Voir plus haut, p. 39-40 du présent volume
LA CACHETTE DE KARNAK
mâle s'interrompit, les princesses qui héritèrent de ses droits avec les nobles personnages qui exercèrent le pouvoir en leur nom. Toutefois, tant de statues et d'inscriptions retrouvées d'un coup ne serviront pas qu'à nous renseigner sur la révolution qui transforma la royauté mili-
Fig. 15
Le chantier de Karnak en Janvier 1906.
taire de Thèbes en une théocratie ; elles nous sont autant de documents pour étudier La marche de l'art pendant les vingt siècles et plus que cette révolution s'accomplit. Certes, la facture en est très inégale, et beaucoup parmi elles n'offrent d'intérêt que celui de l'archéologie; plusieurs pourtant tranchent sur la masse par des mérites éminents, et elles se tiennent en bon rang à côté des meilleures productions cou-
nues de l'art égyptien. Comme elles proviennent du même temple et qu'elles ont été érigées par les membres divers des mêmes familles, il est naturel d'y voir l'œuvre d'une école unique, établie à Thèbes depuis la plus haute antiquité ; de fait, on y discerne aisément un ensemble de caractères communs, qui, se perpétuant sans altérations notables de génération en génération, déterminent entre elles des affinités de conception et de technique indéniables.
A pat't quelques stèles de mauvaise ordonnance et de facture grossière1, les monuments les plus anciens que nous ayons de cette école sont ceux que Carter et Naville découvrirent, de 1900 à 1906, dans le tombeau de Montouhotpou V, à Déir-el-liahari. Les bas-reliefs de la chapelle attachée à la pyramide sont d'un dessin aussi correct et d'une touche aussi ferme que les beaux bas-reliefs memphites de la Ve ou de la VIe dynastie; mais la saillie en est plus accentuée, le contour plus hardi et plus franc, l'homme plus trapu et posé plus solidement sur la ligne de terre, la femme plus menue de taille avec des hanches plus larges et une poitrine plus épanouie. La statue du roi (fig. 16), qui est au Musée du Caire 2, a été taillée en plein grès d'un ciseau fier et dur. Elle aies pieds et les genoux épais, les mains massives, le buste indiqué de façon sommaire, la face modelée largement. La couleur en est heurtée, chairs noires, costume blanc, bonnet rouge, selon le rituel des cérémonies auxquelles elle était destinée, et l'ensemble a l'aspect sauvage, mais d'une sauvagerie préméditée pour l'effet religieux à produire. Si un sculpteur memphite avait traité un pareil sujet, il ne
1. Voir, par exemple, les stèles décrites ou indiquées dans Maspero. Guide to the Cairo Muscum, 1903, p. 73-75, 94-95, 96, etc.
2. Elle a été publiée déjà dans le Musée Égyptie?i, t. II, pl. IX-X, p. 25-30.
LA CACHETTE DE KARNAK
se serait pas fait faute d'en harmoniser les lignes et d'en assouplir la couleur : il aurait inconsciemment ramené son type au type plus doux de physionomie humaine qui prévalait dans son école, au risque d'en affaiblir l'énergie.
Au contraire, le sculpteur thébain s'est inquiété surtout de reproduire la réalité telle qu'elle se montrait à lui, et cette préoccupation domine jusqu'à la fin chez tous ceux de son école. Ils rechercheront la ressemblance avec un parti pris d'exagérer plutôt que d'atténuer les traits individuels du sujet, et, pour l'atteindre, ils ne reculeront ni devant la rudesse de l'exécution, ni devant la violence du coloris : ils tomberont souvent dans la barbarie, presque jamais dans la banalité.
Quand Thèbes devint l'une des capitales de l'Egypte, sous la XIIe dynastie, ses rois tantôt se servirent des artistes locaux, tantôt appelèrent d'Héracléopolis ou du Fayoum des sculpteurs imbus de la tradition memphite. Le hasard nous a conservé deux tètes colossales, l'une de Sanouosrit Ier (Ousirtasen) découverte
1. La tête a été reproduite par Rougé-Banville, Album photographique, nns 111-112, cf.
Fin. 16 Montouhotpou V.
Grès peint.
par Mariette dans les ruines d'Abydos, l'autre de Sanouosrît III, extraite par M. Legrain du trou de Karnak (fig. 17). Le traitement
manuel est excellent dans les deux cas, et il est rare qu'on ait travaillé avec tant de dextérité une pierre aussi ingrate, mais l'inspiration est différente du tout. Ce sont bien deux personnages de même race, et la ressemblance générale est suffisante pour qu'on n'en doute pas : si on ne l'avait pas, on serait tenté de reconnaître dans chacune d'elles un souverain d'une dynastie différente. Aussi bien, la première appartient à une école qui s'inspire de la tradition memphite : le sculpteur a idéalisé, ou, si l'on préfère, stylisé son modèle, et il lui a prêté l'ovale court et plein, la face souriante et bonasse, que son école recommandait pour les statues officielles des Pharaons. Le second, au contraire, a copié les traits sans en adoucir un seul, le visage long et maigre, le front étroit, la pommette en saillie, la mà-
Mariette, Monuments divers, pl. XXI, a, b, c, et p. 29; l'ensemble est reproduit dans le Musée égyptien, t. II, pl. XIII, et p. 34-35.
