SON AVENIR
Plus on avance dans l’étude de la prostï tuée, plus on examine sa situation matérielle et morale, plus on lui trouve d’excuses. On commence par éprouver de la répulsion et de la crainte en l’envisageant isolément. Puis, lorsqu’on s’est assez récrié sur son cynisme, son ignominie triste, sa cupidité, on en vient à se demander pourquoi les, honnêtes gens se conduisent sans loyauté et sans égards à son sujet.
L 'envisagera ent des rapports de la prostituée et de la société n’est certainement pas à
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l’honneur de celle-ci. Elle maudit et bafoue une créature qu’elle a formée pour son usage, et dont elle surveille le recrutement tout en en réclamant la suppression. Il y a là une affligeante duplicité. Cette duplicité est sans aucune excuse : la misère et l’ignorance en sont d’énormes pour la fille. C’est pourquoi peu à peu, en coordonnant mes réflexions et en écrivant ces pages, je me suis laissé gagner par une pitié bientôt mêlée d’une certaine indignation antisociale.
Cette pitié, je suppose qu’aucun être informé et soucieux de justice compréhensive ne pourrait l’ignorer. La prostituée est indubitablement une des victimes de la défaillance et de l’égoïsme des classes supérieures. Elle est même, probablement/ la plus infortunée de toutes, car, à ses risques de misère et de mort, à la violation de son âme et de sa chair, on ajoute la honte et l’outrage. Le prolétaire qui meurt lentement de tuberculose dans l’atelier ou l’usine, celui qui vit dans les ténèbres de la mine et y devient pareil à un animal fouisseur, celui
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qui peine dans les carrières, celui qui trime au long des routes, celui que la céruse intoxique, celui que la peste décime, que le scorbut ronge, que les fièvres terrassent dans les marais, que la mer engloutit, que les obus déchirent, l’homme des peines, en un mot, sous toutes ses* formes hâves et sanglantes, obtient du moins des classes auxquelles il donne l’aisance une certaine considération. Certes, elle est toute verbale : thème à déclamations pour les arrivistes politiques et financiers, elle est illusoire, ne donne ni un sou de plus ni une garantie d’avenir. Mais elle a le prestige de l’illusion consolante, elle est, pour les esclaves soigneusement maintenus dans un état infantile de la pensée, une douceur et une vanité appréciables. Le bien-être d’une élite immorale et cruelle est obtenu par le sacrifice quotidien, total et anonyme de ces centaines de milliers d’êtres. On leur jette en remerciement le pain qui leur est indispensable pour nourrir leur machine et fournir de nouveaux efforts au gré de ceux qui en jouissent : on leur
jette aussi, en aumône et avec ruse, des louanges qui s’exagèrent à mesure que le sacrifice demandé est plus complet. C’est une monnaie sans valeur : du moins n’a-t-on pas l’idée de la distribuer avec parcimonie, encore moins de la refuser, et c’est même avec cet assignat qub la démagogie paie le mieux l’effort du plébéien naïf — avec le bulletin de vote et les flagorneries, les hymnes à la sainteté du travail.
La prostituée est une ouvrière aussi. Les uns pourvoient au pain, les autres à la viande, les autres aux vêtements, les autres aux mille agréments de luxe. Elle pourvoit à un besoin aussi pressant, aussi impérieux, aussi savoureux et aussi affolant que celui du pain : elle pourvoit au spasme dont nul ne peut se passer. Elle équilibre les imperfections de la vie sexuelle, du concubinat, du célibat et du mariage. Elle travaille de tout son corps. Bien peu' d’ouvriers ont un idéal, mais ceux qui l’ont peuvent le garder et le chérir quand ils ont posé l’outil. Elle, ce qu’au lui demande avant tout, c’est de se
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mépriser elle-même. Le Loueur, le vidangeur, le chiffonnier ont droit à leur propre estime, et on ne la leur dénie pas : mais la créature qui rassasie l’homme en amour doit renoncer à cette idée de soi que peut garder le rarnasseur d’excréments, le nettoyeur d’égouts, la vieille trieuse d’ordures. Ce sont des travailleurs : elle, c’est la fille, c’est-à-dire moins que rien. Son nom, sous sa forme la plus grossière, est l’injure suprême que l’on puisse jeter, avec le mot qui désigne la déjection de l’homme et de la bête. Cependant l’homme le plus infatué parodie avec cet être abject, avec cette paria, l’acte le plus mystérieux, le plus complexe et le plus essentiel, celui qui assure la transmission de la vie. Est-ce que ce jx’est pas une absurdité révoltante et extraordinaire? Est-ce que la moitié de ce mépris acharné ne rejaillit pas sur l’homme qui va rechercher cette créature, palper et embrasser son corps, et faire avec elle ce qu’il pourrait faire avec la femme la plus honorée et la plus adorée ?
