‹ Essais sur l'art égyptienChapitre 37 sur 55 · Publié dans La Nature, 1894, 1. LXIII, p · texte numérisé non relu

Publié dans La Nature, 1894, 1. LXIII, p

résultat secondaire de ses travaux. Les bijoux d'Ahhotpou sont conservés à Boulaq où des milliers de touristes vont les admirer chaque hiver : ceux du Sérapéum sont déposés au Louvre, et ils n'obtiennent en général qu'un coup d'ceil distrait des rares visiteurs qui traversent les solitudes de notre Musée Charles X.

Ils remplissent plusieurs compartiments d'une vitrine qui occupe le milieu de la Salle historique. On y distingue tout d'abord un grand masque d'or malheureusement abîmé, et, groupés dans le voisinage, des chaînes d'or tressées à cinq et à huit brins d'une souplesse et d'une perfection remarquables, des amulettes de formes variées en feldspath, en jaspe rouge et vert, en cornaline, des scarabées, une boucle, une olive, une colonnette, au nom de Khàmoîsît. Un peu plus loin une seconde série de même provenance comprend des morceaux sinon plus finis en eux-mêmes, du moins plus curieux et plus attrayants pour l'oeil d'un moderne ; le seigneur Psarou, qui assistait avec le prince aux funérailles d'un Apis, en avait fait hommage à la momie du taureau divin. J'imagine que la plupart de nos contemporains ont des notions assez vagues sur la façon dont les Égyptiens portaient les bijoux. Hommes ou femmes, le costume était assez sommaire à l'origine : les hommes se protégeaient les reins d'un pagne qui leur atteignait à peine le genou et qui leur laissait le buste entièrement nu ; les femmes s'insinuaient clans un sarrau collant qui leur arrivait à la cheville, remontait au creux de l'estomac, dévoilait la poitrine et tenait en place au moyen de deux bretelles passant sur les épaules. Les bijoux servaient à masquer en partie ce que les étoffes ne couvraient pas, au moins chez les femmes. Un collier à plusieurs rangs encerclait le cou et tombait à la naissance de la gorge ; des anneaux larges s'étalaient autour des poignets, serraient le haut du bras, le bas de la jambe; les cheveux, ou plutôt la perruque, habillaient le dos et une moitié de l'épaule; un carré suspendu par un fil de perles ou par une lanière en cuir descendait par-dessus le collier dans l'espace com-

pris entre les deux seins. C'est ce que nous appelons le pectoral. Il a souvent l'apparence d'une façade de temple, encadrée d'un tore, surmontée d'une corniche recourbée; des images de dieux ou des emblèmes sacrés s'entassent dans le champ, et des inscriptions répandues un peu partout nous apprennent Le nom du propriétaire, que des formules pieuses accompagnent d'ordinaire.

Fig. 54

Bijoux égyptiens de la xixe dynastie.

Musée du Louvre.

La boucle de Psarou (fig. 54, nù 2) a pu servir d'attache à la ceinture de toile qui assujettissait le pagne ou à la bandelette qui ceignait la tête et retenait la coiffure. Son pectoral est L'un des plus riches qui soient parvenus jusqu'à nous. Il est taillé dans une plaque de basalte vert, poli, sculpté avec une précision qui étonne, lorsqu'on se rappelle combien étaient imparfaits les outils dont les artistes égyptiens disposaient. Le scarabée central s'enlève en très haut relief sur ie fond plat,

et c'est merveille de voir la fidélité du modelé : le menu détail de la tète et du corselet est rendu avec une vérité presque scientifique. Les deux femmes qui semblent l'adorer, à droite et à gauche, sont Isis et Nephthys, les deux sœurs d'Osiris. Les contours de leurs corps sont taillés dans la feuille d'or qui encadre le scarabée. Un autre pectoral que j'ai fait reproduire (fig. 55) est moins fin de travail, mais la technique en présente des particularités intéressantes. Il se découpe à jour, et le dessin des parties est obtenu par des cloisons d'un or très souple, dans lesquelles sont sertis et le scarabée et les pâtes de verre coloré qui rehaussent les montants et la corniche du naos. Le scarabée est en lapis-lazuli ; la robe des déesses est d'un or brillant, guilloché pour simuler les rayures de l'étoffe. Le sens mystique de ce décor n'échappait à aucun Égyptien instruit. Le scarabée représente la vie et le coeur de l'homme, où la vie réside ; il est l'amulette dont la possession assure à chaque vivant et à chaque mort la propriété de son cœur. C'est pour cela qu'on le donnait aux momies riches sinon à toutes les momies : tantôt on le collait avec du bitume sur la peau même du cadavre, vers la naissance du cou, tantôt on l'enchâssait au milieu d'un pectoral qu'on perdait dans l'épaisseur du maillot, à la hauteur de la poitrine. Comme tout Égyptien, une fois quittée notre terre, s'assimilait à Osiris et devenait Osiris lui-même, le cœur et le scarabée passaient pour être le cœur et le scarabée d'Osiris, sur lequel Isis et Nephthys veillaient comme elles avaient veillé sur Osiris : de là, ces images des deux déesses. Elles réchauffaient le cœur de leurs mains, elles récitaient les formules qui l'empêchent de périr, elles éloignaient les mauvais esprits et les magiciens qui auraient pu s'emparer de lui pour leurs œuvres ténébreuses. La religion fournissait aux artistes un motif de décoration délicat : tout en ne s'écartant jamais de la donnée première, ils surent en varier très habilement le détail et l'expression. Les femmes sont parfois debout, parfois assises ou agenouillées ; elles tendent les bras en avant, ou elles les portent à leur front comme les

pleureuses, ou elles les laissent retomber en signe de douleur; Le scarabée repose sur une barque, ou sur une fleur de lotus, ou sur un autel, au lieu de flotter dans les airs comme c'est le cas pour le bijou du Sérapéum. Une étude comparée de toutes les scènes prouverait une fois de plus quelle était la fécondité de l'imagination chez les Égyptiens et leur adresse à renouveler les sujets les plus rebattus.

