‹ Essais sur l'art égyptienChapitre 15 sur 55 · Cf. plus haut, p. 45-51 et fig. 10 du présent volume · texte numérisé non relu

Cf. plus haut, p. 45-51 et fig. 10 du présent volume

Les fouilles entreprises par M. de Morgan dans la partie septentrionale de la nécropole de Saqqarah ont récemment mis au jour un mastaba en belle pierre blanche, proche le tombeau de Sabou. un peu à l'est de l'ancienne maison Mariette. On n'y a trouvé ni façade architecturale ni chapelles accessibles aux vivants, rien qu'un couloir étroit qui s'enfonce dans la maçonnerie du Nord au Sud, avec 5° de déviation vers l'Est. Les murs en avaient été parés et lissés pour recevoir la décoration ordinaire, mais, quand le maçon eut achevé son œuvre, le sculpteur n'eut point sans doute le temps de commencer la sienne : on n'aperçoit nulle part aucune de ces esquisses à la pointe ou au pinceau qu'on rencontre d'habitude dans les tombes inachevées de toutes les époques. Deux grandes stèles, ou, si l'on veut, deux niches en forme de porte, avaient été ménagées dans la paroi de droite, et une statue se dressait devant chacune d'elles, à la place môme où les manœuvres égyptiens l'avaient érigée le jour des funérailles. La première représente un homme assis sur un escabeau plein, le pagne aux reins et la tête coiffée d'une perruque à rangs de petites boucles étagées. Le buste et les jambes sont nus; les avant-bras et les mains

1. Cet article a été publié en deux rédactions légèrement différentes, dans la Gazelle des Beaux-Arts, 3e période, 1893, t. IX, p. 265-270, et dans les Monuments Piot, 1894, t. 1, p. 1-6 : je les ai fondues ensemble pour le présent volume.

s'appliquent sur les genoux, la main droite fermée et le pouce saillant, la gauche à plat et le bout des doigts dépassant l'ourlet du pagne. L'ensemble est d'un style un peu mou, autant que la photographie permet d'en juger; pourtant, le détail du genou, la structure de la jambe et du pied sont rendus avec soin, la poitrine et le dos s'enlèvent d'un modelé assez juste, la tête, alourdie par la coiffure, s'emmanche à l'épaule d'un mouvement facile et sans gaucherie. Le visage n'a pas grand relief et l'expression en est moutonnière, mais la bouche sourit, et les yeux rapportés de quartz et de cristal jettent un regard d'une douceur extraordinaire. C'est, somme toute, un fort bon morceau d'imagerie égyptienne, et qui tiendrait sa place dans n'importe quel musée1.

Le nouveau scribe (fig. 11) était accroupi devant la seconde stèle2. Il mesure 0m,51 de haut, à peu près la taille de son confrère que nous possédons au Louvre, et il lui ressemble assez pour qu'on puisse les décrire tous deux presque dans les mêmes termes . Les jambes repliées sous eux et tendues à plat contre le sol, le buste droit et d'aplomb sur les hanches, la tête levée, la main armée du calame et bien en place sur la feuille de papyrus étalée, ils attendent encore l'un et l'autre, à six mille ans de distance, que le maître veuille reprendre la dictée interrompue3. Le mouvement et l'attitude professionnels sont saisis avec une vérité qui ne laisse rien à désirer : ce n'est pas seulement un scribe que nous avons devant nous, c'est le scribe tel que les Égyptiens le connaissaient dès le début de leur histoire. L'habileté avec laquelle les traits généraux qui appartenaient à chaque classe de la société ont été démêlés et coordonnés par les sculpteurs compte pour beaucoup dans l'impression de monotonie que leurs œuvres produisent sur les modernes. Cette impression s'atténue et s'efface presque, dès

1. Cette statue est décrite dans le Guide du Visiteur au Musée du Caire, 2e édition 1912, p. 58, n° 142.

2. Maspero, Guide du Visiteur, 2« édition, 1912, p. 57-5S, n° 141. 3- Cf. plus haut, p. 54 du présent volume,

Fie. 11

Le nouveau Scribe du Caire.

Calcaire peint.

qu'on y regarde d'un peu près et qu'on voit de quel soin ils ont noté et traduit les particularités de forme et d'allure, qui composent leur physionomie propre à chacun des individus qui vivent dans un même milieu social ou'exercent une même profession. Nos deux Scribes ne croisent pas les jambes de façon identique, mais celui du Louvre passe la droite en avant, celui de Gizéh la gauche. Ce n'est point choix raisonné, et au début les enfants s'accroupissent comme ils peuvent, sans préférer une de leurs jambes à l'autre; l'habitude vient bientôt qui les immobilise dans l'attitude une fois prise, et l'on voit aujourd'hui encore en Orient des gens qui sont ou gauchers ou droitiers de jambe, peu qui soient gauchers et droitiers indifféremment. Le Scribe du Louvre couche la main dont il serre le calame, celui de Gizéh se tasse et arrondit légèrement le dos . C'est là coutume de la personne et non question d'âge, car un coup d'oeil jeté sur les deux statues montre que le Scribe de Gizéh est plus jeune que celui du Louvre : il n'a pas dépassé la trentaine, tandis que le second compte certainement plus de quarante ans.

