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L'IGNORANCE SEXUELLE

Elle est considérée comme nécessaire et honorable, non seulement par les familles docilement asservies à des préjugés qu’elles reçurent et transmettront sans les examiner, mais encore par une foule d’êtres intelligents et délicats, capables de liberté d’esprit. D une façon générale, toute personne « bien élevée » trouve bon de maintenir jeunes garçons et jeunes filles dans l’ignorance des « mystères » de la sexualité. C’est là un article de foi. Il est cependant licite de rechercher si cette ignorance est réellement nécessaire, profitable, honnête et saine.

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Pour la jeune fille, la garantie d’une igno-< rance absolue ne souffre aucune dérogation. On laisse un jeune homme de seize ans, par une sorte de complicité mitigée, se renseL gner furtivement, et j’expliquerai plus loin dans quelles conditions bizarres. Mais la surveillance de la jeune fille est rigoureuse.

La conception religieuse est là toute pure, même chez des parents athées; c’est l’idée de virginité- mérite, la conservation totale pour la « révélation conjugale. » Or, cette ignorance n’arrête pas les troubles résultant de l’évolution organique de la formation féminine, et, avec les années, il y a désaccord graduel entre la poussée physiologique et le maintien de l’ignorance. Les conséquences de ce désaccord sont très graves.

L’ignorance d’un acte ou d’une notion quelconques ne pouvant être imposée à un enfant par ie raisonnement, elle prend forcément la forme d’une défense sanctionnée par la menace d’une punition. Il s’ensuit qu’on inculque dès les premières années, dès l’éveil la conscience, le mépris du sexe à l’enfant

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qui le porte. C’est un point de son corps dont il ne doit jamais parler, qu’il ne doit jamais montrer ni toucher. Menace, mystère et honte concernent ce point, sans aucune explication, car même une question naïve de l’enfant à ce sujet ne lui attire qu’une sévère remontrance. La honte des besoins naturels est le premier prétexte de proscription de ces organes, puisqu'ils servent à deux fins. L’enfant grandit donc avec l’idée d’avoir en lui une chose honteuse, laide et repoussante; il obéit à l’injonction de n’en jamais rien dire. Mais il est tout naturel qu’il y pense, à mesure que se constitue sa faculté de raisonner. Il serait inexplicable que l’ardente curiosité qui multiplie les questions sur les lèvres des enfants devant tout ce que leur révèle l’univers restât précisément inerte devant l’objet sur lequel on leur refuse même le droit d’interroger. L’interrogation est donc secrète, du sujet au sujet, et d’autant plus anxieuse qu’il ne dispose d’aucun élément d’information, et que la confiance loyale qu’il a en ses parents, acceptant la véracité de

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toutes leurs réponses à ses enquêtes, reste ici déçue par leur refus de renseignement.

La curiosité ne tarde pas à se protéger par l’hypocrisie, à l’abri de laquelle se poursuivent les investigations, les observations et les hypothèses. Un troisième élément intervient : l’imagination, appelée à suppléer au défaut de tout renseignement. Et de cette combinaison naît l’érotisme, avec sa conséquence directe et terrible chez les enfants : l’onanisme. Tels sont les premiers résultats de l’ignorance exigée par la morale courante. Elle apporte aux naissantes velléités sexuelles le renfort effrayant de l’imagination et du mensonge, l’excitation d’une curiosité insatisfaite. Il est certain que beaucoup d’enfants, principalement dans le sexe féminin, s’abstiennent, parce que leurs velléités sexuelles n’apparaîtront qu’après la puberté; il est non moins certain qu’un plus grand nombre s’adonnent à l’onanisme. Or, si l’on examine profondément le processus de cette tendance, on découvre que dans l’immense majorité des cas les enfants vont au-devant de Fona^

