SON COURAGE
Une qualité incontestable de la fille, c’est le courage. Elle est prête à tout, elle n’a peur de rien. L’abandon et le mépris public font, de bonne heure, formidablement trempée. Son existence n’est que hasard et péril, il lui faut une défense de tous les instants. La première de ces défenses concerne la nature., La fille mange peu ou mal, elle affronte le chaud et le froid, la neige, la pluie, les quartiers malsains. Elle dort dans des lits variés, d’un mauvais sommeil. Elle subit des fatigues écrasantes, et n’espère ni vacances
de l’amour PHYS. QUE
ni répit. Les horreurs de son métier, la fréquenced’ablutionssans confort, la détraquent aisément, et il lui faut simuler souvent le plaisir en dissimulant ces douleurs poignantes auxquelles le fragile organisme féminin est exposé, même sans abus. Elle ) apporte un affreux courage, et nul ne la plaint. Elle va jusqu’à ce qu’elle tombe, et en ce cas l’hôpital est son seul secours, avec la perspective de se prostituer aussitôt que,
chancelante encore, elle en sortira, car il faudra manger. Mais ceci n est point la seule
défense à organiser. La fille vit dans un
monde interlope, où la vie d’une femme est
comptée pour rien. Eiie est à la merci du #
maniaque, du souteneur, du voleur, de i’aîïoolique. Elle s’enferme dans des logis sus- Dects avec des inconnus qui peuvent l’étrangler, la poignarder, la chloroformer dans le sommeil. Elle ne sait jamais si elle se réveillera. Innombrables sont les meurtres de prostituées, aussi bien dans le monde de la galanterie élégante que dans le prolétariat des faubourgs. Le rôdeur (.les hippodromes, le
DK LÀ FILLE
pickpocket, le souteneur de demi-mondaines, le décavé, corrects dans leur vêtement, soignés dans leur physique, tuent sans hésiter. On trouve la jolie fille nue, la carotide tranchée, sur ses draps à dentelles, le bonheurdu-jour montre ses tiroirs fracturés et vides de bijoux et d’or, et souvent il est impossible de retrouver la trace de l’anonyme élégant et discret qui, après avoir joui de sa victime, l’assassina et disparut. Tout était disposé pour l’entrée et la sortie sans contrôles du client distingué et désireux d’incognito. Le meurtre est un risque professionnel de la fille galante, comme du roi. Il n’est pas toujours dû au désir du vol. 11 est des sadiques qui achèvent une étreinte dans un brusque étranglement, des ivrognes qui se réveillent au matin, dégrisés et stupides, auprès d’un cadavre sans qu’ils puissent se souvenir du drame accompli dans les ténèbres. Et certains, ressaisissant leur sang-froid et voulant cacher leur crime à tout prix, deviennent des bouchers et se livrent à des découpages atroces dont frissonne le publie. D’autres,
DE L'AMOUR PHYSIQUE
méthodiques, font du meurtre des filles un métier, ou assouvissent une rancune obscure. Et parfois la prostituée, au moment où le passant la racole, lit dans son étrange regard un présage de mort : cependant elle obéit, se dévêt, et se livre en chantonnant à son tragique destin. Tout soir peut être son dernier soir.
Dans la prostitution pauvre, elle vit avec les assassins. Pour un mot, pour rien, pour le plaisir, les couteaux sont ouverts. Dans les fossés des fortifications, sous les grands ponts de métal, dans les terrains vagues, sur les berges désertes, dans les taudis et les assommoirs, on assassine. La pierreuse est là, et voit jaillir le sang. Souvent le couteau troue sa chair. Elle se bat avec des rivales, sous l’œil cynique des souteneurs amusés. Elle aussi joue de la lame, et sait la glisser dans sa jarretière. Elle est pillée par le tenancier de garni comme la demi-mondaine par le larbin ou le groom. L’apache la frappe et l’insulte, le mouchard la pourchasse. Elle n’a pas peur, elle se durcit l’âme et s’aiguise
DE LA FILLE
la volonté. Elle acquiert une sorte de philosophie du désespoir, une fierté de maudite, et son rire obscène défie le danger. Elle l’aime, elle le cherche.
