SON RACHAT
Pareille à l’autruche stupide, la société, en se cachant d’un problème, croit qu’il ne la vise plus. Elle refuse de l’examiner sincèrement. Elle emprisonne l’écrivain, l’artiste et le savant dans le réseau de « ce qu’on ne peut pas dire », comme elle emprisonne l’enfant dans « ce qu’on ne doit pas savoir. » Il en résulte un enfantillage étrange dans les dispositifs des lois, dans les usages, dans les consciences, comme dans la littérature. Une immense quantité de livres ont été consacrés à la prostituée depuis que le roman
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naturaliste a eu le mérite de violenter l’hypocrisie et d’oser parler d’un domaine jusqu’alors interdit. Mais ces livres n’ont à peu près aucune valeur. Les uns n’ont cherché qu’à exciter bassement, en s’abritant derrière le prétexte commode de peindre le vice pour en inspirer l’horreur. Les autres ont transformé la fille en un thème à déclamations lyriques d’anarchisme sentimental, Tous ont protesté contre la morale ou lui ont rendu hommage : aucun ne l’a simplement laissée de côté, comme il convenait en examinant une pure question physique et mécanique, et surtout en admettant loyalement ce que la dissimulation sociale a toujours nié : le désir qu’a tout mâle de la conservation éternelle de la prostitution, antithèse et correctif de l’amour. On parle couramment d’elle comme d’une plaie : on n’avoue pas qu’on l’espère inguérissable. Ce qui lui donne l’apparence d’une plaie, c’est qu’on refuse de l’admettre comme un élément naturel, légitime et sain dans son principe, mais capable de causer des calamités si on
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ne lui assure pas sa viabilité. L’alcoolisme est un véritable fléau, parce qu’il ne correspond à aucune satisfaction organique : il en va tout autrement de la prostitution, qu’on englobe indûment dans la même haine et le même mépris.
Il est aisé de s’apercevoir que, grâce à la morale catholique, nous n’avons cessé de reculer dans la conception et dans la disposition sociale de la prostitution, au point d’être inférieurs en intelligence et en justice à toute l’antiquité, aux Arabes, à certaines peuplades noires. Certes, la fille est plus protégée que jadis, et plus assurée de vivre. Mais elle n’a fait que profiter quelque peu du mouvement général accompli dans le sens de la sauvegarde indivi duelle. En tant que femme, elle a gagné : e® tant que prostituée, elle a plutôt perdu. Les règlements qui la concernent sont un tissu de contradictions et d’absurdités tellement inouïes qu’on a peine à les croire réels, et qu’ils ne peuvent persister qu’à la condition d’être constamment éludés, corrigés pai
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l’arbitraire et le hasard. L’agent des mœurs est à peu près aussi vil que l’apache : c’est le souteneur, plutôt que le soutien, de la morale bourgeoise. L’organisation des maisons closes confère aux tenanciers des pouvoirs abusifs, une véritable puissance de maschands d’esclaves, le droit au chantage et au vol sans contrôle. La prostitution isolée, autorisée par le système honteux de la carte, n’est pas moins traquée. Seule la fille insoumise peut combattre librement, risquant la misère, le meurtre, la maison d’arrêt, mais aussi la fortune bizarre qui peut, en quelques mois, faire de la pauvresse maudite une courtisane trônant dans son automobile oü sa loge de music-hall. Celle-là seulement, parce qu’elle a conquis l’or, échappe à la vindicte de la pruderie et à l’injustice immense du problème. Si elle vend mille francs ce qu’elle vendait quarante sous, elle bénéficie de la déférence qui accompagne un banquier escroc, alors que le pauvre diable qui dérobé à une devanture est hué et battu par les badauds. En vérité, personne n’a droit
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d’être fier en songeant à tout cela : A’immoralité d’une société qui ne salue que l’argent ne s’est jamais affirmée avec un cynisme plus naïf qu’au moment où elle traite des mesures à prendre pour protéger sa vertu ! Et l’on comprend quelle force terrible de vengeance et de dédain a pu s’accumuler dans le cœur de certaines femmes qui sont montées du ruisseau au balcon d’un hôtel princier. Elles savent bien que, pas une minute, le sentiment du respect de l’amour, de l’intégrité charnelle, n’est intervenu dans la rédaction des lois qui concernent les rapports de leur chair et de l’appétit public : qu’au contraire la loi faite par l’homme n’a cherché qu’à profiter d’elles avec un minimum de risques et de remords. Gomment ne se considéreraient-elles pas comme investies d’une mission de ruine et de châtiment destinée à venger leurs sœurs malheureuses ? Et elles tâchent en effet à rendre le mal avec usure, et elles comptent pour rien le cœur, l’honneur et l’argent des mâles. Ils expient leur mépris cruel de la
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fille par leur avilissement devant la courtisane. Gela durera tant qu’on s’obstinera à voir un péché dans l’acte sexuel, tant que la libre disposition de son corps, donné ou loué, impliquera pour la femme une déconsidération publique, tant qu’on n’apercevra pas l’absurdité de flétrir l’instrument d’une fonction reconnue essentielle. Et en même temps dureront l’avarie, la cupidité, la honte et la haine, lèpres hideuses sur la face de l’éternelle volupté.
