles ont vu la vente de la chair à plaisir, les propositions du suiveur b nirgeoia, la mise en demeure du patron

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obscène, la débauche des camarades. À dix ans rien ne leur restait à apprendre, et il y avait en elles cette exigence irritante du sexe qui fait du peuple le réservoir inépuisable de prostituées, de soldats et de tâcherons dont la classe dirigeante a besoin. Mais elles ont gardé leur invraisemblable santé qui, après des journées de labeur et des nuits de stupre, se réconforte par quelques poignées de pommes frites arrosées de vin de fuchsine et de café de chicorée. Elles vont, gambadant, le nez à l’évent, les seins

fermes dans la mousseline à pois, la taille

cambrée, le mollet tendu, l’œil lubrique sous les frissons fous que le vent emmêle, et leurs taches de rousseur plaisent aux vieillards. La divine puissance de la jeunesse les sauvegarde, elles sont les notes vives et chantantes qui se déplacent sur le fond de fumées des faubourgs. Et après tout ce sont encore des enfants.

L’enfant est l’impudeur même, au moment où on l’appelle encore l’innocence. Pour la petite plébéienne livrée très tôt aux jeux sus*

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pects avec les gamins, montrer sa nudité est la continuation du laisser-aller de l’enfance.

Il est extrêmement difficile de déterminer le moment précis où le sens de la prostitution se décèle chez cette enfant, où elle sait qu’elle montre ce qu’il ne faudrait pas montrer, et songe à en tirer parti. On peut faire, quand on vit un peu dans le peuple, des observations effarantes. Bien avant la révélation de la nubilité, la gamine qui ronge sa tartine au sortir de la mutuelle sait suivre, sans peur ni dégoût, le vieillard lubrique qui la tente par des gâteaux ou des sous. Elle a déjà le sentiment de la coquetterie, du refus simulé, et d’une esquisse de chantage. Sa perversité est terrible : bien des procès ont montré à quel point elle sait mentir en longueur, résister aux plus énergiques pressions, aux plus captieux interrogatoires. Elle a déjà deviné, avant d’être formée, la hantise puissante qui émeut le mâle sournois lorsqu’il suppute en la regardant l’épanouissement des plaisirs qu’elle pourra donner. Cette science la conduit sans peur à la défloration, qu’eîîe coxmi*

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dère comme une nécessité brutale mais surtout comme un brevet d’indépendance et un motif de fierté. Après, il ne s’agit plus pour elle que d'une satisfaction organique et d’un moyen de suppléer à la pauvreté. A aucun moment n’intervient la question morale, parce que l’éducation n’en a pas fait mention. Si bon nombre d’ouvriers et d’ouvrières affichent encore une grande considération pour « l’honnêteté », et se chargent de l’inculquer à leurs gamines à force de coups et de grossières injures, ils sont absolument incapables de leur expliquer pourquoi cette « honnêteté » est nécessaire, car ils n’en savent rien eux-mêmes, et c’est pour eux un dogme abstrait, sans sanction. Tandis que les avantages du « déshonneur » sont constamment exposés aux petites plébéiennes par la forte leçon de choses de la rue, de l’image, de l’atelier, de la belle prostituée qui passe en falbalas, de la proxénète qui guette l’impubère, du jeune ouvrier faraud qui écoute près d'elles le chanteur de carrefour, de toute Texistence en un mot.

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Le nombre diminue d’ailleurs sans èesse des plébéiens qui croient à cette « honnêteté » aussi théoriquement aride qu’une proposition de Kant. La vieille réprobation attachée à la fille qui a « fauté » s’atténue à mesure que les facilités de bien-être, les tentations du demi-confort, l'arrogance syndicaliste et le sabotage démoralisent le prolétaire, à mesure que la discipline et l’amour du métier le quittent. La participation croissante de la femme à certains métiers réservés jusqu’ici à l’homme encourage beaucoup de filles-mères à se passer d’un mari qui les bat ou d’un apache qui les exploite, à élever leur marmot et à avoir des amants tout en gardant la propriété de leur salaire et de leur petit ménage. Mais en réalité, la plébéienne jolie if a jamais et n’aura jamais qu’une seule conception de fond : c’est que la peau féminine est faite pour dispenser du travail pâr sa vente . Et c’est en somme l’exemple que lui donne le mariage lui-même, où la femme est nourrie en échange de son don physique. Pour la fillette du faubourg, c’est toute la question sociale!

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Elle apporte dans l’uniformité désolante de la rue moderne une des rares notes amusantes que le progrès, l’odieux faux progrès mécanique, laisse encore subsister.