Elle boit avec les voleurs, elle n’a peur ni de la nuit ni du sang. Dans tous les mouvements révolutionnaires on la trouve, débraillée, hardie, offerte aux balles et aux sabres, mêlant le cynisme à l’héroïsme, repoussante et superbe, relevée par le désespoir, et grondante de toute la colère plébéienne, saoûle de sueur, de vin et de poudre, distribuant d’affreux baisers aux brutes qui vont mourir. Exaspérée par son métier, elle devient une bacchante cruelle et folle, aux heures de bouleversement social. Mais la vie ordinaire suffit à éprouver chaque jour la force de résistance inouïe de la prostituée. Elle est, avec le philosophe, celui des êtres sociaux qui s’accoutume le plus au dégoût universel. » Si âpre est son désir de vivre, qu’elle dévore la boue où elle vit et dont elle est faite, et quand nous passons près d’elle, c’est nous qui avons un peu peur.
bis l'amour physique
Des rois ont aimé des prostituées et les ont divinisées, parce qu’ils voyaient en elles des êtres exempts de crainte, libérés de la servitude effrayante du devoir, de la convention, de la morale, et surtout prometteurs d’un absolu repos par leur inconscience absolue. C’étaient pour eux les prêtresses du geste héréditaire où tout s’égalise, où toute vanité humaine connaît sa fin. Elles les attiraient comme étant les derniers termes d’un monde dont ils étaient les premiers termes, ils recherchaient cette antithèse de la majesté et de l’ignominie, également désabusées. Ils allaient à elles comme aux seuls êtres capables de les délasser de l’hypocrisie des castes. Il est probable que nous ne comprendrons jamais à quel point un Louis XY dut être séduit, dans son âme stupéfiée par dix siècles d’hérédité royale, par une du Barry sortie des bouges, familière avec les entremetteuses de bas étage, et parlant l’argot des maisons closes, des tapis francs et des cabarets borgnes — sans pourtant rien perdre de sa faculté de giâce élégante ni de sa
DE IA FILLE
mignonne beauté. Ce perpétuel ennuyé, ce neurasthénique inamusable, ce syphilitique abêti et morne, en qui persistait seulement l’habitude de la grandeur de sa charge, dut éprouver des plaisirs inouïs en ramassant la pantoufle que la prostituée nue lançait d’un geste faubourien, ou en surveillant son café, parce qu’il touchait par là, dans une jouissance amère, au néant de l’hérédité qui rétoufïait. Les sénateurs vénitiens qu’Ottway nous montre à quatre pattes, fouaillés par la courtisane Aquilina, n’éprouvèrent pas des joies moins aigués : et il est vraisemblable que de toutes les séductions de Cléopâtre, celle qui retint le plus Antoine fut d’entendre cette raffinée, digne de converser avec les plus subtils philosophes et les plus purs poètes, parler tout à coup le langage des soldats et des portefaix d’armée, et avouer ses désirs de femelle royale en des termes employés par les pires gouges, entre deux vomissements de vin. Rien n’existe, dans la vie de Messaline, que n’ait fait la première venue de nos rôdeuses de boulevards : mais
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l'immortalité est assurée à Messaline parce qu’elle a concilié en elle la dignité d’impératrice et le cynisme d’une hystérique éprise des débardeurs d’Ostie et des voleurs de Suburre.
Il est donc presque légitime de dire que la prostituée a son aristocratie, ses lettres de vieille et authentique noblesse. Elle s’inscrit en marge des pages les plus vénérables de l’histoire, et jusque dans les fastes de la papauté. Elle est la compagne des princes, des généraux et des pasteurs de peuples : elle est quelquefois montée ellemême sur le trône, et elle a courbé devant le secret irritant de sa chair jusqu’au prêtre qui la hait. Elle n’a pas été moins associée à la vie des artistes et des poètes : ces chercheurs d’absolu ont toujours admis en elle la forme brutale et directe de la négation de la moralité superficielle. Son pouvoir, pour être occulte, n’en a donc été ni moins grand ni moins constant, et les recrudescences de la pruderie apparente ont toujours marqué les progrès de son action secrète. Elle a pour elle une force énorme, celle de représenter
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l’impudeur, c'est-à-dire une tendance et une nécessité universelles, en face de la pudeur, notion conventionnelle qui ne résiste à aucune analyse un peu sérieuse. Elle emprunte de la grandeur au fait d’être un pôle social, le point où se condense tout ce qui est défendu et honni, et par conséquent ce qui tentera toujours l’humanité. Il n’y a pas un homme qui ne ressente un trouble, d’antipathie ou d’attirance, en voyant remuer un rideau par la fente duquel s’aperçoit le corsage entr’ouvert et le sourire vermillonné de la prostituée inviteuse.^