‹ Essais sur l'art égyptienChapitre 13 sur 55 · LE SCRIBE ACCROUPI · texte numérisé non relu

LE SCRIBE ACCROUPI

portrait est d'une vérité et d'une vigueur qui compensent largement ce qui peut lui manquer en beauté. La figure est presque carrée, les traits fortement accentués indiquent l'homme dans la force de l'âge ; la bouche, large et garnie de lèvres minces, se relève un peu vers les coins et disparaît presque dans la saillie des muscles qui l'encadrent, les joues sont plutôt osseuses et dures, les oreilles se détachent gauchement de la tête et sont épaisses et lourdes, le front bas se couronne d'une chevelure dure et coupée ras. L'œil s'ouvre bien, et il doit une vivacité toute particulière à un artifice du sculpteur antique. L'orbite de pierre qui l'enchâsse en a été évidé et le creux rempli par un assemblage d'émail blanc et noir; une monture en bronze accuse le rebord des paupières, tandis qu'un petit clou d'argent', collé sous le cristal au fond de la prunelle, y reçoit la lumière et, la renvoyant, simule la pupille d'un œil véritable. On a peine à s'imaginer l'efïet saisissant que cette combinaison peut produire dans certaines circonstances. Lorsque Mariette déblaya le tombeau de Râhotpou, à Méidoum, le premier rayon de jour qui entra dans la tombe, fermée depuis six mille ans, tomba sur le front de deux statues appuyées contre le mur du serdâb, et il fit jaillir si vivement l'étincelle des yeux que les fellahs épouvantés lâchèrent leurs outils et s'enfuirent : revenus de leur frayeur, ils voulurent les briser, persuadés qu'elles renfermaient un mauvais génie, et l'on dut mettre revolver au poing pour les en empêcher. Plus d'une statue de l'ancien Empire, demeurée intacte jusqu'au moment de la découverte, a été mutilée pour le même motif qui faillit devenir funeste à celles de Méîdoum. Dans la clarté fausse qui enveloppe le Scribe accroupi, la prunelle ne s'allume pas d'un feu aussi fort, mais elle semble s'animer réellement et suivre le visiteur du regard.

1. En examinant de près l'œil du Chéikh-el-Beled, j'ai reconnu qu'il ne renferme point de clou d'argent, mais que la paillette lumineuse y est produite par une parcelle de bois d'ébène poli logée sous le cristal : il doit en être de même pour les yeux du Scribe accroupi (1912).

Le reste du corps n'est pas moins expressif. Les chairs pendent quelque peu, comme il convient à un homme d'un certain âge, que ses occupations privent d'exercice. Les bras et le dos sont d'un bon détail ; les mains osseuses et sèches ont des doigts de longueur plus qu'ordinaire, le rendu du genou est d'une minutie et d'une exactitude qu'on trouve rarement ailleurs que dans l'art égyptien. Tout le corps est entraîné, pour ainsi dire, par le mouvement de la physionomie et sous l'influence du même sentiment d'attente qui domine en elle : les muscles du bras, du buste et de l'épaule sont dans un demi-repos seulement, prêts à reprendre au premier signal le travail commencé. Aucune œuvre ne dément mieux le reproche de raideur qu'on adresse d'ordinaire à l'art égyptien. Ajoutons qu'elle est unique en Europe, et qu'il faut aller jusqu'à Boulaq afin de trouver des pièces assez belles pour soutenir la comparaison sans désavantage. Mais il ne suffit pas d'avoir un chef-d'œuvre, encore faut-il le conserver. Logé comme il l'est, le Scribe accroupi court plus de dangers que jadis en Egypte. Les milliers d'années qu'il a passées enfoui sous le sable, au fond d'un hypogée au plateau de Saqqarah, ont desséché entièrement le calcaire dans lequel il est taillé. Transporté sous notre ciel humide et soumis à ses brusques changements de température, il n'était déjà que trop exposé à se dégrader; on aurait pu ne pas l'installer sans abri et comme nu au milieu d'une salle, entre deux larges portes toujours ouvertes, qui entretiennent autour de lui des courants d'air perpétuels. Les conservateurs de Turin ont enveloppé d'une cage en verre bien close la belle statue en calcaire que leur Musée possède d'Aménophis 1er, et le Pharaon doit à cet abri d'avoir gardé intacts son épidémie et sa couleur; la dépense n'est pas tellement forte que le Louvre n'eût pu l'ordonnancer sans s'appauvrir. On a pris le soin de mettre eu vitrine les inscriptions démotiques du Sérapéum, et la mesure est louable bien qu'elle rende l'étude impossible; il n'est que temps de s'aviser des mêmes précautions pour le Scribe. Déjà l'humi-

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