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nism.e plutôt qu’il ne s’impose à eux, parce qu’ils sont exaspérés de curiosité et de dérèglements imaginatifs, infiniment plus réels que le besoin physiologique qui leur naît; les physiologistes ont toujours observé que ce vice est provoqué par l’imagination plutôt que le désir naturel n’engendre les pensées et les images obscènes. Les curiosités se cris-

tallisent autour de l’acte indiqué par l’éveil sensuel. La théorie de l’ignorance néces-

saire achève son œuvre en forçant l’enfant à continuer ses pratiques, puisqu’il sait depuis toujours que toute allusion à cet ordre de choses est défendue. La menace

rend impossible un aveu et constitue une prime d’encouragement. C’est à ce moment que se forme dans la conscience ce sentiment de la perversité, cette joie du secret, qui deviendra graduellement le piment le plus âcre et le plus savoureux de la conjonction sexuelle — c’est-à-dire la déconsidération d’un acte naturel, le besoin de le cacher comme un acte vil, alors même que le ma¬

riage Vmv

a rendu honorable, Qette

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secret jointe au déchaînement de l’imagination détermine la récidive : dans l’esprit de l’enfant la conscience de garder un secret réprouvé donne à l’acte une importance démesurée et fatale.

Il faut ajouter à ce résultat l’infinie variété des notions mal formées qui encombrent l’intelligence puérile dans son élaboration, les amitiés de collège et de couvent entachées, même sans la souillure, d’une sentimentalité fiévreuse et malsaine, le dérèglement des premiers besoins affectifs de l’adolescence, manifestés sous des formes mièvres ou suspectes. Chez la jeune fille, la curiosité est beaucoup plus chaste, le mystère plus impénétrable, mais le travail imaginatif est encore beaucoup plus profond, et si l’on remarque que les amitiés de collège sont normales, en dehors de cas de vice mutuel, on peut dire que les amitiés de couvent sont toujours, même si le vice n’y intervient pas, ridiculement affectées et tourmentées. Là se formule ce besoin féminin de confidences que les femmes gardent entre elles dans la

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vie adulte et qui les entraîne à des couver-* sations sans analogues chez les hommes.

L’ignorance imposée atteint donc l’enfant dans sâ santé, sa loyauté et son calme d’esprit. Il se souille, il ment, il s’hypnotise sur un des phénomènes vitaux. Une révélation ne pourrait faire pis. Les personnes les moins rigoristes en matière de morale disent d’un enfant: « Il saura toujours assez tôt. » A cela on doit répondre qu’il sera trop tard. Quand l’enfant, devenu grand, arrivera devant l’acte sexuel, il aura accumulé une énorme quantité de suppositions, son imagination aura travaillé sur un seul point pendant des années, et il sera disposé à ajouter à cet acte enfin permis une importance immense; cette exagération sera l’origine des mille folies érotiques ou sentimentales ajoutées par l’homme à une satisfaction organique normale. Tousles hommes conviennent que le premier contact féminin leur a laissé une grande déception. Il faudrait en effet qu’une sensation fût prodigieuse pour sembler aussi vaste que l’ont supposée des années d’at-

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tente, de recherches et d’hypothèses. Le premier contact est au contraire d’autant plus médiocre que les sens de l’adolescent sont loin d’être affinés comme ils le seront à trente ans, et qu’il leur demande de réaliser toutes les espérances de sa fièvre d’hypothèses. Cette déception devrait lui faire comprendre combien, excité par le « mystère, » il s’est abusé sur l’importance de cette « révélation ». Bien au contraire, l’homme se met en route dans la vie pour trouver la femme capable de combler ses espérances d’enfant, et durant toute son existence il traîne ce cortège d’illusions malsaines, qui l’engageront à matérialiser dans une femme ou plusieurs son « idéal passionnel » qui n’est, à vrai dire, qu’un « onanisme intellectuel » d’enfant vieilli.

La théorie de l’ignorance, conçue pour le plus grand bien de la morale, est donc d’une immoralité absurde, si l’on définit immoral tout dispositif tendant à fausser le raisonnement et à compromettre la santé de l’individu. De toutes les questions vitales il n’en

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est pas de plus grave, de plus importante que l’étude des actes par lesquels est assurée la transmission de la vie. On laisse l’enfant en chercher seul le secret. On lui inculque seulement la croyance à leur vilenie, et on s’en tient là, en supposant follement qu’il ne s’enquerra pas, et en lui refusant tout appui, toute possibilité de confidence, à l’heure impérieuse où la puberté se révèle. La normalité physiologique, déclarée honteuse, se venge en suggérant le vice. La nature ne connaît pas le vice. C’est l’éducation qui l’a inventé.

