‹ Essais sur l'amourChapitre 4 sur 15 · ET LE LANGAGE DE L’AMOUR · texte numérisé non relu

ET LE LANGAGE DE L’AMOUR

« Omne animal post coitum triste. » Cette parole désenchantée, terrible, présente l’un des arguments les plus forts de la théorie du péché, qui trouve en la constatation de cette vérité un appui naturel, encore qu’elle ait réservé ses bienfaits à l’homme, seul entre les autres animaux. De cette tristesse indéniable quel profit ne tirera pas le bon moraliste théologien! Des milliers de pages brillantes ou ennuyeuses ont été écrites pour ontrer en cette tristesse le remords de la

souillure, la revanche de l’ange sur la bête, La preuve flagrante d’une indignité reconnue par \ la conscience, la honte d’un acte peut-être nécessaire mais certainement vil, le prodrome d’une réaction de l’âme vers l’idéal. Le thème était riche en développements dont on était trop occupé pour se soucier de rechercher si cette tristesse devait réellement s’appeler une tristesse, et si elle ne comportait point un tout autre genre d’explication, le fait de son existence restant admis.

Si l’on envisage la question non point « post coitum » mais « in coitu », on sera peut-être amené à trouver dans le fait la nature de la tristesse qui s’ensuit. En d’autres termes il est assez raisonnable de considérer le spasme en lui-même, et de tâcher d’y découvrir la raison de son effet, au lieu de ne s’occuper que de cet effet en soi. Le spasme est le point culminant de l'acte sexuel; sans lui pas de tristesse. C’est donc lui qui l’apporte. O11 a toujours admis qu’elle le suivait. « Post coitum ... » Il se pourrait qu elle lui fût inhérente. En ce cas, plus de

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possibilité d’admettre que cette tristesse soit la réaction mélancolique de la conscience se penchant, douloureuse et confuse, sur les hontes du corps qui l’emprisonne. Cette tristesse ne sera plus qu’une condition physiologique. La belle théorie du péché, si bien bâtie, tombera d’un coup. Repentir, reconnaissance implicite d’une faute, tout rejoindra dans le magasin d’accessoires philosophiques les preuves de l’existence d’un Dieu personnel. Cela vaut peut-être la peine d’examiner de plus près la validité de la vieille et sombre maxime latine.

L’acte comporte-t-il en lui-même une tristesse? Cette tristesse, étrangère à l’acte, et imposée par la conscience, survient-elle après lui, comme un désaveu moral, l’acte restant coupable mais agréable? Cette tristesse doit-elle garder ce nom, et en quoi consiste-t-elle : en une notion morale ou en un dispositif physique ?

Essayons de l’analyser : à aucune minute humaine on ne surprendra avec plus d’intérêt les rapports du physique et du moral,

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1’union des contraires. Là ce qu’on est convenu d’appeler l’âme s’agite furieusement dans la chair. Nul acte n’est plus mystérieux par la multiplicité des impulsions mentales qu’il détermine. Le spasme est pour les uns le signe d’une satisfaction hygiénique sans importance, une secousse nerveuse. Identifiée à une personne affectionnée, cette secousse lui attache éperdument un être qui pourrait l’éprouver avec n’importe quelle autre personne, mais ne veut l’attendre que de celle-là, et fait de cette conjonction le but de sa vie, de sa cessation la raison de sa folie ou de son suicide. Tour à tour, ce même phénomène physique a ou n’a pas de répercus sion morale, sa valeur physiologique restant identique. Il est ressenti des centaines de fois et aussitôt oublié, mais il peut aussi n’être oublié jamais, non à cause de son intensité spéciale, mais à cause du sujet qui le fit naître. Aucun fait physiologique n’est le support d’événements plus complexes et plus extraordinaires. Tantôt il est tout l’amour et tantôt il lui reste étranger. On l’a

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peint tour à tour avec les procédés du plus étroit réalisme et avec ceux de l’imagination la plus exaltée, la plus idéaliste, et l’art a échoué dans la tâche de l’exprimer par l’union de ces procédés. C’est la conséquence d'une fonction éliminatrice et c’est une communion suprême où l’âme, portée sur le trouble du corps, « voit les anges ». C’est la preuve maxima de la vie, et c’est une « petite mort ». C’est un triomphe dans une défaite. C’est l’antinomie par excellence. On ne saurait comprendre et définir la valeur du spasme qu'en analysant simultanément les deux modes de cette antinomie : mais, selon leurs conceptions préconçues, les hommes qui ont médité sur ce phénomène n’ont voulu l’apprécier qu’au point de vue physique ou au point de vue moral, et ainsi ils l’ont tour à tour considéré comme une basse nécessité ou le symbole de l’extase psychique, et ils ont fait servir à leurs thèses sur l’ignominie ou la grandeur de l’acte sexuel ces études incomplètes d’un sujet dont le mystère leur demeurait étranger.