Fia. .j3

Pectoral en or incruste de pâtes de verre.

Le pectoral du centre (fîg. 56, p. 185) avait appartenu à Ramsès II luimême, ou du moins il avait été exécuté par son ordre et comme don personnel, en l'honneur de l'Apis qu'on ensevelissait : le cartoucheprénom Ousirmâri est placé juste au-dessous de la frise, et sert pour ainsi dire de centre à la composition qui remplit l'intérieur du cadre. C'est d'abord un épervier à tête de bélier, dont les ailes déployées se replient pour encadrer le cartouche : il tient dans ses serres le sceau emblème d'éternité. Plus bas, une grosse urams et un vautour allongent

leurs ailes et enveloppent d'une protection commune l'épervier et le cartouche : deux Tais symbolisent la durée et comblent aux deux angles inférieurs les vides de la décoration. L'épervier à tête de bélier représente l'âme du Soleil, l'urasus et le vautour sont les divinités patronnes du Midi et du Nord : tous réunis défendent dans l'univers entier le roi dont le nom est placé entre leurs ailes, et, par l'intermédiaire du roi, le mort dont la momie porte le bijou. Ici encore, les figures sont dessinées en cloisons d'or incrustées de pâtes colorées ou de petits morceaux de pierres taillées. L'ensemble est riche, élégant, harmonieux. Les trois motifs principaux s'accroissent à mesure qu'ils descendent vers le bas du tableau, selon une progression des mieux calculées. Le cartouche, avec ses ors mats, occupe le centre, l'épervier forme sous lui une première bande de tons chatoyants, dont les lignes recourbées légèrement corrigent ce que les côtés longs du cartouche offrent de raideur; l'urasus et le vautour, comme mariés dans une môme paire d'ailes, enveloppent l'épervier et le cartouche d'un demicercle d'émaux, dont les nuances passent du rouge et du vert au bleu sombre, avec une franchise et une entente de la couleur qui font honneur au goût de l'ouvrier. Si l'aspect général donne l'impression de la lourdeur, ce n'est point la faute de celui-ci, mais la forme que la tradition religieuse imposait au bijou est si rigide par elle-même, que nulle combinaison ne saurait en corriger l'effet au delà d'un certain point. Le cadre rectangulaire ou carré, la corniche qui le couronne, les deux bélières qui s'adaptent par-dessus la corniche, composaient un ensemble trapu et massif : à meubler convenablement l'intérieur, on en arrivait forcément à l'appesantir encore ; à y ménager des vides, on lui procurait une apparence étriquée et grêle, comme c'est le cas pour l'un au moins des pectoraux de Dahchour. Aussi bien le type des bijoux procède du même fond d'idées et de notions d'où sont sorties et l'architecture et la sculpture égyptiennes : il est monumental, et il semble avoir été conçu le plus souvent à l'usage d'êtres

gigantesques. Les dimensions du pectoral ordinaire sont trop puissantes pour la parure d'un homme ou d'une femme vulgaires. Elles ne prennent toute leur valeur qu'à la poitrine des colosses thébains : l'immensité des corps de pierre sur lesquels on a sculpté leur image les allège et semble les ramener à leurs exactes proportions. Aussi les Egyptiens se sont-ils débarrassés parfois de cette forme carrée que

Fie. 56 Pectoral de Ramsès II.

Musée du Louvre.

leurs ancêtres leur avaient léguée ; l'oiseau divin a quitté sa cage quand il l'a pu. Mariette a découvert au Sérapéum deux de ces pectoraux simplifiés, qui tous les deux représentent un épervier : le premier (fig. 54, n° 1, p. 181) a sa tête ordinaire et recourbe ses ailes, le second (fig. 57, p. 187) a pris la tête du bélier et il tient ses ailes droites. C'est la même richesse et la même élégance de lignes que dans les autres objets de provenance semblable, mais le motif, débarrassé du

