LE COLOSSE DE RAMSÈS H
paraissent lui avoir aigri le caractère. Il joue de mauvais tours à ceux qui s'approchent de sa cachette, il les alfole, il les tue au besoin : les écrivains arabes savaient mille histoires de gens à qui mal en prit de s'être attaqués imprudemment à un monument et à l'esprit qui le garde. Le moyen de rendre impuissant cet afrite est de briser sinon la statue entière, du moins son visage : c'est pour cela que tant de
Fig. 53
Le colosse de Ramsès II sortant de terre.
Pharaons ont le nez cassé ou la figure endommagée. L'esprit de Ramsès II se promenait dans le bois de palmiers pendant la nuit, et il n'était pas prudent de s'aventurer sur son domaine au crépuscule. Toutes les fois que j'étais forcé de passer par là vers le coucher du soleil, mon ànier marmottait des prières et poussait sa bête. Un soir que je lui demandais s'il avait peur de quelque afrite, il me pria de me taire, m'assurant qu'il était mauvais de parler de ces choses-là et qu'il m'arriverait malheur si je continuais. De fait, mon âne buta au milieu du bois et me lança contre un tronc de palmier : si l'ànier
ne m'avait pas retenu et n'avait amorti le coup, je me brisais la tête. Depuis ce temps-là, on citait toujours ce qui m'était arrivé, quand on s'entretenait du danger qu'il y avait à parler peu respectueusement de l'esprit qui vit dans la statue. L'Egypte entière est pleine de superstitions analogues, la plupart dérivées des croyances antiques et transmises de générations en générations, depuis le temps des Pharaons constructeurs de pyramides1.
1. J'ai cité plusieurs exemples de cette croyance aux esprits qui habitent les monuments antiques dans le volume intitule Ruines et Paysayes d'Egypte, p. 71 et 147; j'en ai recueilli beaucoup d'autres que j'espère avoir l'occasion de publier quelque jour.
Les journaux ont parlé si longuement du trésor déterré à Dahchour l'an dernier par M. de Morgan, que chacun en Europe connaît le nombre, la forme et la richesse des objets qui le composent ; mais parmi tous ceux qui les ont décrits et qui les vantent justement, combien y a-t-il, je ne dis pas d'Anglais ou d'Allemands, mais seulement de Français, qui sachent que notre Musée du Louvre possède les plus beaux des bijoux égyptiens? Mariette a eu par deux fois dans sa vie l'heureuse fortune de trouver sur des momies princières un ensemble de parures d'un éclat et d'une valeur artistique incomparables, au Sérapéum dans le tombeau des Apis enterrés sous le règne de Ramsès II par les soins de l'un des fils du conquérant, Khâmoîsît, grand prêtre de Phtah et régent du royaume pour son père, à Thèbes dans le cercueil d'une reine de la XVIIIe dynastie, Ahhotpou Ire, qui fut de son vivant fille, sœur, épouse et mère de Pharaons. Mariette, en artiste qu'il était, fit ressortir très habilement l'intérêt de sa découverte et l'idée avantageuse qu'elle donnait des orfèvres au xvne et au xive siècle avant notre ère, puis il passa outre : il avait ramené au jour tant de monuments importants pour la connaissance de l'histoire politique et pour l'étude de la civilisation, qu'il n'eut jamais le temps d'insister beaucoup sur ce