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Le spasme est le point culminant d’une excitation nerveuse déterminée par le jeu d’une fonction éliminatrice. Ce paroxysme est en même temps une cessation brusque : à l’exacerbation des cent es nerveux succède une « chute nerveuse » instantanée. Le spasme donne à celui qui l’éprouve la sensation de son maximum de forces, de la plénitude de ses moyens vitaux, mais, aussitôt et même implicitement, la sensation d’une déperdition grave de ces forces, d’une limitation de ces moyens. A cet élan total, un « Tu n’iras pas plus loin » est opposé. Là gît sans doute le secret de la fameuse « tristesse », qui devrait changer de nom, et qui n’est qu’un sourd avertissement cellulaire sur lequel l’imagination a construit son douloureux sentiment de l’impossible. Là est vraiment la « petite mort» en ce sens que de l’organisme vivant le spasme arrache des cellules vivantes, qui reproduiront dans l’avenir de la fécondation les images de cet organisme entier. Ainsi l’être s’exile en partie de luimême, et de lui s’échappe la vie, en même

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temps que s’affaisse et se disjoint l’ensemble des efforts nerveux nécessaires à cette projection. La congestion du cerveau, le paroxysme sensoriel, le processus des gestes imposent au visage et au corps tout entier l’attitude de l’agonie, lorsque le traumatisme suprême arrache la conscience, l’essence de vitalité, à l’ensemble de l’organisme qui en assurait mécaniquement la production.

L’homme qui éprouve le spasme et qui élimine des cellules à son image, vit son maximum en même temps qu’il meurt un peu : les deux conséquences sont indissolubles. Il laisse fuir de la vie et, par ce fait même, s’avère capable de se prolonger : mais aussitôt il tombe, s’étant transmis, ayant confié au sein ténébreux d’une femme l’immanence latente de son moi.

Il s’ensuit que cette « tHstesse » est une partie intégrante du spasme. Elle n’est ni morale ni immorale, elle n’est même pas un sentiment. Elle est une condition d’acte, elle est l’apaisement consécutif V b décongestion du système nerveux

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dont Fémoi est devenu inutile. Elle est une fatigue.

C’est à ce moment que l’adage latin, prenant l’effet pour la cause, place cette tristesse que les théoriciens du péché attribuent à la honte, au désaveu de la conscience triste d’avoir vu se souiller dans la luxure bestiale le corps qu’elle habite. Ce serait admettre un étrange dédoublement de la conscience; car, si ce mot a un sens, la conscience ne pouvait, comme on le dit du corps astral, flotter éplorée et confuse au-dessus du lit où le péché s’est consommé, pour la raison qu’elle était tout entière projetée dans le spasme lui-même, dans l’émission frénétique des cellules vivantes, au point que l’homme affolé n’avait plus la perception de quoi que ce fût en dehors de son émotion sexuelle. La conscience repentante et désapprobatrice interviendrait donc seulement à l’instant de la chute nerveuse pour prendre son rôle de juge d’un acte auquel elle n'aurait point consenti ni même assisté. Cela est infiniment plus absurde que de reconnaître

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tout simplement dans cette « tristesse » la lassitude physiologique de l’homme diminué dans son énergie vitale par rémission, et par l’exacerbation nerveuse des phénomènes sensoriels qui la sollicitent, la préparent et l’accompagnent.

