Naville, das Thebanische Todtenbuch, t. I, pl. CCXXII
LA VACHE DE DÉÎR-EL-BAHARÎ
les versants jaunes ou rouges de la montagne, le fouillis des plantes aquatiques, la vache en conférence avec le défunt. Le Pharaon qui commanda notre groupe — ou plutôt le sculpteur qui l'exécuta — combina cette donnée commune à tous avec le concept royal de l'adoption par la déesse, et il en exprima la résultante aussi complètement que
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Un inconnu et la vache Hathor.
les procédés de son art le lui permirent. Il réduisit le marais à deux minces faisceaux de lotus, puis il nota les deux moments principaux de l'adoption au moyen des deux figurines royales et de leurs attributs. La première porte, nous l'avons vu, le costume des Pharaons et elle a les chairs noires, mais droite sous le mufle de la bête, elle tourne le front au spectateur. Aménôthès II vient seulement d'arriver devant
la vache et de lui adresser la prière par laquelle il la conjure de l'aider dans son voyage à la recherche des villes éternelles; il demeure encore l'esclave de la mort, ainsi que sa couleur l'indique, toutefois, la déesse l'a enrôlé déjà parmi les sien s et elle le présente à l'univers comme son fils bien-aimé. Cette formalité accomplie, il s'est glissé parmi le fourré, il s'est agenouillé, et pétrissant le pis de sa main, il s'y est attaché à lèvres gourmandes. C'est le rite final de l'adoption et c'est aussi le gage de son retour à l'existence normale. A peine a-t-il avalé les premières gorgées de lait, la vie coule en lui avec elles ; l'artiste l'a fait nu comme un nouveau-né et il lui a peint les chairs en rouge, ce qui est la teinte des vivants.
Les deux formes de l'Hathor souhaitant la bienvenue au mort ne restèrent pas confinées chacune dans le canton où elle était née. Elles gagnèrent de proche en proche le pays entier, non sans éprouver des fortunes diverses. L'Hathor dans l'arbre fut réservée pour les papyrus, pour les stèles et pour les bas-reliefs. L'idée première en était peu favorable à la statuaire, et le sculpteur le plus habile aurait éprouvé de l'embarras à tirer de la pierre un gros arbre, une déesse perdue dans les branches, un personnage en prières devant l'arbre et devant la déesse. Toutefois elle prêtait à la peinture, et certaines des vignettes où elle est exprimée, dans les exemplaires soignés du Livre des Morts ou sur les parois des hypogées thébains, nous montrent la façon excellente dont les dessinateurs du nouvel Empire surent l'employer. Rien de plus varié et de plus habile que les relations qu'ils établirent entre la femme et le sycomore d'une part et le mort de l'autre. Celui-ci est parfois accompagné de son âme, un gros faucon à tête et à bras humains, qui mime ses moindres gestes : tandis que le double recueille
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l'eau de jeunesse dans ses mains jointes, l'âme en détourne un filet à son profit et elle s'en abreuve avec avidité. La couleur ajoute son charme à la composition, et les répliques du sujet qu'on voitàChéîkh Abd-el- Gournah dans les hypogées de la XVIIIe et de la XIXe dynasties
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Pélêsomtous el la vache Hathor.
obtiendraient une place d'honneur dans nos musées, s'il était permis de les détacher et de les monter en panneaux isolés.
L'IIathor dans les marais rentrait complètement dans les conditions ordinaires de la sculpture, et si elle offrait des difficultés sérieuses par quelques endroits, j'ai indiqué comment les maîtres thébains en triomphèrent. Elle fournit donc un thème assez fréquent aux ateliers, et notre musée du Caire en possède trois exemplaires à lui seul. Ils sont de
taille moindre que le groupe de Déîr-el-Baharî, et ils ne réunissent pas les deux concepts de l'adoration et de l'adoption; par suite, les lotus y manquent ainsi que le dédicataire au pis de la vache. Il s'agit, en effet, de simples particuliers qui n'avaient aucun droit à se proclamer les enfants de la déesse. Ils auraient usurpé un des privilèges de la royauté, s'ils avaient essayé de toucher au sein de l'Hathor; ils ne paraissent donc qu'une seule fois par groupe, debout ou accroupis en avant du poitrail. Dans l'un (fig. 37, p. 131), qui est en schiste gris et qui mesure T",30 de longueur, le donateur a perdu la tête et le cou et il lève une table d'offrandes à deux mains devant lui; la vache elle-même est décapitée1. On n'aperçoit aucune trace d'inscription sur le socle, mais la facture est celle de la première époque saïte. Le morceau, sans être des plus médiocres qu'on puisse voir, manque d'originalité; c'est l'œuvre d'un praticien adroit, mais sans inspiration personnelle et qui ne savait qu'appliquer consciencieusement les formules de l'école. Le second groupe (fig. 38, p. 133) est en calcaire jaunâtre. Il mesure 0in,80 de longueur et il a plus souffert que le précédent2 ; non seulement la tête de l'animal a été détruite, mais sa queue et l'une des jambes de derrière n'existent plus. L'homme a été mutilé au point qu'un seul de ses pieds est conservé, pour nous prouver qu'il était agenouillé lui aussi. Il portait une table d'offrandes. Une inscription, gravée sur la tranche du socle, nous enseigne qu'il s'appelait Pétésomtous, et ce nom, comme aussi le style, nous ramène encore à l'âge saïte, peut-être au siècle de la domination persane. La facture en est d'ailleurs assez rude, et il ne mériterait pas d'attirer l'attention si l'intérêt du sujet ne rachetait pas l'insignifiance du morceau.
Le troisième est célèbre depuis l'instant de sa découverte (fig. 39).
