ET L'ÉCOLE DE SCULPTURE T II É B A I N E
Une largo mare parmi les ruines (fig. 15, p. 93), et, vers l'extrémité méridionale, deux batteries de chadoufs superposées qui travaillent à épuiser l'eau renouvelée sans cesse par les infiltrations. Sur les berges, des blocs et des statues boueuses autour desquelles des ouvriers à moitié nus s'empressent, des poutres, des leviers, des rouleaux de corde, l'amorce d'une voie Decauville; des restes de murs historiés dominent le chantier, et, par-dessus leurs crêtes irrégulières, le village moderne de Karnak se dessine en vigueur à l'horizon.
Lorsque, au début du m0 siècle avant notre ère, les premiers Ptolémées décidèrent de restaurer le temple d'Amon thébain, ils le trouvèrent encombré d'ex-voto*. Stèles, statues en pierre, figurines en bois ou en bronze, insignes divins ou royaux, il y en avait partout, dans les salles, dans les couloirs, dans les cours, serrés, amoncelés l'un sur l'autre, et en nombre tel que l'espace allait manquer pour en introduire de nouveaux. C'était un legs des dynasties éteintes ou des grandes familles disparues auxquelles les Pharaons avaient confère le privilège de consacrer leur image dans la maison du dieu, et l'on
1. Publié dans la Revue de l'Art ancien et moderne, 1906, t. XX, p. 247-252, 337-:i'i8.
n'aurait pu rien en vendre ou en détruire sans commettre un sacrilège1. On en disposa selon l'usage des peuples contemporains : on creusa une vaste fosse entre le septième pylône et la salle hypostyle, puis on les enfouit pêle-mêle en terre sainte. Vingt siècles plus tard, vers 1883, des sondages exécutés à la hâte me révélèrent la richesse du site, mais je n'osai rien entreprendre, faute d'argent; en 1901 seulement, lorsque la marche régulière du déblaiement y ramena les ouvriers, je recommandai à M. Legrain d'y descendre les tranchées plus profondément encore qu'à l'ordinaire, de façon à ne laisser rien échapper de ce qui se cachait dans le sous-sol. La fouille rendit d'abord ce que j'avais entrevu naguère, des colosses royaux en granit, en calcaire, en grès, qui furent remontés à leur place antique le long du pylône; un peu au-dessous, les pièces d'un bel édifice en calcaire d'Aménôthès Ier, que Thoutmôsis III avait employées comme remblai lorsqu'il agrandit le temple; tout au bas enfin, à six, douze, quatorze mètres de profondeur, ce à quoi personne de nous ne songeait, une favissa intacte, où des centaines de statues et de petits objets attendaient dans la boue l'heure de la délivrance.
Voici quatre ans que M. Legrain l'explore pied à pied, et je crois bien qu'il a réussi à la vider entière ; il faut dresser maintenant l'inventaire des trésors qu'elle nous a prodigués. Le meilleur du profit reviendra, sans contredit à l'histoire politique. Non que toutes les époques y soient représentées avec une abondance pareille, — le premier empire thébain n'y figure à peu près que pour mémoire, et les deux grandes dynasties du second n'y comptent que pour une centaine de pièces seulement, — mais, de la chute des Ramessides jusqu'à la conquête persane, la série des grands-prêtres d'Amon reparaît presque complète, eux, leurs femmes, leurs fils, leurs frères, les enfants ou les descendants extrêmes de leurs frères, et, du jour où la lignée