Cette théorie de l’ignorance n’est pas seulement néfaste : elle est ridicule, parce que les faits la contrecarrent constamment. Il est impossible d’empêcher un enfant de remarquer les spectacles de la vie, de surprendre des conversations, de voir, d’écouter, de lire, dans les villes ou à la campagne, et de rapprocher mille indices qui, s’ils ne suffisent pas à l’éclairer, alimentent du moins par leurs irritantes contradictions sa dévorante inquiétude. Il résulte de ces demi-révélations.

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à l'affût desquelles se tiennent tous les enfants, une conception baroque et monstrueuse de l’amour physique, qui ne contribue pas peu à augmenter la sournoiserie et la gaucherie des enfants à l’âge ingrat. On ne fait ni des immaculés ni des avertis, mais simplement des imbéciles hypocrites. De là cet être hybride, la jeune fille, dont on s’ingénie à conserver « l’innocence » par une littérature d’une révoltante niaiserie, jusqu’au moment du sacrifice légal. De là le collégien nigaud ou vicieux, qui, du moins, trouve un peu plus tard un moyen de connaître, moyen qui est tout simplement la prostitution.

La jeune fille arrive au mariage, et là les beautés de l’ignorance sexuelle se manifestent plus noblement encore. La mariée jure fidélité. Les codes sont encore trop amis de la polygamie pour exiger de l’époux une semblable promesse. Le mari ne s’engage à rien de tel. La femme ne doit pas risquer d’apporter des enfants d’un autre sang dans son ménage, c’est pourquoi on lui demande la vertu. C’est l’effet du principe archi-sécu-

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îaire. Cette promesse de fidélité est entachée de nullité, car le premier acte qu’on attend de l’épouse est un mensonge. En effet, elle est censée ignorer tout de l’union physique, en vertu de la théorie de l’innocence. Elle ne peut donc savoir ce que signifie la fidélité au sens physiologique du terme. Elle ne sait pas davantage ce qu’elle pensera de l’acte conjugal, s’il lui sera odieux ou s’il l’émouvra au point qu’elle ne désire jamais l’accomplir qu’avec son mari. On lui demande donc d’adhérer à un contrat dont une seule des parties contractantes connaît 1’ précisément cette partie qui n’est pas tenue d’y adhérer. On ne peut rêver d’iniquité plus manifeste que celle qui fait le fond du mariage civil. Cependant personne ne semble s’en étonner.

On offenserait les parents de l’épouse en leur disant que sans doute leur fille sait ce qu’on attend d’elle. Cependant il est tacitement convenu qu’elle le sait sans le savoir, qu’elle s’en doute, et c’est là que l’hypocrisie familiale évolue entre la vertu et la légalité

objet, et c’est

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avec une duplicité bouffonne. Si l’on pensait que la future ne sait réellement rien, les fameuses recommandations de la mère au moment de la consommation de l’hymen devraient précéder la promesse légale de fidélité. On suppose qu’une jeune fille de dix-huit ou vingt ans, pubère depuis des années, n’a pas été assez niaise pour être dépourvue de données sur le mariage. C’est admettre qu’elle s’est renseignée occultement auprès d’amies ou de servantes, sans avoir eu cependant le droit reconnu de le faire. Nouvelle prime à la dissimulation, nouvelle manifestation d’immoralité naïve. La honte jetée sur l’acte qui transmet la vie a engagé la mère à en laisser instruire sa fille, plus ou moins et sans contrôle, par d’équivoques demandes à des étrangères, par des flirts, par des lectures, par le hasard des rues, par n’importe quel procédé furtif et louche, sauf par le seul qui pût être loyal et logique, une franche, calme et tendre explication maternelle.

Tout ayant été mis en œuvre pour conserver, dans ces heureuses conditions, la sainte

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ignorance, la jeune fille est livrée à la révélation mystico-charnelle de l'hymen. En réalité, nous l’avons vu, cette épreuve n’est qu’une corvée rebutante pour l’un et l’autre, dont la femme garde toujours une rancune organique obscure, même si l’époux s’est montré très délicat, ce qui semble être la minorité des cas. Le plus communément cette rancune, et le dégoût d’un tel début, sont palliés par une acceptation passive et le désir de faire comme tout le monde en remplissant sans plaisir un devoir que l’homme réclame régulièrement. De toutes façons la femme est en présence d’une absurdité inexplicable qui ne peut manquer de la stupéfier si elle n’est pas incapable de raisonnement. L’acte honteusement accompli avec le concours d’organes méprisés est subitement devenu honorable et sacré. Si la femme est religieuse, elle accepte tel quel ce mystère. Sinon, il lui est impossible de comprendre.

