LES DEUX VIRGINITÉS
La rupture de la membrane hymen est un fait auquel une immense importance a été attribuée depuis des siècles et qui, selon les conditions dans lesquelles il se produisait, a occasionné une multitude de crimes, de désespoirs, de vengeances, d’enivrements, de sermons, de lois, de poèmes.
L’importance matérielle et symbolique de cette membrane, de sa conservation ou de sa suppression, serait totalement incompréhensible à un homme sensé, si une hérédité multiséculaire n’avait mis en lui le sentiment.
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appris et non inné, de cette importance, en l’empêchant par là même d’en raisonner intelligemment.
L’origine de l’opinion que l’homme s’est faite de la virginité, de l’attrait quelle exerce et du respect qu’elle mérite, paraît résulter de deux notions. L'une est l’orgueil du mâle se constatant le premier possesseur d’une femme, orgueil directement rattaché à l’idée de propriété. L’autre est l’agrément du mâle. La rupture de la membrane hymen lui procure en effet une sensation violente, qui est rendue plus aiguë par la cruauté, par le sentiment de blesser. Le sadisme n’est que l’accentuation de cette sensation primitive du viol. L’idée d’imposer sa marque par une souffrance que nul autre ne pourra jamais plus causer excite le désir masculin. Un grand nombre d’hommes recherchent cette sensation et la préfèrent à toute autre, îl en est aussi qui la détestent, et ne trouvent le plaisir que dans la conjonction avec une femme expérimentée, tout en étant aussi capables de sensations vives et d’étreintes
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robustes. Dans l’antiquité, l’antipathie pour îa virginité engageait certaines nations à déterminer par des moyens factices la rupture de Fhymen avant l’approche de l’époux, cette rupture étant tenue pour une nécessité désagréable. Le viol plaisait, par contre, à d’autres peuples non moins délicats ou non moins brutaux, et cette divergence de goûts se constate encore aujourd’hui. On trouve dans la société raffinée un nombre à peu près égal d’hommes aimant cette sensation, et d’hommes n’y voyant qu’une corvée et une ennuyeuse et surannée obligation animale.
Avant que fût venue à l’esprit de personne cette merveilleuse idée que l’acte d’amour est un péché, la membrane hymen était déjà un symbole, mais d’un rang très modeste. Elle attestait simplement que la jeune fille ^tait une propriété encore intacte, une machine à plaisir et à reproduction livrée neuve. Mais quand se fut répandue dans l’univers, par l’entremise de certaines théories religieuses, l’opinion qu’il y a honte et faute dans la satisfaction des « parties
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basses », à l’instant la virginité cessa de ï/être symbolique qu’au degré d’un cache* ou d’une serrure pour prendre une signification emblématique tout à fait compliquée. Sa préservation prouvant le non-péché, la menbrane hymen fut promue, tout en restant tributaire des parties basses, à la noble dignité d’allégorie de l’innocence — et on commença d’en parler énormément dans les théologies et les traités de morale. C’est sans la moindre intention de plaisanterie trop facile qu’on peut dire que sur cette petite membrane fut bâti un incroyable édifice de ratiocinations subtiles et de rêveries emphatiques.
11 existe plusieurs peuples pour lesquels la virginité n’a aucun intérêt, sinon celui de procurer par sa conquête une sensation agréable, au point que l’hôte de marque se voit offrir celle de la fille du logis et ne saurait la refuser sans offenser la famille. D’autres peuples — et il ne s’agit pas seulement de sauvages, mais de certaines provinces européennes — admettent qu’une jeune fille se prostitue pour gagner une dot
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et devienne ensuite une épouse très bien considérée. Mais les théories attribuant au symbolisme de la virginité une innéité indé^ pendante des dogmes moraux ou idéologiques semblent pouvoir s’autoriser de ce que nombre de peuples antérieurs aux religions qui condamnent le péché d’amoui . ou vivant sans en avoir connaissance, attachent une très grande importance au rapt de la virginité, à sa perte volontaire en dehors du mariage, et les sanctionnent par de longues vengeances et des châtiments féroces. Il sied de remar-» querque l’idée de péché n’entre là pour rien. Il ne s’agit que d’une propriété lésée, d’un vol, dans le cas de rapt, et, dans le cas de don volontaire, d’une offense faî te à la tribu entière par la serve qui a osé disposer de soimême. La jalousie musulmane elle-même n’a pas d’autre raison psychologique. La jalousie d’âme est inconnue aux musulmans et aux sauvages. La virginité n’est donc à leurs yeux qu’un gage d’entière ropriété et, selon les goûts, un motif de phisir spécial qu’une femme ne peut offrir qu'une seule fois
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et qui prend par là quélque pri^. La perte de la virginité est une dépréciation, son vol une insulte, mais le ressentiment qui en résulte est pareil à celui que causeraient le rapt ou la détérioration d’un objet précieux ou d’un animal domestique.
