‹ Essais sur l'art égyptienChapitre 24 sur 55 · AU MUSÉE DU LOUVRE · texte numérisé non relu

AU MUSÉE DU LOUVRE

A l'origine, cette statuette (pl. V) faisait partie d'un groupe. Le bas en a été restauré assez habilement dans les temps modernes : la partie supérieure provient de la collection Sait1, et elle avait été trouvée à Thèbes comme la plupart des objets de cette collection. Elle représente Aménôphis IV de la XVIIIe dynastie, le premier en date des Pharaons qu'on a pris l'habitude de nommer les rois hérétiques.

Il n'est pas nécessaire de l'examiner longuement pour être frappé des différences qu'elle présente avec les statuettes royales qui nous sont parvenues. D'ordinaire les Pharaons sont assis la tête haute, le buste ferme, dans une pose de dignité tendue qui ne manque pas de grandeur. Ici la raideur royale a disparu presque entièrement. La tête penche légèrement en avant, le buste se tasse, on dirait que le corps, impuissant à se retenir, va glisser du siège ; l'abandon de la posture est en accord parfait avec le caractère du personnage. Le dos est un peu voûté, les hanches sont plus larges qu'il ne convient à un homme, le ventre et la poitrine se gonflent, les mamelles s'arrondissent comme des seins de femme, le torse bouffi se ride de plis graisseux, la figure est molle et bonasse. L'artiste s'est écarté en tout cela des règles d'esthé-

1. Elle est déjà cataloguée par Champollion dans sa Notice descriptive des monuments égyptiens du Musée Charles X, Paris, 1827, p. 55, n° 11.

tique ordinaires à l'Egypte. N'était l'angle malencontreux que forme le bras armé du sceptre et du fouet, et la mauvaise exécution de la main qui repose sur la cuisse gauche, on pourrait citer son œuvre comme un excellent spécimen de ce qu'un sculpteur consciencieux savait faire aux beaux moments de l'art thébain, entre Thoutmôs III et Séti Ier.

Je ne crois pas qu'il y ait, dans la longue série des Pharaons, un prince que les savants contemporains aient maltraité autant que celuilà, et sur lequel ils aient donné plus libre carrière à leur imagination. Au début, la rondeur de son corps et l'exagération de sa poitrine l'avaient fait prendre pour une femme : Champollion le qualifia longtemps de reine, et il ne revint que difficilement de son erreur. Plus tard, notre Mariette crut reconnaître en lui les caractères extérieurs de l'eunuque. Certes, les monuments contemporains lui attribuaient une femme et des enfants, mais on trouva moyen de concilier l'existence de cette progéniture gênante avec la théorie nouvelle. Il suffit de supposer qu'après avoir été marié et être devenu père de quatre filles, il était parti en guerre contre une des tribus africaines qui ont conservé jusqu'à nos jours l'usage de châtrer leurs prisonniers; tombé entre leurs mains, il en serait sorti tel que nous le voyons. Quelques égyptologues l'ont accusé d'être idiot : les plus modérés ne voient en lui qu'un fanatique. Né d'une mère étrangère, la blanche Taîa, élevé par elle dans l'adoration des divinités cananéennes, à peine monté sur le trône, il aurait voulu remplacer officiellement le culte d'Amon par celui du disque solaire, dont le nom égyptien Aton lui rappelait peutêtre le nom syrien Adoni ou Adonaï. Toute cette histoire est fort bien imaginée, mais elle me paraît être plus que douteuse. On a avancé deux preuves de l'origine étrangère de Taîa, la couleur rose dont sont peintes ses joues et la forme bizarre des noms usités dans sa famille. Les Égyptiennes avaient les chairs peintes toujours en jaune .pâle : si Taîa est rose, c'est qu'elle avait le teint plus clair qu'elles, et, par

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