Elle est, d’un jour à l’autre, placée dans la nécessité d’admettre qu’il y a deux sortes d’actes sexuels, le vertueux et le vicieux,

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l’honorable et le déshonorant, et que ces deux actes n’en font cependant qu’un seul, accompli avec les mêmes organes, lesquels restent pourtant, même dans leur usage « honorable », des objets honteux, bien que naturels, sales, bien que propres à inspirer l’amour. C’est du galimatias double. Heureusement pour son repos, la jeune femme réfléchit très peu. Ce n’est que plus tard, dans la plénitude de ses sens et la maturité de son esprit, qu’elle comprendra l’ineptie des principes tout faits, et jugera la vie avec plus d’indulgence et d’énergie, — à moins qu’elle ne reprenne purement et simplement la routine maternelle sans avoir compris. En attendant, elle n’a que le recours de penser que le mariage purifie tout, et transforme l’acte sexuel vicieux en acte sexuel vertueux. Recours tout à fait insuffisant, puisque l’infinie gradation des actes et de\ leurs motifs différencie bien subtilement^ l’acte honteux de l’acte honorable! Le spectacle de la vie lui en offre mille exemples. Elle en vient à penser alors que l’acte sexuel

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n’est honteux que s’il est accompli clans un but de lucre. C’est la porte ouverte à l’adultère futur. Le jour où, désabusée du mari, elle rencontrera l’amant, si elle ne se fait point payer elle s’excusera par l’amour, c’està-dire par la satisfaction des besoins sexuels en compagnie d’un homme plus plaisant et mieux adapté à ses goûts, par la prostitution volontaire. Les filles se prostituent pour vivre, sans colorer leur commerce d’un sentimentalisme. Tel est le bénéfice de la théorie de l’ignorance et de la déconsidération des instincts. Entre temps, la jeune fille, par le viol légal, est devenue mère, et on se hâte de lui enseigner ses devoirs en l’ahurissant de préceptes et de manuels, sans avoir jamais rien fait pour la préparer moralement à cette conséquence du « mystère ». Elle joue à la poupée vivante. Comment, en une dizaine de mois, aurait-elle totalement transformé sa psychologie ?

Le jeune homme, à partir de la seizième année, a plus de liberté de s’instruire. On ne trouve pas indispensable son innocence,

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malgré les recommandations religieuses qui, strictement, ne tolèrent « l’œuvre de chair qu’en mariage seulement » et par conséquent exigeraient dans l’hymen la virginité des deux parties. On admet généralement que si la femme doit réserver la sienne absolument, l’homme, possesseur désigné de la femme, doit procéder à des expériences préalables. Mais on ne les lui permet pas franchement, et là encore intervient l’hypocrisie familiale. On laisse l’adolescent « se débrouiller », on ferme les yeux sur ses premières sorties, sur l’emploi de ses petites économies. On trouverait indécent de le renseigner, mais, devant sa mine embarrassée ou défaite, le père sourit en pensant que « ce sera un gaillard » et la mère prend un air confus et résigné. Le résultat est qu’après une période de désirs vagues combattus par la timidité, la peur des aventures, la honte de montrer de la niaiserie, période où l’onanisme seconde les hésitations, l’adolescent' va aux filles, c’est-à-dire à la vilenie et au péril. Non qu’il y ait rien do malhonnête dans sqix acte* lequel

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est normal alors que l’onanisme n’était ni l’un ni l’autre. Mais, outre le risque de maladie sexuelle, auquel le souci de « convenance » des parents l’a livré sans défense, sans la plus élémentaire notion de prudence, l’adolescent aborde d’emblée l’amour physique dans son hypothèse la plus triste, celle où l’une des deux créatures agit sans plaisir, et pour gagner de l’argent. Rien ne peut mieux confirmer le débutant dans l’idée que l’usage des organes sexuels est bien, comme on le lui disait, une chose répugnante dont il faut se cacher et rougir, un fait malpropre pour lequel on paie des complices méprisables, et qui procure cependant un plaisir violent, accru par la nécessité de le tenir secret. Jamais plus, dans le mariage, dans l’amour, ne s'effacera cette idée : elle se mêlera au respect ou à la passion, l’homme y pensera parfois devant la femme la mieux aimée, et en avilira ainsi l’image.