Ces sentiments païens sont évidemment mêlés aux sentiments qui résultent de la théorie du péché, car il y a énormément de survivances païennes dans l’état d’esprit religieux. Mais la théorie du péché a conféré à l’hymen une importance emblématique insoupçonnée, une valeur morale. L’honneur du sauvage auquel on dérobait la virginité de sa fiancée était atteint parce qu’il était volé, dupé. L’honneur inhérent à la sauvegarde de la virginité est purement abstrait. C’est un dogme.
C’est la transformation de la membrane hymen en palladium de vertu, c’est-à-dire une superstition tellement grossière, tellement rebutante qu’après l’avoir admise onn;a vraiment plus le droit de trouver répugnante ou grotesque aucune coutume des Papous.
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La membranolâtrie vaut tous les fétichismes offerts à la risée méprisante des personnes graves. C’est le chef-d’œuvre du ridicule inconscient des casuistes que d’avoir choisi co symbole physiologique de la pudeur et de la noblesse morale dans une partie corporelle considérée comme honteuse; et cependant l’absurdité initiale de la théorie du péché les y forçait, en poussant cette théorie à son extrême conséquence : l’acte transmetteur de la vie étant malpropre, le refus d’accès dans les organes génitaux devait être le refus de la dégradation morale, et l’hymen devait en être le signe. De cette notion a daté l’odyssée du pucelage à travers les méditalions dévotes.
La croyance à la révélation du péché par la perte de la virginité a son corollaire dans la croyance à une révélation physique de l’amour par cette même perte. Des milliers de romans et de poèmes ont été écrits à la gloire de cette révélation qui, paraît-il, marque la femme d’une ineffaçable empreinte matérielle et morale en lui faisant connaître
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l’amour, et l’attache à l’homme par un lien mystique autant que charnel.
Si cette croyance était exacte, la virginité acquerrait en effet une importance considérable, et il n’y aurait plus à sourire de la célébrité littéraire et théologique de la membrane hymen, car sa brisure serait le signe d’un acte moral extrêmement grave. Mais la vérité .est fort différente, et jamais la littérature n’a peut-être menti aussi effrontément que sur ce point-là. Que ce mensonge soit accepté, choyé, fortifié par le besoin de « rehausser l’acte vil », et de l’orner d’illusions volontaires que tout le monde veut confirmer, c’est possible. Il n’en est pas moins véridique que la perte de l’hymen ne révèle rien du tout, sinon une sensation de brutalité, de malpropreté et de vive souffrance, propre à inspirer le dégoût d’une récidive. Il faut même qu une jeune fille ressente une affection sincère pour ne point détester l’homme qui la prend. Et une quantité immense de femmes, si elles répondaient sincèrement! avoueraient que durant des
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années une rancune secrète, une répulsion organique ont persisté en elles au souvenir de ce premier contact. Une femme peut avoir beaucoup d’amants et vivre une vie très sensuelle sans perdre cette haine obscure du premier qui l’a prise en la blessant, pour peu qu’il ne se soit pas montré très longanime et très délicat, ce qui, malheureusement, est fort rare. L’homme craindrait d’être ridicule en tergiversant, parce qu’il se figure que la femme l’attend impatiemment tout en feignant, par convenance, la pruderie. Il met un amour-propre imbécile et grossier à se comporter vaillamment dès la première nuit. S’il pressent la nécessité de ménager non pas la pudeur, mais la peur organique de sa compagne, cette délicatesse trouble assez son système nerveux pour l’engager à en finir tout de suite. Il peut, s’il a quelque prescience des nuances morales, être partagé par le doute de deviner si cette créature en attente de viol lui saura gré d’un ménagement ou sera déçue de son hésitation. Imbu de l’idée qu’il va faire un acte décisif, il est plus tenté par le
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désir d'affirmer d’emblée son autorité que retenu par la crainte de se faire détester. Très rares sont les hommes qui sacrifient l’amour-propre et songent à mériter parleur tendre circonspection la reconnaissance silencieuse de leur femme.
