SES AMOURS
Le souteneur, la hyène humaine, est pour la fille le seul objet d’amour. Par lui, malgré tout, elle connaît l’orgueil de ne pas se vendre, de se donner à un amant choisi: et chaque pièce qu’elle lui tend est un gage de la revanche sur l’ennemi quotidien, le détenteur de l’or. Au souteneur la fille confie ce que la femme a de plus précieux, sa sensation amoureuse, la sincérité de son spasme. Avec lui elle vit normalement son existence de femme, que son métier la force à démen- .ir plusieurs fois par jour. Par la hideuse
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permission qu’il lui confère, il l’aide à mieux marquer que l’acte de la prostitution n’a aucun rapport avec l’acte de l’amour, et elle «en ressent une fierté. Un code existe entre eux, plus sévère encore crue le code des bourgeois : la fille, grâce au souteneur, réalise ce miracle d’être à la fois prostituée et incapable d’adultère. Si elle se donne à un autre, elle risque la mort. Des hommes s’entretuent pour l’obtenir, alors que le quidam qui passe parvient à ce résultat en clignant de l’œil et en montrant une monnaie, sans que les rivaux s’en émeuvent. C’est dans le monde des filles et des souteneurs qu’on a le mieux compris le secret féminin qui a fait couler tant d’encre et causé tant de drames : on y met à haut prix le don organique, l’émotion sincère de la chair, on y compte pour rien la simulation physique d’un acte tout spontané. Qu’une fille montre à tout venant les plus intimes détails de son corps, le souteneur ne s’en soucie point : mais ce qui reste à lui, et ce qu’il défend à coups de couteau, c’est l’amour caché, c’est
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la volupté intérieure, c’est la vibration organique. Là, pour lui, est la trahison impardonnable, la preuve de l’infidélité du cœur
et de l’imagination. Etrange retour des choses ! Il conçoit, sans s’en douter, l’obscur problème de l’union du physique et du moral dans sa plus haute acception.
Si cette même poupée va, dans ses jours de sortie, rejoindre un amant de cœur à qui elle portera, joyeusement, de l’argent et des cadeaux, et si elle se permet d’accorder un sourire ou une menue caresse à un autre homme, aussitôt elle sera transformée en femme pour laquelle le sang coulera. Elle
aura revêtu d’un seul coup une personnalité humaine, et son étreinte aura sa beauté, et même sa pudeur.
Certes, le souteneur exploite et bat la fille. Mais elle y tient, parce qu’elle peut accomplir avec lui seul le contraire de l’acte auquel la société bourgeoise l’a réduite : elle peut s’offrir en lui le luxe de payer un mâle, la vengeance d’acheter un bandit avec l’argent d’un élégant, la joie de prodiguer gratuite**
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ment les caresses qu’elle vendit, la joie aussi de penser qu’elle pourra commander après avoir subi le joug. Le souteneur reconnaît une sorte de justice : s’il prend l’argent, s’il frappe, du moins s’impose-t-il le double devoir de défendre celle qui le nourrit et d’être l’habile et infatigable serviteur de ses désirs exacerbés par une contention professionnelle. Pris en défaut de bravoure ou d’endurance luxurieuse, il est dépouillé de son prestige devant le tribunal de ses affreux collègues, et celle qui était sa « poule » docile devient aussi insolente qu’une Carmen. A son tour l’homme dominateur est jugé comme une machine-outil défectueuse, et rejeté. L’étude des rapports entre la prostituée et le souteneur offre en somme l’image renversée des rapports de l’homme et de la femme dans l’amour libre : malgré l'ignominie intermédiaire, les mêmes lois naturelles s’imposent. C’est cela même qui fait la force de la convention entre ces deux prolétaires crapuleux : l’instinct de sociabilité, d’entr’aide et de considération
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publique est si violent que, même chez les déclassés qui forment une classe considérable, on retrouve le désir de règlement et le souci de « l’honneur ». Ceux qui haïssent la société en utilisent les dispositifs dans leurs petits groupements. Ainsi le souteneur et la fille reconstituent l’amour naturel à leur manière, et c’est ce qui atténue l’horreur de leur rôle, en nous montrant bien que l’instinct, du haut jusqu’en bas de l’échelle, est constamment entravé par la mauvaise organisation. Il n’y a pas d’être si vil qui ne soit le résultat des méthodes de morale sociale que nous jugeons les plus honorables. C’est d’en haut que le mauvais exemple est donné contre l’amour : c’est en haut qu’on a commencé à détruire ou à fausser l’amour. Cette pensée ne doit jamais nous quitter lorsque la répulsion nous soulève à la vue d’un de ces corps de bêtes néfastes. Dans un certain sens, nous tous qui profitons de la civilisation, tout en la critiquant, sommes un peu responsables de ce que sont ces femmes. Nous avons devant