Fig. 17
Tête d'un colosse de Sanouosrît.
Granit rose.
choire osseuse et pesante. Il a creusé les joues, il a cerné le nez entre deux sillons puissants, il a serré et projeté la lèvre inférieure dans une moue dédaigneuse; il a réalisé une oeuvre forte, où l'autre, pénétré des principes opposés, n'a tiré de la pierre qu'un morceau de facture agréable mais sans individualité.
Le contraste est moindre entre les deux manières, lorsqu'il ne s'agit plus de statues, mais de bas-reliefs. Parmi les fragments dont Thoutmôsis III s'était servi comme de remblai, un pilier carré s'est rencontré, qui provenait d'un édifice en calcaire de Sanouosrît Ier. Le Pharaon s'y voit sur l'une des faces, en compagnie de Phtah. Ils sont là, le roi et le dieu, debout, nez contre nez, aspirant l'haleine l'un de l'autre, selon l'étiquette entre personnes de rangégal qui se saluent (fig. 18, p. 97). Le style ressemble beaucoup à celui de l'école memphite, mais à l'examiner de près, on y distingue les particularités de l'école thébaine. Les contours sont arrêtés résolument, le relief est moins plat et, par suite, les ombres sont moins ténues, si bien que les figures se découpent en silhouette sur le fond avec plus de vigueur que dans les tableaux de Gizéh ou de Saqqarah : un Memphite aurait déployé plus d'élégance peut-être, mais il fût demeuré dans le convenu . Les scènes gravées sur les trois autres faces portent au même degré les caractères de l'art thébain, et il est fâcheux que le fragment soit unique jusqu'à ce jour : si le reste du temple était décoré aussi heureusement, la XIIe dynastie avait élevé à Thèbes une œuvre comparable aux plus belles de la XVIIIe et de la XIXe, aux portiques de Déîr-el-Bahari, au sanctuaire de Gournah et au Memnonium que Sétoui Ier construisit en Abydos.
lien est des statues de la XVIIIe dynastie découvertes à Karnak par M. Legrain, ce qu'il en est de celles de la XIIe : du premier instant qu'on les regarde, on y remarque les signes distinctifs de l'école, avec des modifications qui s'expliquent lorsque l'on considère la position de Thèbes à cette époque. Résidence favorite des Pharaons et siège permanent de leur gouvernement, sa prospérité s'accroissait sans cesse par l'apport des butins qu'ils ramassaient en Syrie ou en Ethiopie, et le goût pour les constructions s'y développait à mesure que la richesse y augmentait. Non seulement les rois ne se lassaient pas de l'embellir, mais les particuliers s'y bâtissaient, à l'exemple des rois, des palais et des tombeaux somptueux. 11 fallait surabondance d'artistes à si pleine besogne : les ateliers se multiplièrent, et les sculpteurs accoururent de tous les points du pays pour suppléer à la rareté des sculpteurs thébains. Ces étrangers ne se fondirent pas dans l'école locale sans y exercer quelque influence : elle se subdivisa en plusieurs branches dont chacune, conservant le fond commun de préceptes et d'habitudes, assuma bientôt sa physionomie personnelle. Nous en connaissons deux ou trois déjà, mais combien dut-il y en avoir pendant les trois siècles que la dynastie dura, dont l'œuvre entière est perdue pour nous ou se confond encore dans la masse?
C'est à un même atelier que j'attribuerai volontiers, outre un certain nombre de pièces entrées récemment dans notre musée, trois des fragments les meilleurs que M. Legrain ait retirés de la favissa, 1-e Thoutmôsis III, l'Isis et le Sanmaout. Le Thoutmôsis III (fig. 19) est pris dans un schiste très souple qui admet toutes les finesses du ciseau, et nulle gravure ne rend justice à la délicatesse de son modelé : le jeu
Fie 19 IHisle de Thoutmôsis III.
Schistegris.