cadre émaillé où il étouffait, a pris quelque chose de plus gracieux et de mieux approprié à l'humanité. L'exécution en est merveilleuse, et la tête du bélier particulièrement dépasse par la souplesse du travail tout ce que l'on connaît jusqu'à ce jour. Elle s'enlève dans un petit lingot d'or fin, mais la matière n'est pas ce qu'elle a de plus précieux : le vieux ciseleur a su la modeler aussi largement et il lui a prêté une expression aussi fidèle que s'il l'avait taillée de grandeur naturelle dans un bloc de granit ou de calcaire. Ce n'est plus, comme partout ailleurs, de l'art industriel : c'est de l'art sans épithète. Mariette, et il s'y connaissait, estimait n'avoir jamais rien rencontré qui approchât de ce morceau, danstoutcequ'ilavaitvude bijoux égyptiens. Labagueenor(fig. 54, n° 3, p. 181) vient également de Ramsès II. Les deux petits chevaux qui piaffent sur le chaton étaient célèbres dans l'histoire. Ils s'appelaient Nourit et Anaîlis-salis faite, et ils avaient été attelés au char royal le jour de la bataille de Qodshou, lorsque Ramsès II dut charger en personne les Khitas qui l'avaient surpris. Le Pharaon leur garda bon souvenir du service qu'ils lui avaient rendu en cette occasion mémorable. La ciselure, sans être aussi bonne que celle de l'épervier à tête de bélier, est d'un fort beau style : elle rend très franchement l'allure particulière aux chevaux égyptiens, leur encolure exagérée, leur corps un peu maigre, leurs extrémités légèrement engorgées. Il est vrai que les bagues ne portentpasàl'ordinaire des sujets d'un relief aussi fort : le chaton s'y compose ou d'un scarabée ou d'un cartouche en métal tournant sur pivot, et parfois gravé au nom du personnage qui possédait le bijou, plus souvent n'ayant comme inscription qu'une formule pieuse ou une série de symboles de sens obscur. La plupart des anneaux que nous voyons dans les musées appartenaient à des momies et sont des amulettes qui assuraient au mort telle ou telle puissance sur les habitants de l'autre monde : un petit nombre seulement ont été employés du vivant de leur propriétaire. Ce sont alors des cachets ayant la valeur de nos griffes, et qu'on apposait sur les actes comme nous faisons notre

signature. Il y en a en toute matière, en or, en électrum, en argent, en bronze, en cuivre, en terre émaillée, même en bois, selon la richesse des individus : les uns sont de véritables chefs-d'œuvre de gravure, mais beaucoup n'ont pas plus de valeur artistique que les

Fiu. 57

Pectoral en forme d'épervier à tête de bélier.

Musée du Louvre.

cachets en [cuivre commun qu'on achète tout préparés chez nos papetiers.

Les plus grands de ces bijoux ont passé par tant de mains avant d'entrer au Louvre, qu'ils ont souffert sensiblement : les cloisons se sont faussées ou même rompues, les pâtes de verre ou les plaquettes d'incrustation se sont détachées çà et là. Les bijoux de Dahchour, issus directement de la fouille, ont conservé un air de neuf qui n'a pas peu contribué à augmenter l'admiration du public : ils semblent sortir à peine des mains de l'orfèvre qui les a fabriqués, et l'étonné-

ment qu'on éprouve à les trouver si frais encore, après plus de quatre mille ans, rend indulgent pour les imperfections que l'examen y fait bientôt découvrir. Leur extrême antiquité compte pour beaucoup dans l'appréciation qu'on en donne et c'est à bon droit : il est curieux en effet de constater que, dès le xxve siècle avant notre ère, les Égyptiens avaient poussé la technique des métaux précieux et l'art d'en composer des bijoux à un très haut degré de perfection. On le savait déjà de reste, car il n'est pas rare de découvrir des bagues, des débris de colliers, des pectoraux isolés, dont les uns remontent peut-être à l'ancien Empire, tandis que les autres descendent jusqu'à l'époque romaine ou trahissent l'influence byzantine ; nos musées en possèdent à la dizaine, et il n'y a guère de collection particulière qui n'en renferme une certaine quantité. Mais ces objets isolés n'attirent pas l'attention du public; il faut, pour piquer sa curiosité, qu'un hasard heureux ramène à la lumière quelque trésor considérable, où l'on rencontre réunis des spécimens de tous les types que l'on ne rassemble d'ordinaire que pièce à pièce. Par bonheur, ces trouvailles ne sont pas aussi rares qu'on pourrait le croire : si Gizéh peut se vanter d'avoir les fonds de Dahchour et de la reine Ahhotpou, le Musée de Berlin a les parures admirables que Ferlini tira de l'une des pyramides éthiopiennes, le Musée de Leyde et celui de Londres se sont partagé les dépouilles d'un des rois AntouE de la XP dynastie, et notre Louvre garde précieusement les bijoux du Sérapéum, les plus beaux de tous.

LE TRÉSOR DE ZAGAZIG1

Une fois de plus, le hasard nous a bien servis. Des ouvriers qui pratiquaient un remblai de voie ferrée près de Zagazig, sur remplacement de l'ancienne Bubastis, découvrirent, le 22 septembre 1906, dans les ruines d'une maison en briques, un véritable trésor de bijoux et d'orfèvreries égyptiennes. Ils espéraient être seuls à profiter de la trouvaille, mais un de nos surveillants les avait vus, sans en rien manifester sur le moment de peur d'être maltraité par eux : le lendemain, il fit son rapport à l'inspecteur indigène, Mohammed EfTendi Chàban, qui mit aussitôt la police à leurs trousses et qui prévint son chef, M. Edgar, inspecteur général des Antiquités pour les provinces du Delta. Des sondages furent improvisés au bon endroit, tandis que les gendarmes opéraient leurs perquisitions dans les maisons des ouvriers et recouvraient certaines des pièces dérobées. Plusieurs leur échappèrent, qui tombèrent plus tard entre les mains d'un marchand du Caire : une passoire en or, trois fioles en argent non décorées, un large anneau en or ciselé qui renforçait le goulot d'un vase d'argent, des fragments de coupes en argent, le tout sans grande

