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LE MENSONGE ET LA FIDÉLITÉ

Aux temps primitifs où la femme était considérée uniquement comme un Lien meuble, la possession consistant dans tm acte d’autorité sur un être passif, la jalousie n’existait qu’en cas de menace directe à la propriété : des barrières bien gardées lui étaient toute raison d’être. Mais un jour vint où l’homme voulut un libre consentement de la créature seule, et où son plaisir ne se jugea plus complet s’il n’était visiblement partagé.

Dès lors il souffrit du doute. La plus rude domination pouvait s’assurer l’usage d’un

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corps, mais non exiger son partage spontané du plaisir, car la disposition organique per< mettait à la femme de subir avec indifférence un acte à l'accomplissement duquel l’émoi total de l’homme était indispensable. Quand celui-ci souhaita « être aimé », la puissance obscure de la femme naquit. Alors apparut la jalousie véritable, celle que la possession corporelle ne satisfait pas, celle que tourmente le contrôle impossible des pensées, des désirs inavoués. Le sens des assouvissements charnels fut changé sur la terre. L’idée de jalousie sentimentale transforma l’idée de possession simple, l’obtention du corps se compliqua du désir de consentement de lame.

Voilà comment fut imaginée l’idée de fidélité amoureuse, sous-entendant l’existence d’un libre-arbitre féminin. L’homme demanda à la femme non plus de subir, mais de se donner, c’est-à-dire de prendre l’engagement de ne pas mentir.

Mais pouvait-elle ne pas mentir ?

L’innéité du mensonge chez la femme est

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un proverbe, un axiome. Cependant, il m’ap paraît qu’on a volontairement confondu vn expédient héréditaire, imposé à la femme par la société masculine, avec une fatalité éternelle, qui n’existe pas.

Au cours des siècles, le principe de l’inexis tence sociale de la femme est resté universellement admis. Elle a pu étendre par ruse ses pouvoirs occultes, mais non ses pouvoirs reconnus. Les religions et les lois s’y sont toujours opposées. Ce que l’homme appelle le mensonge de la femme concerne sa prétention instinctive à disposer de soi malgré les contrats sociaux. Mais ce mensonge ne consiste pas seulement dans l’aliénation clandestine du corps : il s’étend à toutes les manifestations psychologiques par lesquelles la femme s’efforce de retrouver son expression libre, entravée jadis parle servage et aujourd’hui par un code, moins brutal mais plus fourbe, de convenances et de préjugés.

L’examen des exemples de mensonges féminins les plus communément répandus montre qu’ils sont l’œuvre de l’homme et de

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ses exigences. On peut les réduire à quelques catégories : la plus apparente est celle de l’adultère, dont l’immoralité est due à la fie» tion de la fidélité légale. Celle-ci, exigible d’une jeune fille que l’éducation et la bienséance ont laissée dans l’ignorance soi-disant honorable de toute physiologie, l’a forcée à promettre le don exclusif de soi sans en con-^ naître le sens et la valeur. Un mensonge a commandé l’autre, et la société n’a pas admis qu’on le put réparer par une sincérité ouverte, mais bien en méritant de nouveau.

Un autre cas plus subtil est celui de la femme qui ment sans y être forcée, parce qu’elle incarne une longue hérédité de timides qui ont pris l’habitude de ruser, d’obtenir par flatterie et caprice ce qu’elles ne pensaient pas obtenir en formulant franchement leur volonté.

Un autre cas est celui de la femme qui estime, tous comptes faits, qu’elle gagne plus en semblant plier qu’en se proclamant l’égale de l’homme en droits et en devoirs : elle esquive plus de charges qu’elle ne perd

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d’avantages. Elle a fait une sérieuse étude de la vanité masculine, et ne voudrait pas échanger son sort contre celui d’une femme telle que la rêvent les féministes. Elle a tout à gagner au rôle de victime et ment par plaisir.

Enfin un cas plus rare, mais dont la signification est profonde, est celui de la femme qui, méprisant le mensonge, comprend pourtant sa nécessité. Elle sait que l’homme a organisé toute la machine sociale pour l’empêcher de vivre de vérités, qu’il n’est pas, en général, digne de la femme franche qu’il réclame : elle sait les nombreux exemples de femmes véridiques que leur loyauté même a déclassées et perdues. Elle sait que l’homme lui sera plus reconnaissant d’un mensonge flatteur que de dix vérités impartiales, et elle ment quand il le faut, avec une sagesse résolue et un peu d’écœurement.