LA CACHETTE DE KARNAK
des muscles y est noté discrètement, mais avec une sûreté extraordinaire, et les ombres imperceptibles qu'il produit variant à mesure qu'on tourne autour de la figure, l'aspect de la physionomie semble changer d'instant en instant. Isis (fig. 20) n'était pas de naissance royale, et peut-être sortaitelle d'une des couches inférieures de la société :
on ne soupçonnait pas son existence il y a vingt-cinq ans, et la statuette en granit rose de Karnak est le premier portrait que nous possédions d'elle. C'est d'elle pourtant que Thoutmôsis III tenait les traits par lesquels il diffère de ses prédécesseurs, le grand nez busqué, les larges yeux ouverts presque à fleur de tête, la bouche charnue, la l'ace arrondie, La perruque pesante qui lui charge la tête rendait la tâche du sculpteur difficile : il n'en a eu que plus de mérite à concevoir une œuvre devant laquelle on s'arrête, même à côté de la
Isis
Fig. 20
île Thoutmôsis
précédente. Tous les caractères de l'école thébaine y sont réunis, la recherche de l'expression personnelle, la sincérité du rendu, la largeur des épaules et, par contre, l'amincissement voulu de la taille entre l'ampleur des seins et l'évasement des hanches. L'étude de la facture nous oblige à l'attribuer au même atelier, sinon au même artiste à qui nous devons la statue de Thoutmôsis III. J'en dirai autant du groupe ffig. 21) qui représente Sanmaout et la petite princesse Nafèrourîya dont il était l'intendant : rien n'y sent moins le convenu que le geste libre et ferme par lequel le brave homme tient l'enfant, ou la pose d'abandon confiant avec laquelle celle-ci se blottit contre sa poitrine. La franchise du mouvement s'accorde bien avec la douceur spirituelle de la face et avec le sourire qui anime les yeux et les grosses lèvres. Sanmaout avait été majordome de la reine Ilachopsouitou, et sa souveraine l'avait autorisé à ériger ses statues dans le temple d'Amon. Après avoir examiné celles d'entre elles qui nous restent, on ne saurait douter qu'elles ne proviennent toutes de l'un des ateliers royaux, celui-là sans doute d'où sortiront plus tard les statues de Thoutmôsis et de sa mère Isis .
Et nous avons la preuve directe que les sculpteurs thébains de cette époque s'efforçaient par-dessus tout d'assurer la ressemblance. Ils dessinaient et redessinaient leur sujet avant de poser la maquette définitive, et le climat sec de l'Egypte nous a conservé beaucoup de leurs cartons. Cartons n'est pas précisément le mot, puisqu'ils employaient des éclats de calcaire pour leurs études, mais le terme (YOslraca sous lequel nous les désignons ne vaut pas mieux, et de plus il n'est intelligible qu'aux égvptologues de métier. C'est par centaines qu'ils sont entrés au musée du Caire, et l'on y peut noter les tâtonnements de l'artiste, ses hésitations, ses repentirs, les variations de sa pensée et de sa main, jusqu'au moment où il est devenu le maître absolu de son modèle. Plus d'une fois, d'ailleurs, le hasard des fouilles a ramené au jour ce modèle lui-même, et il nous fournit le moyen de comparer le
LA CACHETTE DE KARNAK 105 portrait à l'original. C'est le cas pour Thoutmôsis III. Sa momie a été
Fig. 21
Sanmaout et la princesse Nafêrouriya.
Granit noir.
trouvée en 18S1 dans la cachette de Déîr-el-Baharî, et elle est exposée avec les autres dans notre Galerie des Souverains. Certes le visage s'est
altéré beaucoup au cours de la momification, et le retrait des chairs, l'affaissement des yeux, l'écrasement du nez, la décoloration de la peau le font très différent de ce qu'il était autrefois. Pourtant, si le modelé superficiel s'est modifié, celui du dessous est resté : lorsqu'on le compare de profil et de face au masque de la statue, on est forcé d'avouer
qu'il lui est identique, avec la vie en plus dont le sculpteur a perpétué l'expression.
Franchissons un siècle et demi et transportons-nous aux dernières années de la dynastie : elles nous ont légué plusieurs morceaux qu'il faut rapporter à une origine commune, la belle tête de femme que Mariette appelait Taia, le Khonsou et l'Amonde Harmhâbi1, le Toutànoukhamanou, et peut-être aussi la statuette en bois pétrifié que Legrain re tirade la favissa en 1905. Ne doit-on pas y reconnaître un portrait d'Aï ?
Elle a grande allure, malgré ses dimensions restreintes (fi g. 22), mais la matière fâcheuse dans laquelle elle est découpée n'a point permis à l'artiste de pousser loin l'exécution : la ressemblance demeure indécise. Elle garde pourtant la marque de l'école, et divers détails dans le nez, dans la bouche, dans la coupe des yeux, dans l'insertion des sourcils, m'en paraissent rendre vraisemblable l'attribution au groupe d'artistes à qui nous sommes redevables du Khonsou et du Toutâ-
Fig. 22
Statuette, sculptée dans du bois pétrifié.
