‹ Essais sur l'art égyptienChapitre 25 sur 55 · LA STATUETTE D'AMÉNÔPHIS IV · texte numérisé non relu

LA STATUETTE D'AMÉNÔPHIS IV

conséquent, qu'elle était d'origine exotique. Ce raisonnement était spécieux, mais il n'est plus guère permis de le répéter aujourd'hui. On a découvert, en effet, qu'au temps d'Aménôphis II et d'Aménôphis 111, les artistes avaient, pendant quelques années, employé les tons roses pour colorer les chairs de leurs personnages, hommes et femmes, et la constatation de ce fait enlève toute valeur à l'argument qu'on prétendait tirer de la couleur de Taîa. Taîa a les chairs roses sur les monuments parce que la mode de son temps exigeait qu'elle les eût ainsi, et non point parce qu'elle avait le teint clair de ceux du Nord. Quant aux noms des membres de sa famille, Iouaa, Touaa, il ne me semble pas qu'ils aient la tournure asiatique. Sans doute, ils ne sont pas construits à la manière thébaine ; mais on les trouve, et beaucoup d'autres semblables, dans les tombeaux de l'ancien Empire. Loin de prouver une extraction cananéenne ou libyquc, ils nous ramènent aux plus vieilles époques de l'histoire d'Egypte et ils dénotent une origine memphite ou héliopolitaine.

Si, comme tout l'indique, Taîa n'était pas étrangère, nous n'avons plus aucune raison de chercher hors de l'Egypte les motifs qui décidèrent Aménophis IV à proscrire le culte d'Amon. Et, défait, la religion d'Aton qu'il professa est tout indigène dans ses formules et dans ses cérémonies. Aton est le disque solaire, le globe étincelant qui s'allume chaque matin à l'Orient, afin d'aller s'éteindre chaque soir à l'Occident : il était pour certains théologiens le corps visible dont Râ, le dieu solaire par excellence, était l'âme, pour d'autres, le dieu réel et non pas la manifestation éclatante du dieu. Le sacerdoce thébain avait adopté la première théorie, qui s'accordait mieux avec ses tendances monothéistes, et elle l'avait développée à l'extrême : elle en était arrivée à fondre l'une dans l'autre toutes les formes de la divinité et à ne plus reconnaître en elle que les aspects, les devenirs divers d'un seul et même être qui était l'âme du Soleil, Amonrâ. Les écoles de Memphis et d'Héliopolis, plus vieilles que celles de Thèbes, étaient

restées attachées de plus près à l'antique polythéisme, et elles en interprétaient les doctrines dans un sens plus matériel. Un fait que personne n'a relevé jusqu'à présent prouve d'une manière incontestable que le culte rendu à Aton par Aménôphis IV se rattachait à celui du soleil, tel qu'on le pratiquait à Héliopolis : le grand prêtre d'Aton, le chef suprême de la religion royale, portait le même nom d'office et les mêmes titres que celui de Râ à Héliopolis.

Toutefois, si les monuments nous enseignent que le culte d'Aton était une forme du culte de Râ le plus antique, ils ne nous permettent pas jusqu'à présent de déterminer les points de détail sur lesquels il en différait. Peut-être les différences se réduisaient-elles au cérémonial et à la représentation matérielle du dieu. On reconnaît le disque solaire d'Aménôphis IV, l'Aton dieu suprême, aux rayons terminés en mains qu'il lance sur la terre : les mains brandissent la croix ansée et elles apportent la vie à tout ce qui existe. Je ne suis pas sûr qu'Aménôphis IV ait inventé cette imagerie : je croirais volontiers qu'en cela, comme en tout, il s'est borné à suivre la tradition. Les prières qui accompagnent la figure du dieu, les cérémonies qu'on célèbre en son honneur sont tout égyptiennes : elles offrent ce caractère de gravité et parfois de licence qu'on observe à Dendérah et dans tous les endroits où ne règne point le sombre mythe d'Osiris mort. Les basreliefs qui nous en ont conservé la physionomie pourraient servir d'illustration au tableau qu'Hérodote a tracé de la grande fête de Bubaste.

Cela dit, on peut se demander quels motifs ont poussé Aménôphis IV à renier les dieux de ses prédécesseurs pour embrasser une religion héliopolitaine. Il faut observer d'abord que son père, Aménôphis III, avait déjà donné l'exemple d'une affection spéciale pour les cultes solaires autres que celui d'Amon : on peut donc croire qu'Aménôphis IV enfant fut élevé dans la dévotion particulière de Râ, et qu'i fut entraîné plus tard, par un effet naturel de son éducation première,

Page 1