‹ Essais sur l'art égyptienChapitre 22 sur 55 · LA VACHE HATHOR AU CAIRE · texte numérisé non relu

LA VACHE HATHOR AU CAIRE

LA VACHE DE DÉJR-EL-BAHARÏ

Elle était avant tout la divinité des morts. Les édifices épars dans ce coin de la nécropole n'étaient pas, en effet, consacrés exclusivement aux dieux des vivants : c'étaient les chapelles attachées à des tombes royales, dont les unes y attenaient comme celle de Montouhotpou, et dont les autres, celle de la reine Hachopsouitou par exemple, étaient reléguées au delà de la montagne, dans les Bibàn-el- Molouk. On y voyait les souverains tantôt en prières et en offrandes devant les dieux, tantôt associés à eux et participant de leurs sacrifices. Hathor, régente de l'Occident et dame du ciel, était devenue, par un concours d'idées dont on comprend les raisons, la maîtresse des âmes et des doubles : elle occupait donc une place prépondérante dans les lieux où l'on célébrait le culte de ses vassaux. Parcourez les salles du grand temple à terrasses et vous l'y rencontrerez à plusieurs reprises, sous la figure et avec la pose qu'elle assumait dans l'oratoire découvert par Naville : elle est la vache nourricière que Thoutmôsis III et Hachopsouitou tettent à pleine bouche. L'allaitement du souverain n'était pas, d'ailleurs, une simple métaphore de langage réalisée et transcrite sur la pierre, mais un acte matériel emprunté aux coutumes du droit égyptien et la formalité finale des cérémonies de l'adoption. La femme qui, n'ayant point de fils pour perpétuer sa mémoire, désirait s'en procurer un, devait, après lecture de pièces préliminaires, livrer l'un de ses seins, le droit probablement, à l'adolescent ou à l'homme qu'elle avait choisi; celui-ci en pressait le bout quelques secondes entre ses lèvres, et par ce semblant de nourriture il lui devenait comme un fils. Chez les peuples à demi civilisés où cet usage subsiste, il n'est pas besoin que la femme ait été ou soit encore mariée : seulement, la jeune fille qui acquiert un enfant par ce

procédé se recouvre la gorge d'une étoffe fine avant de la prêter à la cérémonie. Si donc Thoutmôsis III, ou, par usurpation, Aménôthès II, s'est fait représenter à genoux sous le pis droit de l'Ilathor, il a voulu prouver par là qu'elle était sa mère divine; la complaisance avec laquelle elle lui abandonnait son lait montre suffisamment qu'elle admettait la légitimité de ses prétentions.

Ce n'est là, toutefois, qu'une moitié des idées exprimées dans notre groupe, et il nous reste à définir le sens des lotus fleuris qui se dressent de droite et de gauche. En tant que souveraine de l'Occident et des contrées où les morts séjournaient, elle revêtait des formes différentes selon les provinces. Au Nord, le peuple se l'imaginait sous l'aspect d'un de ces beaux sycomores qui poussent au milieu des sables, sur la lisière du désert libyque, verts et drus des eaux cachées que les infiltrations du Nil leur envoient. Le sentier mystérieux qui conduit aux rives de l'Ouest amenait les doubles à ses pieds; sitôt qu'ils y étaient, l'âme divine, logée dans le tronc, jaillissait entière ou jusqu'à mi-corps et elle leur tendait un vase rempli d'eau pure, un plateau chargé de pains. S'ils acceptaient ses dons — et ils ne pouvaient guère les refuser — , ils s'avouaient ses vassaux du coup et ils n'étaient plus autorisés à rentrer chez les vivants, mais les régions de l'au delà s'ouvraient devant eux. Dans les nomes du Saîd, où on se la figurait comme une vache, elle hantait un marais verdoyant qui croupissait sur les penchants de la chaîne libyque ; chaque fois qu'un double survenait sur le bord, elle allongeait la tête à sa rencontre d'entre les herbes et elle lui réclamait l'hommage, puis, lorsqu'il le lui avait rendu, elle lui accordait de pénétrer dans les rovaumes des dieux funèbres. Un chapitre du Livre des morts, le 186e1, très goûté des dévots sous le second empire thébain, nous initie à ce mythe, et la vignette qui le précède nous montre la scène telle que les Égyptiens la concevaient :

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