Quant au reproche facile de paresse que
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font à la fille les autres travailleurs, il est aussi injuste. Elle subit la plus dure des fatigues, la contrainte la plus rude, le sourire obligatoire aux lèvres, sans sommeil, sans hygiène, sans réconfort. Flétrie, malade, poussée à l’alcoolisme, livrée à la contamination sous toutes les formes, brutalement violée dans un organisme délicat et fragile, cette travailleuse n'a ni ressources de grève, ni retraite ouvrière à espérer, ni protection publique à attendre. La condition où elle vit est celle d’un bagne à perpétuité. Elle ne sortira du lit que pour aller pourrir entre quatre planches dans la glaise d’un cimetière, dans l’ignominie d’une fosse commune. Personne ne la plaindra, et l’insulte sera son Miserere . Tant qu’elle conservera un reste de beauté, un semblant de charme, ou même simple^ ment tant qu’elle pourra offrir l’intime accueil de sa chair épuisée, elle verra s’approcher d’elle, friands et cyniques, les profiteurs et les flaireurs, prêts à la duper, car aucune loi, même celle qui permet son navrant travail, ne lui garantit le recouvre-
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ment de son salaire. Vieille, elle ne rencontrera que suspicion et malédiction. Sa profession suffira à la faire accuser de tous les méfaits, à lui faire refuser toute assistance. A l’issue d’une existence désolée elle ne recueillera que le dégoût public, et chaque passant croira, en l’injuriant, renier un peu la salissure qu’il lui demanda jadis de partager. Elle sera le bouc émissaire de la malpropreté publique, la bête qu’on montre au doigt et sur laquelle on crie haro comme pour attester l’innocence et la moralité des autres bêtes. La mort seule lui redonnera l’égalité éternelle.
Voilà son destin — à moins que par un coup du hasard, par la force de son audace et de sa chance, la coureuse de trottoirs, la serve de maison close, la guetteuse sordide des ruelles, la buveuse de vin bleu ou d’absinthe attablée avec les assassins ne devienne la grue somptueuse qui affole les millionnaires et ne meure princesse authentique, ayant acheté un mari aristocratique avec l’argent de ses amants, et ayant vu défiler
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dans son hôtel les poètes, les diplomates, les généraux et les artistes. Celle-là venge les autres.
Mais si nous devons considérer tout cela, à quoi bon sacrifier à une sentimentalité facile, et faire de la prostituée une martyre ? Que la société Fait faite ce qu’elle est, il n’y a pas de doute : mais elle est ce qu’elle est, Rendons-lui justice, ne Fauréolons pas. Elle est presque toujours un être dangereux et haineux. Elle incarne une force du mai, alors qu’elle pourrait être un élément apaisant, et un des sourires de la vie. Elle est confinée dans la bêtise et l’immonde, elle y croupit, elle ne fait rien ponr en sortir, sauf de rares exceptions. Dans les conditions où elle est placée, c’est d’ailleurs une sauvegarde suprême pour elle que cette épouvantable inexistence morale, cette inerte passivité, cette habitude béate de la nullité et de la honte : capable de vie morale, elle souffrirait trop! Elle souffrirait, sans profit pour personne, une existence tellement abominable qu’elle recourrait rapidement au suicide. H
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est donc bon qu'elle soit bête et inconsciente,. et c’est même l’excuse que se donne la société qui en profite.