Un des arguments le plus souvent invoqués pour transformer en tristesse de la conscience cette fatigue de l'organisme, c’est le mouvement d’indifférence du mâle à l’égard de la femelle aussitôt après la consommation de l’acte. La candeur des théologiens et des moralistes est d’un comique toujours nouveau. S’ils n’ont pas craint de citer le témoignage des animaux à leur tribunal dans la grande querelle du péché, il est assez délicat d’analyser ce que peut être la tristesse d’un bouc ou d’un étalon en pareil cas, et on pourrait peut-être inférer d’une observation sur nature que ces quadrupèdes, peu soucieux des moralistes et des théologiens, se tournent l’échine sans tristesse ni haine, tout simplement pour s’aller reposer après satisfaction, et

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parce qu’ils ignorent sainement les complications de la lubricité humaine, qui revient sur une satisfaction naturelle. Mais s’il s’agit de l'homme, on trouverait peu louable pour notre espèce de ne lui supposer que des sensations aussi élémentaires. Cependant, immense est le nombre des hommes qui n’éprouvent aucune tristesse, mais, j’ose dire, tout au contraire un état d’âme fort enviable, mêlé de contentement d’avoir vécu une bonne minute, de gratitude polie pour la personne qui la suscita, et surtout d’une engageante velléité de sommeil réparateur. Si l’homme a demandé à une prostituée le concours indispensable, sa « tristesse » ne peut guère mériter que le nom d’ennui, et l’on n’y trouvera que le désir de s’en aller loin d’un être de rencontre avec lequel, le but de la visite étant rempli, nulle conversation n’est possible ou souhaitable. Si d’autre part l’homme se trouve avec une femme qu’il affectionne, qu’il estime, il n’éprouve ni dégoût ni tristesse, mais uniquement le sentiment d’avoir satisfait à une

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nécessité normale, agréable et honnête. On ne saurait attribuer à la tristesse le sentiment do détente qui, après l’acte paroxyste, le pousse à prendre une attitude de repos paisible et à la laisser prendre à un être qu’il ne lui est plus nécessaire d’étreindre, et à travers lequel il a projeté un peu de luimême vefs l’avenir

La conscience n’a donc rien à voir avec cette tristesse causée par la limitation du spasme. Cette tristesse n’est pas moim* réelle, puisqu’elle exprime l’écart entre l’arrêt naturel fixé à la projection et la prolongation presque infinie qu’en souhaitait le ' désir imaginatif. Cette tristesse est dans la moelle épinière et les méninges, et elle s’accroît avec l’abus réitéré des contacts. C’est la tristesse des névropathes de la luxure, nullement inhérente à 1 acte normal. C’est une tristesse « comme d’abus », la tristesse de la dégénérescence physiologique. Cette tristesse commence au moment où l’homme, satisfait par un acte éliminatoire, souhaite se procurer à nouveau la sensation

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agréable consécutive à une seconde élimination, n’eût-il pas besoin, organiquement, de^ celle-ci. C’est ce que le vulgaire définit par une boutade fort juste en parlant de l’ivrogne qui boit un verre pour la soif et un second pour le plaisir. Plus l’écart grandit entre le besoin et l’envie de goûter encore la sensation qui l’accompagne, plus s’accentue la tristesse,, parallèlement aux ravages causés par la déperdition voulue, et aussi plus le plaisir devient à la fois intense et pénible, comme le savent bien les érotomanes, qui ne goûtent réellement ce plaisir qu’après la satisfaction du besoin. Il est

alors le produit direct de leur volonté de

fatigue nerveuse, de leur imagination sadique. Il est « le bourreau sans merci » dont parle Baudelaire, et il finit, naissant indépendamment de tout besoin, par être une simple manie nerveuse. La tristesse des érotomanes est le pressentiment de la folie, de la paralysie de la moelle : et si leur conscience y participe, c’est parce qu’elle se révolte contra le suicide lent. Le simple

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coït n’en est plus cause. La même tristesse résulterait de l’absorption d’un poison dosé.

L* ce omne animal... » est d’ailleurs restreint à l’homme. Les religions, faites pour le mâle, n’ont jamais daigné tenir compte de la femelle. La physiologie féminine démontrerait facilement qu’une pareille théorie ne peut être vraie relativement à la femme, pour la simple raison que son spasme n’est point déperditeur, mais réceptif et fortifiant, surtout dans le cas de fécondation. La vitalité émise par l’homme augmente celle de la femme, dont la satisfaction est donc exempte de toute tristesse, sauf dans le cas de fatigue nerveuse, laquelle, en raison de la disposition organique féminine, ne survient qu’après plusieurs contacts. Il est encore un cas où la tristesse est naturelle, et due à des raisons où l’idée de péché n’a rien à voir : c’est le

cas des contacts durant la grossesse, qui amènent des perturbations dangereuses. Il est vrai que l’animal ne connaît pas cette tristesse; la nature a conseillé au mâle de s abstenir de la femelle pendant la gestation,

