AU MUSÉE DE BOULAQ
L'ensemble se compose d'une dizaine de morceaux recueillis en 1860 dans l'une des salles du temple de Karnak, et réunis au plâtre tant bien que mal par un des ouvriers attachés alors au Musée. Les soudures n'ont pas toujours été faites avec une exactitude rigoureuse, et l'un des plus gros fragments, celui qui forme le milieu de la coiffure, est légèrement hors d'aplomb. J'ai essayé, L'an dernier, de remédier à la gaucherie du restaurateur, mais sans succès ; à séparer les pièces mal rapprochées, on risquerait de les réduire en poussière. Les irrégularités d'assemblage sont d'ailleurs assez faibles pour ne pas nuire à l'aspect général. Dans son état présent, il n'y a plus là qu'un buste mutilé de roi, l'uraeus au front et la double couronne; l'objet brisé qui s'appuie contre le côté gauche est le bout d'un bâton d'enseigne, terminé par une tète de bélier, emblème de Khnoum ou d'Amon thébain. Si l'on veut se faire une idée de ce qu'était Le corps, il suffit de regarder la première venue des statues à enseigne qui ornent les musées, celle de Ramsès II à Boulaq 1 ou celle de Séti II,
1. Mariette, Notice des principaux monuments du Musée de Boulaq, sixième édition, 1S7U, p. 300, n° 1006.
au Louvre1. Le roi était debout, adossé à une sorte de pilier couvert d'inscriptions et tenant le bâton à la main : tel il figurait dans certaines cérémonies religieuses, lorsqu'il escortait l'arche d'Amon-Râ à travers les salles et les cours du temple. Ce qui subsiste des légendes hiéroglyphiques ne nous fournit aucun nom. Mariette était tenté de reconnaître ici Ménéphtah, fils de Ramsès II2, mais il n'a exposé nulle part les motifs qui l'ont déterminé à proposer cette identification. Le ton lugubre du granit noir trouble la première impression : un examen, même superficiel, ne tarde pas «à révéler toutes les finesses. Sous le pschent énorme qui l'écrase, la tête respire la grâce et la délicatesse. La face est jeune et empreinte d'une douceur mélancolique, assez rare chez les Pharaons de la grande époque thébaine. Le nez est droit, mince, bien attaché au front; l'œil long se relève vers les tempes. Les lèvres larges, charnues, un peu tirées aux extrémités comme pour sourire, se découpent franchement à arêtes vives. Le menton est alourdi à peine par le poids de la barbe postiche. Chaque détail est traité avec autant d'adresse que si le sculpteur avait eu sous la main une pierre tendre comme le calcaire, et non pas une des matières les plus rebelles au ciseau que l'on connaisse : la sûreté de l'exécution est poussée si loin que le spectateur oublie la difficulté du travail pour ne plus songer qu'à sa valeur intrinsèque. Il est fâcheux que les artistes égyptiens n'aient jamais signé leurs œuvres : le nom de celui à qui nous devons celle-ci méritait de nous parvenir.
Reste à savoir qui était le roi dont il nous a transmis le portrait. Lorsqu'un Pharaon montait sur le trône, les sculpteurs de la ville où il était alors, que ce fût Memphis, Thèbes, Tanis, ou quelque autre, se hâtaient cle tirer un certain nombre d'exemplaires de son portrait, vu
1. E. de Rougé, Notice sommaire des monuments égyptiens, troisième édition, 1S64, p. 34, A 21. Le British .Muséum possède une réplique de cette statue.
2. Mariette, Notice, première édition, 1864, p. 184, n° 17, et sixième édition, 1876, p. 92, n° 22.
Fig. 31
Tête du Pharaon Harmhabi.
Granit noir.