LE SCRIBE AGENOUILLÉ
« frappé1 . » Le sculpteur a traduit on ne peut mieux sur la pierre l'expression d'incertitude résignée et de douceur moutonne que la routine d'une vie entière passée au service avait répandue sur son modèle. La bouche sourit, car ainsi le veut l'étiquette, mais le sourire n'a rien de joyeux. Le nez et les joues grimacent à l'unisson de la bouche. Les deux gros yeux en émail cerclés de bronze ont le regard fixe de l'homme qui attend vaguement, sans arrêter sa vue ni concentrer sa pensée sur un objet déterminé. La face manque d'intelligence et de vivacité. Après tout, le métier n'exigeait pas une grande agilité d'esprit. Les formules d'administration étaient simples et peu variées, la comptabilité n'était pas des plus compliquées; avec de la mémoire et de l'application, on faisait aisément son chemin et on gagnait sans trop de peine ce qu'il fallait pour s'acheter une bonne statue funéraire.
La nôtre a été découverte à Saqqarah2 dans un tombeau d'assez médiocre apparence. Ni le nom ni la filiation du personnage ne nous apprennent sous quel roi ou sous quelle dynastie il végétait; mais en la comparant à la statue de Rânofir3, on parvient à lui rendre sa place dans la série. Et d'abord, notre scribe et Rànofir coiffent l'un et l'autre
1. L'expression est empruntée à une lettre du Papyrus Anastasis n" 3. La manière dont elle est enchâssée dans le contexte égyptien me porte à croire qu'elle formait un proverbe souvent cité. L'idée en revient, sous des formes diverses, dans la correspondance des scribes : « Travaille « ou tu seras battu. » — « Quand le scribe arrive à l'âge d'homme, il a le dos brisé des coups « qu'il a reçus ! »
2. Mariette, Notice des principaux monuments du Musée de Boulaq, sixième édition, 1870. p. 235, n° 769 : « Memphis. — Saqqarah — calcaire. II. 0m3û. — Personnage à genoux. Ses « mains sont croisées sur ses jambes. Les yeux sont rapportés et formés de plusieurs pierres « curieusement assemblées. » La statue du scribe agenouillé figure dansun groupeàla planche XX de l'ouvrage de Mariette : Album du Musée de Boulaq, comprenant quarante planches photographiées par MM. Délié et Béchard, avec un texte explicatif rédigé par Auguste Mariette-Bey. — Le Caire, Mourès et Cic', 1871, in-folio.
3. Mauiette, Notice des principaux monuments du Musée de Boulaq, 6e édition, 1870, p. 210, n1 582. Le Musée de Boulaq possède une seconde statue du même personnage (id., p. 93, n°28), mais moins soignée d'exécution que la statue n° 582. Cf. ce qui est dit de ces deux monuments, p. 65-67 du présent volume.
une perruque de forme assez rare à cette époque ; les cheveux, bien séparés par une raie au milieu du front, sont rejetés en masse derrière les oreilles et tombent droits autour du cou. Notre scribe, au lieu d'avoir la teinte rouge, qui est attribuée d'ordinaire aux figures d'homme, est peint d'un jaune clair fort analogue à celui des femmes ; Rànofir présente la même particularité, qui n'est pas fréquente sous l'ancien Empire. Je ne crois pas d'ailleurs que ce soit là simple caprice de l'artiste. Tel scribe, condamné à vivre sans cesse dans son bureau comme les femmes dans leur maison, avait la peau moins hàlée que ses collègues obligés à travailler en plein air : le ton jaune du calcaire serait donc une sorte de marque professionnelle et répondrait à une teinte plus claire de l'original. Les titres de Rànofir nous montrent qu'il vivait sous les derniers règnes de la Ve dynastie1 : en plaçant le scribe agenouillé à côté de lui dans le temps, nous sommes certains de ne pas nous tromper beaucoup. J'ai préféré n'appuyer mon opinion que de raisons purement archéologiques, mais je pense qu'en examinant le style des deux statues, on pourrait pousser le rapprochement plus loin : la manière dont le cou est attaché aux épaules, celle surtout dont les bras et les mains sont traités est à peu près identique dans les deux cas. Je ne sais si je me trompe, mais j'en suis arrivé presque à me persuader que la statue de Rànofir et celle du scribe agenouillé sortent du même atelier et qu'elles sont peut-être le produit du même ciseau. Je ne désespère pas de retrouver d'autres monuments de provenance semblable et de reconstituer en partie l'œuvre d'un de ces maîtres, dont les tombeaux de Memphis nous ont gardé les productions diverses sans nous conserver les noms.
