‹ Essais sur l'amourChapitre 8 sur 15 · VI · texte numérisé non relu

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mentalité restée puérile s’enveloppe d’une inconscience étrange : elle a les brusques bontés des enfants, suivies de capricieux et farouches sursauts de cruauté. Elle est, sans le savoir, profondément anarchiste, parce qu’elle voit l'homme dans sa primitive animalité. Elle ne le voit qu’à l’heure où fonc~ tions, castes, éducations, se nivellent, et se confondent dans un seul geste et un unique instinct. Elle est égalitaire parce que l’homme ne lui montre que son désir, et que le désir rend tous les hommes égaux.

Par là, un romancier, un psychologue, amoureux de l’étude de la vie sociale, peut tirer un grand profit de la conversation des filles ou des entremetteuses. Ce sont, en effet, les seules créatures devant lesquelles l’homme se présente sans hypocrisie. Il est sûr de l’anonymat et de l’impunité. Il se dépouille de la tunique du militaire, de la robe du juge, de la redingote de l’homme du monue. du professeur ou du savant. Il sa dépouille également des ménagements qu’imposent, dans la vie publique, ces

vôtures. Il n’a plus besoin d’être poli, calculateur, maître de lui-même, il n’a plus à parler son langage professionnel, il pose le masque, il est soi : cette délivrance du joug imposé par le devoir et les rapports sociaux ajoute à sa joie de s’ébattre, animal et nu, dans l’aveu de ses instincts physiques, et cette cessation momentanée de la comédie sociale est la moitié de son plaisir, une sorte de revanche. Il est franc, il avoue, il dit tout haut les mots et les velléités qu’il enfermait sous triple serrure et qu’il n’osait pas se confier à lui-même un instant auparavant. 11 paie joyeusement tribut à la matière dont il fut péfri, il rend à la boue les hommages qu’elle exige. Une fdle ou une entremetteuse un peu intelligentes ne peuvent donc que comprendre quotidiennement ce désaccord entre la fonction sociale et l’homme vrai, et penser que la vie civilisée est une vaste création de l’hypocrisie. Le philosophe qui arrive à cette conclusion par l’étude des mœurs devient un sceptique absolu et prend le fou rire devant les castes et les hiérar-

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chies. Mais la fille ou l’entremetteuse, sans tirer les conclusions de sagesse désenchantée du philosophe, n’en sont ni moins sceptiques, ni moins averties, et leur anarchisme se mêle de haine, pour plusieurs raisons. La première est la perte de leur idéal, si piètre fut-il : toute femme, la plus vile comme la plus fière, garde une sourde rancune à l’homme du premier contact, au preneur de sa virginité, même si elle l’a aimé. C’est une rancune organique très profonde, la rancune de la créature renversée et pénétrée dans la douleur, la rancune des esclavages archi-séculaires. Le second motif de haine, c’est l’idée de la supériorité du mâle, qui détient l’argent et commande, par ui, à toute heure, cet odieux contrat de la lsouillure échangée contre le pain : la fille est issue du peuple, et en elle parle la revendication terrible du pauvre. Sa troisième raison de haine, c’est le mépris public, dont elle ne peut admettre la cause. L’homme l’a choisie pour complice, il a eu besoin d’elle, il s'est remisa sa discrétion : assouvi et revêtu,

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il redevient plein de morgue et referme entre elle et lui, durement, la porte sociale, comme si elle ne savait pas, mieux que personne, ce qu’il est en réalité. Il y a là une immense iniquité qui révolte le raisonnement simpliste et populacier de la fille. Enfin, elle a la haine du domestique pour le maître, elle déteste l’homme parce qu’il la nourrit, et parce qu’elle en a besoin. Par profession, elle acquiert une réelle faculté d’observation : faculté limitée à son état, certes, mais si stupide et ignorante qu’elle soit, elle n’en est pas moins admirablement perspicace dans l’examen rapide du mâle, et cette perspicacité sert sa haine.

Dans le duel qu’est la rencontre sexuelle, la prostituée venge le peuple de la bourgeoisie.