et elle n’éprouve aucun désir. Les Arabes, qui sont assez brutaux, observent cette réserve et ne croient pas pouvoir moins faire, en matière de délicatesse, que leurs boucs ou leurs chiens. Il était réservé aux civilisés de s’élever au-dessus de ces scrupules, bons pour les animaux ou les Arabes, en continuant à posséder leurs femmes enceintes jusqu’à plusieurs mois, et il était réservé à une immense quantité de personnes bien pensantes de se prêter à cette action par amour pour la sainte fidélité, la polygamie n’étant point admise. Cette satisfaction accordée aux bonnes mœurs, à la vertu, à la jalousie et aux besoins des maris n’a que le léger inconvénient de communiquer à l’enfant en formation des secousses nerveuses qui le prédisposeront à l’épilepsie ou à l’onanisme, pour l’étonnement futur de ses auteurs. Mais on ne saurait trop faire pour le maintien des bonnes traditions sentimentales, et mieux vaut mille fois qu’un enfant naisse épileptique, plutôt qu’un mari se contienne ou aille voir une mercenaire.

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Il y va, mais sans l’avouer. Et c’est une des vengeances de la fille que cette incarnation du « bourreau sans merci », que cette continuation de la tristesse du spasme naturel et bienfaisant. Là, la fille profite de toutes les imperfections que la paresse, la bêtise et l'hypocrisie des hommes imposent à la morale des sexes : elle en est la critique vivante.

Pour accentuer le caractère acerbe et méchamment ironique de cette critique, la fille détient le droit de distinguer l’amour de la luxure par un langage spécial.

Ce langage sexuel hésite entre la puérilité et l’obscénité. Il devrait être très beau, et cependant on ne saurait l’entendre sans un fou rire ou un grand écœurement : et quiconque y repense de sang-froid ne peut que s’accorder l'excuse d'avoir été en état de délire. Pour désigner les parties du corps qu’il possède, l’homme n’a le choix qu’entre

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des termes bas et des termes scientifiques. L’idée de péché et la perversité le poursuivent avec une insistance odieuse. Il faut bien qu’à des choses décrétées malpropres et immorales il n’applique que des mots abjects. La chose cachée devient tout de suite inavouable. Et il en souffre, ou alors il y prend un plaisir spécial, et trouve dans l’émission de ces vocables une pénible et violente jouissance. Quant aux expressions tendres qu’il échange avec la femme, leur niaiserie est à faire pleurer. Noms d’animaux, diminutifs ridicules, métaphores fades, tout y est infantile, jusqu’au zézaiement avec lequel il les prononce, modifiant sa voix comme saisi d’une honte instinctive d’en être venu à dire de telles sottises. Les inscriptions sur les murs, les lettres saisies dans les procès, constituent une littérature d’aliénés. Ces mots « qui, depuis trois mille ans, se suspendent encore aux lèvres des amants » sont tour à tour dignes des charretiers, des marmots ou des pires poétereaux. L’ordure y alterne la plotitude, G'e&t un langage de lâches et de

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malfaiteurs, sans doute, car des hommes libres, conscients d’un acte incontestable, l’auraient dépeint avec un langage noble.

Ce langage, les hommes formés à l’idée au péché l’acceptent et le parlent comme pour certifier que la chair est malpropre et stupide. Chaque amant paie ainsi la faute de tous, le manque d’énergie des hommes qui n’ont pas osé rejeter publiquement la théorie du péché, et se sont ainsi interdit la création d’un langage passionnel exempt de bêtise ou d’insulte.

Quoi qu’il en soit, il faut subir ce langage, puisqu’il n’en existe pas d’autre, et il faut convenir qu’il a pour lui le consentement universel. On l’emploie tout en le déplorant, de même qu’on pratique l’amour tout en regrettant qu’il soit indécent, et l’hypocrisie de chacun s’arrange fort bien de cette pratique comme de ce regret. Les petites expressions minaudières et puériles s’expliquent aisément par le besoin de fausse poésie qui « rehausse » l’acte, et aussi par la trouble confusion instinctive que fait l’homme entre