Elle y apporte aussi une note tragique que Rops avait bien comprise. Qui ne Fa vue, debout dans l’encoignure d’une ruelle, pareille à quelque bête de nuit, dessinée vaguement par la lueur avare d’un réverbère, la prostituée du trottoir ? Son casque de cheveux luisants, le ruban fané de son cou, la lueur d’acier de son regard qui guette, la froideur de son sourire factice, la cambrure prometteuse de son buste, ce sont des notes que le regard n’oublie pas : et quel drame latent s’amasse dans l’ombre d’où elle surgit ! Parfois son décor est admirable. Je n’ai jamais vu d’eau-forte fantastique, de planche due à la furieuse et magique imagination d’un Méryon ou d’un Piranèse, qui approchât du spectacle offert par les rues chaudes de Marseille, ces rues montantes du quartier qui domine le vieux port, et où s’élève, auprès de l’hôpital, la fruste

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église des Accoudes. Là, dans ees ruelles tortueuses creusées d’un ruisseau médian, et au-dessus desquelles se balance une multitude de chiffons, de chemises, de linges pendus à des cordes et claquant comme de vieux drapeaux, à droite et à gauche s’ouvrent des bouges pareils à de petites boutiques aux plafonds très bas, qu’un rideau de serge rouge dissimule à peine, et où l’on entrevoit, au fond, un lit. Devant, se tiennent les filles assises, coiffées avec complication, fardées et violemment musquées.

Certaines sont vêtues de vieilles robes décolletées, comme en portaient jadis leurs congénères, — la robe de Fantine, lorsque le passant brutal lui plaqua une poignée de neige entre les épaules nues. Et au-dessus de ces femmes, leurs noms sont écrits en lettres de feu sur des tringles creuses qu’illumine le gaz. On voit Clarisse , Giulia , Thérésine, Mireio, dessinés en scintillements sur l’obscurité bleuâtre. Passe un homme, il s’arrête, hésite, choisit : un rideau se soulève, il se glisse, et tandis que se consomme

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l’étreinte, presque dans la rue, on voit se profiler des ombres sur ce haillon de couleur que troue le feu de la lampe. Hiératiques, les autres prostituées attendent : et parfois de tremblants reflets touchent un peignoir pourpre, un sein nu qui palpite, une chevelure empourprée par le henné, une face camuse dont la bouche saigne. On entend des rires, des râles, le grincement d’une guitare ou le tapage d’une querelle lointaine, et les sons d’un bourdon se fracassent lourdement dans les ténèbres étouffantes. Ce sont là, incontestablement, des beautés, c’est-à-dire des motifs d’émotion optique et psychique, qu’on ne remarquait pas jadis et que nous avons raison de goûter. Rien n’est plus variable que l’idée de beauté : il y a bien eu des siècles durant lesquels on ne voyait dans la mer et la montagne que des motifs de péril et d’horreur! On a bien commencé par incriminer inexorablement de laideur le machinisme : et cependant il est admis aujourd’hui qu’une locomotive est belle, qu’un cuirassé est un spectacle splen^

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clide, et que la vision d’un haut-fourneau embrasé, d’une fonderie géante, d’un hail de fer crée le sentiment de la beauté émotive. Pareillement, de grands artistes comme Baudelaire ou Rops ont pu à bon droit deviner et célébrer la beauté de ces bouges, de ces quartiers maudits, où s’insinue dans les ombres profondes la lumière d’or de Rembrandt, idéalisatrice et riche en sujets de méditation.

Et il faut bien se figurer que les célèbres sanctuaires de la débauche antique n’ont pas dû être si différents. Notre imagination, surexcitée par le prestige du passé, les transfigure et les enrichit. Mais les repaires de Suburre ont dû certainement être pareils à ces ruelles marseillaises, à nos masures de la Glacière ou du quartier de Saint-Julien-le- Pauvre, à tout ce que la Chapelle ou la Vil— lette peuvent offrir de périlleux, de vil ou de navrant. C’étaient les mêmes taudis, les mêmes gueuses et les mêmes apaches, et • peut-être pis encore. Le grouillement immonde des bas quartiers de Naples, où Jes

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ruffians harcèlent les voyageurs, en leur oifrant des fillettes et des adolescents, c’est l'image fidèle de l’époque romaine. Les jardins consacrés, à Alexandrie, au culte d’Aphrodite, nous apparaissent nimbés d'une poésie dont les romanciers philhellènes ont exagéré la beauté. En réalité, supposons quelques douzaines de filles nues racolant dans le parc Monceau, et se livrant à leur commerce derrière les buissons,* sur des matelas — et nous approcherons singulièrement de la vérité. Il n’y a pas une maison de prostitution dans la plus médiocre ville de garnison qui ne dépasse infiniment en confort et en décence ces chambres de pierre nue et froide où, à Rome, le « leno », le vendeur de viande femelle, introduisait le client après avoir jeté une sorte de sommier sur des sangles, ou encore ces étuves du Moyen-Age où, plus primitivement encore, on jonchait le sol d’une brassée de paille. Quelle que soit la misère des pierreuses modernes, on n’en voit pas qui, chassées des villes, soient réduites à attendre les passants dans les