En attendant, la race tenace des filles est mêlée indissolublement à la foule moderne, et y introduit un ferment irritant et corrosif. A l’heure où la vie s’illumine de clartés factices, une véritable armée envahit les villes, et les étreint d’un investissement silencieux et rapide. Au coin de chaque ruelle un groupe est aposté. A chaque terrasse de café siègent des rangées de vendeuses de spasmes. Sur les trottoirs elle3
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circulent, sur la chaussée les voitures les promènent. La porte des music-halls en absorbe et en rejette comme l’entrée d’une fourmilière. Il en est de sombres, de timides, de tristes, de désespérées, de douces et de stupides. Il en est d’éclatantes, d’arrogantes, de joyeuses, de spirituelles. On en trouve sur les bancs des promenades, dans les corridors louches, à la grille des impasses et dans P aveuglant décor des grands bars, sur les avenues, sur les berges des quais, à la sortie des gares. Partout, partout elles sont, fantasques ou tragiques, provocantes ou pitoyables, obsédant l’homme. Il cède, se dérobe avec elles; et partout, à l’abri des cloisons et des persiennes, recommence le duel sexuel, — la recherche maniaque de la brève secousse épileptique par quoi l’homme s’imagine faire une incursion dans l’infini. Chaque maison abrite le stupre, et au bas de chaque maison s 'achalandé le marché de ceux qui achètent le stupre et de celles qui le vendent. Il est des soirs d’été, orageux et écœurants, où dans la ville entière toute demeure est impure, des
soirs où ia prostitution apparaît vraiment comme la raison triomphante de tout effort, le motif initial de la symphonie de l’argent. Et un orgueil extraordinaire gonfle les seins impudents des filles empanachées qui s’avancent en souriant avec une nonchalance de reines sans pensée. Il en est dont l’effronterie magnifique fait rêver, et dont la décision d’allures a quelque chose de solennel que les honnêtes femmes n’acquerront jamais.