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ses caresses d’enfant et ses caresses d’adulte, lorsqu’il défaille après un émoi et cherche l’abandon tendre et fatigué après la luxure satisfaite. Les expressions obscènes sont d’une origine plus complexe. Elles éveillent et surexcitent le désir. Leur usage fortifie entre l’homme et la femme la conviction d’une complicité. Comme elles ne sauraient être avouées, elles augmentent le sentiment du secret partagé, la persuasion qu’on s’est réunis pour commettre quelque chose de très mal. Leur franche évocation de l’animalité rejette tout souvenir de la condition sociale, de l’éducation civilisée. Elle marque bien que durant l’acte sexuel il est fait abstraction de ces choses, qu’il y a une trêve à la comédie des bonnes façons. Comme dans l’antique saturnale, il est permis à l’esclave de jeter le masque et de se montrer tel qu’il est. Le mot obscène est le premier gage de sa liberté. L’homme et la femme qui se le permettent redeviendront, cinq minutes après, sentimentaux et polis, et reprendront leurs manières avec leurs vêtements, sans

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S’étonner, sans rougir d’un souvenir, mais bien persuadés qu’ils ont parlé un langage approprié à un crime.

L’idée de péclié a nécessité ce langage, elle a appris à l’homme à l’aimer, à en augmenter la douloureuse acuité de son plaisir, à donner à ce plaisir l’attrait imaginatif de la chose défendue. Elle a développé le besoin primitif de violence sadique dans la recherche du spasme, et l’usage de tels mots est devenu l’un des ferments de cette violence. C’est parce que l’idée de péché l’obsède que l’homme éprouve le besoin d’injurier et de dégrader sa partenaire, de vilipender l’objet de son plaisir; de peur d’être amené à rougir de n’être qu’un animal devant la femme, il faut bien qu’il l’apostrophe comme une femelle, et cette nécessité est - devenue une joie.

De même, les phrases câlines et ridicules qui précèdent et suivent l’accès de brutalité insultante ne sont que des excuses destinées à se faire pardonner l’injure par des épithètes sentimentales. Les livres érotiques, quoique

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rédigés le plus communément par des imbéciles sans psychologie ni orthographe, expliquent cependant très bien cette nuance, et l’acerbité qu’apporte au plaisir cette alternative de grossièreté et de mignardise. Elle correspond à souhait aux deux éléments de l’excitation nerveuse dans l’acte sexuel. Les termes violents, renforcés par l’âpreté du ton, du geste, de la voix, concordent à l’effort physique, et les termes fades, encore édulcorés par la puérilité, le maniérisme et la langueur de leur émission, s’harmonisent à la sensation de douceur consécutive à la « chute nerveuse ».

La mécanique de l’amour est sans mystère. Il conviendra d’ajouter qu’elle n’est ni « sale » ni « propre ». Même ces notions sont fort relatives, comme la pudeur. Une personne fort délicate, qui s’offusque d’une légère odeur et d’un mets imparfaitement préparé, consent tranquillement, dans le commerce amoureux, à des complaisances qui la révolteraient s’il lui en fallait tolérer d’analogues dans le domaine gastronomique. Elle n’est

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même pas contrainte par l’amour-passion, la luxure suffit. Le chimiste qui analyse des excréments dans son laboratoire les manipule sans dégoût, n’y voyant que des sulfures et des acides à dissocier; cinq minutes après, il évitera dans la rue de semblables maculatures pour ses bottines et n’en supportera pas la vue sans haut-le-cœur. De même le corps humain est, même sain, une chose assez dégoûtante, quand on songe à ses sécrétions et au fardeau d’entrailles en fermentation qu’il promène; la beauté ellemême n’offre à notre culte qu’un épiderme, sous lequel rougeoie et se violacé un écorché hideux, auquel l’anatomiste seul trouve un agrément professionnel, et la femme la plus adorable est soumise à des fonctions que nous ne pourrions la voir accomplir sans écœurement. Cependant le désir transforme ces répugnances en attraits. Il est donc plus simple de penser que la saleté et la propreté n’ont aucune valeur fixe dans nos appréciations.

De là vient que l’excuse des termes senti-

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mentaux ou l’accentuation des termes brutaux, considérés comme adjuvants ou palliatifs dans l'obtention de la sensation sexuelle, n’ont que la valeur d’artifices et sont les accessoires d’un double rôle de tragi-parade qu’il a plu à l’homme d’assumer pour se distinguer de l’animal. Il a ainsi inventé un étrange code de signaux sexuels, et une littérature bouffonne dont il savoure les tristes métaphores comme des bonbons aphrodisiaques.

Heureux ceux qui ne parlent pas ce langage et, pareils aux bêtes franches et saines, font le geste d’amour en silence.

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