KHNOUMHOTPOU
a longtemps appelé sans raison Phtah embryonnaire1. Peut-être Khnoumhotpou joignait-il à sa fonction d'intendant de la garde-robe la charge de bouffon de cour ; peut-être était-il de haute naissance et préservé par son origine des ennuis auxquels leur difformité exposait ses pareils de basse extraction.
Aussi bien nous n'avons pas besoin de savoir ce qu'il était : rien qu'en nous léguant son portrait, il a rendu à la science un service signalé. Souvenons-nous en effet du rôle que les statues des tombeaux jouaient dans les conceptions théologiques des Égyptiens : elles étaient le support indispensable du double, le corps sans lequel cette âme du mort ne subsistait pas dans l'autre monde. On aurait pu croire qu'à passer de la vie terrestre dans celle d'outre-tombe, les gens à qui la fortune n'avait pas départi la beauté n'auraient pas été fâchés de revêtir une apparence nouvelle ; tant qu'à renaître, mieux vaut encore renaître moins laid. Le soin que le pauvre Khnoumhotpou a pris de nous arriver difforme montre bien que les vieux Egyptiens n'avaient pas nos désirs à ce sujet : ils tenaient à rester toujours, tels que la nature les avait créés au moment cle la conception. Ce n'était pas de leur part absence de coquetterie, mais nécessité : leur idée de l'âme les obligeait à en agir ainsi. Du moment que leur personnalité était liée indissolublement à l'existence du corps, la première condition qui s'imposait à eux pour rester identiques à eux-mêmes au delà de la mort comme en deçà, c'était de conserver sans y rien changer sa forme terrestre. Pour que le Khnoumhotpou qui logeait dans l'hypogée de Saqqarah ne fût pas un être différent du Khnoumhotpou qui s'était promené dans les rues de Memphis, il fallait que son double désincarné y trouvât comme support une statue de nain. Donnez-lui les belles proportions de Ti ou de Rànofir, la démarche fi ère et la mine
1. Voir, à propos de ce dieu, le curieux mémoire du docteur Fariiot, Sur l'origine d'une des formes du dieu Phtah, dans le Recueil de travaux relatifs à la philologie et à l'archéologie égyptiennes et assyriennes, t. Il, p. 129-133.
hautaine du Chëîkh-el-Beled, même le type plus vulgaire du Scribe accroupi, il n'en aurait su que faire. Sa substance, coulée pour ainsi dire dans le moule exigu et difforme du nain, n'aurait jamais pu s'adapter au moule nouveau où l'artiste aurait essayé de la jeter. Khnoumhotpou embelli n'aurait plus été Khnoumhotpou ; son tombeau, sans statue de nain, n'aurait plus renfermé qu'un double et un support étrangers l'un à l'autre.
C'est donc la ressemblance, et la ressemblance absolue, que l'artiste devait chercher à reproduire, et par là s'expliquent la gravité et le scrupule qu'il a mis à rendre la difformité de son modèle. Les Egyptiens étaient naturellement moqueurs et ils mêlaient volontiers le comique au sérieux, non seulement dans la littérature mais dans les arts. Pour n'en citer qu'un exemple, le peintre qui a retracé à Thèbes l'enterrement de Nofrihotpou a dessiné, à côté des grands bateaux chargés de pleureuses et de tout l'appareil de la douleur, les contorsions de deux matelots dont la chaloupe vient d'être heurtée brutalement par les rames de la barque funéraire. Si le sculpteur qui a taillé Khnoumhotpou avait été libre de suivre son penchant naturel, il aurait probablement exagéré certains traits et prêté au malheureux une physionomie légèrement ridicule. La conscience religieuse ne lui a point permis de le risquer : une statue plus laide que nature aurait eu pour l'âme de l'original les mêmes inconvénients qu'une statue plus belle. Un corps de pierre identique de tous points au corps de chair, voilà ce que demandait l'Egyptien, et voilà ce que le sculpteur a fabriqué pour le petit Khnoumhotpou. On comprend qu'ici ce que nous appelons la question d'art est secondaire : un tailleur de pierre sachant bien son affaire suffisait à la besogne.
Il ne faudrait pas conclure de ce qui précède que je considère l'image de Khnoumhotpou comme étant d'un simple ouvrier. On a répété trop souvent qu'en Egypte la statuaire était un métier mécanique; on enseignait aux sculpteurs à fabriquer des bras, des jambes,
LE NAIN KTINOUMHOTPOU
des tètes et des torses qu'ils assemblaient selon la formule, d'après deux ou trois modèles, toujours les mêmes. Cette opinion, renouvelée des Grecs, est assez difficile à soutenir en présence de la statue de Khnoumhotpou ; on peut, en effet, établir des poncifs pour des corps constitués régulièrement, on ne peut pas prévoir toutes les variétés de corps difformes. Le maître inconnu, dont nous avons l'oeuvre à Boulaq, a dû procéder exactement comme un moderne que les nécessités du métier mettraient en présence d'un modèle contrefait : il a fait œuvre d'artiste et non besogne de manœuvre.
LA GACHETTE DE KARNAK