Dès le premier contact, la dignité et la franchise sont donc exclues de l’amour

physique, jeune homme* entré furtive*

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ment chez la fille, en sort vaniteux d’être « un homme » mais avec le sentiment d’avoir fait une chose inavouable, que cependant tous ses pareils ont faite. Le dégoût ou l’enfièvrement, selon le degré de ses capacités, s’emparent de lui, mais il ne peut songer tout simplement qu’il a satisfait à une nécessité d’hygiène intervenue dans sa formation, aussi naturelle que le déjeuner, le bain ou les fonctions éliminatrices, et totalement distincte de la « poésie », du « sentiment », du « cœur », non moins que du « vice », du « péché » ou de la « perversité ». S’il a une nature sceptique, il se réjouit du «vice»; s’il a une nature tendre, il cherche à s’excuser en mettant du « sentiment » dans ses relations avec des mercenaires, et il se prépare dès lors à devenir un luxurieux ou un bêta. Cette façon d’aborder la femme ne le renseigne d’ailleurs que très superficiellement et lui réserve de grands mécomptes à l’avenir. Il est de l’intérêt immédiat d’une prostituée de feindre l’émotion voluptueuse entre les bras de ses clients afin de flatter leur vanité,

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et cette vanité est si grande qu’ils se refusent immanquablement à soupçonner cette comédie, ou ne l’admettent qu’avec la restriction secrète qu’il y a une exception pour chacun d’entre eux. L’adolescent s’habitue donc de bonne heure à penser qu’il apporte toujours du plaisir à une femme. Il ne se donne pas la peine d’étudier le mécanisme secret des organes féminins, mécanisme subtil dont le fonctionnement lui échappe et que rien ne l’engage à scruter puisqu’il trouve des créatures menteuses et accueillantes, rétribuées pour lui donner son plaisir et feignant de le partager invariablement. Ni ces femmes, ni la plupart de celles qu’il rencontrera, ne se risqueront à compromettre leurs intérêts et à le vexer en lui apprenant qu’il les laisse insensibles, et qu’en ne s’occupant que de son plaisir il est resté malhabile à créer le leur. Une maîtresse entretenue, une amie adultère, si ce cas se présente, hésiteront à parler, craignant de perdre un amant, à moins qu’elles ne soient absolument certaines de leur empire sur sa volonté., et une épouse

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novice n’osera rien dire, soit par pudeur et crainte d’être trompée, soit par réelle ignorance de l’émotion sexuelle. Le nombre est immense des femmes mariées qui, après une ou deux maternités, en sont encore à ne pas soupçonner ce que peut être cette émotion. Qu’une amie la leur dépeigne en termes plus nets que les romans, elles seront vite prêtes à penser qu’un autre homme que leur mari pourra la faire naître en elles, et l’adultère hantera leur imagination.

L’adolescent devient un homme, dans une infinité de cas, en ignorant tout des femmes bien qu’il en ait possédé beaucoup. Il sait ce qu’elles lui procurent de plaisir, il ne sait pas comment assurer le sien et s’en tient à ce naïf égoïsme, à cette risible conviction que son approche est toujours agréable. Il l’apporte dans le mariage, et là moins qu’ailleurs il se soucie de douter de cette conviction. II se repose béatement sur les serments légaux, sur l’ignorance d’une créature qu’il a « initiée » — et c’est ainsi que s’elabore toute une catégorie d’adultères. L’ignorance de la

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physiologie féminine est incroyable chez la ma jorité des hommes. Ils se pensent renseignés, et ne savent rien des phénomènes de l’émotion amoureuse, de la fécondation, de la parturition, rien sinon des notions vagües qu’ils évitent d’ailleurs d’acquérir parce qu’elles « dépoétisent » l’amour. L’homme est singulièrement dégoûté de la plus jolie femme s’il l’imagine sanglante, enceinte, en gésine, s’il doit s’enquérir du fonctionnement de ses viscères. C’est une idole dont il ne veut pas connaître le dedans, et dont les malaises l’ennuient et l’écœurent aisément. Il faut qu’il aime pour se pencher avec pitié, puis avec curiosité, sur cette mécanique frôle et admirable, qui lui prépare un plaisir dont il ne veut d’abord connaître que le résultat.

