‹ Essais sur l'art égyptienChapitre 29 sur 55 · Voir plus haut, pL V et p. 141-146 du présent volume · texte numérisé non relu

Voir plus haut, pL V et p. 141-146 du présent volume

SUR QUATRE TÈTES DE CANOPES

sur le cadavre immédiatement après la mort du souverain, mais qui est sans doute un modèle d'atelier, nous témoigne d'un état de misère physiologique qui n'existait pas précédemment. Il présente les traits

FtG. 49 Le roi Khouniatonou

Musée du Louvre.

émaciés des bas-reliefs et leur texture osseuse, il est vrai; sans les exagérations extrêmes. Lorsqu'il s'agissait d'une statue, le sculpteur s'interdisait les libertés que ses confrères chargés de décorer les tombeaux s'accordaient avec le maître : il le saisissait tel qu'il était sur le

moment, et la physionomie était assez originale pour qu'il fût toujours assuré d'en tirer une œuvre qui forçât l'attention des spectateurs.

Et maintenant comparez chacun de ces morceaux aux têtes de nos canopes. Le profil de Khouniatonou casqué n'est pas aussi vigoureux que le leur, ce qui tient peut-être aux meurtrissures que l'épiderme de la pierre a subies pendant son séjour prolongé dans un sol humide où Le salpêtre foisonnait, mais tous les éléments s'en superposent et s'en ajustent un à un, le front, le nez, les yeux, la bouche, le menton, de manière très satisfaisante : il semble seulement que l'artiste des canopes a vu son modèle mieux portant que celui de la statue. La ressemblance, pour être moins complète avec la statuette de stéatite jaune et avec le masque de plâtre, y est évidente encore. Nul observateur sans préjugé, ayant la série sous les yeux, ne pourra se défendre d'estimer que nous y avons les portraits d'un seul et même homme. Réservant les menues différences du ciseau, il n'y a pas plus d'écart entre le groupe des statues et la meilleure de nos têtes qu'il n'y en a entre celle-ci et les trois qui furent trouvées avec elle. En un point seulement, il y a divergence : tandis qu'aux deux statues, la tête plie et penche en avant plus ou moins, chez les canopes, elle se tient droite, sans faiblesse. Un moment de réflexion démontrera qu'il n'en pouvait pas être autrement. Si fort que la beauté du travail nous y pousse, il ne nous faut pas oublier que nos quatre têtes étaient, non pas de l'art pur, mais de l'art industriel, et que leur destination imposait au maître qui les tailla des servitudes particulières. Elles étaient de prosaïques couvercles pour les réceptacles où l'on emmagasinait les viscères du Pharaon, et il était nécessaire que l'axe médian du bocal proprement dit coïncidât exactement avec le leur. Il y avait là une question d'aplomb à ménager entre les deux éléments constitutifs du canope ; le sculpteur dut redresser le cou de son modèle, et, par conséquent, corriger en une apparence de fermeté l'impression de lassitude

SUR QUATRE TÈTES DE CANOPES 161

morbide qui se dégage des statues. Lorsqu'on examine en compagnie d'un médecin les images de Khouniatonou et de ses successeurs, cer-

Fig. 50 Le roi Khouniatonou.

Fragment d'une slatue en pierre. — Musée du Louvre.

tains détails anatomiques dont on ne s'était pas inquiété au premier

abord, la dépression des tempes, l'obliquité des yeux, la contracture

des ailes du nez, le pincement de la bouche, l'atténuation du cou,

prennent une valeur étiologique que l'archéologue ne soupçonnait pas : le Dr Bay, étudiant avec moi le faciès de Khouniatonou, de Touatànkhamânou et d'Harmhabi, a diagnostiqué chez eux des symptômes de consomption plus ou moins avancée. Khouniatonou serait mort poitrinaire vers la trentaine que nous n'aurions pas lieu de nous en étonner grandement.

Je n'insiste pas sur ce genre de recherches, où je ne suis pas compétent, et je m'en remets au lecteur du soin de décider si j'ai ou non démontré l'identité du personnage représenté par nos quatre têtes avec Khouniatonou, l'hérésiarque. L'une d'elles au moins est un chefd'œuvre, et les autres ont des qualités qui leur assurent une bonne place dans l'estime des connaisseurs, mais à laquelle des grandes écoles égyptiennes convient-il de les attribuer? On peut hésiter entre deux : la thébaine, à laquelle appartenaient pour la plupart les artistes qui peuplaient à cette époque les officines royales, et l'hermopolitaine, dans le ressort de laquelle s'élevait la résidence favorite du souverain, El- Amarna. C'est bien certainement cette dernière qui travailla aux hypogées et qui en sculpta les tableaux : nous y retrouvons ses défauts, facture heurtée et rude, tendance à prendre en charge la forme humaine et à multiplier les épisodes comiques, mais aussi ses qualités, la souplesse, le mouvement, la vie, la liberté de l'exécution. Les rares figures en ronde bosse qui ont échappé à la destruction, celles, par exemple, qui accompagnaient deux des grandes stèles-frontières, sont de même style que les bas-reliefs, mais nous n'y rencontrons aucun des caractères que nous avons signalés comme étant propres aux monuments du Louvre ou à nos canopes. Autant les autres offrent un aspect inachevé et fruste, autant ceux-ci sont soignés et finis jusque dans leurs moindres détails : c'est la perfection du ciseau et le haut poli des maîtres thébains, c'est aussi leur façon ferme et noble de poser la figure et d'exprimer la physionomie du modèle. Quiconque a vu, au musée du Caire, les statues de Thoutmôsis III, d'Aménôthès II, de la

SUR QUATRE TÊTES DE CANOPES

soi-disant Taîa, de Touatânkhamânou, ne doutera pas un instant que nos quatre tètes ne soient l'œuvre de gens sortis d'un même milieu : elles appartiennent à l'école thébaine, et plus particulièrement, je crois, à cette portion de l'école thébaine qui décora quelques années plus tard le temple de Gournah, le Memnonium d'Abydos et l'hypogée de Sétoui Ier.

Page 1