L'exécution est fort soignée : par malheur, le calcaire dans lequel le
1. Mariette, Notice, p. 217 : « L'ensemble de ces qualités et l'étude des légendes qui cou- « vrent la base du monument ne laissent aucun doute sur l'époque à laquelle il remonte. Evidem- « ment Rànofir vivait sous l'ancien Empire. Ses titres le rapprochent de la Ve dynastie. » L'étude des légendes m'apporte à être plus at'firmatif que Mariette : Rànofir vivait bien certainement vers la fin de la Ve dynastie.
LE SCRIBE AGETOUIjLLÉ
scribe est taillé était trop tendre et il s'est effrité çà et là. Les genoux ont souffert plus que le reste : c'est grand dommage, car on voit par le peu qui en reste à quel point l'artiste en avait soigné le modelé. Les bras ne sont point séparés du buste, les mains sont lourdes, les pieds sont longs, mais le jeu des muscles de la poitrine et du cou est bien observé. En résumé, ouvrage estimable d'un sculpteur consciencieux et sachant son métier à fond.
PÉHOURNOWRI
STATUETTE EN CALCAIRE PEINT TROUVÉE A MEMPHIS (Musée du Louvre).
Mariette la trouva par hasard, en cherchant le Sérapéum (fig. 12) Elle avait été retirée anciennement du puits qui la renfermait, et jetée dans les remblais de la grande avenue de sphinx qui conduit au tombeau d'Apis. L'individu s'appelait Péhournowri ; il était cousin royal et il remplissait des fonctions que je ne sais comment définir. Rien dans l'inscription ne nous permet de conjecturer de quel roi il réclamait la parenté, mais le style du morceau prouve qu'il vivait sous la Ve dynastie. Il était d'âge mûr comme l'indique la plénitude des formes, de belles proportions, d'aspect bienveillant et doux; une perruque courte, un collier, un pagne descendant à peine jusqu'aux genoux, voilà son costume. Sa statue n'est point de celles devant lesquelles on s'arrête nécessairement en parcourant un musée : depuis trente ans bientôt qu'elle est au Louvre, je ne crois pas qu'elle ait attiré l'attention de personne que des égyptologues de métier. Non qu'elle manque de mérite : le modelé en est exact, le faire habile et délicat, l'expression franche et heureuse, mais la pose ne diffère que très peu de celle que des centaines d'autres artistes ont donnée à des centaines d'autres statues. Le visiteur distrait qui va d'un bonhomme assis à un second bonhomme assis, puis à beaucoup, ne songe guère
à rechercher les minuties d'exécution qui les distinguent. Il s'imagine volontiers qu'à en voir un ou deux il les a vus tous, et il s'éloigne emportant de l'art égyptien l'idée de la monotonie.
Les statuaires égyptiens ne varièrent jamais beaucoup les poses de leurs personnages. Ils les firent tantôt debout et marchant, la jambe en avant, tantôt debout mais immobiles et les deux pieds réunis, tantôt assis sur un siège ou sur un dé de pierre, quelquefois agenouillés, plus souvent accroupis, le menton aux genoux comme les fellahs d'aujourd'hui, ou les jambes à plat sur le sol comme le Scribe du Louvre1. Les détails d'agencement et de costume peuvent se modifier à l'infini : l'attitude est presque toujours réglée sur les six types que je viens d'énumérer. Les modernes l'ont expliqué, les uns par l'inexpérience des sculpteurs, les autres par l'inflexibilité de certaines règles hiératiques. Après avoir vu, non plus les quelques morceaux dépareillés qu'on rencontre en Europe, mais les monuments encore subsistants en Egypte, je ne puis pas admettre ces raisons. On remarque partout, dans les bas-reliefs des temples ou des tombeaux, une multiplicité de gestes ou d'attitudes qui montre à quel point les artistes pouvaient, quand il leur plaisait, diversifier la figure humaine : le paysan se courbe sur la houe, le menuisier s'allonge sur l'établi, le scribe se penche sur son papier, les danseuses et les baladins tordent et balancent leur corps, les soldats brandissent la lance ou emboîtent le pas avec tout le naturel imaginable. Et ces poses si différentes de celles qu'on est accoutumé de voir au Louvre, les sculpteurs les appliquaient d'aventure même aux statues : la femme agenouillée qui écrase son grain, le boulanger qui brasse la pâte, l'esclave qui enduit l'amphore de poix avant d'y verser le vin, le pleureur accroupi deBoulaq -, sont composés et modelés avec une justesse de mouvement et un bonheur d'expression qui ne laissent subsister aucun
