‹ Essais sur l'amourChapitre 2 sur 15 · L’EGALITE DEVANT LE DESIB · texte numérisé non relu

L’EGALITE DEVANT LE DESIB

Ce livre ne traite que de l’amour sensuel, et . surtout des nuances qui séparent, dans l’opihion courante, sa pratique légitimée de sa pratique décriée, les actes restant pareils, leur appréciation changeant seule. Ce n’est point l’auteur qui s’est avisé d’emmêler inextricablement la physiologie et la morale. Les religions et les philosophies s’en sont chargées bien avant lui. Sur leur conseil, la société a établi très arbitrairement des fondements moraux de l’échange sexuel. L’auteur essaiera donc d’en isoler cet échange, par

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un libre examen de quelques-uns des préjugée qu’il a fait naître.

Une des innombrables iniquités au milieu desquelles nous prenons notre parti de vivre consiste dans l’inégalité des licences accordées à la femme et a l’homme relativement à la satisfaction de leurs besoins légitimes. La prostitution est réglementée — d’une façon inepte à vrai dire — pour que l’homme se contente sans compromettre sa vie morale ou sociale. Mais la femme est absolument condamnée à une comédie destinée à rehausser de sentimentalisme la satisfaction purement physiologique qu’elle souhaite. Si elle est mariée, ou liée, cette comédie lui est facile et elle la joue en rencontrant l’indulgence générale. Mais si elle est veuve ou célibataire, la difficulté devient terrible.

On n’admet aucunement, pour commencer délibérément à dire une des « choses qu’on ne dit pas », qu’une femme jeune et saine, devenue veuve, songe à la satisfaction physique de l’amour. Cependant elle y songe,

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et une voix sourde parle en elle, distincte de la passion, de l’affection, du regret, du chagrin. Parce qu’un homme est mort, cette femme doit être pareille à une morte si des raisons de caractère ou d’intérêt lui interdisent de se remarier. Elle doit se résigner à souffrir des troubles graves que la chasteté engendre chez une femme bien constituée. Si elle osait une allusion à cette souffrance, on blâmerait son impudeur. Au bout d’un certain délai on suppose qu’elle a un amant en cachette, et encore trouve-t-on monstrueux qu’elle « ne s’en passe peut-être pas. » Une sorte de tolérance narquoise, c’est toute la justice qu’on lui accorde. Les personnes qui pensent ainsi sont cependant des hommes et des femmes qui savent pertinemment qu’un tel besoin est étranger à toutes les émotions de la conscience, que la chair, émue par la nature qui poursuit son but monotone et tenace avec une totale indifférence pour nos sentiments, rappelle brutalement ses fonctions en laissant intacts le souvenir, le désespoir, la fidélité de pensée.

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Elles le savent pour l’avoir éprouvé clans ces heures odieuses où l’âme abattue est réveillée de sa douleur par un besoin naturel et son exaspérante périodicité. Cependant, elles encourageront cette veuve à reprendre goût h la vie, elles la presseront de se nourrir, de penser à sa vêture, à son logis, à ses affaires, aux soins de son corps; mais elles croiraient l’insulter en l’encourageant à contenter ce point spécial de son être. Il est convenu que les niaises décences où l’on murait la jeune fille devront opprimer de nouveau la veuve; et si elle décide de passer outre, ce sera en se cachant comme d’une action vile, après des mois et des mois, quand elle aura été assez exaspérée par la torture pour que le cri animal domine la voix du préjugé. Comme la vierge, la veuve est un être hybride dont on exigerait volontiers qu’elle se jetât dans le bûcher dressé pour son mari.

C’est le préjugé universel que l’acte sexuel ne peut, pour la femme, être inséparable d’une inclination sentimentale : d’où il s’en-

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suit que la veuve serait infidèle à la mémoire de l’énoux et cesserait de l’aimer, de le pL:r:rrr, de le regretter. Il y a cependant une Toule de femmes qui ont eu des amants après leur veuvage, parce que leurs sens les y engageaient, et qui ont meme accordé de l’amitié, de la confiance à ces amants, sans avoir jamais senti s’affaiblir le regret de leurs maris. Il a pu même leur arriver d’être beaucoup plus attachées à ces amants par l’entente sensuelle qu’elles ne l’avaient jamais été à leurs maris défunts, si l’union des intelligences, des goûts, des intérêts avait été, entre elles et ceux-ci, l’essentiel du mariage. Les morts gardaient donc leur autel privilégié dans le cimetière que chacun de nous porte en soi-même. Mais de tels points de vue ne sont pas acceptés par l’opinion courante. On admet facilement qu’un homme énervé d’amour va chez une fille comme il va au bain ou au res- * taurant, et en revient avec une satisfaction analogue et totalement amorale. On n’admettrait pas qu’une femme se plaçât dans une

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situation exactement semblable, parce qiron tient pour une vérité indiscutable que la femme ne se permet des désirs que sous l’excuse des « sentiments », c’est-à-dire, à parler net*/ ne saurait vivre normalement sans hypocrisie, sans faux idéalisme, en une société où tout est construit contre la vérité et son aveu.