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nous les cadavres profanés de la Femme ;déale que l’homme a démentie, empri- Jonnée, avilie par la terreur ou la flatterie, depuis trente siècles. L’attitude de la société à leur égard n’est ni courageuse ni honorable : constituée par des mâles, elle a voulu que ces créatures fussent des bêtes à visage humain, parquées pour ses plaisirs secrets. Qu’elle les garde, et ne déclame pas contre la vilenie de l’esclavage qu’elle a créé !
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Et descendons, avec calme et compassion, un degré encore.
L’amour de la prostituée pour la prostituée est souvent une grande consolation. Il ne faut point se hâter de l’assimiler à la luxure entre mâles, et de l’y réunir dans le mépris et le dégoût. La psychologie de la lesbienne est fort différente de celle du sodomite : s’il arrive que cette dernière, chez des individus de classe supérieure, se concilie avec des sentiments d’amitié élevée, de curiosité intellectuelle, du moins est-il impossible de trouver autre chose que la pire ignominie
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physique et morale chez les sodomites de la classe correspondante à celle des prostituées, c’est-à-dire la petite bourgeoisie et le prolétariat : au lieu que l’amour entre pauvres filles comporte toujours une certaine beauté d’âme. Assurément, chez beaucoup d’entre elles, ce vice s’explique par la déviation du sens sexuel, l’abus quotidien de l’acte normal, simulé, amenant promptement une insensibilité nerveuse et une absence totale d’imagination amoureuse.
La caresse lesbienne apparaît alors comme, le seul moyen physique de provoquer chez, la femme la satisfaction dont son organisme a besoin malgré tout, et que le contact mâle ne peut plus offrir. Cette caresse a d’ailleurs été demandée et donnée dès avant la puberté par la petite faubourienne : devenue fille, elle la prolonge avec ses compagnes de débauche. Mais il faut considérer surtout qu’elle trouve là une douceur particulière, et comme le gage d’une confiance que l’homme ne lui offrira jamais. L’étreinte de deux femmes est stérile comme celle de la pro&»
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tituée et du client : mais elle est moins laide en soi, et le vice s’y purifie par des baisers d’enfants malheureuses. De tout temps, à travers les races et les âges, la femme violentée et querellée par l’homme a cherché dans l’ombre du harem et du gynécée la tendresse des confidences et des larmes échangées avec ses camarades d’infortune, la tiédeur des chevelures emmêlées, des doux seins palpitants de sanglots mutuels, et la volupté est née de l’excitation de la douleur La jalousie meurtrière du mâle restait indifférente à ces étreintes, les encourageait même comme des jeux inoffensifs, propres à écarter la tentation de l’adultère. Il n’y a que la femme qui puisse comprendre absolument la femme, et à elle seule elle ouvre toute son âme, parce qu’elle est seule à en connaître les secrètes impulsions organiques. Jamais l’homme le plus subtil et le mieux informé ne comprendra complètement à quel point les fins génésiques déterminent la vie mentale de la femme. Toutes ses prévisions commencent, comme pour lui-même, par le
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cerveau. La femme pense directement par le ventre, et de là les images et les idées montent à sa tête. La conversation entre femmes est donc toujours incompréhensible à l’homme. Elle revêt toujours des allures de confidence et de secret. Deux femmes qui viennent à peine d’être présentées l’une à l’autre en savent plus long sur elles-mêmes que leurs deux maris après des années de mariage. Leur instinct est de s’isoler pour se confier, et presque aussitôt de comparer leurs corps. Les plus honnêtes ont la curiosité des charmes de leurs compagnes, elles les évaluent sans jalousie, et avec des éloges mutuels, comme deux chasseurs se montrent des armes de marques différentes. Même sans actes lesbiens, c’est là un trait éternel.