1. Il provient de Tell Tmai, et il est inscrit au Livre d'entrée sous le n° 38930, et dans le Guide du Musée, 3e édition anglaise, sous le n° 461, p. 164.
2. N" 38932 du Livre d'entrée; cf. la Notice des principaux monuments du musée de Gizéh, 1893, p. 86, et le n° 683 du Catalogue inédit de Borchardt. Le monument provient de Saqqarah.
Fig. 39
Psammétique et la vache Hathor.
Vue de trois quarts.
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Il est en schiste vert, long de lm,03, haut de 0m,97. Il fut trouvé par Mariette à Saqqarah, il y a bientôt cinquante ans, dans le tombeau d'un certain Psammétique, contemporain du premier Nectanébo1. Il
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Psammétique et la vache Hathor.
Vue sur le coté droit ilu groupe.
était accompagné de deux admirables statues d'Osiris et d'Isis2 qui sont la gloire de notre musée, et nous les devons certainement à un même artiste. La vache est posée comme celle de Déîr-el-Bahari ; elle coiffe, ainsi que cette dernière, le disque solaire avec urœus et que les
1. Guide to the Cairo Muséum, 3" éd., p. 331-333, n° 1020; Livre cV entrée, n° 38027.
2. Guide to the Cairo Muséum, 3e éd., p. 330, nos 1018-1010; Livre d'entrée, n0» 38028-38929.
deux longues plumes surmontent, mais une monaît, attachée autour du cou par sa chaîne, s'applique à plat sur l'échiné. Psammétique est debout à l'ombre de la tête, son dos au poitrail, ses mains pendantes sur le tablier et allongées dans le même geste de soumission que celles d'Aménôthès IL Les inscriptions contiennent, avec son nom et son protocole, une prière adressée pour son bonheur à la bienveillante Hathor. La dureté de la substance a empêché le sculpteur de libérer complètement les portions fragiles : les jambes et le ventre de la vache sont engoncés dans la pierre, ainsi que le dos et les pieds du personnage; la coiffure est étayée d'un demi-cône qui s'implante dans la nuque, et les oreilles sont renforcées d'un bourrelet qui en double l'épaisseur. Le sculpteur, gêné dans ses allures par la nécessité de conserver des masses de matière superflue, a eu l'idée ingénieuse de traiter les membres inférieurs à la façon d'un bas-relief. Il les a dessinés sur chacune des faces de la cloison qui soutient le ventre, si bien qu'en fin de compte son Hathor a deux poitrines de profil et double batterie de jambes (fig. 40). Il a disposé ces organes surabondants si ingénieusement qu'il n'y paraît pas à première vue, et qu'il faut un effort de réflexion pour constater qu'ils existent. Malgré ces bizarreries, l'œuvre est d'une perfection rare. Jamais roche plus dure n'a été travaillée avec plus de souplesse ; les contours en dérivent une sécheresse que toute la virtuosité de l'exécution n'a pas pu leur épargner, mais le modelé des corps et des deux visages, celui de la bête et celui de l'homme, est d'une délicatesse sans pareille, et l'ensemble est empreint d'une sérénité mêlée de mélancolie. C'est, comme morceau de sculpture animale, ce que l'art saïte nous a légué de meilleur.
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Et pourtant, il perd lorsqu'on le compare au groupe en grès du temps d'Aménôthès IL Certes, l'élément mythologique n'y prédomine pas aussi résolument que dans celui-ci, et la tête y gagne à ne pas s'encadrer entre deux paquets de plantes aquatiques : mais si la convention religieuse y est moins encombrante, la convention artistique et la formule d'atelier s'y étalent d'une manière beaucoup plus apparente. Le groupe de Saqqarah appartient à l'école memphite et, comme chez presque tous les produits de cette école, la forme y a quelque chose de factice et d'impersonnel. Hathor y est une vache stylisée, le type à demi abstrait des vaches égyptiennes, celui qui réalisait, aux yeux des Memphites, l'idéal de la vache terrestre ou divine : on remarque en elle l'élégance, mais aussi la mollesse et la douceur un peu vide qui distinguent les figures humaines. Au contraire, l'Hathor de Naville appartient à l'école thébaine et elle en porte les caractères tels que je les ai déterminés récemment1. L'atelier royal d'où elle sortit était soumis, lui aussi, aux lois de la théologie et il lui était interdit de modifier en rien les types qui s'étaient constitués au cours des âges pour traduire aux yeux les concepts de la tradition populaire ou du dogme savant, mais il s'efforçait d'en tenir l'expression aussi près de la vie que les rites l'y autorisaient. L'artiste qui a mis sur pied l'Hathor memphite a choisi un poncif dans ses cartons et il l'a rendu en pierre sans s'inquiéter d'en corriger la pureté banale par l'imitation d'une bête du troupeau sacré. Au contraire, celui à qui nous sommes redevables de l'Hathor thébaine a gardé l'agencement rituel des parties et l'accumulation des symboles, mais c'est sur une
1. Voir la Revue, 1906, t. XX, p. 241-252, et p. 337-346, et p. 91-120 du présent volume.
vache réelle qu'il les a placés, sur celle-là peut-être qui incarnait la déesse pour l'instant dans le sanctuaire voisin de la reine Hachopsouîtou. Retranchez par la pensée l'attirail emblématique dont il a été forcé de l'affubler, la coiffure pesante, les touffes de lotus, les deux statuettes du Pharaon, et ce qui vous restera, c'est la bonne bête nourricière qui s'en va paisiblement au pâturage et qui, passant, observe tout de son œil curieux et distrait à la fois. Ni la Grèce, ni Rome ne nous ont rien laissé qu'on lui compare : il faut descendre, à travers les siècles, jusqu'aux grands sculpteurs animaliers de notre temps, pour trouver une œuvre aussi vivante et aussi vraie.