LE DUEL DE L’HOMME ET DE LA FILLE
La femme pauvre que le travail rebute et que la prostitution attire s’avance dans la vie avec un grand courage, une grande haine, et une arme redoutable, qui est son corps.
Le corps de la prostituée est à la fois sa fortune, sa raison d’être, son moyen d’attaque et son moyen de défense. Elle l’entretient sans cesse, comme un soldat averti nettoie et exerce son armement. Le trait le plus frappant du corps de la prostituée, c’est qu’il ne lui appartient pas. Elle y habite, mais
DE L’AMOUR PHYSIQUE
c’est un logis qu’elle sous-loue aux passants. Elle le décore, le pare, et l’offre. A l’autre extrémité du monde moral, les religieux que le mysticisme a conduits jusqu’à l’ascétisme ont également ce sentiment d’être étrangers au corps qu’ils habitent. Les ascètes et les prostituées sont les deux seules catégories d’êtres qui aient abandonné l’égoïsme corporel et renoncé à la propriété de leur chair. Mais les religieux laissent dépérir et se souiller cette enveloppe qui les gêne, et ils ont transposé toute leur véritable existence dans une extase métaphysique telle, que la mort n’en interrompt pas le cours. La prostituée n’a à peu près jamais d’existence morale : ses aspirations se confondent dans un immense brouillard d’ennui informulable.
Elle n’a rien à dire à elle-même. Cependant elle a des sentiments. La haine de l’homme est le plus constant de ces sentiments : jamais la fille ne pardonnera au mâle d’avoir chassé de son existence le rêve sentimental d’amour idyllique qu’elle forma étant fillette, et dont la hantise lui revient quelquefois. Sa