En réalité il existe un très grand nombre de femmes parfaitement capables de désirer une prostitution masculine réglementée comme l’autre, et plus nous irons plus le nombre de ces femmes s’augmentera parce que les conditions de la vie féminine actuelle tendent à cette fin. Et ces femmes ne sont ni des dépravées, ni des cyniques, ni des hystériques, mais simplement des créatures saines et normales que le mensonge écœure et dont les circonstances n’ont pas permis la libre et tranquille satisfaction. Ce sont des femmes conscientes du désaccord entre la vérité physiologique et les excuses saugrenues et mensongères dont on l’affuble. Elles peuvent être célibataires et souhaiter le

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rester pour gagner leur vie et en disposer à leur guise. Elles peuvent être veuves et ne vouloir ou ne pouvoir se remarier. Toutes les femmes ne sont pas obligées d’éprouver le besoin d’un compagnonnage, et bien des raisons peuvent les en éloigner, sans que pour cela elles se croient forcées à la chasteté, sans que, non plus, elles soient dénuées de besoins affectifs, d’altruisme, de tendresse maternelle ou filiale, de sentiments généreux. Les femmes les plus dévouées peuvent faire admirablement leur devoir en dehors du mariage. Cependant de telles résolutions les mettent dans l’alternative de rester vieilles filles ou d’avoir des amants en cachette, ou d’être des déclassées, des honnies, à tout le moins des suspectes et des irrégulières. L’amant leur apporte des inconvénients et des dangers. Pour avoir tenté furtivement un pauvre acte que toute bourgeoise obtient de son époux par réquisition légalisée, tout à son aise, elles risquent d’être imbécilement « déshonorées ». Avant de rencontrer l’amant qui comprendra laur pensée, elles redoute-

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ront presque toujours de trouver l'homme imbu du préjugé courant qui se croira aussitôt des droits, exigera la comédie de l’amour sentimental, s’ingérera dans leurs vies, ou les traitera comme des filles en leur reprochant une liaison dont il aura profité.

Dans ces conditions, comment ces femmes n’auraient-elles jamais osé s’arrêter à cette hypothèse d’une prostitution masculine? Il est bien évident qu’elles ne l’avoueraient pas à leur meilleur ami, mais il est bien certain qu’ elles se l’avouent à elles-mêmes et que beaucoup se le sont avoué entre elles. On parle du tragique quotidien. Quand, se décidant à traiter des questions sexuelles sans ce sourire grivois et louche qu’on accoutume, comprendra-t-on dans ce tragique quotidien la torture organique de la femme saine qui ne peut se donner à l’homme et ne veut pas devenir une lesbienne ? Quand daignera-t-on parler un peu moins des souffrances du cœur qui sont nobles d’après un blason qu’ignore la physiologie, et accorder de l’attention, de la pitié et de la justice aux troubles orga-

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niques dont ce trop célèbre cœur n’est que le prude pseudonyme?

Et s’il faut que ces choses prennent la forme du roman pour intéresser et toucher, quand donc aura-t-on le droit d’écrire et de faire lire un roman dépeignant cette angoisse ?

11 est évident que tout le monde, légalement ou secrètement, « fait l’amour », pour se servir d'une expression dégoûtante. Mais il est non moins évident que personne n’est censé le faire en dehors des permissions légales, et que rien n’est organisé pour cette fin. Si deux êtres veulent s’appartenir, ils entrent de plain-pied dans le mensonge et sont forcés de prendre des allures de filous poursuivis. L’amour irrégulier, puisqu’il est possible de trouver parfois que l’amour est irrégulier! — l’amour irrégulier est condamné au grotesque le plus vil, et sa satisfaction crée à l’instant des situations vaudevillesques, capables de tuer le désir par l’écœurement. Il est plaisant de voir à quel point les gens nantis de leurs passeports matrimoniaux se liguent pour empêcher les autres de faire les mêmes actes qu’eux. Alors commence l’odyssée risible et

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navrante : courses à la poste restante, contreordres affolés, peur et soudoiement des concierges et des bonnes, attentes dans les bureaux de tramways ou les salons de lecture des magasins, ne sont que les préludes à l’ignominie des maisons de rendez-vous, à l’affreuse banalité des hôtels où un garçon narquois et malpropre allume interminablement un feu qui fume, à l’horreur du lit de hasard, ou pis, au fiacre traîné sous la pluie par une rosse poussive. Des circonstances bêtes et laides à sangloter s’acharnent contre une pauvre minute de communion charnelle. La morale publique l’a ainsi voulu. L’homme est fait à ces conspirations, et s’y résigne s’il s’est adressé à une femme non libre. Mais si cette femme brave la crainte d’être devinée, elle finit par reculer devant le hautle-cœur de l’accomplissement. Et si elle se trouve seule et sans aisance, il lui est à peu près impossible de tenter même un début d’aventure. Dès le premier pas elle est placée dans la situation d’une fille insoumise. Cependant la chair parle.