1. Sur ce groupe, voir l'article de Legrain dans le Musée égyptien, t. II, p. 1-14 et pl. I-IV.
noukhamanou (fig. 23, 24). Que ceux-ci sortent d'une même main, je le crois assuré, et un instant d'examen le prouvera. Les deux figures pourraient presque se superposer : l'œil est creusé de quantité
Fig. 23 K li on son thébain.
Granit.
identique chez l'une et chez l'autre, l'attache du nez est la même, ainsi que la manière de gonfler légèrement les narines, d'épanouir le milieu des lèvres et d'en pincer les commissures. La physionomie a
quelque chose de souffreteux, mais les indices de mauvaise santé, l'obliquité et la meurtrissure des yeux, l'amaigrissement des joues et du cou, la saillie des omoplates sont plus accusés sur le Khonsou que
Fio. 24
Statue de Toutânoukhamanou.
Granit rouge.
sur le Toutânoukhamanou ; on dirait que le modèle du Khonsou, s'il n'est pas Toutânoukhamanou à un âge plus avancé, avait une prédisposition plus visible à la consomption. Un médecin devrait les
étudier l'un et l'autre : lui seul pourrait décider si, comme je l'imagine, elles représentent un malade et peut-être établirait-il d'après le faciès du sujet le diagnostic exact de la maladie.
Fig. 25 La soi-disant Taia.
Calcaire blanc.
Les rapports sont moins accentués avec la tête dite de Taia (fig. 25), et on ne les remarque pas du coup sur la gravure : ils sont évidents pour qui étudia les originaux. On y constate atténuées toutes les parti-
cularités que j'ai signalées sur Khonsou et sur Toutânoukhamanou : la reine n'était pas une malade, mais les diverses parties de son visage
FlG. 20
Le Ramsès II du Musée de Turin.
AlhAtre.
sont traitées du même parti, et la main qui les tailla est bien celle qui cisela si délicatement les images du dieu et du Pharaon, ses contemporains. Alors qu'on ne connaissait qu'elle, l'étrangeté de sa physio-
LA CACHETTE DE KARNAK
nomie surexcita l'imagination des savants. Mariette qui la trouva la crut étrangère à l'Egypte : il l'identifia avec Tiyi, la femme d'Aménô-
Fig. 27
Ramsès IV conduisant un prisonnier libyen.
Granit gris.
thés III, il la déclara Syrienne, Hittite, Arménienne, et son opinion prévalut'pendant longtemps. On sait aujourd'hui qu'elle date d'un quart
de siècle au moins après Tîyi, et qu'elle représente la femme ou la mère d'un des Pharaons qui succédèrent aux souverains hérétiques de la XVIIIe dynastie, Harmhabi. Et, de fait, les portraits de Tîyi qui sont sortis récemment de terre n'ont aucun point de similitude avec celui de la reine de Mariette : ils nous montrent une femme d'un type maigre, osseux, la mâchoire lourde, le menton long et déprimé, le front fuyant et bas, la physionomie du Pharaon Khouniatonou, telle que les bas-reliefs et les statues d'El-Amarna nous l'ont rendue familière1. Notre reine se rattache, par la forme et par l'expression du visage, à la famille d' Harmhabi ou de Toutànoukhamanou : la ressemblance de sa statue à celles de Legrain le prouverait suffisamment, s'il en fallait une preuve nouvelle.
Et maintenant, lorsque l'on a comparé entre eux les deux groupes que je viens de décrire, on confesse sans peine que l'inspiration et la technique du second procèdent directement de l'inspiration et de la technique du premier. Le goût a flotté pendant les cinq ou six générations qui les séparent et la mode a eu ses caprices qui ont influé sur l'exécution : les caractères généraux sont demeurés inaltérables et leur persistance nous permet d'affirmer une fois de plus la continuité de l'école.
Elle se maintint florissante pendant la XIXe dynastie, et la favissa nous a rendu de ses oeuvres qui ne le cèdent en rien à celles de l'âge précédent. La meilleure est, selon moi, une statuette mutilée de Ramsès II, si semblable à la grande statue de Turin (fig. 26, p. 110) pour la pose et pour le faire, qu'elle paraît en être la maquette primitive ou la
1. Voir l'un de ces portraits plus bas, pl. IV, 9g. 45-4U et p. 154-155 du présent volume.
LA CACHETTE DE KARNAK 113
rédaction exacte, Quelques morceaux de la XXe dynastie sont dignes d'estime, sans s'élever beaucoup au-dessus de la moyenne, tel un petit
FlG. 28 Le prêtre au singe.
