LE ROI KHOUNIATONOU AU CAIRE
FlG. il Le rni Khouniatonou.
Tête Je canope en albâtre trouvée :i Thébe-.
SUR QUATRE TÈTES DE CANOPES
tienne de cette époque une physionomie plus énergique et plus vivante : la bouche se serre comme pour retenir la parole qui veut s'échapper, les narines s'enflent et palpitent, le regard s'enfonce aigu et franc dans celui du visiteur. L'albâtre, en vieillissant, s'est revêtu d'un ton doré qui rappelle le teint mat des grandes dames égyptiennes, toujours abritées sous le voile et dont jamais l'atteinte du soleil ne brûle la peau. Rien d'étonnant si beaucoup ont éprouvé devant nos canopes la sensation d'une tête de femme, et, sachant les circonstances de la découverte, se sont imaginé apercevoir la femme la plus célèbre qu'il y eût alors dans l'empire égyptien, la reine douairière Tîyi.
Il serait possible à la rigueur qu'il en fût ainsi, car, d'un côté, la coiffure et le collier qui emboîte le tour du cou sont communs aux deux sexes, et de l'autre, les traits, pour être plus accentués que de raison chez une femme, ne le sont pas au point de ne convenir qu'à un homme: toutefois dès qu'on les compare avec ceux des portraits réels de Tiyi, on est contraint de confesser que la ressemblance est faible. Il nous en est parvenu de deux types. Sur le premier, qui est de beaucoup le plus répandu, son visage a été remodelé et stylisé, selon la formule en usage pour les reines, dans les ateliers de Thèbes. Le groupe colossal de Médinct Habou, transporté récemment au Musée du Caire, en offre peut-être l'exemple le meilleur. Là, Tiyi est pourvue, à l'ordonnance, d'une face ronde et régulière, d'yeux en amande, de bonnes joues, d'un nez droit, d'une bouche souriante, d'un menton normal : il y a quelque chose en elle qui nous empêche de la confondre avec les autres princesses de son siècle, mais elle n'a rien gardé des singularités qui lui composaient sa physionomie propre. Il n'en est plus de même sur le plus individuel des spécimens du second type, la tête en pierre saponaire que Pétrie recueillit naguère au Sinaï, et qui est maintenant au Musée du Caire (fig. 45, 46, p. 154-155). L'aile droite de la perruque lui manque, et le nez a pàti d'un choc malencontreux sur la narine gauche, sans perdre pourtant l'essentiel de sa forme : un car-
touche gravé sur le devant de la coiffure nous apprend le nom, et le morceau donne, dès le premier coup d'oeil, la conviction d'un portrait ressemblant. Il n'est pas flatté. Si nous devons l'en croire, Tîyi présentait les caractères de race des Berbérines ou des femmes du désert égyptien, petits yeux bridés vers les tempes, nez au bout large et aux
Fig. 45 La reine Tîyi (face).
Musée du Caire.
narines dédaigneuses, bouche lourde et maussade, aux coins retombants et dont la lèvre inférieure est entraînée en arrière par un menton fuyant de demi-négresse : à lui seul, ce menton en déroute nous défendrait d'identifier avec elle l'original de nos canopes. Il y a bien entre les deux un air de famille, et il ne saurait en être autrement,
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puisque, si j'ai raison, il s'agit de la mère et du fils, mais on remarque chez le fils des variations qui P éloignent du type manifesté si clairement par la statuette de Pétrie. Celui-ci s'est au contraire maintenu intact sur l'admirable tête en bois peint qui a passé en Allemagne dans la collection de M. J. Simon (fig. 47, 48, p. 156-157) : on dirait même
Fig. 46 La reine ïîyi (proûl).