Mais c’est surtout la facilitation des confidences qui rend précieuse cette formalité préalable du vice. La fille n’a ni appui social, ni estime publique, ni famille, ni amant tendre, ni rien qui réponde à son éternel besoin fémininde protection, d’abandon, de blottissement. Toujours en lutte, toujours comédienne forcée
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de sourire, toujours souillée et révoltée, elle connaît des lassitudes immenses, des vertiges de désolation, des serrements de cœur inouïs, d’irrésistibles désirs de mort : ne dehors de l'alcool, ou de ce sempiternel spasme dont l’obscénité et le coup de massue ne consolent pas, quel recours a-t-elle au monde, elle à qui le monde de l’intelligence est fermé, et qui est restée, par certains côtés, une enfant? L’enlacement des bras d’une amie qui souffre les mêmes peines l’arrache à l’horrible solitude de son lit ravagé, après la pollution du passant. Le vice se fond dans la pitié. Des amitiés loyales, où brille le dévouement du peuple, se forment comme d’humbles fleurs exquises dans un terreau pourrissant. Faites à toutes les variétés de la profanation, ces femmes qui ont « le culte de la plaie et l’amour des guenilles » se secondent, s’épaulent contre l’assaut de la vie inclémente. C’est encore la lesbienne qui va porter à l’hôpital la dernière friandise et au cimetière la dernière fleur, lorsque son amie est retournée au néant, et
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que nul des mâles qui la possédèrent n’a même gardé son souvenir. Rien ne lui coûte, rien ne la rebute : de F union infâme elle tire inconsciemment des motifs de noblesse, de générosité, de sacrifice. L’amour lesbien exclut l’égoïsme. Jusque dans la maison close, les lamentos des bêtes à plaisir pleurant une esclave morte et tirant de leurs bas l’argent qui paiera la couronne gardent un nathétique obscur.
A la vérité, non seulement le vice et la vertu ne sont, comme la morale, que des mots, et rien n’a de sens et de valeur que les cas individuels, mais encore du vice même une vertu peut naître, du moment qu’il y a sincère émotion. On rencontre des « ménages » de femmes qui donnent l’image de l’union la plus intelligente. Ce qui gâte la plupart des ménages normaux, c’est que, même tendre, même compréhensif, l’homme se croit invinciblement supérieur à la femme, de par une longue hérédité : il est toujours, à ses propres yeux, le maître, et le laisse voir. Il croi* que la femme accepte d’emblée
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ce principe : en réalité elle en est toujours froissée et en rit sous cape si elle ne s’en révolte pas, parce qu’elle sait fort bien que cette supériorité est illusoire. Elle feint de l’accepter comme un dogme, mais il lui en reste de l’amertume, et la moitié des adultères sont des revanches de cette naïve arrogance masculine. Deux femmes vivant ensemble sont délivrées de cette blessante idée qui fait toujours plus ou moins de la vie conjugale un duel social. Elles se considèrent comme égales, se comprennent intimement, et surtout s’expriment sans rudesse et sans heurt. Certes leur association est fondée sur une anormalité physiologique que l’immense majorité considère comme répugnante et monstrueuse. Mais encore faut-il observer que l’accoutumance détruit ce genre d’amour hors nature ni plus ni moins que l’amour naturel. Après quelque temps le vice et l’énervement du désir s’apaisent, la tendresse et l’amitié prennent le pas sur la sensualité, et il arrive que peu à peu la tranquillité goûtée à deux, les conversations, l’âge qui
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vient, l’habitude du tête-à-tête quotidien, éliminent la fureur sexuelle, la relèguent à un rang plus effacé, et arrivent enfin à reconstituer une vie chaste, comme entre deux époux vieillis. Des femmes ayant commencé par mettre en commun leur détestation de l’homme et leur anomalie sexuelle finissent par vivre en amies décentes. Leur sens inné de la grâce les empêche même de s’obstiner au vice que la beauté ne rehausse plus, tandis que l’homme s’acharne à la lubricité bien après que la laideur et les incommodités physiques l’ont averti qu’il risquait de devenir odieux et ridicule. Dans ces conditions ces femmes ont pu mener une existence vraiment intelligente et louable. Le souvenir des impudicités anciennes n’intervient plus que pour les engager à se regarder avec une douceur et une mélancolie plus profondes : en tous cas il ne leur laisse rien de mauvais, de révolté ni d’amer. On reçoit là-dessus des confidences de femmes bien troublantes...
