SKÏTEMKA, SA FEMME ET SON FILS
cipal. On le retrouvera souvent en feuilletant les planches du bel ouvrage de Lepsius '. Les inscriptions se plaisent à répéter de la femme « qu'elle aimait son mari », et les artistes mettent en action la manifestation de cet amour. Assise ou debout à côté de lui, elle lui appuie la main sur l'épaule ou elle lui passe le bras autour du cou ; accroupie ou agenouillée, elle se laisse aller contre lui, la gorge pressée à sa jambe, la joue appuyée à son genou. Et ce n'est pas seulement dans l'intimité de la maison qu'elle le traite avec cet abandon affectueux, c'est en public, devant les domestiques ou les vassaux assemblés, tandis qu'il passe l'inspection de ses domaines et la revue de ses richesses 2.
De même, il est rare de rencontrer un personnage qui n'ait à ses pieds ou à ses côtés ses enfants « qui l'aiment », depuis le petit garçon nu et coiffé, comme ici Knom, de la longue tresse, jusqu'aux fils adultes et aux filles mariées. En résumé, le sculpteur à qui nous devons le monument du Louvre a rendu par la pierre une scène de la vie courante. Il nous a montré Skhemka, Ati et Knom groupés comme ils l'étaient chaque jour : ce qui est convention dans son œuvre, ce n'est pas la disposition des trois personnages, c'est la disproportion de taille qu'on remarque entre le mari et la femme, entre la mère et le fils.
Ici encore, il n'a guère fait que se conformer à une tradition
1. Cf. par exemple Lepsius, Denkmaler, II, 47 6, 74e, où la femme, accroupie devant son mari, lui passe le bras autour de la jambe.
2. Voici quelques renvois à des planches de Lepsius, où l'on voit la femme et le mari représentés à côté l'un de l'autre dans des poses différentes. La femme, de petite taille, est accroupie derrière le mari assis, Denkm., II, 71 b; la femme et le mari, tous deux de taille héroïque, sont assis sur un même fauteuil et la femme passe son bras droit autour du cou de son mari, Denkm., II, 106, 24, 256, 41 6, 42 a-b, 75 a, etc., la femme, de petite taille, est debout devant le mari, de taille héroïque, Denkm., II, 38 6; elle est debout derrière lui et elle lui passe le bras autour du bras gauche, Denkm., II, 27, 33 a, ou elle lui embrasse la taille, Denkm., II, 38 a; enfin b' mari et la femme sont debout, de même taille, la femme derrière le mari et lui passant le bras au cou, Denkm., II, 13, 20 f, 21, 29 6, 32, 346, 40 6, 436, 46, 58a, 59 6, ou séparée de lui, Denkm., II, 73, etc.
constante de son art. Dans tous les hypogées de toutes les époques, le maître du tombeau emplit d'ordinaire la hauteur d'une paroi, tandis que les serviteurs, les amis, les fils, les femmes n'occupent que celle d'un registre. Sur les tableaux guerriers des temples, le roi prend une ampleur colossale, tandis que le reste, amis ou ennemis, semble auprès de lui une mêlée de pygmées. Ici, on pourrait croire que la différence des mesures marque uniquement la différence des conditions, mais ailleurs cette explication est insuffisante. Une esclave épousée pour sa beauté gardait quelque infériorité de son ancien état ; une princesse de sang royal, unie en mariage à un simple particulier, ne renonçait pas pour cela à son rang de princesse. Si l'inégalité de taille avait répondu à une inégalité de rang, les sculpteurs auraient fait la première plus petite, la seconde plus grande que son mari. Ils se sont bien gardés d'en agir de la sorte : esclave ou princesse, ils ont attribué à l'épouse une même taille parfois égale, le plus souvent inférieure à celle de l'époux1. Ce n'est donc pas une distinction sociale que cette distinction de traitement trahit; la femme était placée par la loi sur le même pied que l'homme. Si le maitre du tombeau est seul de sa grandeur, c'est que seul il est chez lui dans le tombeau et qu'on a voulu montrer en lui le seul maitre, celui qu'on désirait préserver à jamais contre les dangers d'outre-tombe : on le dessinait grand, comme nous soulignons un mot dans une phrase, pour attirer l'attention sur lui.
C'est donc, en réalité, aux nécessités de l'autre vie que le sculpteur songeait en modelant son œuvre. La femme de Skhemka vivant pouvait être supérieure à Skhemka par la fortune ou par la naissance et prendre le pas sur lui ; devant Skhemka mort, elle n'était plus qu'un
1. Ainsi dans Lepsius, Denkm., II, 74 e, où le noble Senotmhit, surnommé Mihi, est assis, de taille héroïque, tandis que sa femme Khontkaous est représentée accroupie et de petite taille, bien qu'elle soit fille légitime du roi. Dans une autre partie du tombeau (Lepsius, Denkm., 11,73) les deux mêmes personnages sont figurés debout à côté l'un de l'autre et de taille héroïque, mais leurs enfants de taille ordinaire.