groupe en granit de Ramsès VI, amenant un prisonnier libyen au dieu Amon (fïg. 27, p. 1 1 1) : la démarche du Pharaon victorieux ne manque
pas de fierté, la pose contrainte du barbare est observée habilement, et le mouvementdulion en miniaturequi se glisse entre les deux a été interprété avec le naturel habituel aux Égyptiens lorsqu'ils dessinaient les animaux1. J'aime mieux pourtant le prêtre au singe (flg. 28, p. 1 13), ou, pour l'appeler par son nom, le premier prophète d'Amon, Ramsès-Nakhouîti. Accroupi, les mollets et les cuisses posés à plat sur le sol, un rouleau étendu devant lui en travers des jambes, emperruqué, enjuponné, embarrassé dans ses robes d'apparat, il médite ou il se récite des prières à lui-même intérieurement, d'un air abstrait. Un petit cynocéphale velu lui perche sur les épaules et lui regarde par-dessus la tète : c'est le dieu Thot qui se révèle dans cette position insolite, et il était difficile de coordonner la bête et l'homme d'une façon qui ne fût ni ridicule, ni simplement disgracieuse. Le sculpteur s'est tiré d'affaire à son honneur. Le prêtre plie légèrement le cou, mais on sent que la bête ne lui pèse point; celle-ci de son côté se dissimule à moitié derrière la coiffure, et le froncement narquois de son muffle prévient l'effet fâcheux qu'aurait pu produire un masque d'animal surmontant une face d'homme. Comme le groupe de Ramsès VI, celui-ci porte l'empreinte de l'école, mais avec des différences de technique notables : si le premier a été sculpté dans l'un des ateliers royaux, l'autre provient d'un autre atelier dont on peut indiquer l'origine.
On sait comment, un siècle environ après la mort de Ramsès III, les pontifes d'Amon se rendirent maîtres de la Thébaïde entière : tandis qu'une dynastie nouvelle s'établissait à Tanis dans le Delta oriental, ils exerçaient l'autorité suprême sur l'Égypte du Sud et sur l'Ethiopie, tantôt avec le seul titre de grand prêtre, tantôt avec celui de roi, et leur maison sacerdotale fut le siège de leur gouvernement. Nous en ignorons le site précis, mais une inscription nous apprend qu'elle était située au voisinage du septième pylône, non loin de l'endroit où la
1. La tète du Pharaon qui avait été volée au moment de la découverte a été retrouvée depuis que cet article a paru et rachetée par le Musée du Caire, 1912.
LA GACHETTE DE KARNAK
favissa fut creusée. Il est vraisemblable qu'au moment où ils arrivèrent à la domination, leurs parents à tous les degrés obtinrent d'eux le privilège de dresser leurs statues dans le temple. La cour comprise entre le septième pylône et la salle hypostyle ne contenait encore qu'un nombre restreint d'ex-votos : ils la choisirent pour y consacrer leurs monuments, et ils la remplirent au cours des générations. Ce qui nous
Fie. 29
Osorkon II présentant un bateau au dieu Amon.
en est parvenu ne comprend pas tout ce qu'ils avaient érigé en leur propre nom ou à la mémoire des leurs. Beaucoup de statues furent usurpées ou détruites pendant les guerres civiles ou étrangères, mais lorsque les Macédoniens conquirent le pays, il en subsistait assez pour qu'on en jetât plus d'un demi-millier dans la favissa. Il avait fallu nombre d'artistes afin de fournir à tant de commandes, et Thèbes posséda longtemps, en plus de son atelier royal, un ou plusieurs ateliers pontificaux. C'est à l'un de ceux-ci qu'il convient d'assigner et l'homme au singe, et presque toutes les statues qui sont postérieures à
la chute des Ramessides. Elles ont une valeur réelle pour la plupart et
elles ne le cèdent guère aux anciennes œuvres royales, ainsi la statuette en calcaire d'Orsorkon II (fig. 29, p. 115), qui se traîne à terre et qui offre à son dieu une barque dont les fragments ont disparu. On est contraint d'avouer pourtant que beaucoup sont, sinon mauvaises, au moins sans intérêt pour l'histoire de l'art.
Aussi bien, la pose habituelle ne prêtait-elle guère à l'élégance. Elles sont presque toutes accroupies, les cuisses à la poitrine, les bras croisés sur les genoux : quel parti pouvait-on tirer d'une attitude qui réduisait l'homme à n'être qu'un paquet surmonté d'une tête ? Où le modèle s'est départi de cette pose hiératique, les qualités de l'école se manifestent.