En province, ia prostitution reste clandestine, et l’acharnement de l’homme n’en est que plus violent. Surveillé jalousement, contraint par la terreur de la médisance, confit dans l’alcool de l’ennui hypocrite, il s’arrange pour reconstituer un petit monde de débauche dans un coin ignoré, et là les N passions, les velléités indicibles, se satisfont avec une rage d’autant plus grande que la contention a été plus forte. Aux colonies, il arrive que la fille prenne une importance insoupçonnée. En certains lieux maudits, calcinés, où la /fièvre est tapie comme un fauve, parfois le
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soldat européen, devenu à demi-sauvage dans la brousse, sous le ciel féroce, a le bonheur de pouvoir posséder une blanche, amenée par les hasards de la vie vagabonde, par la ruse de quelque mercanti. Là, dans la solitude, cette créature n'est plus seulement la bête de luxe, le corps passif où vient se briser l’élan de la bestialité surchauffée. Elle est aussi la consolatrice, celle
'qui rappelle la race et la patrie, celle qui, au moment de la détente nerveuse, garde entre ses bras nus un peu de la douceur mater~ nelle pour l’homme redevenu enfant à force d’exil et de souffrance. Et elle sait être bonne et brave, et on ne lui témoigne jamais de mépris, mais au contraire on l’aime. Et il ne
faut pas oublier qu’elle a été une mère et
souvent l’est encore. La raccrocheuse du coin de rue ne fut pas seulement une petite communiante et une vierge. Elle a été, sous le grand jour froid versé par les rideaux blancs de la salle d’hôpital, l’accouchée livide et sacrée, si faible, qui entendait vagir son enfant. Presque toujours cet enfant est
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mort, faute de soins, mais il est arrivé aussi qu’il a vécu, et que la prostituée s’est mise à l’aimer. La puissance singulière de mener une existence double est spéciale kls. femme. Il est des filles qui, durant de longues années, ont subi chaque jour plusieurs contacts d’inconnus, nocé dans les cafés de nuit, roulé dans tous les lits de garnis, fait sous un pseudonyme la joie des fêtards, et qui élèvent bourgeoisement dans un coin dJ province un fils dont elles paient les études avec l’argent de leur infamie. Gela n’est pas du roman, cela se rencontre plus fréquemment qu’on ne le pense. On en rencontre aussi beaucoup plus qu’on ne le soupçonnerait qui ont toute l’apparence de femmes délicates et paisibles. Un hasard heureux leur a permis de cacher leur passé, de se marier, -de refaire leur vie totalement. Ce sont des épouses très fidèles, presque toujours : il est du domaine du roman, cette fois, de supposer qu’elles subissent la hantise invincible du vice. Bien au contraire, si elles ont pu le quitter, édifiées et désabusées à
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jamais, elles n’y retournent pas, elles savourent la volupté d’être propres. On voit ainsi surgir brusquement de ces êtres déshérités d’extraordinaires pudeurs d’âme, les vraies pudeurs, les seules qui méritent le respect, car la pudeur physique est sans réel intérêt devant une analyse sérieuse.
Je profiterai même de ceci pour dire qu’ence livre très incomplet j’avais songé à faire place à un chapitre sur le préjugé de la pudeur, et que l’absurdité de cette notion m’a fait renoncer à l'espoir de l’analyser logiquement. Une femme vêtue de sa jupe ne montre pas le mollet qu’elle montre en costume de cycliste, exhibe au bal ses épaules et se récrie si on la surprend en corset, alors qu’elle est à l’aise dans la nudité du maillot de plage. Un regard, un sous-entendu, peuvent être plus impudiques que le geste et le mot. Tout est incohérence dans cette notion de la pudeur, qui n’a rien de respectable, étant une déformation de l’inepte « honte du sexe ». Il n’y a de respectable que le sentiment de l’intégrité du moi ne se donnant que par son
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libre choix. En ce sens, la jeune fille Spartiate courant nue dans le stade et se tuant si quelqu’un l’a touchée est un type de pudeur parfaite. L’instinct de cacher le sexe, qu’on trouve chez les sauvages, est explicable par la simple hygiène, les organes servant également aux besoins naturels et étant d’une sensibilité particulière. La pudeur est un dispositif moral; physiquement, elle n’a aucun sens, étant soumise à une foule d’appréciations indéfinies et au goût individuel. J’ai connu une femme légère qui montrait son corps à qui le voulait voir avec une indifférence absolue mais n’aimait pas qu’on la regardât fixement dans les yeux, parce que son corps, disait-elle, était celui de tout le monde, mais que son regard était h elle : là était situé son sentiment de la personnalité, de la pudeur, de la défense intime, et j’ai souvent pensé qu’elle n’avait pas tort dans sa naïveté. L’esprit religieux et la théorie du péché ne l’avaient point contaminée, mais elle ne manquait point d’un certain esprit philosophique, et appartenant à beaucoup
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d’autres, elle possédait le sentiment de son moi.