ïl s’ensuit que l’homme ignore de la femme toutes les données psychologiques liées intimement aux conditions physiologiques, c’est-à-dire à tout le moins la moitié de la mentalité féminine. Son éducation par les filles n’est qu’un faux-semblant. Les intel ligents programmes de nos collèges sont

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muets sur les principes élémentaires de la physiologie sexuelle. L’adultère par insatisfaction de la femme, les maladies vénériennes, sont des résultats directs de cette fameuse théorie de la sainte ignorance.

Ce sont assurément des résultats magnifiques, puisqu’ils sont conformes à la morale, et tout le monde s’en arrange à merveille. Il n’est peut-être pas cependant tout à fait impossible de concevoir une autre méthode. Elle consisterait à dire aux enfants de treize à quatorze ans à peu près ceci :

« On va vous expliquer, rapidement et simplement les éléments de la physiologie masculine et féminine. Il s’agit d’actes naturels. Ils n’ont par conséquent rien de déshonnête. Vous n’avez ni à en rougir, ni à en rire. Ces actes sont normaux et ils sont graves, parce qu’ils transmettent la vie.

« On va vous les expliquer dans le détail de leur mécanisme physique afin que vous n’y apportiez ni une imagination déréglée ni une curiosité excessive, et que vous les considériez simplement comme des conditions de k

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vie humaine, dont un certain nombre vous sont déjà connues, comme des conditions générales, qui ne méritent ni la honte ni l’exaltation. Si jeunes que vous soyez, on n’a pas refusé de vous renseigner sur la mort. Il n’y a pas de raison sérieuse pour refuser de vous renseigner sur la naissance et sur les actes qui déterminent la transmission de la vie. Les troubles qui vont bientôt affecter en vous certains centres nerveux ne sont ni plus ni moins immoraux que les troubles de l’estomac. Il est cependant nécessaire que vous n’en hâtiez pas la satisfaction avant un âge plus avancé, parce que votre corps n’est pas encore assez solide pour supporter des déperditions qui vous seront plus tard un soulagement et un plaisir. Ne croyez pas qu’elles soient ni des distractions ni des fautes inavouables. Mais votre intérêt direct est de ne pas vous les permettre. Si vous les risquez, on ne vous blâmera pas, mais vous vous exposerez à la tuberculose, à l’anémie, aux diverses formes de l’usure nerveuse et musculaire. Si même ç®us échappez à ces périls,

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vous émousseriez votre sensibilité sexuelle de telle sorte qu’à trente ans, en pleine maturité, vous seriez privés des sensations vraiment profondes réservées à l’homme qui s’est gardé sain et presque chaste dans l’adolescence. Enfin, il est encore de votre intérêt d’attendre, plutôt que de vous risquer dans la compagnie des filles à un âge où vous êtes dépourvus d’expérience de la vie sociale et où vous pouv.ez être intimidés, volés, ou infectés de très graves maladies sexuelles dont vous iriez furtivement demander à des charlatans des remèdes pires encore. Ces maladies n’ont rien, non plus, d’immoral ou de honteux. Mais elles sont très dangereuses. Voilà les raisons pour lesquelles vous êtes conviés à vous abstenir, ce sont des sanctions naturelles qui guettent votre désobéissance; vous pourriez vous cacher de la surveillance et de la colère de vos parents, mais à ces sanctions naturelles vous ne sauriez échapper pas plus que, cachés ou découverts, vous n'échapperez à l indigestion si vous cédez à la goinfrerie Gomme