1. Voir sur ce scribe accroupi ce qui est dit plus haut, pages 53-57 du présent volume.
2. Ce pleureur est un rôtisseur, ainsi que je l'ai dit plus haut, page 54, note 2 du présent volume.
Pic. 13 Péhournowri.
Musée du Louvre.
PÉHOURNOWRI
doute sur l'habileté de l'ouvrier. Qu'il y ait eu des règles hiératiques, il est vrai et personne ne le conteste, mais elles étaient réservées aux choses de la religion et à elles seules. p]lles exigeaient qu'on conservât partout pour Amon, par exemple, les attributs, le costume, l'attitude propres à ce dieu ; elles ne commandaient pas qu'on enfermât tous les hommes dans l'une au choix des cinq attitudes que je viens d'indiquer. La liberté de composition dont témoignent les grands tableaux historiques des temples, ou les scènes familières des hypogées, ne s'accorderait guère à ce qu'on nous raconte de ces règles hiératiques et de leur inflexibilité.
Je ne m'occuperai point pour le moment des statues de rois ou de divinités : l'occasion me viendra d'en parler à loisir. Celles des particuliers représentent pour la plupart des personnes de rang, grands seigneurs, gens de cour, officiers, magistrats, prêtres, employés de naissance ou de fortune; elles sortent presque toutes des cimetières, et elles sont le portrait de l'homme pour qui le tombeau avait été creusé ou des gens de sa maison. Le maître est debout dans l'attitude du commandement ou assis comme Péhournowri, et il ne pouvait guère avoir que ces deux postures. Le tombeau est, en effet, la maison privée où il se repose des fatigues de la vie, comme il faisait jadis dans sa maison terrestre. Un soldat chez lui ne garde pas ses armes, un magistrat sa robe : soldat ou magistrat, on dépouille les insignes du métier en rentrant à la maison. Le maitre du tombeau a donc toujours le costume civil et il abandonne les marques de sa profession à la porte.
Aussi bien la partie accessible de sa demeure a-t-elle une destination particulière qui règle la pose des statues : c'est à vrai dire son appartement de réception, où la famille s'assemblait à de certains jours afin de lui consigner l'offrande, en termes plus prosaïques, afin de dîner avec lui. Que sa statue fut visible dans une des chambres
ouvertes, ou qu'elle fût invisible dans le serdàb\ elle le remplaçait. Or, c'en est assez de regarder les bas-reliefs voisins pour savoir quelles étaient les attitudes officielles du mort dans le tombeau. Il y assistait aux travaux préliminaires du sacrifice, la semaille et la récolte, l'élève des bestiaux, la pêche, la chasse, les manipulations des métiers, et il y voyait tontes les œuvres qu'on exécute pour la demeure éternelle : il était alors debout, un pied en avant, la tête haute, les mains pendantes ou armées des bâtons de commandement. Ailleurs, on lui apporte, l'un après l'autre, les divers services du repas, les gâteaux, les vins, les viandes canoniques, les fruits dont il a besoin dans le monde des morts : c'est alors qu'il est assis sur un fauteuil seul ou avec sa femme. Ces deux poses qu'il a dans les peintures, le sculpteur les lui garde dans ses statues : debout, il est censé recevoir l'hommage des vassaux ; assis, il participe au repas. Et de même, les statues qui servent de corps aux gens de la famille et de la maison ont, comme les siennes, la pose qui convient à leur rang et à leur métier. L'épouse est tantôt debout, tantôt assise sur le même siège que lui ou sur un siège isolé, tantôt accroupie à ses pieds comme pendant la vie. Le fils a le costume de l'enfance si la statue a été taillée tandis qu'il était encore enfant, le costume et l'attitude de sa charge s'il est à l'âge d'homme. Le scribe intendant se tient à cropetons, le rouleau étalé sur les genoux, comme s'il écrivait sous la dictée ou s'il lisait un livre de courtes2. L'esclave moud le grain, les boulangers pétrissent la pâte, les celleriers poissent leurs amphores, les pleureurs se lamentent et s'arrachent les cheveux, comme ils étaient tenus de le faire en ce monde; chaque individu a l'occupation de sa condition. La hiérarchie sociale suivait l'Égyptien après la mort et elle réglait la pose de la statue après, comme elle avait réglé la pose du modèle avant la mort. Il en est de même aujourd'hui,