L'Ankhnasnofiriabrê en Hathor est d'une grâce un peu guindée (fig. 30) : elle soutiendrait presque la comparaison avec l'Amenertaîous tant aimée de Mariette, si elle ne s'appuyait pas à un gros pilier disgracieux. Peutêtre le contraste entre la minceur de
Fig. 30
La reine Ankhnasnofiriabré.
la taille et le gonflement du buste et
du ventre est-il trop marqué dans l'Ankhnas, mais la tête est d'une facture irréprochable. Il en est presque toujours ainsi à cette époque : si les sculpteurs y ont négligé
LA CACHETTE DE KARNAK
parfois ou mal interprété les corps, ils ont soigné les tètes avec amour. On compte les beaux portraits à la vingtaine parmi les statues sorties de la cachette : je n'en donnerai ici que deux, celui de Mantimehê (fig. 31)
Fig. 31 Mantimehê.
et de son fils Nsiphtah (fig. 32, p. 118), qui vécurent sous Taharkou et sous Psammétique Ier. Thèbes était placée alors sous un régime singulier. Lorsque la descendance mâle des prêtres s'éteignit, le pouvoir et celles
des fonctions sacerdotales que les femmes pouvaient exercer passèrent aux mains des princesses : l'une d'elles fut élue qui, mariée au dieu clans des noces mystiques, jouissait désormais du droit de vivre librement à
Fig. 32
Nsiphlah, fils de Mantimehê.
sa guise. Ces pallacides d'Amon avaient, pour les aider au gouvernement, des majordomes qui jouèrent souvent auprès d'elles le rôle du premier ministre auprès des reines à Madagascar avant l'occupation de
l'île par les Français. Mantirnehê et son fils sont les plus connus de ces personnages, et les artistes auxquels ils confièrent le soin de faire leur portrait devaient être des meilleurs parmi ceux de l'atelier sacerdotal. C'est, en effet, la nature même, et nul maître des âges antérieurs n'aurait mieux exprimé, ni d'un ciseau plus franc, la vulgarité énergique du père et l'inanité aristocratique du fils. La seconde époque saïte et les débuts de l'époque grecque manquent presque dans la cachette : la misère était trop générale, sous les Perses, pour que l'on songeât aux choses de l'art, et la domination macédonienne venait seulement de se consolider lorsque la fosse commune fut creusée. Une tête en granit (fig. 33), de travail hâtif mais de fîère apparence, nous montre pourtant que l'atelier thébain suivait le mouvement qui emportait les écoles de la Basse-Egypte, et que, sans doute sous l'influence de modèles grecs, il se préoccupait de détails qu'il avait négligés jusqu'alors : le crâne y est étudié avec la recherche de l'exactitude, ainsi que les menus accidents de la physionomie, rides du front, plis de souci entre les yeux et vers la naissance du nez, affaissement ou boursouflure des joues, jeux de muscles autour des narines et de la bouche. Le sculpteur a voulu noter dans son œuvre, non seulement les grandes lignes du visage, mais les petits accidents qui caractérisaient l'individu et qui déterminaient sa personne.
Fig. 33 Tete d'époque saïle.
Il y a longtemps déjà que j'ai entrepris de distinguer, sous l'uniformité apparente qu'on reproche à l'Egypte, les variétés de facture et de conception qui peuvent servir à y reconnaître des écoles, et dans l'œuvre des écoles, celle des ateliers. Il ne m'a pas été difficile de montrer naguère en quoi la manière memphite diffère de la thébaine, ni ce qui les sépare l'une et l'autre de celles qui florissaient à Hermopolis, à Tanis, à Sais, mais faute de documents assez nombreux, je n'avais pas réussi jusqu'à présent à jalonner le développement d'une même école à travers une longue durée de siècles. La trouvaille de Karnak m'a fourni les matériaux qui me manquaient, et, depuis que M. Legrain l'exploite, je n'ai cessé d'y puiser des renseignements sur ce point. Elle m'en a apporté en quantités parfois inégales il est vrai, et il me reste encore beaucoup à apprendre et sur les époques les plus anciennes, et, dans les époques plus récentes, sur certains moments de transition : je crois pourtant que les résultats acquis déjà sont assez importants et assez significatifs pour nous obliger à remanier l'histoire de l'art égyptien. Je n'ai pas voulu me risquer à le faire ici, mais, si courte que soit la présente étude, on voit à quels résultats elle m'a conduit J'ai constaté que les caractères de l'art thébain étaient bien tels que je les avais cru reconnaître au début de mes études; j'ai ensuite marqué rapidement les étapes que cet art a parcourues depuis le moment où Thèbes naquit à la vie politique, jusqu'à celui presque où elle cessa d'exister comme grande ville.
LA VACHE DE DEIR-EL-BAHARI
Le 12 février 1906, vers deux heures de l'après-midi, tandis que Naville achevait de déjeuner, un ouvrier vint tout courant l'avertir que le haut d'une voûte commençait à sortir du sol.
Depuis quelques jours déjà, les indices qu'il relevait lui faisaient pressentir une découverte prochaine : il se rendit sur les lieux et, dans la butte de sable qui dominait les portiques postérieurs du temple de Montouhotpou, il vit soudain un spectacle qui le remplit de joie (fig. 34).