Elle lui fait le plus de mal possible, systématiquement. Elle tâche de nuire à sa santé comme à sa bourse. Luxueuse ou misérable^

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na

la lemme qui se vend n’oublie jamais la rancune plébéienne contre le détenteur de l’or, du prestige social et de l’autorité. Outre sa haine individuelle, dont j’ai dit quelques raisons, elle est imbue d’une haine de classe Elle collabore, par la maladie vénérienne, par l’excitation sensorielle, à l’œuvre fatale de l’alcool. Elle est un terrible ferment de dissolution sociale : et c’est pourquoi elle est tragique.

Quelles que soient les mesures prises contre elle, ses difficultés et ses misères, la fille sait parfaitement qu’elle est une maladie dont la société ne voudra jamais guérir. Elle sait qu’elle est nécessaire parce que le désir bas est un élément éternel de la conscience du mâle, et que d’autre part l’organisation du mariage et de l’union libre est et restera trop défectueuse pour parvenir à rendre superflue la prostitution. Elle sait que dans le magistrat qui déclame contre elle est tapi le même désir que dans le débauché qui l’accoste. Elle sait qu’elle est une force delà nature, et en spéculant sur le vice elle fait

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preuve sans le savoir de la plus grande justesse psychologique. Elle est traquée par l’hypocrisie du mâle satisfait qui a réintégré sa personnalité apparente : elle est soutenue par l’hypocrisie du mâle qui veut laisser parler sa personnalité secrète, et c’est par ce double jeu qu’elle reste en équilibre dans la société. C’est aussi parce qu’elle le sait qu’elle ne se gêne point : elle est armée avec une certaine apparence de droiture et de franchise contre cette fausseté de l’homme qui la combat et la sollicite, l’exclut et la maintient, la méprise et l’encourage, la rejette dans la boue puis vient s’y rouler avec elle. Sa haine et son désir de nuire s’en fortifient d'autant, et à sa passivité de chien battu succèdent des révoltes de fauve. On a toujours auprès d’elle la sensation de frôler un être dangereux et insurgé : le réduire au servilisme le plus honteux est, pour beaucoup d’hommes, un plaisir qui pimente l’agrément sexuel. Le mâle assouvit sur la prostituée le despotisme de sa nature, qu’il ne pourrait oser satisfaire pleinement auprès d’une mai-

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tresse de bon ton. îl n’est pas de petit bourgeois peureux qui ne déverse sur la frlle toute L'arrogance que sa caste garde envers le peuple et qui, fier de disposer de quelques francs, ne se donne l’allure d’un seigneur distinguant une bergère. Dans la chair tarifée qu’il soumet à sa fantaisie cynique veille une âme ulcérée qui, si elle pouvait se matérialiser, lui ferait peur comme un assassin. Aussi la fdle se venge-t-elle comme elle peut, en se détaillant, en témoignant son indifférence totale, en raillant, en renforçant son avidité, en faisant tout pour que son métier ne rappelle jamais l’amour.

Le duel physique se double donc d’un duel moral. L’homme ne vient pas vers la prostituée avec des pensées et des façons douces. Il se méfie, il craint le dol et la ruse, il se sait détesté, il est plein de morgue et de mépris, dissimulant son appréhension sous l’insolence et la dureté. S’il lui arrive d’être courtois et de montrer de la pitié, il y renonce vite, car la fille le prend pour un naïf et tente de le duper : l’idée qu’un homme puisse la

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plaindre la révolte. L’homme ne l’aborde jamais sans, même s’il est libre et seul, conserver le vague sentiment de faire une action défendue, louche, inavouable, permise à la Condition de se cacher, et cela l’attriste en attendant l’autre tristesse, la pire, celle qui suit l’acte vénérien. Dans ces conditions ce ne sont pas seulement deux inconnus, deux indifférents, qui se confrontent pour simuler la plus entière intimité : ce sont réellement deux ennemis. Aussitôt que tout est consommé, ils se quittent en grande hâte, sans pouvoir se parler, sans s’embrasser, sans se toucher la main. L’amour ne peut se résoudre à dire adieu à son objet, et dans un dernier baiser il veut tout laisser de soi, tout emporter de l'autre : mais la prostitution se termine en déroute, comme elle a débuté en assaut. Si un homme, même ayant éprouvé un réel plaisir dans la possession d’une fille, a essayé de toucher sa bouche avec sa bouche, jamais il n’oubliera la froideur de ces lèvres peintes et inertes où Famé refuse de se poser, l’indifférence navrante de ce contact passif. Ce point du