1. Extrait de la Revue de l'Art ancien et moderne, 1908, t. XXIII, p. 401-412, et t. XXIV, p. 29-38.

valeur artistique, à l'excaption de l'anneau d'or. Les deux plus précieuses, un pot en argent qui a pour anse une chèvre en or, et un gobelet d'or en forme de lotus mi-épanoui, furent saisies chez les fellahs Moursi Hassanéin et Es-Sayed Eîd, avant qu'ils les eussent vendues à un bakal grec de la localité. Celui-ci nous les réclama aussitôt comme étant sa propriété personnelle qu'il aurait acquise à beaux deniers comptants sans notre intervention malencontreuse, et, ses sommations étant demeurées sans réponse, il nous cita en justice. L'affaire traîna quelques semaines, pendant lesquelles M. Edgar exerça une surveillance minutieuse sur les chantiers du chemin de fer. Le 17 octobre enfin, un ouvrier mit à nu d'un coup de pioche plusieurs morceaux de vases en argent : il essaya de les dissimuler, mais nos ghafirs l'en empêchèrent et la fouille continua sous la protection de la police. Les objets gisaient en un tas, l'or entre deux couches d'argent; le soir même, ils étaient en sûreté. Le travail avait été mené si vite que rien ne fut perdu et qu'il n'y eut point matière à contestation sur notre droit d'aubaine. Pour en finir avec ce récit, j'ajouterai que, le 4 novembre, le tribunal de Zagazig condamna les deux fellahs pour vol à la prison simple et aux frais par moitié. Le bakal n'en persista pas moins dans ses réclamations, et le bruit courut bientôt chez les indigènes qu'il avait gagné son procès en Cour d'appel: nous avions été contraints à lui remettre le corps du litige, sous peine d'une amende considérable pour chaque jour de retard. Les marchands n'hésitent jamais à répandre parmi le peuple des mensonges de ce genre : ils rehaussent ainsi leur prestige auprès des fellahs et ils entretiennent ceux-ci dans l'idée qu'ils n'ont rien à craindre du Service des Antiquités.

Le trésor en sûreté, il fallait nous rendre compte des conditions dans lesquelles il était arrivé jusqu'à nous. On y distinguait au premier coup d'œil deux séries très différentes : l'une, qui comprenait des bijoux et des vases en argent ou en or, d'une facture très habile, remontait à la XIXe dynastie; l'autre était composée exclusivement d'ar-

LE TRÉSOR DE ZAGAZIG

genterie dont la grossièreté trahissait une époque beaucoup plus récente. Le tout, bien que recueilli à deux moments et en deux places quelque peu distantes l'une de l'autre, constituait-il à l'origine un dépôt unique? Ainsi que nous l'avons vu, le gros faisait masse parmi les débris de deux ou trois jarres, qui s'étaient brisées d'elles-mêmes au cours des siècles sous la pression continue des terres ; les objets semblaient avoir été amoncelés irrégulièrement, les plus précieux au milieu, les autres formant lit au-dessus et au-dessous. Nous avions même, adhérant encore à un large éclat de poterie, un culot moitié de boue durcie et moitié de métal, où l'on reconnaissait, sur un précipité de boucles d'oreilles et de bracelets moins anciens, les restes de plusieurs coupes pharaoniques. Comment expliquer alors que des épaves d'âges si différents eussent été réunies dans un même lieu ? Beaucoup d'entre elles sont intactes, mais d'autres ont été cisaillées ou rompues de parti pris et les fragments fondus; elles sont d'ailleurs entremêlées à des lames d'argent pliées et à des lingots provenant d'orfèvreries semblables à celles qui subsistent. Or, on sait ce qui se passe, non seulement en Egypte mais dans nos pays européens, lorsque des paysans déterrent un trésor en retournant leurs champs : ils le portent à un bijoutier, qui le leur achète au poids, le jette au creuset sans s'inquiéter le plus souvent de la perte qui en résulte pour l'art ou la science, et le transforme en horreurs modernes. C'est à quelque aventure de ce genre que nous devons de posséder le nôtre. Un fellah, qui vivait, je pense, pendant les siècles de la domination romaine, ramassa dans les ruines près de Zagazig, sinon à Zagazig même, de l'argenterie qu'il vendit à un orfèvre du cru. Celui-ci en dénatura une part pour les besoins de son métier, puis il garda le reste avec l'intention, soit de le céder tel quel à un amateur, soit de lui faire subir le sort du premier lot, lorsqu'il aurait épuisé celui-ci. Une sédition locale ou le sac de la ville par une troupe ennemie l'obligeat-il à cacher son bien dans deux trous distincts? Son fonds de bon-

tique une fois couché dans la terre, il ne l'en tira plus, et c'est de lui que nous l'avons reçu presque sans intermédiaire, il y a seize mois.