Il n’y a peut-être pas d’âme de jeune femme qui contienne des délicatesses plus grandes que celle d’une prostituée repentie. Les pudeurs à jamais exclues de son corps se sont réfugiées dans son cœur, tandis que l’âme d’une jeune femme impeccable garde en secret de violentes tentations, inécoutées mais d’autant plus irritantes. C’est là ce que les mystiques ont très bien compris, eux qui
ont écrit sur les hontes et les misères de la
chair avec la lucide divination de leur chasteté compatissante : et c’est peut-être cette idée qui donne tantde force et de relief au pe rsonnage de la prostituée sainte, de Myriam de Magdala, — une des plus belles trouvailles du poème de l’Évangile.
La prostituée éprouvant l’amour a souven t tenté les poètes. C’est qu’elle recèle un mystere singulier, qui bouleverse les moral es admises.
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L’idée exprimée par le fameux vers de Marion Delorme : « Ton amour m’a refait une virginité » fait sourire le vulgaire. En fait, elle s’appuie sur une vérité physiologique. J’ai expliqué plus haut que la véritable perte de l’état de virginité consiste dans la première sensation amoureuse, dans le spasme intersexuel. Il n’est pas paradoxal d’avancer que si la femme dite honnête se transforme complètement en passant de la chasteté ignorante à l’union charnelle acceptée par amour, la prostituée peut suivre une route exactement contraire. Le don continuel de son corps sans affection et sans désir finit par abolir en elle la conception de l’importance du geste sexuel. Elle n’y pense plus. Dès lors, elle peut très bien concevoir et éprouver l’amour pur, tandis que la femme honnête, après l’initiation, ne pourra plus séparer dans sa pensée le sentiment de l’amour d’âme et l’acte physique qui le corrobore. Elle restera l’esclave troublée du mâle. La fille n’a pas peur du mâle et de son emprise. Si elle distingue dans la vie hostile un homme qu’elle puisse aimer, à l’instant
DS L h TILLE
cet amour est très beau, parce qu’il ne s’y mêle plus rien de charnel qu’à titre accessoire. Cette femme se donne parce que c’est une façon d’être agréable à son ami, mais c’est avant tout de dévouement, de sacrifice, d’attention, qu’elle est prodigue. Elle aspire à l’amour abstrait avec la violence d’un être à qui l’on n’a jamais demandé que son corps : elle découvre un monde nouveau où elle se jette avec une frénésie extraordinaire. Et tandis que les pensées de la vierge initiée se mélangent toutes d’impudeur, les pensées de la fille amoureuse tendent toutes à la répudiation des sens. Sa psychologie peut donc devenir plus noble que celle de la jeune mariée en qui s’éveillent, avec le plaisir étonné, les éternelles velléités qui font de toute femme une prostituée possible , la coquetterie, le caprice, la ruse, l’intuition du pouvoir qu’elle peut s’assurer par l’offre ou le refus de son corps. La fille sait tout cela et ne veut plus en user.
\Jn amateur d’âmes, un subtil chercheur de sensations rares, pourra donc goûter avec
une femme semblable les joies les plus curieuses. Il pourra la saisir au moment le plus aigu de l'existence, au seuil d'une sorte de mysticité.
Après l’étreinte sexuelle et son aboutissement, une torpeur délicieusement mélancolique envahit l’organisme : l’esprit, refoulé par la sensualité, la refoule à son tour, la conscience légère flotte sur un corps lassé et heureusement détendu. C’est une minute que bien des voluptueux préfèrent au spasme lui-même : mais elle est brève, et sa fin laisse un amer regret. Alors commence l’insatisfaction, le regret, le si pénible retour à la vie dont le rhabillage est le symbole banal mais significatif.La prolongation d’une telle minute est le désir latent de tous ceux qui cherchent l’impossible. Or, la vie avec une fille amoureuse pourrait être quelque chose comme la perpétuation de cette minute. Cette femme accomplit l'acte, elle le rend séduisant, parce que son ancien métier lui a laissé le souvenir d’un automatisme voluptueux très raffiné. Elle s’y applique d’autant plus qu’elle
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est heureuse de charmer l’organisme habité
par celui qu’elle aime. Mais pour elle ce n’est que le geste libérateur qui conduira à l'amour, tandis que pour l’autre femme, la causerie, l’art, les baisers tendres, les phrases bonnes ou spirituelles, tout conduit au lit et à ses exigences. Pour l’une, l’amour physique est un but à atteindre : pour l’autre, il est dépassé, et l’amour d’âme s’ouvre sans limites, dès que le nécessaire a été fait. Un délicat aimé par une prostituée saura qu’après l’avoir possédée en toute fantaisie, il pourra lui donner un bonheur inouï rien qu’en lui
embrassant la main. Et quelle immense
reconnaissance, s’il la traite avec respect! Le moindre égard sera un trésor, car l’autre femme croit que tout lui est dû, mais la fille amoureuse juge qu’elle ne redevra jamais assez. Elle donne avec délice ce qu’elle avait toujours vendu.