L'âge des deux personnages est en effet le point capital qu'on ne doit pas perdre de vue si l'on veut juger sainement la valeur réelle des deux oeuvres. J'ai entendu des archéologues, les comparant l'une à l'autre, regretter que le buste du Scribe de Gizéh ne présente pas la même abondance de détails anatomiques étudiés curieusement qu'on observe sur celui du Louvre; il y aurait là, pour le premier, une infériorité réelle, soit que son sculpteur connût l'anatomie du torse humain moins bien que celle de la face, soit qu'il eût été pressé par le temps et qu'il se fût contenté de prêter à son sujet le corps de convention qui suffisait, la plupart du temps, aux statues funéraires. Le soin avec lequel les petites particularités d'attitude que j'ai indiquées ont été exprimées montre que le reproche est injuste, et que l'artiste a prétendu faire le portrait complet de pied en cap, et non seulement reproduire la tête sur un corps banal. La rondeur des formes tient ici à la

complexion de l'original : elle est le lait de l'âge qu'il avait à l'heure de la mort, ou du moins au moment de la vie auquel les siens ont souhaité le saisir et l'immobiliser. Le facsimile le meilleur perd malgré tout quelque peu des finesses du monument même, et, si grand soin qu'on ait apporté à graver celui-ci, il n'a pas conservé entièrement son aspect originaire . Je pense pourtant qu'en y regardant de près on aperçoit encore, dans bien des endroits, le travail souple et fin par lequel le ciseau a exprimé la délicatesse et la vigueur du modèle. Le fellah le plus vigoureux de nos jours, quand il est jeune et bien portant, n'a qu'une musculature grêle en apparence et sans saillies : tel des portefaix de Boulaq, qui déplaçait à lui seul une statue de pierre presque aussi haute que lui, semblait avoir des mains et des mollets de femme incapables d'effort et de puissance continue. Les bosselures noueuses et tourmentées qu'on voit aux bras, au dos ou à la poitrine de nos athlètes, se rencontrent rarement chez les Egyptiens de vieille race, au moins pendant la jeunesse. Le sculpteur antique a noté très justement ce trait physiologique de son peuple. Il avait devant lui un homme jeune : il a donc tiré du calcaire un corps déjeune Egyptien, où le jeu des muscles se cache dans l'épaisseur de la peau et ne se trahit que par un ensemble de touches discrètement mais savamment posées. S'il avait eu, comme son confrère du Scribe appartenant au Louvre, à pourtraire un personnage d'âge mûr, il ne se serait pas efforcé d'accuser l'affaiblissement des chairs et la lourdeur de leurs plis, d'exécuter tout ce travail amusant du ciseau qui traduit si bien les déformations de l'âge sur le buste d'un homme de cinquante ans riche et sédentaire. En deux mots, il a opéré autrement parce qu'il avait un autre sujet.

Aucune des deux statues ne porte un mot d'inscription qui nous apprenne le nom et les qualités de notre personnage. Ce ne devait pas être le premier venu : un tombeau de grande taille supposait toujours une fortune considérable, ou dans la hiérarchie administrative,

une haute position qui suppléait à la médiocrité de la fortune. Il arrivait aussi que Pharaon, voulant récompenser les services rendus par quelqu'un de son entourage, lui accordait une statue, une stèle, une tombe entière que les architectes royaux construisaient aux frais du Trésor1. Il est donc certain que notre Scribe anonyme tenait un bon rang de son vivant, mais dans quelle dynastie doit-on le placer? Il ressemble de si près au Scribe du Louvre qu'il était évidemment contemporain de celui-ci : il vivait donc vers la fin de la Ve dynastie, et l'on arrive au môme résultat si on le compare aux autres statues qui sont conservées à Gizéh. C'est le style des statues de Ti et de Ranofir, de ces dernières surtout. L'une d'elles est d'un sentiment très fier, celle qui portait jadis le n° 975 au Musée de Boulaq (fig. 12)2. Rànofir y est debout, les deux bras collés au corps, la jambe portée en avant, dans l'attitude du prince qui regarde ses vassaux défiler devant lui.

Quiconque l'aura vu ne pourra manquer de remarquer combien il ressemble pour la facture à notre nouveau Scribe. En premier lieu, la coiffure est la même, et ils ont l'un et l'autre la tète encadrée pour ainsi dire d'une perruque évasée. Les cheveux ou les fibres qui la composent étaient

1. Cf. ce qui est dit plus haut des statues privées qui étaient érigées par la laveur du Pharaon, p. 39-40 du présent volume.

2. Maspero, Guide du Visiteur au Musée de Boulaq, p. 28, et maintenant Guide du Visiteur au Musée du Caire, 2e édit. , 1912, p. 73, n° 227.