Je ne dirai rien de la pacotille qu'il se fabriquait à lui-même. Les types en sont déjà ceux de l'Egypte actuelle, et l'on jurerait volontiers de la plupart d'entre eux qu'ils ont été conçus à l'intention des fellahs, il y a vingt ans au plus : des boucles d'oreilles en pendeloques ou en anneaux oblongs, à la partie inférieure desquelles huit ou dix perles de métal sont soudées par grappes, des bagues à chatons plats décorés ou nus pour y graver un nom, des bracelets constitués par un simple jonc d'argent battu, aminci à chaque extrémité et vêtu d'un réseau en losange que deux ou trois traits creusés au ciseau arrêtent sans élégance; les bouts, coupés droit, se rapprochent de très près lorsque la pièce est terminée, mais ils ne se rejoignent pas, et ils prêtent afin de faciliter la mise au poignet (fig. 58). C'est l'œuvre honnête d'un brave homme qui n'épargnait pas l'étoffe, mais qui savait de son métier juste ce qu'il en fallait pour contenter une clientèle peu difficile ; le goût n'était plus très fin à Bubastis chez les gens qui achetaient ces belles choses, ou peut-être trouvaient-elles leur débit seulement dans les quartiers populaires. Nous possédons beaucoup mieux au musée du Caire, et si le trésor nouveau ne nous avait livré que des pauvretés pareilles, il aurait été expédié soudain à la salle de vente pour la joie des touristes.

Le contraste est frappant dès qu'on passe à ce qui nous vient de l'âge pharaonique. Non qu'il faille en ranger le gros parmi ce que l'on connaît de meilleur en ce genre : le siècle de Ramsès II auquel il appartient marque déjà un goût moins sûr que celui des siècles qui le

LE TRÉSOR DE ZÀGAZIG

précédèrent, et je n'aurai garde de le comparer ni au fond de Dahchour, ni à celui de la reine Ahhotpou. Un des colliers est le plastron vulgaire, à cinq bandes de petits tubes en pierre et en terre émaillée, garni sur son pourtour d'une frange d'oves battants en or, incrustés de pierres colorées. Un autre collier, également en or, trancherait un peu sur la banalité du reste, avec ses huit rangs de pendeloques en bouteille accrochées à des chaînettes de perles menues, si c'était là vraiment sa dispo-

sition originelle; mais les éléments avaient été disjoints anciennement, et nous les avons remontés nous-mêmes, afin de les conserver avec moindre risque de perte. Cinq boucles d'oreilles lenticulaires se composent de deux pellicules d'or convexes, pincées l'une sur l'autre à la périphérie et réunies par un ourlet de filigrane, puis frappées en leur milieu d'une rosace qui groupe ses folioles autour d'un bouton en or ou en émail; un tube d'or, soudé à l'intérieur et rayé en pas de vis, passait à travers le lobe et s'ajustait à un bouton disparu, qui, serrant contre la chair, maintenait le bijou en place (fig. 59, p. 194). 11 y avait aussi un braceleten grains de métal etd'émail, semblable à ceux d'Ahhotpou et des

Fig. 58

Types de bracelets et de boucles d'oreille en argent.

princesses de Dahchour, mais la fermeture nous est parvenue seule, une fermeture à glissière du système le plus primitif et qui n'a de prix que celui de l'or. L'honneur de cette série était, à n'en pas douter, la paire de bracelets en or et en lapis-lazuli, sur lesquel on lit le cartoucheprénom, Ousimarès-Osymandyas, de Ramsès II (fig. 60 et 61).

Ce sont deux portions de cercle à peu près égales, reliées entre elles

par deux charnières, la première roulant sur axe fixe, la seconde à clavette mobile qu'on enlevait lorsqu'on ouvrait le bracelet. La portion postérieure est une simple lame d'or poli, haute de quatre centimètres environ, sur laquelle huit cordons et huit baguettes unies sont appliqués côte à côte. Chaque cordon alterne avec une baguette, et le tout est bordé aux extrémités d'un ruban parallèle à la charnière : il est surchargé de deux rangs de grains soudés bout à bout et que deux chaînettes plates à torsade double tiennent bien en file. La portion du devant va s'évasant jusqu'en son milieu, où elle atteint six centimètres de hauteur; elle est bordée aux charnières par un rang d'oves serti

Fig. 59

Boucle d'oreille en or du trésor de Zagazig.

LE TRÉSOR DE ZAGAZIG

entre deux chaînettes plates, le long des courbes par un cordon flanqué de deux baguettes. Un second cadre, inclus dans le premier, est d'un dessin plus compliqué : un double motif de grains et de chaînettes en épouse les courbes, mais on y voit, du côté de la charnière fixe, le cartouche-prénom de Ramsès II, et, du côté de la charnière mobile, deux

Fig. 60

L*un des bracelets de Ramsès II, ouvert.

bandes de grains et de losanges en filigrane sur fond mat. Dans l'espace ainsi réservé, l'orfèvre avait cerné d'une ligne de grains et d'un filet mince la silhouette d'un groupe de canards posés à plat. Les deux corps, qui sont empaquetés de manière à se combiner comme en un corps unique, sont figurés par une pièce delapis-lazuli taillé et poli finement. L'arrière-train est emprisonné dans un étui en or, décoré d'un semis de boutons et de losanges; les queues réunies simulent un éventail en lapis rayé de fils d'or qui marquent la séparation des plumes. Une gaine

en or, de travail analogue, enveloppe la poitrine : les deux cous s'en échappent d'un mouvement très franc, et les deux tètes, se tordant, viennent reposer symétriquement sur le dos des bêtes. Entre elles et le cadre, un ruban lisse court en zigzags aigus sur un semis de granules. L'ensemble est un peu lourd et l'on préférerait que l'artiste se

Fig. 61

L'un des bracelets de Ramsès II, fermé.

fût montré d'un goût plus sobre; cela dit, on reconnaîtra volontiers que son œuvre a été conçue avec une entente parfaite de l'ornementation et la maîtrise de tous les secrets du métier.