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corps où tout amour se manifeste en premier lieu n’a aucune signification chez la prostituée. Elle ouvre sa chair à son ennemi, elle ne hem-* brasse pas. La virginité du baiser est tout ce qui lui reste de commun avec la pudeur de l’amour.

La fille reçoit des hommes de toutes

nuances de caractère. Beaucoup, séduits par une œillade, cèdent à une brusque velléité vicieuse. Beaucoup aussi sont des êtres calmes qui, sans maîtresse ni femme, cherchent périodiquement la satisfaction hygiénique de leur corps, sans entrain, sans raffinement, parce qu’il le faut, simplement. Ils terminent au plus vite, comme on s’acquitte normalement d’une corvée, et cette rencontre a juste pour eux l’importance d’un bain. Il y a aussi les fous, les impuissants, les curieux, les sadiques et les maniaques, l’armée des dégénérés, candidats à l’ataxie, au cabanon ou au crime. Il y a les gais et les tristes, les prolixes et les taciturnes, les frénétiques et les indolents, les cyniques et. les sentimentaux, le*3 brutaux et les doux. La

fille les connaît tous, mais pour elle tous s’identifient à un seul type détesté : l’homme qui obtient pour de l’argent ce qui n’a été fait que pour être donné au choix.

Il faut considérer cet anarchisme haineux comme le seul soutien moral delà fille dans sa lutte quotidienne. A la vérité, il existe une catégorie de prostituées qui ne possèdent point ce sentiment. Ce sont des créatures moutonnières, foncièrement bourgeoises, qu’un hasard a dévoyées, et qui étaient nées pour vivre auprès d’un petit boutiquier dont elles eussent tenu scrupuleusement la caisse. Elles restent les aimables commerçantes de leur corps, qu’elles gèrent comme un fonds. Elles vivent discrètement, avec ordre et économie, se vendent à heure fixe, ne font ni désordre ni tapage, paient exactement leurs fournisseurs, et sont considérées comme de modestes rentières, sans se lier à personne. La corvée professionnelle ne leur cause ni dégoût ni plaisir : encore, aux époques où leur chair, habituellement rétractée et insensible, éprouve le besoin physiologique d’une

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détente nécessaire, s’arrangent-elles, si l’incoimu rencontré est avenant ou habile, pour bénéficier de l’étreinte tarifée. Elles n’en veulent à personne, sont satisfaites d’une profession qui laisse de longues heures à la fainéantise, et gardent même une certaine reconnaissance aux clients qui assurent leur bien-être. Ces prostituées réalisent le miracle de vivre sans aucune existence morale. Il y a peu de différence entre elles et bien des femmes mariées de la petite bourgeoisie, qui envisagent l’obligation conjugale comme une prostitution régulière. Mais cette catégorie est fort restreinte, auprès du nombre des filles soutenues par la haine : on la rencontre plutôt dans les calmes villes provinciales, et dans les races méridionales. Là, l’antique sympathie souriante et indulgente du paganisme pour la courtisane utile et agréable survit assez pour lui conserver une demi-considération : et la prostituée, fréquentée par des races sensuelles, sans névrose, met une sorte de point d’honneur à exercer en conscience son sacerdoce, à bien mériter son

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salaire, à assurer le plaisir de ses visiteurs. La prostituée des grandes villes septentrion nales, plus triste, plus méprisée, plus tyrannisée par la concurrence, plus persécutée par l’hypocrisie, ne peut pas vivre sans un état inconscient de vengeance, car elle fait partie, durement, du prolétariat.

