LE SCRIBE AGENOUILLÉ
V« DYNASTIE (Musée ^de Boulaq).
S'il n'était pas mort depuis cinq mille ans, je jurerais l'avoir rencontré, il y a six mois, dans une petite ville de la Haute-Egypte (pl. III). Même figure ronde et vulgaire, même nez aplati, même bouche charnue contractée légèrement sur la gauche par un sourire niais, même physionomie banale et vide d'expression : seul, le costume diffère et empêche l'illusion d'être complète. Le pagne est passé de mode aujourd'hui et la grande perruque ne lui a pas survécu ; à moins d'être fellah au travail, personne ne va plus les jambes et le torse nus. Les uns suivent à peu près l'usage du Caire et ils portent le tarbouche trop petit, la stambouline raide, la chemise à l'européenne, empesée mais sans cravate, le pantalon noir ou bleu cru, les bottines à guêtres de drap. Les autres ont conservé le turban, la robe longue, les pantalons bouffants, et les babouches en maroquin jaune ou rouge. Mais si l'habit a changé depuis la Ve dynastie, le maintien est demeuré sensiblement identique. Le gratte-papier moderne, après avoir remis au supérieur le dossier à l'étude, croise les mains sur la poitrine ou sur le ventre à la manière du scribe antique; il ne s'agenouille plus pour attendre, mais il prend l'attitude la plus humble qu'il peut imaginer, et, n'était le costume qui le cache, on reconnaîtrait dans le mouvement de
ses épaules et cle son échine la souplesse qui caractérise notre statue de Boulaq. Cependant le chef finit sa lecture, appose son cachet sur telle pièce, écrit quelques lignes en travers de telle autre et jette les feuillets à terre : l'écrivain les ramasse et retourne à son bureau, sans se formaliser du geste cavalier dont on lui rend la besogne. Faudrait-il pas vraiment qu'un moudir, un homme qui touche un gros traitement, se donnât la peine d'allonger le bras jusqu'à rencontrer la main d'un simple employé mal payé? Aussi bien, il traite ses subordonnés comme ses supérieurs le traitent à l'occasion ; ses subordonnés à leur tour n'en agissent pas autrement envers les leurs, et les choses se passent ainsi tout le long de l'échelle sans que personne songe à rien y redire.
Notre scribe était de ceux à qui on jetait le papier plus souvent qu'ils ne le jetaient aux autres. 11 n'occupait dans la hiérarchie qu'un rang assez peu relevé, et il ne se rattachait par aucun lien aux grandes familles de son époque. S'il est à genoux, c'est que le sculpteur l'a représenté dans l'une de ses attitudes habituelles pendant les heures de travail ; il lui a d'ailleurs fait son portrait avec cette fidélité et cette bonne humeur goguenarde que les artistes mettaient a retracer les scènes de la vie ordinaire. Le bonhomme vient d'apporter un rouleau de papyrus ou une tablette chargée d'écritures ; agenouillé selon l'ordonnance, le buste bien équilibré sur les hanches, les mains croisées, le dos arrondi, la tête légèrement infléchie, il attend que le maître ait fini de lire. Pense-t-il ? Les scribes n'étaient pas sans éprouver quelques appréhensions secrètes lorsqu'ils comparaissaient devant leurs chefs. Le bâton jouait un grand rôle dans la discipline des bureaux. Une erreur d'addition perdue au milieu d'un compte, un mot omis en recopiant une lettre, une instruction mal comprise, un ordre exécuté gauchement, et les coups allaient leur train. Peu d'employés échappaient à la bastonnade. Ils ne l'auraient pas méritée qu'on la leur aurait infligée par principe : c( Il y a un dos chez le jeune homme, il écoute quand il est
Pl. III.