Elle aussi veut en finir. La curiosité intervient, avec le sentiment de se décider à un acte important, qui marque en somme son entrée dans la vie sociale, la consécration de son titre de « madame ». Mais elle ne ressent rien. Elle est troublée, meurtrie, étonnée, résignée, soucieuse de plaire : elle n’éprouve aucunement la sensation intime de l’amour. La révélation est nulle. Il y a si peu de cas contraires qu’ils ne sauraient compter. Voilà le mensonge de tous les romans, de toutes les « poétisations » de cette minute fameuse. La vérité physiologique, qui ne s’occupe ni de la morale ni de la poésie, est qu’une femme ne ressent rien, hormis la blessure, et qu’elle peut rester des mois et des années insensible, se prêtant docilement à une opération que son mari lui demande de subir et
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où elle est muettement étonnée de lui voir prendre un plaisir violent et incompréiiepsible.
Un jour vient — souvent bien après la naissance d’un enfant — où la sensation se révèle par une surprise foudroyante. Et c est alors seulement que la femme ne se prête plus, mais se donne. C’est de cette sensationlà, et non de la perte de l’hymen, qu’il faudrait dater la dévirginisation. C’est elle qui constitue le grand événement d’une vie féminine; elle seule compte, cette virginité mystérieuse et essentielle, autrement grave et symbolique que la déchirure légale ou illégale. C’est à elle seule que devraient s’adresser les déclamations des romans. Mais elle se soucie peu de ces hommages ridicules, elle se dissimule dans un profond silence, elle est le cher secret de la femme tandis que la virginité apparente fait constater son sacrifice par la loi.
Il est des femmes qui n’ont jamais connu cette sensation. Il en est qui l’ont éprouvée avec uu amant, après des années de mariage.
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Il en est qui ne Font jamais ressentie au contact d’un être qu’elles affectionnaient profondément, et qu’elle a fait pleurer de plaisir dans les bras d’un homme agréé par désœuvrement. Les conditions de sa survenue sont imprévisibles et subordonnées aux dispositions physiques de chaque femme, et c’est ce qui lui donne du mystère, du tragique et de la grandeur. C’est elle la véritable et unique révélation, à la fois matérielle et morale, car elle marque le moment où une femme comprend vraiment ce que c’est que disposer d’elle-même. Jusqu’alors on le lui a fait croire et elle s’est laissée faire, mais elle ne savait rien. A partir de cette minute seulement, elle existe et elle agit, elle sst responsable, elle n’est plus vierge.