On a vu de telles amours : moins qu’on n’eut pu en voir, car elles se cachent. L’Antiquité, la Renaissance, ont souvent admis de telles unions, et le xviii0 siècle les aimait.
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C’était l’époque où la morale des sexes avait! atteint à son plus haut degré de logique intelligente, par la compréhension de la vie sensuelle délivrée de l’idée de péché et n’ayant pour bornes que la santé et le bon sens. On était parvenu à penser que les seules sanctions de la vie physique sont celles de la nature qui ne s’occupe pas de morale, et ne saurait s’en occuper, étant par elle-même la morale. La maladie punit le débauché. Il a la libre propriété de son corps, et c’est à lui d’en user selon ses besoins, ni en deçà ni au delà. La faute (dans le sens : maladresse) est à celui qui abuse, jamais à celui qui assure sa libre satisfaction. De telles idées, d’un libéralisme absolu, faisaient que les amours de prostituées étaient nombreuses : jamais on n’en vit tant qui fussent capables de se livrer à la galanterie effrénée, puis de se donner à un seul amant avec pureté, sans qu’il leur reprochât leur ancien métier, sans qu’elles en gardassent une tare. Et de ce fait même, elles s’élevaient, devenaient spirituelles, ie Urées, élégantes, souvent plus racées en
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apparence que les femmes titrées qui recherchaient la basse débauche.
Mais notre société a tellement rétrogradé vers la morale d’église et de temple qu’elle ne peut plus se faire à cette idée bienfaisante de la liberté sexuelle. Ni une Marion Delorme, ni une Ninon de Lenclos, ne sont concevables aujourd’hui. On les admire de confiance, on ne ferait rien pour rendre possible leur situation sociale. Il faut de toute nécessité que la prostituée se sache avilie et qu’elle serve avec détestation. C’est pourquoi ces femmes ont le visage si dur, et un éclair froid dans les prunelles. Leurs seins sont en fleur, leur ventre est un jardin de plaisir, mais leur figure menace, elle est empreinte de l’orgueil amer des réprouvés, ou de la bêtise des êtres qu’on laisse incultes, qu’on veut réduire à l’état de machines, d’automates. Il est des prostituées dont l’absence de conscience est si évidente, qu’on éprouve l’envie de leur glisser un louis entre les lèvres. On est devant elles comme devant ces horribles appareils d’inven lion récente qui, moyennant une somme indi-
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quce par un compteur, livrent au passant un mets qu’il absorbe debout, sans personne à qui parler, sans personne qui le serve. Une monnaie insérée dans une fente, un déclic joue, une nourriture se présente à un orifice, la main la saisit et l’incorpore à l'organisme du client. C’est pratique, c’est propre, c’est rapide, — et c’est affreux. C’est le progrès, et c’est la pire animalité, telle que Faméricanisme la conçoit. Il rêverait sans doute d’assimiler les femmes vivantes à de semblables appareils, en attendant d’inventeï la prostituée-machine, immunisée par l’antisepsie — un rêve moderniste digne de tenter la verve d’un Villiers de i’Isle-Adam ! Nous n’en sommes pas encore là, mais c’est l'idéal auquel semble s’acheminer le mâle d’aujourd’lmi, le monsieur moral et pressé, qui satisfait sa bête sans vouloir faire fléchir ses principes de bonne société, et se croit très supérieur aux débauchés d’autrefois. Il rencontre d’ailleurs des femmes qui le comprennent, et qui se détaillent avec une telle impassibilité qu’on croit voir, sur chaque
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partie de leur corps, une mignonne étiquette. Ce ne sont pas toujours des prostituées professionnelles : l’adultère de la moyenne bourgeoisie dépasse en rapacité la fille à tarif fixe, parce qu'on exige d’elle, outre le geste, l’apparence du « sentiment » et que ce sentiment se paie à part. C’est un commerce plus onéreux et moins loyal, où le renchérissement s’autorise d’une concession morale qui, en réalité, nTexiste pas.