C’est donc comme le soldat en éclaireur, comme le chasseur en quêfe de gibier, l’œil aux aguets, que la fille, au crépuscule, part pour chercher l’homme dans l’obscurité. Tout le jour, elle s’est reposée dans la torpeur : elle sent se réveiller sa détestation, son instinct de lucre et de ruse. Elle lave et apprête son corps, en détaille les charmes, dont elle fixe mentalement les tarifs. Elle se poudre et se parfume., elle farde son visage. C’est une heure grave, une heure de recueillement et de défense qui la rapproche des prêtresses de l’époque antique. A cette heure-là, la fille est toujours sombre, car elle se pare pour séduire un inconnu qu’elle hait. Elle s’attife comme une fiancée pour les noces de k honte et du dégoût, elle parodie pour la veste le

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geste de la donation amoureuse. Quand elle a bien visité son corps, bien étudié devant la glace les attitudes et les sourires, elle impose à sa face crispée d’amertume un sourire de commande, et elle sort, automatiquement.

Elle s’en va vers le désir enfiévré de l’homme avec la supériorité de son insensibilité totale.

Son corps est particulier. Il se déforme selon l’adaptation qu’elle lui a voulue. Le corps de la femme ordinaire est fait pour être pris; il est destiné à la fécondation. Le corps de la prostituée tout au contraire ne doit comporter aucune fécondité, et est machiné pour s’emparer impérieusement du désir mâle. Si l’homme, avec la femme qu’il aime, doit fatalement parvenir à des fins identiques à l’acte de la prostitution, du moins sa joie est-elle de retarder ce moment, de dévoiler précautionneusement, de faire coïncider l’oubli entier de la pudeur chez la femme aimée avec l’exaltation graduelle du sentiment. Mais l’homme qui abord© la fille serait gêné, paralysé par un rappel même

fugitif du sentiment. Il lui faut donc le dénu-

dement total, immédiat, l’animalité sans préambule, l’oubli instantané de sa personne morale. Ce qui l’attire chez la femme aimée, c’est le secret : chez la fille, c’est l’évidence. Cette nécessité de métier entraîne toute une modification du corps.

Le corps féminin normal ne sert point uniquement à la provocation et à la consommation de l’acte sexuel. Il sert à marcher, à prendre, à manger, à voir, à entendre, à subodorer, à exécuter diverses volontés qui ne concernent pas toutes l’amour et ses gestes. C’est une machine, et c’est ce qui lui garde, même dans la nudité, un aspect de saine pureté, de décence naturelle. Cette décence naturelle, qui vient du jeu normal des diverses fonctions, est ce que la fille doit exclure avant tout. Son corps sert uniquement à l’excitation, à la possession et à la stérilité d’un acte détourné de son vrai but. Il n’est pas une place de cette surface de chair qui ne doive contribuer à suggérer la lubricité, en dehors même des orgnnes spécialement affectés à ce

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rôle parla ruse d’entremetteuse delà nature. Le corps de la fille est aménagé à cet effet, comme on aménage un local pour une industrie particulière. Elle apprend à en varier les poses, à en faire saillir les modelés, à en réserver cyniquement les ombres, à en faire par chaque inflexion un objet oui sollicite le toucher et affole les centres nerveux, de façon que la fonction de maternité soit absolument dissimulée derrière la fonction d’excitation génésique. Cela crée un beau particulier, un beau caractéristique, le dessin d’une vivante machine de guerre.

Cette machine de guerre, en effet, s’apprête à déterminer chez le mâle acheteur de spasmes la phtisie, la paralysie, la congestion cérébrale, la névrose, les affections génitales, la folie. Tout cela est en puissance dans ce corps soyeux, parfumé, poudré.