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L’illogisme social peut donc amener une ttelle femme — et je n’en ai point indiqué plus haut toutes les catégories — à former fogiquement le vœu d’un refuge où elle obtiendrait l'apaisement de son trouble organique avec les mêmes avantages qu’y trouvent les hommes se refusant au mariage, au concubinage ou à l’adultère, c’est-à-dire des garanties d’hygiène et un anonymat absolu, supprimant toute nécessité d’une hypocrite excuse sentimentale sans laquelle, dans la vie, elle ne saurait rien obtenir d’un partenaire qui n’y croit pas plus qu’elle-même. Pins les femmes s’affranchiront, gagneront leur vie, disposeront de leur liberté et de leur gain sans demander subsistance et dépendance à l’homme, plus une telle idée leur semblera naturelle et logique, parce qu’en effet elle l’est, parce que là seulement est la solution du problème de contenter un besoin corporel sans engager son cœur ou son esprit, sans que cela empêche un homme ou une femme de les engager un jour, en faveur d’un être aimé, fout autant que leur personne

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physique. I homme qui aime et épouse ne se reproche aucunement d’avoir passé période quement des heures dans une maison secrète, lorsque cela s’imposait à son célibat : et rien n'intervient pour forcer une femme, en pareil cas, à se faire ce reproche, si cette femme a la liberté d esprit, le sens d’ordre, l’intelligence, le dédain du sentimentalisme, d'un homme sérieux — et il y a beaucoup de telles femmes, et il y en aura plus encore. Une telle femme ne peut que former un tel vœu pour échapper à la honte de mentir et de jouer la passion, à la perte de temps, au haro ou à la risée du vulgaire. C’est répondre à une in justice par la prudence, sans pourtant accepter une souffrance imposée par l’hypocrisie sociale. Si l’on objecte le risque de l’enfant, célèbre argument sur quoi l’homme se fonde pour refuser à la femme les droits qu’il s’est arrogé, il e^t suffisant de répondre que les précautions inventées contre ce risque, et acceptées par les personnes les plus honnêtes, ne sont ni plus ni moins efficaces en quelque circonstance qu’on y recoure; et

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qu’une femme telle que celles dont je parle devienne enceinte pour une raison ou une autre, son destin et celui de son enfant seront exactement semblables. Le dilemme dii risque ou de l’abstention avec souffrance reste invariable pour la femme libre, soit qu’on lui suppose le sang-froid nécessaire pour se servir hygiéniquement de l’homme ainsi qu’il se sert d’elle, soit qu’on persiste à la supposer incapable d’une satisfaction sexuelle sans l’excuse ou l’illusion d’un penchant sentimental. s

Une hypothèse admise dans son principe a déjà reçu un commencement de réalisation. Et il est véritable que celle-ci se réalise déjà. Bien des femmes intelligentes ne vont à l’amant que dans une telle pensée. Seulement il leur faut faire un détour, le détour du mensonge sentimental; et ce mensonge est important au degré où le sont tous les mensonges sociaux dans la solidarité des hypocrisies. Tout le monde sait qu’il y a comédie, mais exige la comédie. La femme veuve ou célibataire est plus gênée que

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l’autre, parce que la comédie l’engage plus. Tout, dans la société, est régi par une force centripète qui attire même l’assouvissement sexuel vers le centre d’intérêts de cette société, et seules y trouvent excuses et facilités les femmes qui y soumettent respectueusement jusqu’à leurs vices mêmes, tandis que sont traquées celles qui refusent d’y plier leur franchise. C’est pourquoi il y a plus d’indulgence dans la société pour la prostituée soucieuse des formes correctes, plus de sourires pour l’adultère, que pour la femme autonome qui se permet d’avoir un besoin charnel et tente de le calmer sans engager la liberté de son esprit, l’ordre de sa vie et le silence de son cœur. S’il faut que celle-là cherche son apaisement dans le secret et la honte, pourquoi, au lieu de se faire l’obligée et la complice des flaireurs, pourquoi n’aurait-elle pas la ressource des célibataires mâles, pourquoi, du droit de son argent comme ils Font du leur, n’irait-elle pas, discrète et indemne, faire le geste de l’amour comme ils vont le faire, dans les mêmes con-

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ditions et avec la même tranquillité? Elle n’en serait pas plus triste qu’ils ne le sont, en attendant la rencontre qui engage l’âme avec le corps, et elle serait délivrée des rêves que donne la chair insatisfaite, la mauvaise conseillère. Au-dessus du grondement de cette chair calmée, elle vivrait heureuse d’un organisme exercé et fortifié, en écoutant sans se tromper les raisons de son cœur le jour où celui-ci parlerait, et elle serait avertie — car trop de femmes confondent cette voix avec l’autre.

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