Une des plus grandes haines qui soient, c’est celle de la bourgeoise adultère pour la fille, sa libre rivale. La fille ne hait pas la femme de vie apparemment régulière : elle exerce son trafic sans se soucier d’elle. Elle ne la pense pas supérieure, et sait qu’au fond, entre son lit public et l’alcôve honorable de l’autre, il n’y a qu’une différence souvent mince. Elle ne songe pas à intervenir dans la vie d’un client marié, désireux de satisfaire avec elle des velléités que la tartuferie le dissuade d’avouer dans son ménage. Mais la bourgeoise adultère hait la fille. Elle envie, d’abord, sa totale satisfaction des sens, sans
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frein et sans retenue. Elle envie ensuite sa liberté, son bien-être facilement acquis, son indépendance de l’homme, son ignorance des servitudes du ménage et de la maternité. J’ai vu, un jour, une fille empanachée et couverte de bijoux passer en voiture devant un bureau d’omnibus encombré où un lot de bourgeoises, numéros en mains, attendaient vainement leur tour, les pieds dans la boue, en traînant leurs marmots. Je fus effrayé des regards meurtriers qu’elles lancèrent à cette créature. J’y lisais le reniement de toute leur vie, la rage atroce d’être, pour prix de leur honnêteté, privées de cette robe chère, de ce chapeau joli, de ces bijoux coûteux, de ce coupé confortable : et assurément la plupart eussent consenti à faire le même métier pour obtenir tout cela à l’instant même, au lieu d’aller retrouver l’appartement chétif, le dîner fade, le mari grognon et la machine à coudre. Mais chacune devinait l’état d’esprit de l’autre, et quand elles s’observèrent mutuellement, leurs regards changèrent, devinrent faux et méprisants. Elles
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parurent exprimer l'amour de la vie honnête, le dédain des richesses achetées à un tel prix, la résolution stoïque de soutenir les vertus familiales, l’indignation d’avoir été frôlées par l’une de « ces femmes-là. » Une sur quinze, souffreteuse et mélancolique, me parut dénuée d’envie et de cautèle, pénétrée d’une indifférence indulgente. C’était peutêtre la seule qui aimât son mari pauvre, n’eût pas le désir de le tromper, et comprît en son âme que le malheur égalise toutes les destinées. C’était aussi la seule qui fût jolie et désirable, et capable de rêve. Mais les autres n’étaient réellement que des marchandes sans clientèle haïssant une concurrente plus heureuse et plus farouche.
Cette rencontre me fit encore mieux comprendre combien la nuance est l’unique règle de la vie moderne, combien il y a peu de dissemblance entre la prostitution du mariage et l’autre. Les entremetteuses l’ont mieux compris encore, puisque beaucoup ouvrent de discrètes maisons où des femmes mariées peuvent venir, l’après-midi, rencontrer des
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amateurs qui paient plus cher parce que l’idée de posséder une femme mariée contente leur sentimentalisme. Cet arrangement, qui est le dernier mot de l’absurdité et de l’hypocrisie sociale, obtient un succès sans cesse grandissant.