Il faut, sans doute, pour en venir là
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qu’elles soient aisées, instruites, délicates. Mais les amours mêmes des prostituées ont leur prix.
C’est que toutes ces femmes sont unies par une solidarité à la fois belle et vile : liguées pour exploiter la lubricité de l’homme, rapaces, rouées, menteuses, haineuses, elles se retrouvent entre elles comme des pauvresses puériles. Toutes se sont penchées, jeunes et nues, au bord du même gouffre, sur une falaise lisse que l’on ne remonte pas : au fond, elles discernaient vaguement une main de rêve, ouverte pour les recevoir, et dans la paume de laquelle scintillait For. Elles se sont jetées éperdument. La main tendue les a sauvées de la mort, mais a refermé sur elles des doigts inexorables. Sur elles toutes pèse l’étreinte de la main invisible et formidable. Qu’importe, auprès de ce poids, la poigne de l’agent des mœurs sur l’épaule, ou la paume fiévreuse de l’homme en désir? Et comment ne reconnaîtrions-nous pas qu’il faut d’urgence à une telle servitude une consolation, n’importe laquelle, pure ou impure,
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un baiser où vibre un peu de pitié sororale, ce baiser fût-il celui même de la pollution?
L’antiquité le reconnaissait, et n’attachait à ce commerce charnel aucune idée de déshonneur. Alors qu’elle envisageait les gitons avec une indulgence railleuse et un mépris amusé, elle s’abstenait de récriminations ou de plaisanteries à l’égard des lesbiennes : elle les rehaussait même d’une sorte de mystère, et respectait leurs secrets, en saisissant fort bien la différence profonde qui existe entre l’amour de l’homme et de la femme et l’amour de la femme pour sa semblable. Elle admettait le besoin de consolation de Tesclave. Si, à ses yeux, la sodomie énervait et dégradait le mâle et enlevait à l’État un citoyen et un soldat, si l’adultère compromettait la pureté du sang transmis et le dogme de la famille, rien ne s’opposait à la légitimité de la caresse lesbienne; et pour
l’esprit antique, rien de ce qui était sans
conséquence fâcheuse pour l’Etat et la famille ne pouvait être- jugé immoral et répréhensible. Il était aussi séduit par la
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grâce indéniable d’un <tel enlacement, par l’union voluptueuse de ces courbes et de ces épidermes délicats, excluant l’aspect de lutte brutale de l’amour normal, et il les célébrait dans des poèmes ou par des œuvres de sculpture dont il est impossible de continuer la tradition, aujourd’hui, sans être flétri à l’instant par l’accusation de pornographie.
C’est bien encore une des questions troublantes propres à faire douter si la morale moderne a progressé ou reculé relativement à celle qui régissait la vie païenne : et la grande Sappho doit en tressaillir encore dans son éternelle sépulture marine, au pied du rocher de Leueade...