1. Voir ce qui est dit du Serdàb, pages 40-41 du présent volume.
2. Voir plus haut, pages 53-54 du présent volume, ce qui est dit des statues des scribes accroupis ou agenouillés.
PÉHOURNOWRI
jusqu'à uu certain point, et qui veut faire la statue d'un imprimeur ne s'avise guères de lui attribuer la démarche et le costume d'un mineur ou d'un marin. Toutes ces statues, enfermées dans le tombeau, y formaient comme une sorte de tableau oïl chaque personnage tenait éternellement la pose caractéristique de son rang ou de son métier. L'artiste était libre de varier le détail et de régler les accessoires à sa fantaisie ; il n'aurait pu changer la disposition générale sans nuire à l'utilité de son œuvre.
Au fond, il en est des statues de l'ancienne Egypte ce qu'il en est des tableaux de sainteté des écoles italiennes. Les peintres devaient traiter leur sujet sur des données dont ils ne pouvaient s'écarter sans le fausser ou le défigurer. Réunissez soixante ou quatre-vingts Saint- Sébastien dans une salle : combien de ceux qui y pénétreront résisteront-ils à l'ennui qu'en produirait infailliblement sur eux la répétition constante? Au dixième Saint-Sébastien quelques gens du métier seuls n'auront pas tourné le dos. Encore ici supposé-jc qu'on n'ait rapproché que des morceaux de choix, où l'examen permet de reconnaître les qualités du maître. Admettez au contraire qu'on ait rassemblé au hasard tout ce qu'il y a de Saint-Sébastien, sans avoir éliminé par avance les mauvaises toiles : les plus beaux Saint-Sébastien, du monde, perclus dans la foule, risqueront de ne pas attirer l'attention du public plus que le Scribe accroupi ou les autres chefs-d'œuvre de sculpture égyptienne que renferme le Louvre. L'hypothèse parait absurde, car personne n'admet aisément qu'on ait l'idée de faire une collection de ce genre. Pour les œuvres modernes ou anciennes dont on connaît le prix, d'accord; mais les musées égyptiens ont toujours été classés jusqu'à présent comme des dépôts d'objets archéologiques, non comme des galeries d'art. Toute statue y est un scribe, un dieu, un roi ; c'est le scribe Hor de la XIXe dynastie, ou le scribe Skhemka de la Ve, ou le roi Sovkhotpou coiffé du pschent, et ce n'est que cela. Les scribes de pacotille et les scribes qui sortent des mains d'un maître sont confondus
sous la même rubrique, et l'on n'y pose aucune marque qui distingue
les bons des mauvais. Péhournowri est un scribe, Ramké un second scribe, Rahotpou un troisième scribe, de la môme façon que le Saint- Sébastien de tel grand maître italien et le Saint-Sébastien des images d'Epinal sont deux Saint-Sébastien : le public qu'on n'avertit point de la différence et qui ne tient pas à un scribe plus qu'à un autre passe ou Ire sans regarder.
L'impression de la monotonie est produite par la répétition perpétuelle des mêmes types et par la méthode de classement adoptée dans les musées. Si l'on se décidait à faire pour l'Egypte ce qu'on a fait pour la Grèce et pour Rome, à séparer les productions de l'art et les sujets archéologiques, l'opinion des gens du monde se modifierait promptement. L'impression de monotonie ne disparaîtrait pas entièrement, le nombre des types étudiés par les sculpteurs égyptiens n'étant pas assez considérable : elle s'atténuerait, et elle ne fermerait plus les yeux de la foule à ce que la sculpture égyptienne possède de beauté réelle et de perfection.