On retrouvera sans peine les procédés qu'il maniait si bien, si on les va chercher auprès des orfèvres de l'Egypte contemporaine, surtout chez ceux qui, vivant dans les bourgs perdus, ont subi l'influence européenne moins fortement que leurs confrères des villes. Certes les modèles qu'ils copient ne sont jamais d'une imagination

LE TRÉSOR DE ZAGAZIG

aussi raffinée et d'une exécution aussi savante; on y distingue pourtant la plupart des tours de main et des partis décoratifs dont nous constatons ici l'emploi, losanges, chevrons, cordons à torsade simple, chaînettes à double tresse, bâtonnets arrondis, filets, filigranes en lignes ou en semis. Les lingots sont battus, étirés, façonnés, polis, sur la même petite enclume. Les granules sont soufflés comme autrefois dans la poudre de charbon, et l'adresse avec laquelle on les assemble et on les soude pour obtenir les dessins voulus n'est pas moindre qu'au temps des Pharaons. L'Egypte du présent, en cela comme en beaucoup d'autres industries, a hérité de l'Egypte de jadis, et nous n'avons qu'à regarder ses artisans dans leur échoppe pour savoir comment les sujets de Ramsès II travaillaient.

Les vases en or et en argent sont de quelques années postérieurs aux bracelets. On lit en effet sur l'un d'eux le nom de Taouasrît, une arrière-petite-fille de Ramsès II qui épousa successivement Siphtah et SétouîII et qui eut son heure de célébrité aux derniers jours de laXIX6 dynastie. C'est un lotus à demi épanoui, monté sur sa tige(fig. 62, p. 198). Le calice de la fleur est pris dans une feuille d'or mince, non doublée, coupée net sur le bord extérieur. La tige est lisse, sauf à l'endroit où l'on a gravé le cartouche : elle s'étale et elle s'aplatit par en bas pour former pied, et l'évasement est décoré de folioles retenues par trois bandeaux circulaires. Les lignes sont assez harmonieuses, mais l'exécution est sommaire, et l'objet mériterait à peine une mention brève dans notre catalogue, n'était le nom royal qui permet de lui assigner une date certaine : la valeur artistique le cède ici à la valeur archéologique.

Il en est autrement des pots d'or qui l'accompagnent. La taille en est médiocre, et le plus petit d'entre eux (fig. 63 et 64) mesure seulement 0m,075 de la base au sommet, mais la justesse des proportions fait d'eux des modèles accomplis du genre de vaisselle qui parait aux fêtes les dressoirs ou la table des riches. La panse est arrondie, sur-

Fig. 62

Coupe en or de la reine ïaouasrit.

montée d'un cou droit presque aussi haut qu'elle-même, et dont le bord supérieur se recourbe légèrement en dehors. Un ornement au trait s'étale sur la face antérieure, simulant un de ces colliers larges, en pétales de lotus, dont les Égyptiens s'ornaient les jours de fête. Les deux liens avec lesquels on rajustait au cou retombent en ondulant de droite et de gauche, et deux chattes, les deux chattes de la déesse adorée à Bubastis, les regardent curieusement, l'oeil attentif, les reins

LE TRÉSOR DE ZAGAZIG 199

gonflés, la queue frétillante, les oreilles droites, comme si elles ne demandaient qu'à jouer avec eux . Un lotus s'échappe de dessous et, sur les pentes de sa corolle, deux oies glissent en battant des ailes. Le cou se divise sur toute sa longueur en trois registres égaux que des

Fig, 63

Le plus petit îles deux vases en or, vu de face.

cordons plats séparent, d'abord une guirlande de boutons de lotus la pointe basse et reliés les uns aux autres par un bandeau de fils juxtaposés, ensuite un rang d'oves ou plutôt de petits fruits en forme d'oves, enfin une ceinture de fleurettes rondes, centrées, et, en guise d'étamines, un cercle de points autour du creux central Ni anse ni poignée, mais fixé par trois rivets sur les boutons de lotus, du côté opposé à celui du

collier, un barillet mignon de faïence bleutée enchâssé dans une monture d'or à fleuron terminal, que traverse à jeu libre une bague en or par laquelle on pouvait accrocher l'objet. Celui-ci montre des traces d'usage et il est bosselé en plusieurs endroits, mais aucun des chocs

Fi G. tii

Le plus pelit des deux vases en or, vu de derrière.

qu'il a endurés ne l'a endommagé sérieusement : il est aussi complet qu'au moment où il partit neuf de la boutique. Le choix des motifs est élégant, l'agencement irréprochable, la facture libre et un peu sommaire : l'artiste semble avoir travaillé vite, mais il possédait si bien son métier, que la rapidité de la fabrication n'a nui en rien au charme de l'œuvre.

LE TRÉSOR DE ZAGAZIG

Le second vase est plus grand, car il a 0m, 1 1 5 de hauteur; s'il affecte la même figure, le détail de l'ornementation y diffère sensiblement

Fig. 63

Le plus grand des deux vases en or, vu de face.