Nous sommes au seuil d’une époque qui verra se modifier radicalement la condition et la mentalité féminines. De toutes parts, la femme réclame le droit de n’être ni une esclave ni une idole, elle veut être une compagne et une égale, elle rejette avec impatience et colère la faculté d’être élégamment inutile. Elle se refuse de plus en plus à être, même dans le mariage, une « femme entretenue », nourrie en échange des entrées de faveur dans son lit. Elle veut acquérir une valeur sociale, elle apprend des métiers qui lui garantissent autre chose que de dérisoires salaires de famine, elle souhaite la libre disposition de son corps et de ses biens, elle s’applique à s’instruire, à se former une conscience et un jugement en toute indépendance, à penser par elle-même, à remplacer le duel sexuel par un contrat franc et digne. Il arrivera un jour où la prostituée elle-même participera à ce. grand
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mouvement, et déjà on trouve, parmi les filles aisées, beaucoup de femmes dont le Ion quotidien laisse intacte l’intelligence. Elles se vendent froidement en considérant leur beauté comme le capital d’une rente viagère. Gela ne les empêche ni de lire, ni de garder une spontanéité de jugement, ni d’écarter l’alcoolisme et le souteneur, ni d’avoir de l’esprit, de l’ordre, du goût, des amitiés, une culture des mœurs, de choisir Leurs clients, d’être, en un mot, de plus en plus semblables à des femmes de la bourgeoisie policée et sensée.
Quand cet état d’esprit s’étendra, lente-* ment mais sûrement, à la fille pauvre, d’abord par l’intermédiaire des filles vivant dans les milieux artistiques, puis par celles qui fréquentent les ouvriers intelligents, la face de la prostitution changera. Les femmes qui se vendent relèveront la tête. Elles se syndiqueront pour se défendre contre l’injure du passant, le vol, le risque, la maladie, la domination du tenancier, du logeur, de l’usurière et de Fapache. Elles obtiendront, d’accord avec
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les écrivains et les moralistes, l’abrogation des lois insensées, des mesures arbitraires, des chinoiseries cruelles de la règlement tation périmée qui les opprime. Elle se feront reconnaître « d’utilité publique » autrement que par le ricanement et la honte de la police. Elles en finiront avec cette équivoque d’une vérité avouée tout bas, reniée tout haut, dont le jeu de bascule les berne depuis des siècles. L’homme déclarera par de nouvelles lois que le mariage et l’union libre sont d’insuffisantes réponses au problème sexuel, que la prostitution est un mode nécessaire, qu’elle doit être exempte de déconsidération autant que la satisfaction masculine qui la conditionne, et qu’elle a droit aux mesures de protection civique assurées à toute autre profession.
Quand ce temps sera venu, alors il n’y aura plus, à proprement parler, de prostitution. Rien de ce que nous entendons par là d’écœurant ou d’horrible ne se présentera plus aux regards et à l’esprit de l’homme tourmenté par l’instinct sensuel. 11 n’y aura
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que des femmes qui procurent du plaisir et qu’on en remercie en souriant. N’étant plus méprisées et traquées, elles n’auront plus de motifs de haine et d’amertume, elles ne se sentiront plus des parias. S’il leur reste l’amour du gain, légitime chez quiconque vend quelque chose, il ne revêtira plus cet aspect répugnant d’avidité, de ruse, d’ava- Hce, qui vient surtout, actuellement, de la peur d’être dupée, et d’avoir tout le monde contre soi en cas de plainte, même bien fondée. On a beau dire, il y a dans toute femme qui mime l’acte grave et sacré de la conception une invincible pudeur imaginative qui ne s’émeut pas des pratiques les plus rebutantes, mais rougit du contact immédiat de l’argent. Il n’y a peut-être pas de prostituée si mal élevée, si grossière, si sotte, si vile, qui n’ait cherché le moyen de toucher son salaire avec discré* lion : et on peut observer qu'elle inventa mille procédés naïfs pour le recevoir avec négligence ou gaîté, pour le sous-entendre, pour tâcher de croire et de faire croire jus* qu’au bout que l’étreinte a été prétextée pai
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la fantaisie, l’attrait ou le vice, et non par la monnaie que l’homme repu sort de sa bourse. Il n’y a que la fille de la plus basse classe, la pierreuse affamée, presque pareille à la mendiante, qui tende brutalement la main en exigeant des arrhes. Mais on peut dire que celle-là est arrivée à une misère telle que tout se confond pour elle dans une même dégénérescence, et qu’on ne peut plus en faire la psychologie. L’avarice cynique de la fille diminuera par la confirmation de sa sécurité.