Tout cela est répandu dans la société par la fille qui s’y promène. C’est cela qu’elle cache sous des plumes, des fourrures et des oripeaux, et elle est une habile et diligente pourvoyeuse du gâtisme et de la mort. Elle

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aborde un ennemi impatient de s’avilir et de s’éreinter, et de payer pour cette besogne une créature qui le hait. Il lui faut cette complice. Ni l’amour, ni la liaison avec une maîtresse passionnée mais bien élevée, ni le mariage avec une femme estimée, ne remplaceront la prostituée dans l’attente de l’animal humain aux heures perverses où il convoite le plaisir aigu de descendre d’un degré au-dessous de lui-même et d’être vu dans cet état sans que pourtant son prestige social doive en pâtir. La nécessité profonde de la prostitution est là, et rien ne la détruira, parce qu’elle contente l’étrange désir de démenti à son honneur qui envahit l’homme parfois. Elle seule peut être la confidente impassible, docile et servile, des envies qui ne s’avouent pas, et dont, la crise passée, l’homme ne pourrait plus regarder le témoin. Elle seule offre cette impunité et ce secret solitaire aussi indispensables que le secret de la satisfaction des plus bas besoins organiques. Jamais la pudeur et la prudence de l’homme ne le quittent assez pour qu’il ose se mon-*

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trer à la femme la plus amoureuse dans l’entière vilenie de ses désirs animaux : il craint trop qu’elle ne conserve, avec épouvante, écœurement et désenchantement, l’image qu’il lui offrit, et que ce souvenir n’empoisonne leur cohabitation. Quelles que soient les licences de l'amour physique partagé, les conventions d’indulgence et d’oubli passés entre deux êtres intelligents au moment où ils se dévêtent et se présentent nus devant l’amour, la prostitution seule contentera absolument l’homme, plus il aura été délicat, tendre, capable d’idéal. Il n’en tombera que de plus haut, avec une volupté plus profonde, dans la région boueuse où l’attire la bestialité latente de son être. Rien ne lui remplacera cette joie bizarre et toute-puissante de savoir qu’il peut tout dire, tout faire, tout exiger, profaner, parodier, salir l’amour, — et cela sans punition, sans remords, sans lendemain, avec la certitude d’avoir préservé sa personnalité publique! Chez presque tous les hommes en qui survit l’atavisme catholique, c’est l’irremplaçable attrait de l’idée de

péché, de dévotion à Satan, qui nimbe d'un prestige criminel l’acte banalement hygiénique. Et précisément parce que cet acte a été majoré, déformé et outré dans sa signification et ses conséquences par l’idée de péché, la pensée de son accomplissement inspire à l’homme une sorte de frénésie nerveuse et mentale qui mêle à la simple satisfaction organique un attrait presque tragique.

La prostituée n’est certes pas capable de discerner cette idée dans l’homme qui vient à elle : mais elle en a la vague prescience, et cela suffit à lui donner de l’autorité. Elle est l’incarnation du désir bas, tapie tout au fond de la vie sociale. C’est elle qui sait les derniers secrets, elle qui accueille le geste de la déchéance, elle qui reçoit la dernière confession dans sa chambre obscure où l’homme vient chuchoter l’aveu qui l’étouffe, et faire à un oreiller pollué d’horribles confidences. Elle exerce vraiment un ministère, elle a cette onction indulgente et indifférente du sacerdoce infernal. Elle a tant vu, tant on tendu, et tant oublié! Si son corps est imper-

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sonnei, le corps de l’homme, ne Test moins à ses yeux. Elle ne le regarde plus Elle est étreinte par des centaines dt créatures qui n’en forment qu’une seule typique, dont le nom est : le passant. Eli < accompagne le chaland jusqu’à sa porte avet .me phrase aimable comme une commise de magasin après le paiement, et, comme la commise, songe aussitôt au client futur Cependant elle sait bien qu elle recèle un* attraction magnétique redoutable, et que dans ce contact brutal, banal et rapide s< cache un démenti effrayant à tout ce que l’amour a voulu entre deux êtres.