(fig. 65 et 66). Le fond est plat, et la surface extérieure est occupée par un lotus au trait qui l'habille en entier. La panse n'est pas unie, mais elle est aux trois quarts couverte d'un bossage régulier qui lui prête

vaguement l'apparence d'un gros épi de dourah stylisé. Le procédé employé pour le produire n'est pas le repoussé proprement dit, ménagé du dedans au dehors. Le réseau général avait été d'abord tracé très légèrement sur le métal; les grains furent cernés ensuite à la pointe mousse et au marteau d'un sillon qui, abaissant le métal autour d'eux, les laissa eux-mêmes en relief. Le cou s'achève par un rebord presque insensible qu'on a obtenu en rabattant au dehors l'extrémité supérieure de la plaque d'or. On y voit quatre registres au lieu des trois que le petit vase portait : le fil de boutons en haut, puis des lotus, accrochés la tête en bas et entre lesquels descendent alternativement des grappes de raisin ou des fleurs indécises, puis des fleurettes centrées, puis les fruits. L'anneau de suspension est réuni à la bande de pétales par un motif en forme de veau. La bête est couchée à plat ventre, la queue repliée sur le dos ; sa tête, tournée à droite, s'allonge et se lève comme pour regarder par-dessus la lèvre du goulot. Il semble bien qu'elle ait été ciselée sur plein et non pas fondue, puis complétée au burin. Elle est traitée largement, d'une touche très sûre, avec cette intelligence de la forme animale qui est le propre des Égyptiens : on peut la mettre à côté des veaux couchés qui servaient de cassolettes à parfums et qui sont des chefs-d'œuvre de sculpture sur bois, sans qu'elle perde à la comparaison. L'ensemble présente d'ailleurs les mêmes caractères que le vase précédent, et lorsqu'on l'examine de près, on ne tarde pas à se convaincre qu'il sort du même atelier : on ne risquera guère de se tromper si on les attribue l'un et l'autre au même artiste.

Il en est de même des deux cruchons en argent qui accompagnaient les deux pots d'or; ils ont une origine commune et une importance égale pour l'histoire de la toreutique orientale. L'un d'eux a été brisé, par malheur, et nous n'en possédons pas tous les morceaux; nous en avons assez pourtant pour être certains qu'il ressemblait grandement à celui qui nous est parvenu presque intact. La panse est recouverte aux deux tiers de sa hauteur par des raies longitudinales d'oves, che-

LE TRÉSOR DE ZAGAZIG

vauchantl'un sur l'autre comme les écailles d'une pomme de pin. Ici encore, il n'est pas question de repoussé, mais le contour de chaque

Fig. 06

Le plus grand des deux vases en or, vu de derrière.

écaille a été marqué extérieurement au trait, puis le métal enfoncé du dehors au dedans. La zone lisse qui s'étend entre les bossages et la

naissance clu cou porte, sur le vase entier, une seule ligne d'hiéroglyphes, un souhait de vie éternelle et de prospérité à l'adresse de l'échanson royal Toumoumtaouneb, puis, une vignette et le propriétaire en adoration devant une déesse : celle-ci est pacifique et égyptienne sur le vase complet, mais belliqueuse et étrangère sur le vase brisé, et armée de la lance et du bouclier. Toumoumtaouneb était un personnage considérable en sa génération : non seulement il s'intitule premier échanson, mais il se proclame le messager du roi en toute région barbare, et c'est sans doute d'un de ses voyages en Syrie qu'il avait rapporté sa piété pour la déesse belliqueuse. Celle-ci est le seul élément exotique qu'on découvre dans la décoration des deux vases. Le cou est garni à l'extrémité supérieure d'une ourlure d'or légère : deux registres s'y superposent qui renferment des épisodes de chasse ou de pêche. Un fragment du vase brisé nous montre une harde de chevaux sauvages courant vers un marais de lotus où volaient des oiseaux. Le vase intact (fig. 67) est malheureusement encroûté par places d'un oxyde qui ne permet pas de deviner le détail des scènes : on distingue des silhouettes de bateaux, des fourrés déplantes aquatiques, des hommes qui tirent des filets ou qui dardent des traits, des bêtes lancées à toute vitesse; au registre supérieur, s'élèvent des arbres de fantaisie en palmettes ou en volutes, entre lesquels des griffons luttent contre des lions. Si l'artiste de qui sont les vases d'or n'est pas celui-là même à qui nous devons les vases en argent, du moins était-il doué comme lui d'une adresse admirable. Il a simplifié beaucoup le contour de ses figures, mais les lignes sont fermes, égales, enfoncées dans le métal avec la précision d'un maître : le métier n'avait plus de secret pour lui. Là toutefois n'est pas le mérite principal de son oeuvre : vingt autres étaient capables d'en faire autant parmi les orfèvres qui travaillaient pour le roi et pour les grands seigneurs. Ce qui le met hors de pair, c'est l'originalité du motif qu'il a choisi pour l'anse et la façon dont il l'a traité. Un chevreau, affriandé par l'odeur du vin que la cruche ren-

Fig. 67 Le vase au chevreau.

Haut, n™,i75.

LE TRÉSOR DE ZAGAZIG

ferme, a escaladé la panse, et là, dressé hardiment sur les pattes de derrière, les jarrets tendus, l'échiné raide, les genoux appuyés contre deux calices de fleur en or qui jaillissent horizontalement de la paroi d'argent, le museau pressé au filet, il regarde avidement par-dessus le bord : un anneau passé à travers les naseaux servait à pendre le vase. Le corps est creux, et il a été fabriqué en deux pièces à l'embouti, puis les deux moitiés soudées longitudinalement et retouchées au burin. Les cornes et les oreilles ont été rapportées : un trou triangulaire est ménagé au milieu du front. La technique matérielle est excellente, mais la conception est encore supérieure à la technique : rien n'est plus juste que le mouvement qui entraine la petite bête, ni plus spirituel que l'expression de convoitise gourmande répandue sur tout son corps.