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cimetières suburbains, à coucher sur les dalles funéraires sous l’averse, à périr de froid et de faim. Si l’une d’elles est tuée, la police recherche et punît son assassin : les prostituées du Moyen-Age étaient souvent reléguées hors les murs, et nul ne s’inquiétait de leur sort. Gomme pour leurs sœurs romaines, si un ouvrier ou un soldat leur coupait la gorge ou les jetait à l’eau pour reprendre le quart d’as ou le demi-sol parisis qu’il leur avait donné, nul n’en prenait souci. On peut conjecturer que la demeure d’une Laïs, d’une Aspasie, d’une Thaïs était charmante et richement ornée : cependant on ne saurait soutenir sérieusement que ce luxe ait égalé en raffinement et en splendeur celui d’une courtisane moderne. La traite des blanches se fait avec plus de façons que n’y en mettaient les pourvoyeurs ramenant d’Ionie ou d’Égypte, sous le fouet, des troupeaux de captives épouvantées. Tout cela ne nous apparaît qu’à travers le prisme magique de la supposition bienveillante, exaltée par les hâbleries des chroniqueurs d’autrefois. Et

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le Moyen-Age, où l’oppressant pouvoir du clergé imposait le mépris et la haine de la femelle, sans rien changer à la brutalité des mâles mais en l’aggravant d’hypocrisie, a été une époque terrible pour la prostituée, dont on usait toujours, mais que sa complaisance ne sauvegardait pas : on devine dans quelques fragments de Villon, d’une éloquence cynique et tragique, quelle louve affamée, quelle compagne de bandits cette miséreuse sans cesse traquée pouvait être. Avec le juif, la prostituée formait le couple des souffre-douleurs d’une société barbare.

Elles ne savent pas tout cela, les petites grues, les raccrocheuses fanfaronnes qui vont par nos rues populeuses : mais elles le pressentent confusément. Elles savent que leur geste éternel et monotone leur crée une sorte de parenté avec une immense lignée de bêtes soumises, serviles, mortes à la peine, rejetées comme des pantins cassés par l’homme qu’elles assouvirent, et pourtant en possession d’un pouvoir qui dompte les volontés les plus hautaines. Elles savent

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qu’elles sont plus protégées et plus admises que jadis, qu’elles forment une caste dont on reconnaît, sans en convenir, l’utilité. Certes, elles ne sont plus sous la protection d’Aphrodite, considérées comme les prêtresses respectables d’un rite salutaire : mais peu à peii le scepticisme et l’amoralisme modernes replacent la fille, par indulgence, bon sens et sentiment de justice sociale, dans la situation tolérable où elle se trouvait dans la société antique. Si la prostitution est considérée comme un fléau ainsi que l’alcoolisme, on s’en prend bien moins à la fille et à l’ivrogne qu’à l’état général des choses, et on les excuse, on en sourit ou on les plaint, bien plutôt qu’on ne s’en indigne individuellement. Elles le sentent, et s’en réconfortent: jamais les siècles antérieurs n’ont eu Fidee de plaindre une fille folle.

Il n’y a qu’un coin du monde, pourtant, où l’idée antique demeure : c’est là-bas, très loin, au Japon, dans le Yoshiwara de Tokio, où les petites idoles prostituées et respectées sont encore telles que les, peignit le grand

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Outamaro, le peintre des maisons vertes. Mais combien de temps cela durera-t-il, avec les conceptions transformées des Japonais nouveaux? Et comment connaîtrait-elle ce paradis, la petite coureuse de trottoirs que les agents des mœurs brutalisent? Elle n’est pas une personne sacrée, ni même considérée, bien qu’une carte infamante et dérisoire la reconnaisse en quelque sorte d’utilité publique. On n’exige pas d’elle, comme de la courtisane alexandrine ou de la geisha nipponne, la connaissance des art*, le raffinement des mœurs, le sentiment de sa dignité. Au contraire, on fait tout pour l’abêtir, la vulgariser, et l’exaspérer en ne lui demandant jamais qu’une bestialité sans apprêts. On la maintient dans la condition véritable de l’esclavage et de l'hostilité sociale.

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