La voûte était dégagée près d'à moitié; au-dessous, dans l'ombre, une admirable vache allongeait le cou et semblait regarder curieusement au dehors. Quelques heures de travail lui suffirent à
Fig. 34
La var.he de Déir-el-Bahari dans sa chapelle.
1. Public dans la Revue de l'Art ancien et moderne, 1907, t. XXII, p. 5-18.
compléter le déblaiement de la bête. Elle était intacte de sa personne, mais une petite figure adossée à sa poitrine avait eu la face martelée dès l'antiquité, et la violence des coups avait déterminé dans l'encolure une fissure qui en compromettait la solidité. La pièce où elle s'abritait était bâtie dans un enfoncement de la montagne, avec des dalles de grès sculpté et peint. Le plafond, arrondi en berceau, ne forme pas une arche d'appareil régulier, à clef et à lits rayonnants : il se compose de deux rangées parallèles de blocs courbes, taillés en quart de cercle, puis arc-boutés l'un contre l'autre par leur extrémité supérieure. Il est peint en bleu foncé et semé d'étoiles jaunes à cinq branches pour simuler le ciel. Les trois parois verticales sont décorées de scènes religieuses : Thoutmôsis III adore Amonrà, seigneur de Thèbes, sur celle du fond, et, sur les deux côtés, il fait offrande à Hathor, qui n'est autre que la vache même enfermée sous la voûte.
Elle était à moitié ensevelie encore, que déjà dix curieux braquaient sur elle l'inévitable kodak, ravissant à Naville et se disputant à euxmêmes le plaisir d'avoir été le premier à la photographier. Le soir venu, il n'était bruit que d'elle dans tous les hôtels de Louxor et les touristes liaient partie afin de l'aller admirer demain sans faute. Les fellahs, de leur côté, se racontaient les histoires les plus merveilleuses. Elle avait soufflé bruyamment au moment juste où le rayon de jour l'avait effleurée, et elle avait frissonné de tous ses membres. Elle avait affolé d'un regard le manœuvre qui l'avait aperçue, si bien qu'il s'était brisé la jambe d'un coup de pioche porté à faux. Elle n'était pas, d'ailleurs, en pierre, ainsi qu'elle semblait l'être, mais en or fin déguisé par les magiciens de Pharaon pour donner le change aux chercheurs de trésors : quelques formules répétées à l'heure voulue, avec les fumigations et les rites prescrits, puis une cartouche de dynamite et, après l'explosion, les fragments se transformeraient en autant de lingots de métal. Et comme si ce n'eût pas été assez des sorciers, les marchands d'anti-
LA VACHE DE DÉÎR-EL-BAHARÎ
quités rôdaient déjà aux alentours. Sans doute elle pesait assez pour qu'ils ne songeassent pas à l'enlever entière, mais leur était-il bien difficile de détacher la tête et de la dérober pendant la nuit, malgré la vigilance de nos gardiens ou avec leur complicité? Il ne manque jamais d'amateurs peu scrupuleux, prêts à payer très cher un objet volé, pourvu qu'ils lui supposent une valeur d'art ou d'archéologie, et la certitude de gagner plusieurs milliers de francs en cas de succès compense largement, auprès des honnêtes courtiers de Louxor, le petit ennui d'avoir à débourser quelques sous d'amende ou à subir une huitaine de jours de prison s'ils sont surpris en flagrant délit. J'aurais souhaité que le monument demeurât à sa place antique, mais c'eût été trop tenter la fortune et je n'avais d'autre moyen de le sauver que de l'emmener au Caire. Je confiai l'expédition à l'un de nos ingénieurs, M. Baraize, qui s'en acquitta à merveille : en moins de trois semaines, il eut démonté les blocs, emballé la vache et conduit les caisses au chemin de fer à travers la plaine thébaine. Aujourd'hui, la chapelle est rebâtie en bonne position, à l'extrémité d'une de nos salles, mais la déesse ne s'y dissimule point dans l'ombre, ainsi qu'àDéîr-el-Bahari. Elle se tient à l'entrée, le corps en pleine lumière, l'arrière-train à peine engagé sous l'arceau : elle sort de chez elle et elle se montre librement aux visiteurs, depuis le museau jusqu'à la retombée de la queue1.