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nous pensons qu’à votre âge l’imagination, dépassant infiniment les connaissances, est une force dangereuse si on la laisse sans données en face d’une question mystérieuse, nous avons trouvé plus simple de vous expliquer le phénomène vital dont vous ressentez les premiers symptômes, de façon que vous sachiez bien qu’il n’y a là ni vertu, ni vice, ni mystère, et que vous devez y penser comme à une des éventualités de votre âge mûr, éventualité qu’il vous faut affronter avec un corps sain, un esprit résolu et équilibré, une intelligence avertie, comme la guerre, le travail ou les autres formes de la responsabilité civique. »

Il ne serait pas, d’autre part, impossible de concevoir une mère expliquant à sa fille, dès sa nubilité, les principes de l’union sexuelle, non pas, comme à la veille des noces, en un discours hâtif et ridicule, mais des années à l’avance, doucement, avec calme, tendresse et fermeté.

« Tu dois, lui dirait-elle, considérer sans l’épugnapce comme sans curiosité exagéréq

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ces conditions de ton avenir de femme. 11 est utile que tu les connaisses, afin que tu ne te méprennes pas sur les sentiments vagues, les attirances indécises, les effusions que la nature a indissolublement liées, en la femme vierge, aux premiers émois sexuels, à l’approche d’un homme. Tu ne seras pas exposée à identifier ton désir naturel de vivre ta vie d’adulte, avec un être que tu croiras aimer parce que tu personnifieras en lui ce désir. Ainsi pourras-tu réfléchir librement, ne pas t’exposer à manquer ta vie faute d'éléments pour voir clair en toi-même, et seras-tu armée contre les surprises de tes sens, contre l’indignité de propositions insincères. Voici les fins de ton organisme. Je t’ai transmis la vie sans rien mettre de honteux, de vil, dans ton corps pur, fait à l’image du mien. Tu portes en toi les origines et les lins de l’amour. Tu n’as pas à désavouer une parcelle de toi-même, ni à en rougir, mais tu as à y penser gravement si tu veux être une vraie femme, et ne dérober aucune part de tes forces à ta maternité future. Même si tu veux

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vivre seule et libre, n’admets comme principe moral valable que de rester supérieure à tes sens et de ne les contenter qu’en ne leur permettant jamais de t’obscurcir la vision claire de la vie, l’estimation de l’intelligence et du caractère des êtres vers lesquels ils te porteront. Sois heureuse par tes sens mais ne juge pas avec eux. C’est pour te faire bien comprendre cette idée, et te préserver à l’avance des erreurs que les troubles du sang conseillent à l’imagination, que je me suis résolue à t© révéler la nullité de cet irritant mystère. »

J’ignore si de tels discours amèneraient, dans la société où nous avons le bonheur de vivre, de monstrueuses recrudescences de la débauche. Peut-être existe-t-il des parents qui, exempts de cette crainte, ont osé parler de la sorte. J’espère qu’il en existe. Mais je suppose que s’ils étaient très nombreux, la société serait en effet très menacée et exposée à de grands changements, car elle serait délestée d’une immense quantité de mensonges, de niaiseries et de sophismes

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qui assurent, comme chacun sait, sa stabilité. Il serait au moins curieux de voir ce que deviendraient des enfants ainsi délivrés de l’énigme obsédante des finalités sexuelles, et s’ils atteindraient au degré d’immoralité sournoise, d’usure nerveuse, de sentimentalité sans objet, de luxure précoce de ceux dont l’imagination affolée rôde, triste dépositaire d’un secret honteux, autour de cette énigme, avant d’apprendre brusquement un jour qu’elle est un secret de polichinelle.

C’est, en attendant, à cause de cette sainte théorie de l’ignorance honorable, que la prostituée règne en maîtresse sur l’adolescent avec l’assentiment sournois et tacite des pères et des mères de famille. Elle est préposée par la société au travestissement d’un acte normal dans une conscience enfiévrée, à l’âge où la sensibilité reçoit les plus vives et les plus durables impressions. Comme ni le mariage, ni l’union libre même, ne réunissent ces conditions de luxure, de complicité, de sournoiserie, d’impunité, de secret, il ne iaut pas s’étonner de voir la

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prostituée recruter aussi ses clients dans les hommes mariés : ce sont ses élèves qui lui reviennent — et ainsi se continue son œuvre de désagrégation, la revanche de son servilisme plébéien sur la caste qui achète la chair humaine avec de For.

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