On peut prévoir également que la protection légale sérieuse, accompagnant l’amélioration du sentiment de légitime indulgence, aidera grandement à la disparition du souteneur, c’est-à-dire de l’un des éléments qui rendent la vente de la femme odieuse et dangereuse. La fille a toujours eu un amant de cœur, dans tous les pays et tous les âges, et elle en aura toujours, parce que cela est naturel, parce qu’il faut qu'elle accomplisse avec plaisir, en compagnie d'un être qui lui plaît, l’acte gratuit qu’elle tarife sans émotion
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sensuelle pour tous les autres. Mais si la fille a accepté le souteneur, l’être meurtrier et horrible que nous connaissons, la faute en est uniquement à notre refus obstiné de la protéger et de la réhabiliter. C’est par là qu’elle en est venue à la nécessité de se considérer comme faisant partie des réprouvés, des maudits, des coupables, de F « armée du crime », et d’associer l’idée de la prostitution à celles du vol et du meurtre. Admise franchement, protégée, elle n’eût pas subi la tyrannie du souteneur et de l’apache. Mais voudrait-elle y échapper qu’elle ne le pourrait même pas : elle ne trouverait aucun recours réel dans la loi et les mœurs.
Il n’est pas vrai que, si la femme tend à être dominée par le mâle et à se dévouer pour lui, cet instinct aille jusqu’à lui faire désirer d’être rouée de coups et dépouillée. Elle •subit ce qu’elle ne peut pas empêcher. Elle veut l’amant de cœur, elle ne veut pas le souteneur. Elle ne veut pas davantage la tenancière qui la retient par l’impossibilité de payer des dettes contractées obligatoirement
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à un taux fantastique. En un mot, les personnages suspects ou nuisibles qui vivent de la prostitution et l’environnent de vice ou de péril ne sont placés auprès d’elle que par la permission de la société, et ils sont infiniment plus répugnants que l’acte lui-même dont ils vivent au détriment de celle qui le commet. C’est la pruderie, la morale du péché, la religion de la bienséance, qui créent le souteneur et la tenancière de lupanar, comme elles protègent la prêteuse usurière et aident à la propagation active de l’avarie. L’acception franche de la prostitution comme fonction publique exempte de mésestime ferait disparaître graduellement toutes ces tares.
Mais périssent les êtres plutôt qu’un préjugé ! C’est le cri social.
C’est pour cela qu’il faut que vous restiez pareilles à de petites statues du Mal, du Yice et de la Perdition, prostituées qui errez
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dans la vie des gens convenables et répétez inlassablement le geste de la bête primitive, le geste obsédant et monotone qui décide de tous les autres. Vous ne vous doutez pas de toutes ces graves pensées, de tous ces troublants problèmes, créatures nues. Fagotées, tapageuses, insolentes, vous vous agitez en caquetant comme des perruches dans la volière de la vie. Vous êtes Nana, la Mouquette, la Rouquine, ou Diane de Châteaufort, ou Maud de n’importe quoi, selon les aléas de vos vies profanées. Vous portez au cou un bijou en cuivre doré ou un rang de perles de trente mille francs, sur la tête un miraculeux chapeau ou un fichu de quarante sous, sur le corps une camisole et une jüpe de serge, ou bien une robe de Paquin. Un édredon crevé couvre votre lit de garni, à moins que votre luxure ne s’ébatte dans une chambre Louis XYI, au premier étage d’un somptueux hôtel. Vous mangez une demi-portion arrosée d’un litre chez le mastroquet, en compagnie d’un Alphonse à foulard et à casquette, à moins que vous ne
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descendiez d’automobile à la porte d’un restaurant éblouissant, et que des maîtres d’hôtel en habit ne vous présentent, respectueux et muets, la truite saumonée sur un plat d’argent et le corton dans un panier de paille fine. Vous tirez de votre bas dix sous pour aller à la fête de Belleville, ou vous jetez un louis de pourboire à un valet. Vous perchez au paradis du théâtre des Bouffes du Nord, ou vous vous accoudez nonchalamment à une avant-scène de l’Olympia. Vous accueillez dans vos draps un commis à cent vingt francs par mois, ou le prince Sternine qui possède six mille serfs dans dix villages et deux mines dans l’Oural. Vous piétinez dans la boue, sous un parapluie crevé, rue de la Tombe-Issoire, ou vous promenez des œillades langoureuses à la terrasse des Ambassadeurs. Vous vous débarbouillez à la fontaine du palier, près du plomb, ou vous prenez un bain parfumé dans la baignoire d’un cabinet de toilette en marbre. Vous buvez des bocks avec des rapins à la Nouvelle-Athènes, des cocktails et du grand