L’acte de la prostitution est, en effet, bien loin d’être simple. Par une sorte d’affreux miracle, l’offre et la demande d’une pièc, d’argent ou d’or suffisent à ce que deux êtres totalement ignorants l’un de l’autre en viennent en quelques minutes au plus grand état de l’intimité, à ce que deux autres êtres s’estimant, se connaissant, s aimant se sentant attachés par mille liens, n’oseraient peut-être faire, qu’après des mois

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d’attente. On trouverait étonnant de se réunir d’emblée pour converser ou pouf manger, mais on trouve naturel de se réunir pour consommer l'acte essentiel, celui d’où peut toujours résulter la perpétuation de la vie. Gela représente une étrange puissance de dépersonnalisation instantanée, une exclusion subite de toute appréhension, de tout dégoût, de tout sentiment, au profit du seul instinct. Il arrive communément qu’un passant rencontre une fille, se décide, l’accompagne, se dévêt, la possède, se rhabille et se retrouve dans la rue, avant qu’une heure se soit écoulée. Il a quitté et repris avec ses vêtements son identité morale et sociale : cet épisode lui paraît tout simple, et pourtant, plus on y réfléchit, plus cela est extraordinaire. La facilité d’une semblable rencontre n’est due qu’à une suspension soudaine de la conscience. La prostituée est, à cette minute-là, l’inconscient lui-même, et on pourrait dire le corps simple qui décompose à son contact tous les éléments intellectuels de l’homme qui l’approche. Elle lui suggère un

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total oubli de sa responsabilité, et c’est cet oubli qui constitue le véritable plaisir, l’acte ne concernant qu’une fonction à satisfaire.

Les femmes aimantes ne peuvent concevoir cette idée. Apprennent-elles, au sujet de l’homme qu’elles chérissent, une faute de ce genre, elles se désespèrent, parce qu’elles s’imaginent qu’il y a eu désir, choix, conscience : pour elles la rencontre de la fille a été, en quelques minutes, une sorte de résumé très rapide des épisodes de l’amour, c’est-à-dire l’émotion de la première vision, la sollicitation, la cour, les caresses préliminaires, la possession, l’enivrement, puis un remords et un abandon. Elles ne peuvent pas comprendre que la prostitution demandée et offerte n’a été qu’une abdication momentanée de la conscience par l’homme transformé en bête, en sorte que réellement il oublie son acte et n’en ressent aucune influence morale sitôt qu’il a réintégré sa personnalité. L’amour, en effet, ne parvient à ses fins physiques qu’au moment où les deux individus qui l’éprouvent parviennent

à leur plus haut degré de conscience, et ne cherchent à se projeter l’un dans l’autre que pour se donner^le signe palpable de l’attraction mutuelle de leurs esprits. L’amour est exactement le contraire de la prostitution : il est, essentiellement, un don; elle est, essentiellement, une vente.

Si l’attrait de l’or engage la fille à faire tous les gestes d’un sentiment qu’elle ne resent point, cela ne va pas sans une tension de la volonté qui, pour être banalisée par l’habitude professionnelle, n’en est pas moins effrayante. C’est le sang-froid haineux du duelliste. L’homme qui, armé de l’or, s’avance brusquement pour exiger son avilissement et son oubli, n’a pas moins de sangfroid, car il se défend contre le reflux imminent de sa conscience un instant refoulée, et il se hâte. L’étreinte dans ces conditions, est donc vraiment un combat. Si la nature a voulu que l’union physique ressemblât toujours à une lutte, et que cet enchevêtrement de corps dans des attitudes inhabituelles suggérât l’idée d’une querelle sans

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merci où les muscles se gonflent, où le souffle devient farouche, où les dents et les ongles meurtrissent, elle y a pourtant mêlé de la douceur, et elle a accordé à l’homme le baiser. Mais la prostituée est un être qu’on n’honore pas du baiser, qui est le signe de la caresse de l’âme, et le duel avec elle est sans pitié ni ménagement. Une pareille étreinte ressemble à un meurtre dans la pénombre. Mais c’est toujours l’assaillant qui est vaincu. Il vient une minute où ses nerfs le trahissent. Il défaille, il demeure épuisé, hébété : brusquement sa conscience, rompant les barrages qu’il lui avait opposés, réenvahit son être, il est écœuré, muet, fébrile, se hâte de se rajuster et s’enfuit comme un voleur surpris, sous le regard narquois de celle qui semblait sa passive victime et qui se relève insouciante, intacte prête pour un autre.

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