Jusqu’à quel point l’homme est-il donc sincère en se lamentant sur le mensonge féminin, et par quelle obstinée perversité feint il de croire à une fatalité éternelle, en en pro> fitant pour maintenir une situation qu’il a

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créée ? Il semble qu’il ne tienne qu’à lui de

détruire la légende d’Eve perfide. Ce serait, au point où nous en sommes, une œuvre difficile : mais si l’on considère que les plaintes masculines au sujet de la perfidie féminine sont les thèmes d’innombrables livres et de drames quotidiens, on peut conclure qu’un tel effort ne devrait pas le rebuter, s’il était sincère. L’est-il ? Peu sans doute. Nous assistons à une émancipation précipitée qui ne va pas sans incohérence. L’expérience sociale apprend à se défier des réformes votées d’enthousiasme sans le concours d’une lente accommodation préalable des esprits. L’homme s’est empressé d’accorder dans divers domaines une série de libertés féminines ; mais cette bienveillance même n'a servi qu’à masquer sa répugnance à ruiner les préjugés essentiels, ceux qui concernent la vieille question de la propriété corporelle. C’est qu’on touche là au profond de l'égoïsme masculin. Reconnaître à la femme la disposition absolue et constante de son corps en dehors de tout contrat social, ne plus exiger

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d’elle le serment d’aliénation de sa personne afin de ne plus la forcer à trahir cet engagement au nom de son désir éventuel, ce serait un sacrifice auquel le raisonnement de l’homme peut se hausser, mais que son sentiment du moi détestera bien longtemps encore.

La femme n’est pas née menteuse : l’homme l’a voulue telle. Son mensonge n’est pas un instinct organique, mais le résultat d’un contrariement de l’instinct. Mais un contrariement qui dure pendant trente siècles finit par ressembler à une disposition native. La femme est devenue menteuse comme certains poissons devienent aveugles dans les eaux souterraines, par la loi de l’accommodation aux milieux, et nous ne pouvons presque plus imaginer ce que serait une femme délivrée de cette obligation archiséculaire de mentir. L’homme a complètement dédaigné de pénétrer l’âme féminine véritable : il a étudié, pour la conduite de la vie courante, l’âme de la femme telle qu’il l’avait faite, ennemie et non alliée, Et il faut bien en con-

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venir i l’homme aime encore mieux souffrir que renoncer à ses privilèges. La souffrance de la jalousie et de la trahison est très violente : mais l’homme l’aime parce qu’elle le rend intéressant. À cette douleur connue qui lui est un si beau motif de se plaindre du sort et de sentir intensément, il ne saurait préférer l’inconnaissable de la femme libre. Il se trouverait sans armes devant une femme investie du droit absolu et public de disposer d’elle, délivrée des préjugés, des réprobations, des sanctions pénales créées par l’opinion et la loi pour l’empêcher de se donner et de se reprendre à son gré. Une telle femme, tenue à la sincérité mais nullement à la fidélité, c’est-à-dire jouissant de la situation que l’homme a trouvée naturelle, avec de légères réserves de convenances extérieures, une telle femme apparaîtrait à l’homme inquiet et dérouté comme une créature infiniment plus énigmatique que l’ancienne Ève. Car ce n’est pas le mensonge qui est énigmatique: e’estl’usage d’une libre volonté n’ayant de comptes à rendre à personne.

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Voilà pourquoi l’homme préfère encore les trahisons, les jalousies, les conflits : il a aimé dans le mensonge féminin son éternel besoin d’illusion, de risque, de fantaisie, de lutte, et il en est venu à chérir le mensonge plus que la femme elle-même peut-être. La femme a eu jusqu’ici le droit de se manifester comme mère, sœur, épouse ou maîtresse, mais toujours sous la condition d'appartenir: et qu’on l’entourât de mépris, de brutalité, de galanterie ou de respect selon les temps, toujours cette défense de disposer librement de soi lui a été imposée comme une chaîne ou proposée comme une vertu. Personne ne peut prévoir comment elle comprendra ses obligations, ses devoirs, ses rapports avec la société, le jour où la notion de fidélité, c’est-à-dire de propriété jalouse, n’encourra plus les sanctions de l’homme, le jour où elle en usera à son gré. Et pour savoir cela il faudrait que nous ayons perdu jusqu’au souvenir du monde où nous vivons, qui a été entièrement organisé contre le véritable amour.

ffê l'amour physique

Jamais en effet la demandé de fidélité volontaire faite à la femme n’entraîna de la part de l’homme une promesse analogue:

cet ég-oïsme invoqua pour son excuse les différences physiologiques des sexes. Le but essentiel demeurant la procréation, il fut admis que l’acte d’amour ayant chez l’homme une forme dispersive et chez la femme une forme réceptive, celui qui donnait ne pouvait être soumis aux mêmes conditions que celle qui recevait. La question de l’enfant est celle qu’on soulève encore pour donner à l’homme une licence refusée à la femme dans ce contrat léonin. Pour ne s’en tenir qu’à la forme chrétienne du mariage, l’engagement y est déclaré mutuel sur le point de la fidélité, mais la formule civile ne contient rien de semblable, et la fidélité est toujours consi. dérée comme facultative chez l’homme et exigible rigoureusement de sa compagne.