La révélation par la perte de la virginité physique usurpe donc dans le préjugé public la placé de cette révélation ultérieure. Elle se réduit à une corvée ou à une satisfaction sadique. Elle ne mérite nullement l’importance qu’on y attache, et il est infiniment probable que cette importance disparaîtra à
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mesure que s’effacera l’effet pernicieux de la théorie du péché en amour. Déjà, dans le peuple, la virginité est souvent considérée avec mépris comme une gêne dont la jeune fille désire se délivrer, non par sensualité ou perversité, mais pour être « comme les autres femmes », pour cesser d’être plaisantée par ses camarades d’atelier comme une sorte d’être hybride, de femme inachevée. Quant au culte rendu à la virginité, il n’existe rien de plus ridicule et de plus choquant que l’exhibition d’une mariée, vêtue de blanc et fleurie d’oranger, livrée à la curiosité indécente du populaire qui suppute à sa vue les plaisirs promis à son mari, tandis qu’elle s’avance dans une cohue où tout regard l’insulte, cohue dont chaque individu sait que cette femme sera violée le soir même après une goinfrerie tapageuse. L? honte de pareils cérémonials se répand, de plus en plus, et peut-être arrivera-t-on à les abolir, à rougir de ces usages, à comprendre en pareil cas le prix du silence et de la discrétion. La société vit d’hypocrisies nuancées. Il y a cepen-
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dant très peu de nuances entre un grand mariage parisien et l’usage arabe, encore fréquent dans le Midi français, d’exhiber au lendemain des noces l'étoffe tachée du sang virginal pour attester publiquement la vaillance de l’époux et la disparition de la membrane hymen. Rien ne prétexte mieux les manifestations de pudibonderie et les tirades" de poésie détestable que la virginité d’une jeune fille, mais le jour où on la conduit publiquement au lieu où elle la perdra entend s’énoncer toutes les allusions graveleuses et s’indiquer les sous-entendus les plus écœurants, du moins pour quiconque juge que l’acte qui crée la vie ne doit jamais être une cause de rire facile.
Le culte de la virginité, né de la croyance à la vilenie et au péché de l’acte sexuel, croyance démentie par la nature, porte les tares d’illogisme de ce démenti. Il crée l’ironie chez ceux qui l’exaltent. On poétise la virginité, mais on se permet la honteuse gaudriole à propos du pucelage, et la littérature pornographique y a trouvé une mine
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inépuisable de plaisanteries. A vrai d { . elles ne sont pas plus révoltantes pour un jugement délicat que les fadaises des romans sentimentaux qui comparent la membrane hymen à une fleur, à un calice, à un trésor, et lui consacrent des litanies d’un joli goût sacrilège. Les grossiers propos du peuple, tout autant que ses superstitions au sujet de « l’honnêteté » et de « l’innocence », ne sont pas plus illogiques ni plus répugnantes que cette trouvaille des ger. de lettres, le « capital » de la jeune fille, mot hideux et révélateur qu’on voit couramment employer par les personnes bien pensantes. Capital mystique ! Il a fallu l’alliance do la religiosité et du commerce des dots pour rendre possible une pareille dénomination de la membrane hymen.
Nous ne trouverions pas nécessaire, encore moins honorable, de saluer l’ignorance. Pourtant, dans la vierge, c’est l’ignorance que l’on salue. L’ignorance d’un acte criminel ? Non. L’ignorance de l’acte qui fera de la vierge, inachevée, une femme com-
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plète et une mère, l’ignorance du « péché ».Le péché est, ici, dans ce salut même. Si la virginité est une condition physique de forma-» tion, elle ne mérite que le silence et l’attente, elle n’a droit à aucun honneur.
Un jour viendra où la seconde virginité comptera seule dans la formation morale de la femme, et où la brisure de la première ne sera plus qu’une nécessité hygiénique, débarrassée du fatras de la poésie, du contrôle des officiers de F état-civil, des sermons des prêtres et de la vile curiosité des badauds. Un savant expliquait récemment que nous ne devrions voir dans cette frêle cloison qu'un rudiment d’organe désaffecté, destiné à disparaître peut-être dans une nouvelle évolution de la race, comme l’appendice, ou certains replis intestinaux, ou les mamelles du mâle. Ce savant ne croyait parler que de science. Par le fait seul de parler avec tranquillité de la membrane hymen comme de l’appendice, il énonçait une profonde vérité morale. Si les illusions dont se nourrissent la poésie et la mysticité doivent
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se renouveler éternellement, pour le plaisir de tous, c’est à d’autres symboles plus intéressants qu’elles pourront et devront demander
des thèmes de rêverie. Et il ne faudrait point penser que les déclamations sur la première virginité n’aient qu’à être transférées à la seconde pour trouver un sens et une raison d’être. La seconde virginité n’est point faite pour elles. Quelle femme üe libre intelligence — et il en existe beaucoup, et de plus en plus — hésitera à avouer que la virginité physique n’a nullement compté dans sa vie mentale et morale ? Mais si vous l’interrogez sur l’autre, le sourire de la Joconde soulignera son mutisme...