Fig .12 La statue de Rànofir.

Musée du Caire.

gommés, comme le sont aujourd'hui encore les chevelures de certaines tribus africaines : bien ajustés sur le front et sur le sommet de la tète, ils s'écartaient du crâne en descendant et ils formaient autour de la face une sorte d'écran sombre qui accentuait la teinte rougeàtre des chairs. Le modelé du torse et des jambes, la musculature des bras, sont traités de même dans les deux cas, et l'expression de fierté qui caractérise la physionomie de Rànofir rehausse les traits un peu vulgaires du Scribe nouveau. Ce sont là autant de faits qu'on n'observe plus sur d'autres portraits de nos personnages. La statue assise que j'ai décrite en premier lieu a l'aspect général de l'individu, et on ne saurait douter qu'elle le représente; mais la technique et le sentiment diffèrent à ce point qu'elle appartient nécessairement à un autre sculpteur. De même pour Rànofir. Celle de ses statues à laquelle on avait donné le n° 1049 au Musée de Boulaq1 n'a point la grande allure qu'on admire sur la statue n° 975 : elle est si lourde, si vide d'expression, qu'on dirait presque un autre Égyptien. La différence du faire prouve ici qu'on s'était adressé à deux artistes pour exécuter les statues d'un même homme. L'identité du faire nous oblige, en revanche, à reconnaître la même main dans la statue n° 975 de Rànofir et dans celle de notre Scribe nouveau : les deux œuvres sont sorties, à peu près dans le même temps, d'un atelier unique.

Il serait curieux de rechercher si, parmi les statues que les musées renferment, il ne s'en trouve point d'autres qu'on puisse rapprocher de celles-là et rapporter à une commune origine. Je n'en connais point jusqu'à présent, mais je dois ajouter à ce que j'ai dit l'indication d'un signe particulier auquel on pourra les distinguer. Les Égyptiens avaient l'habitude de peindre leurs statues et leurs bas-reliefs, et les couleurs dont ils les revêtaient étaient plus variées et plus sujettes

1. Maspuro, Guide du Visiteur au Musée de Boulaq, p. 221, et maintenant Guide du Visiteur au Musée du Caire, 2e édit., 1012. p. 73, n° 228.

à changer qu'on ne pense généralement. On est accoutumé à ne voir pour les chairs qu'un ton rouge-brun, qu'ils ont en effet employé fort souvent; toutefois, ils n'usaient pas que de celui-là, et l'on rencontre des figures d'homme enluminées de façon très diverse. La statue n° 975 et le Scribe nouveau ont une coloration qui s'éloigne beaucoup de l'ordinaire. Celle de la statue n° 975 a pâli depuis le temps queRànofir a quitté son tombeau et qu'on l'a exposé à la lumière; mais celle du Scribe de Gizéh est fraîche encore, et elle imite aussi fidèlement que possible le teint jaune tirant sur le rouge de nos fellahs modernes. La plupart des archéologues qui s'occupent de l'art égyptien négligent les faits de cette nature. Je les ai relevés de mon mieux durant mon séjour en Egypte, et c'est en les coordonnant systématiquement que je suis parvenu à constater l'existence, soit à Memphis même, soit dans le village ancien de Saqqarah, de deux ateliers principaux de sculpteurs et de peintres, à qui la clientèle des derniers temps de la Ve dynastie confiait la tâche de décorer les tombes et de tailler les statues funéraires.

Chacun avait son genre particulier, ses traditions, ses modèles, dont il ne s'écartait pas volontiers. Les commandes se répartissaient entre eux dans des proportions inégales, selon qu'il s'agissait de statues isolées ou de bas-reliefs. Je ne me rappelle pas avoir remarqué des différences de style sensibles entre les tableaux qui couvrent les murs d'un même mastaba : on s'adressait, pour ce genre de travail, à l'un ou à l'autre, qui se chargeait à lui seul de l'entreprise. Pour les statues, au contraire, on avait recours aux deux à la fois : la besogne, ainsi divisée, allait plus vite et l'on avait plus de chance de l'achever pour le jour des funérailles. Je ne veux point dire qu'il n'y eût alors que les deux ateliers dont je parle : j'ai cru trouver la trace de plusieurs autres, mais peut-être jouissaient-ils d'une vogue moindre, peut-être le hasard des fouilles ne leur a-t-il pas été favorable jusqu'à présent.

Somme toute, on peut dire, sans risquer d'être taxé d'exagération, que l'art de l'ancien Empire compte un chef-d'œuvre de plus. La fortune l'a donné à M. de Morgan pour ses premières fouilles sérieuses en don de joyeux avènement : c'est de bon augure pour l'avenir, et, comme il n'est pas homme à lâcher la chance une fois qu'il la tient, qu'il a de plus les moyens matériels et l'argent nécessaires aux explorations méthodiques, nous pouvons espérer des trouvailles à bref délai.

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