Elle étonne d'abord par le mélange du parti pris mystique et du réalisme (fig. 35, p. 125). Lorsqu'on la regarde de face, la tête seule apparaît entourée d'accessoires dont ceux-là seuls apprécient la signification
1. Elle est inscrite au Livre d'entrée sous le n° 38575, et la chapelle sous le n° 38576.
qui sont versés aux choses de la religion. C'est, au sommet de la composition, entre les hautes cornes en forme de lyre, la coiffure usuelle des déesses-mères, le disque solaire combiné avec les plumes droites et frappé d'une uraeus gonflée. Cet échafaudage d'emblèmes sans épaisseur et presque sans consistance risquait de se briser au moindre choc s'il n'eût été renforcé : il s'appuie donc sur deux touffes de plantes aquatiques dont les tiges, surgissant du socle auprès des sabots, montent à droite et à gauche le long des jambes; les fleurs, alternant avec les boutons, se recourbent au-dessus de la nuque, puis s'appliquent en éventail au revers du disque et des plumes. Au-dessous du museau et comme encadrée dans les herbages, une statuette d'homme est debout, le dos au poitrail. Il a, je l'ai dit, la face mutilée, les chairs noires, et il étend les mains devant lui, la paume en bas, dans un geste de soumission, comme s'il s'avouait l'humble serviteur d'Hathor : on devine pourtant le Pharaon au serpent de la couronne et au jupon raide qui s'étale en triangle en avant des cuisses. On le retrouve dans une attitude moins compassée, sous le flanc droit de la statue. Il est à genoux, nu, peint en rouge; il pétrit la mamelle des deux mains et il aspire goulûment le lait divin (fig. 36, p. 127). Si nous en croyons une légende gravée entre les lotus, les deux personnages, le noir et le rouge, sont un même souverain, Aménôthès II, de la XVIIIe dynastie, et peut-être en est-il ainsi. C'est pourtant Thoutmôsis III qui édifia la chapelle, et c'est lui que les dessinateurs y ont représenté deux fois, en prière devant la vache et lui suçant le pis. Il serait singulier qu'après avoir édifié le sanctuaire, il eût négligé de le pourvoir de sa déesse. Il est plus vraisemblable que la vache fut commandée par lui et cloîtrée là sur son ordre, mais sans dédicace et sans cartouche; il jugea sans doute que les bas-reliefs du voisinage constituaient pour lui des titres de propriété suffisants. Aménôthès II voulut s'associer plus tard à l'acte de piété de son père et, avisant une place vide au revers de la coiffure, il y intercala son prénom.
Kig. 33
Aménôthès II et la vache Hathor Vue de trois quarts.
LA VACHE DE DÉÎR-EL-BAHARÏ
Une telle complexité de figures et d'attributs n'est pas pour nous rendre aisée l'appréciation du morceau. Ajoutez d'ailleurs aux prescriptions du rituel les conventions du métier, dont les artistes égyptiens ne se sont jamais délivrés, du moins lorsqu'ils travaillaient la pierre :
Fie 36
Aménôthès II et la vache Hathor.
Vue sur le côté iJroil du groupe.
le ventre, la queue, les jambes, toutes les parties inférieures du groupe, sont saisies dans une cloison de pierre qui en gâte l'effet, si elle les garantit contre les chances de rupture. Et pourtant, malgré ces défauts choquants pour un moderne, un coup d'oeil suffit à en
révéler la beauté extraordinaire. La tête (pl. IV) diffère de celle de nos vaches européennes, mais c'est là question de race, et quiconque a vu la soudanaise de nos jours en discernera sans peine les traits sur PHathor de Déîr-el-Baharî, la plénitude du front, le modelé subtil des tempes et des joues, le mol évasement du mufle, la souplesse des naseaux, la petitesse de la bouche. Tant d'exactitude dans le détail est pour réjouir les naturalistes, mais on pourrait craindre qu'elle nuisît à la valeur artistique de l'ensemble. Il n'en est rien, et si d'un peu loin la physionomie semble empreinte uniquement de douceur et de somnolence méditative, elle s'éveille dès qu'on l'approche et elle prend un air d'attention intelligente. L'œil parait s'élargir et suivre le visiteur qui survient, le museau se contracter et palpiter pour flairer; le sculpteur, au lieu de polir le grès à outrance, ainsi que la tradition le voulait, y a respecté les stries fines du ciseau, et la lumière, jouant sur elles, donne par instants l'illusion du frisson qui court sur la peau. Le corps est d'une facture non moins précise, poitrine étroite, épaules minces, échine longue et bien ensellée, la jambe haute et maigre, la cuisse nerveuse, les hanches saillantes, le pis assez peu développé. L'arrière-train lui-même est détaillé avec une fidélité inimaginable. Contrairement à l'usage, le pelage est d'un rouge brun, plus foncé sur le dos, plus clair et d'un fauve qui tourne au blanc sous le ventre; il est moucheté de taches noires, telles des fleurettes à quatre pétales, et qu'on déclarerait artificielles s'il n'y avait pas aujourd'hui, dans le troupeau égyptien, des individus d'origine soudanaise qui en présentent de semblables : c'était à elles qu'on reconnaissait, parmi les génisses de l'année, celle dans laquelle Hathor avait daigné s'incarner et que l'on devait adorer tant qu'elle demeurerait sur terre.
Pl. IV