Musée du Caire.
qu'il s'y est exagéré, et que les yeux sont plus obliques, les pommettes plus saillantes, le nez plus agressif, les muscles rieurs accusés plus profondément, la bouche et le menton plus négroïdes. Je soupçonne que nous avons affaire à l'une des petites-filles de Tîyi, qui devint reine après la chute de la dynastie hérétique : sa coiffure, qui était à l'ori-
gine celle d'une personne de condition privée, fut modifiée après coup pour recevoir les insignes de la royauté. Fut-elle mariée à Harmhabi, à Ramsès ou à Sétoui Ier? L'écart est assez considérable entre le groupe auquel elle appartient et celui des canopes pour qu'il faille renoncer à
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Princesse de la famille de Tiyi (profil). Bois peint. — Berlin, collection de M. James Simon.
les considérer comme exprimant une personne unique. Ajoutons que nos canopes n'ont qu'une urseus au front, ce qui est l'habitude chez les rois, tandis que les autres ont la double uraeus, ce qui commence alors à être d'étiquette chez les reines. Cette règle comporte des exceptions, aussi n'en déduirai-je pas des conclusions trop strictes : l'absence de I
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seconde urseus n'en est pas moins une présomption assez forte en faveur de l'opinion qui veut que nos canopes soient ceux d'un homme et non d'une femme.
Or, s'ils sont d'un homme, les circonstances de la découverte nous
Fig. 48
Princesse de la famille de Tiyi (face). Bois peint. — Berlin, collection de M. James Simon.
contraignent à déclarer qu'il doit être le roi Khouniatonou ; mais comment s'en convaincre, lorsque l'on a dans l'œil la silhouette grotesque que les sculpteurs d'El-Amarna lui ont prêtée? A les en croire, il aurait été physiquement une sorte de dégénéré, long, débile, aux hanches et à la poitrine de femme, au cou sans consistancé, au chef
ridicule : un front aplati et presque nul, un nez énorme, une bouche disgracieuse, un menton massif. Il semble s'être complu à ces images en charge, et ses familiers, l'imitant par esprit de flatterie, altérèrent plus ou moins la forme de leur corps pour l'approcher à celle du sien. Des documents de provenance diverse nous prouvent pourtant qu'il n'était pas ou qu'il n'avait pas toujours été le fantoche qu'il aimait qu'on le fît. Le Louvre en possède deux à lui seul. Le premier1, qui est entré au musée avec le vieux fond, est une charmante statuette en stéatite jaune (fig. 49). Le roi est assis, mais il a perdu le bas des jambes qu'un restaurateur moderne a remplacé très adroitement. Il est coiffé de la coufiéh à bouts pendants, il a le buste nu, il tient à la main droite le crochet et le fouet sacré, emblèmes de sa royauté, et sa main gauche s'étend indolemment sur la cuisse. Le corps est jeune, d'une musculature souple et grasse, et bien qu'il se tasse un peu sur lui-même, il n'a pas l'attitude ramassée que nous connaissons. La face est un peu grêle, ainsi que le cou, et l'on y retrouve, comme à l'état naissant, les caractères qui, exagérés plus tard, ont tourné presque naturellement à la caricature. C'est, en somme, l'effigie du roi jeune, sculptée à Thèbes au temps où il n'était encore qu'Aménôthôs IV, mais où il exigeait déjà qu'on le figurât tel qu'il était ou qu'il se voyait luimême, sans le ramener au type convenu du Pharaon. Il a quelques années de plus sur le second morceau (fig. 50, p. 161), une statue dont il ne nous reste que la tête et les épaules. Il est armé en guerre, et son cou trop ténu a fléchi sous le poids du casque, comme s'il était désormais incapable de le supporter. C'est donc le profil des bas-reliefs d'El- Amarna, avec la rondeur de l'épine dorsale et la courbe spéciale qui projette le crâne en avant; toutefois, le front, le nez, la bouche ne diffèrent de ceux de la statuette que par un peu plus de maigreur. Un masque en plâtre du musée du Caire, où Pétrie voit un moulage pris