Garantir la possession, éteindre la jalousie, tel fut le rôle demandé à l’expédient de la fidélité. Or, toute possession entraîne la jalousie. Un corps peut surveiller les actes

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d’un autre corps, mais une âme ne lit jamais qu’incomplètement dans une âme ; la possession du corps n’est elle-même point absolue. Le désir d’un maximum est toujours une cause de souffrance, puisqu’il laisse l’idée qu’il eût pu être encore majoré. Le problème est insoluble, parce qu’il voudrait englober au profit d’êtres finis une succession indéfinie de conditions. La véritable limitation de la jalousie équivaudrait à l’anéantissement du moi de la personne aimée. Ce serait la certitude que pas une de ses velléités n’est secrète, et que nulle d’entre elles ne s’applique à autre chose qu'à l’être qui la possède : la mort seule fournirait cette certitude, et le jaloux ne contenterait sa possession qu’en serrant dans ses bras une urne pleine de cendres, — et encore ne faudrait-il pas qu’il crût à une survie du corps astral ! C’est la démence mystique, et la jalousie est en effet une manie mystique, cherchant une commune mesure entre un objet humain et une idée purement métaphysique.

Au sens absolu, il n’y a ni fidélité, ni pos-

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session, ni suppression piausible de la jalousie. Il n’existe que des arrangements après consultation mutuelle des tempéraments. La fidélité n’offre aucun des éléments constitutifs d’une vertu. Ce n’est qu’une convention utilitaire dans un seul cas : celui de la garantie d’une transmission régulière et sans mélange du sang dans la procréation. C’est le seul terme du contrat qui soit exigible par simple probité, la procréation étant le résultat d’un choix fait par l’homme qui désire se reproduire dans les conditions données. Hormis ce cas, il faut reconnaître sous cette forme toute métaphysique le travestissement d’un vieil instinct, celui de la propriété, le même qui a inspiré à l’homme la ruse de déclarer le mensonge inné chez la femme à qui sa tyrannie sociale laissait ce seul recours.

Nous ne pouvons que faire des conjectures sur l’âme primitive. Mais il est vraisemblable que la femme, instrument passif du plaisir mâle et de la reproduction, n’a connu que bien après l’homme le sentiment de la jalousie et le désir de son illusoire remède, la fidé-

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lité. La chose possédée n’est pas jalouse de son possesseur. La femelle primitive ne pouvait que trouver dans le viol cette sorte de plaisir organique qui s’obtient d’un corps et ne regarde pas au visage, et elle devait rester indifférente au changement. Terrorisée, sans personnalité morale, jamais consultée en ses goûts ou ses dégoûts, comment eût-elle ambitionné la fidélité du maître PMais lorsque ce maître devint amant et s’acharna à l’idée d’être préféré à un autre, alors la femme entrevit un prétexte d’émancipation, la genèse de son pouvoir futur, elle ressentit le désir de s’attacher celui qu’elle prévoyait pouvoir dominer, elle redouta qu’une rivale lui enlevâtle bénéfice de ce lent travail, etalors elle conçut la jalousie et la fidélité. L’accouplement devenant l’union, les deux bêtes mêlaient un peu d’infini aux rapports charnels, le duel était commencé. L’obtention de la fidélité était pour la femme une question d’intérêt et de préséance, une garantie d’autorité. C’est encore aujourd’hui ce qu’elle y recherche d’abord. Une femme trompée peut se sentir

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aimée quand même si l’homme la nourrit, maintient son rang, garde des égards : mais il n’y a pas d’exemple qu’un homme trompé ait pu comprendre qu’il restait aimé quand même. Le sauvage et séculaire instinct de la propriété lui interdit cette intelligence. Le nombre des femmes capables de souffrir d’une infidélité au point de vue absolu est plus rare qu’on ne pense. Un petit nombre sont assez raffinées pour concevoir cette forme élevée de la douleur, mais l’homme trompé éprouve toujours le sentiment d’une diminution physique et morale.

On ne peut être sûr de la fidélité d’un être que dans une mesure très relative. Et plus les êtres sont fins et avertis, moins la fidélité peut leur apporter de repos et de certitude. Avec l’extension et l’enrichissement des perceptions et des idées de l’être aimé la fidélité se subdivise et se dénature.

Il n’existe pas de couple si uni qu’il puisse prétendre avoir longuement vécu sans avoir rencontré de fortes tentations, et le fait seul de les avoir envisagées implique déjà l’infi-

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délité d’esprit. Des milliers d’honnêtes femmes taisent de lourds regrets, de rudes combats, et la maturité leur révèle souvent, en rencontrant l’être qui leur eût convenu plus réellement, l’illogisme d’un engagement pris dans l’ignorant début de la vie sensuelle. Il est constant que la souffrance causée par l’infidélité n’est point limitée à la constatation de la trahison physiologique. L’aliénation de l’esprit et du désir, même non suivie du don corporel, ce qu’on pourrait appeler l’adultère blanc, cause au moins autant de souffrances; il serait urgent de dépouiller l’infidélité de toute idée de honte, de vexation, de diminution, de ridicule : le mot tromper a beaucoup d’acceptions, et aucun sens.

A mesure que la liberté morale et physique de la femme, sur les ruines du mensonge et de la propriété, s’affirmera publiquement, l’idée de fidélité deviendra aussi vaine que celles de possession, de trahison et de jalousie. Au lieu d’en faire la base indispensable de l’union, nous ferions mieux

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d’apprendre à en exclure progressivement le désir, sans quoi l’évolution sociale nous y forcera fatalement. Et il y aura ainsi une cause de haine et de douleur de moins pour l’homme à venir.

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