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Crémant avec des princes de la finance au café Riche, ou des litres rouges avec la Terreur de Montparno. Vous montrez votre peau sur une table à modèle, pour cent sous, souvent avec la passade en plus, entre deux coups de pinceau, sur le divan d’atelier montmartrois, ou vous vous dénudez pour un chèque de dix mille francs chez un sportsman opulent et célèbre. Vous recevez sur votre jupe fanée la boue des omnibus qui passent, à moins que votre landau ne fasse se ranger les passants dans les petites allées du Bois. Vous villégiaturez sur la berge à Joinville-le-Pont ou sur la plage de Trouville. Vous allez, en savates, acheter deux sous de mou pour un chat galeux ou deux sous de mouron pour un serin, ou bien vous choyez un loulou de Poméranie de cinquante louis. Les concierges vous expulsent, ou les gentlemen vous font porter des bouquets de deux cents francs. Vous vous fardez avec de la brique pilée et du bouchon noirci à la chandelle, ou vous avez votre compte ouvert chez Lenthéric. Vous crevez à l’hôpital ou
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vous finissez châtelaines. Un apache ivre et syphilitique marbre votre corps et votre visage de contusions, ou bien des gens du monde vous baisent le bout des doigts. Votre destinée est multiforme, fantastique à force de hasard. Mais en réalité, vous n’êtes qu’un seul et même être, et vous êtes toutes pareilles : vous êtes la femme nue qui se vend* et qui déteste l’homme.
Vous montrez des masques différents. Mais ces masques se succèdent sur un même corps, auquel on demande la même chose, laquelle est concentrée en un même point, le point défendu, le point secret, le point maudit et adoré, celui auquel songent en tressaillant l’adolescent qui ne sait pas et le vieillard qui ne peut plus. Il n’y a pas d’exception : tout oe qui est mâle songe à ce point et y revient en pensée ou en fait, comme quiconque respire songe à ce qui se boit et se mange. Il n’y a pas de labeur physique, de surmenage intellectuel, de contemplation mystique, de foi politique ou artistique, capable de bannir cette attraction obscure et toute-puissante
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qui appelle 1 émoi d uns bestialité analogue,
faite pour se fondre dans celle de la femelle. Parce que, dès la nubilité, vous savez cela, cous êtes fortes et méchantes, petites créalures aux destins divers. Vous savez de quelles transactions, de quelles platitudes, de quels reniements est capable l’homme orgueilleux et ingrat pour obtenir les minutes ou les heures durant lesquelles, redevenu sauvage, il s’assouvira avec rage et délire sur votre corps complaisamment offert. Tantôt il sera brutalement un vainqueur, tantôt bégayant et attendri comme un enfant qui remercie : après vous avoir traitées comme de petites filles, d’un air protecteur, il sera pareil, sur vos seins, à ce qu'il fut lorsque, nouveau-né, impur et inconscient dans ses langes, il cherchait goulûment la chaleur de la chair maternelle. Après l’élan qui briserait toute résistance, et allume dans ses yeux la fureur du meurtre, après l’obscénité de l’anthropoïde et les gestes convulsifs du fou, il mendie une détente apaisante et pleurerait de vous voir rire. Vous savez tout cela :
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vous connaissez la puissance de la donneuse de mauvais conseils, is Nuit, votre alliée, la Nuit tentatrice qui, dans le repos et le sansgêne du lit, précise la hantise de votre forme, de votre odeur et, comme l’a dit Baudelaire, « tord sur leurs oreillers les bruns adolescents ».
Cette Nuit vous aime et vous protège, vous êtes ses filles chéries. C’est pour dissimuler vos misères et farder vos beautés qu’elle entr’ouvre ses ombres profondes et fantastiques. C’est pour parer votre triomphe qu’elle rutile par tous ses cafés étincelants et ses boulevards multicoroles. C’est en votre honneur qu’elle transfigure toutes choses, voile votre pauvreté, incendie votre luxe, et jette vers vous les foules des hommes haletants. Dans le jour ils travaillent et jouent leurs rôles : mais le soir, ils sentent s’éveiller la fièvre et apprêtent leur or pour vous acheter car vous êtes leur but, et la nuit, l’entremetteuse éternelle, les conduit vers vous. Chrysalides ternes et dédaignées, vous dor-
niez dans la journée, ou vous vaquez à des soins misérables ; vous vous querellez avec votre logeur, vous alignez des cartes usées, vous réparez vos nippes voyantes et défraîchies, vous lavez et apprêtez ce corps qui est un gagne-pain. Mais la nuit, vous apparaissez comme de grands papillons diaprés, et tout vous appartient.