La prostitution inavouée étend ses réseaux sous toute la société. De telles maisons sont des plus utiles au fonctionnement d’une classe semi-aisée qui veut toujours plus de luxe avec des salaires stationnaires, et qui met tout son effort à vouloir « paraître ». Par une entente tacite, née de complicités quotidiennes, ses membres s’en tiennent à cette « apparence », véritable idole, en acceptant, comprenant et excusant tout ce qui la rend possible. La prostitution anonyme, décente, sans risques, sans conséquence, en compagnie de citadins avertis et bien élevés, donne à la bourgeoise le luxe qui lui manque, les appointements du mari garantissant les dépenses foncières. Elle lui donne même parfois du plaisir, qu’elle ne dédaigne pas : et si elle lui réserve des corvées répugnantes,
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l’argent aide à les tolérer. Cette pratique est, pour beaucoup de ces femmes, préférable à l’adultère qui se sait toujours, est souvent d’un profit mince, et entrave la liberté, car l’amant, dans le monde bourgeois, devient rapidement un second mari que la femme se donne, et qui l’excède sans qu’elle puisse aisément s’en débarrasser.
Je ne dis pas que toute la société soit ainsi, comme le font croire les romanciers de la vie parisienne. Je dis simplement que de tels cas sont nombreux, que les choses s’y passent réellement ainsi, que les nier serait puéril, et que si l’on examine un lieu élégant, une salle de théâtre un soir de première par exemple, on peut, sans exagérer, penser qu’un quart des femmes présentes ont accepté de semblables combinaisons, et qu’un sixième d’entre elles en vit. On peut dire aussi que sur les hommes présents, la moitié en profitent, soit qu’ils ignorent, soit qu’ils acceptent, soit qu’ils paient, soit qu’ils doivent à des causes de cet ordre l’élégance des femmes, utile à leur crédit et flatteuse pour leur vanilé. Et
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du moment qu’on sait cela, sans s’indigner
on a du moins le droit de sourire, et d’envisager sous un tout autre jour le métier de la péripatéticienne qui, errant sur le trottoir, regarde ces couples bien pensants et bien considérés monter en fiacre et échanger des saluts corrects. Elle a vraiment le droit de hausser les épaules et de saluer d’une réflexion argotique ce défilé. Et il en est ainsi dans tous les pays « civilisés » où la proclamation de la vertu et l’étude des moyens de la frauder constituent parallèlement la base de la morale publique. Il serait plus simple de reconnaître que, pour toute femme, l’amour est la seule morale, et qu’une femme, si elle n’aime pas, est immédiatement prête à la prostitution que tout lui conseille, organisme, budget, imagination, exemple quotidien. A la morale elle ne comprendra jamais
rien, l’amour étant tout pour elle.
Mais que deviendrait un Etat sans hypocrisie? Un Etat qui admettrait l’amour au rang des grands mobiles publics serait transformé de fond en comble, et absolument mécon-
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naissable. Et cependant il est certain, il est prouvé par la leçon de chaque jour, que l’amour est le grand mobile, caché ou avoué, des actions humaines, avec la nutrition. Quelque déguisement, quelque ornement que l’homme donne à ses pensées et à ses actes, le geste de s’alimenter et le geste de se reproduire sont les seuls auxquels il pense réellement, les seuls qui vaillent la peine de vaincre son inertie. On convient de l’importance du premier, on le sanctifie même : on ne convient pas de l’importance du second. Chacun tout bas reconnaît sa puissance, et tout haut la désavoue avec un dédain factice. Pourquoi la nécessité de cette comédie continue-t-elle à s’imposer aux esprits dans un temps où toute notion acquise dans le domaine moral est attaquée par la corrosive analyse, où le scepticisme est de mode, où l’on affecte de rire de tout préjugé? Cela est troublant et incompréhensible. Le même pu-* blic qui se délecte, dans les music-halls, à entendre des grivoiseries croustillantes, et dont les femmes honnêtes supportent avec
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curiosité ou sérénité le voisinage immédiat des prostituées tapageuses, ce même public, dans un théâtre de comédie, s’offusque d’une idée morale un peu audacieuse et exigerait le renvoi d’une fille apparue, à moins que ce ne fût une courtisane cotée. C'est qu’en réalité il identifie la réputation et la réussite, la moralité et l’argent. L’araent seul lui fait oublier des notions de vertu très vagues, héréditaires, acceptées sans examen, sortes d’hiéroglyphes qui décorent la façade de la respectabilité sociale et que nul n’a souci de déchiffrer.