C’est encore la nuit qui vous sert dans l’étreinte elle-même; par la vertu des ténèbres, jeunes ou mûres, chétives ou opulentes, vous devenez pareilles aux goules de la légende, vous êtes les bêtes chaudes, douces et terribles qui aspirent le sang et la conscience de ceux qu’elles ont saisis, et leur donnent par le spasme l’avant-goût de la mort, comme si l’homme voulait essayer un peu, entre vos bras nus, ce que sera la sensation suprême du vertige de l’infini et du néant. Il n’est plus question de beauté, de grâce : il ne vous voit plus, celui qui vous possède, car il est mêlé à vous, et ses yeux dilatés ne contemplent, au delà de vous, que l’abîme sur lequel il se penche. Ce qu’il veut,
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c’est l’obscure et palpitante chair où il se forma et dont le rythme soutire sa force et affole son cerveau, la cavité primitive où il retourne pour y faire le geste dont il est issu, et que d’autres cellules devenues hommes feront à leur tour, sorties de lui — et cela éternellement.
Vous savez tout cela, filles de la nuit que les artistes ont fini par oser représenter telles qu’elles sont, les incorporant à fart qui étend ses droits sur toutes les choses de la vérité et de la vie, alors que pendant des siècles l’hypocrisie a limité aux sottes vignettes de libelles obscènes les images qu’on eût pu faire de vous. Que vous importent les dédains, les déclamations, les malédictions d’une société construite sur le mensonge? Vous savez que vous êtes une part du bonheur de l’homme, si le mot bonheure a un sens. Vous êtes une des conditions de son oubli, de cet oubli sans lequel il ne saurait vivre. Vous faites du mal, mais tout ce qui agit fait du mal, et il n'y a pas un acte qui n’écrase un être visible ou invisible, et le
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mal est une condition de la vie, et l’on vous lait faire en grande partie le mal dont on vous accuse. Vous êtes viles, mais bien moins que beaucoup d’hommes qui auraient le pouvoir et le devoir de ne pas l’être, parce que le monde moral leur a été révélé, et que le moyen de se nourrir par le travail leur a été donné. Du mal et de la bassesse dont vous êtes tarées, il est le complice lâche, dont la solidarité s’arrête au péché, et qui se dérobe à la responsabilité de ce qu’il vous a poussées à commettre avec lui. Vous êtes cupides de son or, mais il est glouton de votre chair. Vous êtes inférieures, mais il ne vous affronte que pour se prouver aussi inférieur que vous. Vous êtes rejetées, mais on vous convoite, et on n’invoque contre vous aucune raison vraiment noble et haute. Vous êtes dangereuses, mais on a soigneusement formé en vous des révoltées* on vous refuse la compassion et on vous durcit le cœur parce qu’on vous ferme les cœurs. Vous êtes les preuves vivantes du vaste illogisme des bêtes humaines réunies en troupeaux, qui
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suivent leur instinct sans oser l’avouet, et sont en cela inférieures aux troupeaux des autres espèces. Votre rédemption future réside dans la franchise des mâles : jusqu’à ce qu’ils la laissent parler librement, comme la maîtresse légitime de leurs actes, souffrez, nuisez, narguez, et vengez-vous. Rien n’empêchera qu’il demeure sur vous un peu de la grâce redoutable de la femme aimée. Et le fait que l’art ait enfin pu vous adopter, imposer vos images à la foule, extraire de votre abaissement même des éléments de beauté tragique, est déjà un gage de votre avenir, de votre possible retour, par delà les siècles d’hypocrisie religieuse et de morale triste, à votre condition primitive, alors que nues et naïves, souriant gaîment au sourire heureux des hommes enamourés, vous leur versiez ouvertement, abondamment, avec l’approbation de tous, la bonne et apaisante caresse animale, dans la simplicité du paganisme, sous les soleils orientaux.