On avait signalé sur les monuments des dynasties thébaines les représentations de beaucoup de vases analogues, avec des renards, des léopards, des personnages humains pour anses, et l'on s'était demandé s'ils avaient existé dans la réalité ou seulement dans l'imagination des peintres d'hypogées. Il ne faut plus douter maintenant qu'elles ne fussent la reproduction fidèle de modèles en usage chez les Égyptiens ou chez les peuples avec qui les Égyptiens entretenaient des relations de guerre ou de commerce. Trouvera-t-on jamais quelqu'un de ces immenses surtouts de table qui figuraient des scènes de conquête, avec des arbres, des animaux, des statuettes de nègres ou d'Asiatiques en or et en émail? La quantité de métal qu'ils contenaient est telle qu'ils durent être condamnés à la fonte dans quelque moment de besoin, mais on peut attendre de la fortune qu'elle nous rende encore des dépôts semblables à celui de Zagazig : je ne pense pas qu'il s'y rencontre des pièces d'une inspiration plus fine et d'une composition plus harmonieuse que celle du vase au chevreau.

Les patères en argent ont souffert beaucoup. Empilées à la hâte dans le réceptacle où elles furent cachées, l'oxyde les a liées l'une à l'autre solidement et nous ne les avons pas encore détachées toutes

Fig. 68

Pile de vases en argent soudés par l'oxyde.

(fig. 68) . Il les a d'ailleurs rongées de façon si profonde que nous n'avons osé en nettoyer que deux ou trois : il est douteux que nous nous risquions jamais à toucher au reste. C'est un malheur commun à la plupart des objets d'argent qu'on découvre en Egypte: sous l'influence des infiltrations annuelles, les acides organiques dont le sous-soldes villes anciennes est saturé les attaquent et les dévorent sans trêve ni merci. Encore, si les parois étaient d'une épaisseur convenable, pourrait-on espérer que l'atteinte est superficielle et que le cœur du métal est sain, mais elles consistent le plus souvent en une feuille de ténuité extrême qui se décompose promptement de part en part. L'objet ne persiste plus

Le trésor de zagazig

alors que grâce à cette croûte d'oxyde : il se résoudrait en poussière et en fragments menus si on lui enlevait ce soutien.

Une seule des patères est conservée à peu près en entier (flg. 69 et 70). Elle mesure 0"', 16 de diamètre, et 0m,14 de hauteur. Elle est à fond plat, et les parois latérales présentent à la base un renflement léger : elles sont garnies au sommet d'un liséré d'or qui est fixé à l'avers par des rivets. Deux petites appliques en or ciselé saisissent dans leurs anneaux un bâtonnet en or trois fois replié qui servait à

Fig. 69

Une des patères en argent de Zagazig, vue de côté.

suspendre le tout : quatre gros grains d'or sont plantés sur le plat de la garniture dans la partie qui fait face à l'anse. La paroi est lisse, et une seule ligne d'hiéroglyphes s'y lit extérieurement, un souhait de bonheur, sur le parvis du temple de Néîth, en faveur de la propriétaire, la chanteuse de Néîth, Tamaî, « la Chatte ». C'est une feuille d'argent emboutie en courbe, dont les deux extrémités ont été rapprochées sans chevauchement appréciable, puis soudées l'une à l'autre. Le fond consiste également en une seule feuille d'argent, qui s'ajuste au bas des parois et qui se divise en deux registres concentriques. Au milieu, une sorte d'ombilic se dresse avec un chapeau d'or à bord

plat décoré d'un fil de grains arrondis et de plusieurs rangs de chaînettes. Le registre le plus rapproché du centre est légèrement en contrebas, et l'on y aperçoit une eau poissonneuse d'où des bouquets de lotus s'échappent çà et là. Un petit canot en papyrus, monté par un berger nu et par un veau, flotte au milieu d'un fourré d'herbes; des oiseaux volent au hasard, et deux jeunes femmes nues, les mêmes qui, modelées sur bois, ont fourni aux sculpteurs du temps un motif charmant de cuiller à parfums, nagent côte à côte afin d'aller cueillir des fleurs. Un méplat et une rangée de grains séparent cet étang d'un territoire de chasse, que quatre palmiers de convention plantés à distances égales limitent en autant de compartiments distincts. Deux sphinx ailés à tête de femme se tiennent debout de chaque côté d'un palmier, la patte levée et tendue comme s'ils voulaient abattre des dattes; deux couples symétriques de chèvres sautent vers deux autres palmiers pour brouter. Entre ces groupes, des animaux courent affolés, un bœuf sauvage poursuivi par un léopard, des lièvres et des gazelles chassés par des renards, par des chiens ou par des loups. Les figures du registre médial ont été repoussées si faiblement qu'on les dirait gravées en plein métal; celles du registre extérieur ont été repoussées plus fortement, puis reprises et achevées au burin.

Les autres ,patères étaient semblables à celles-ci pour la technique et pour le décor : elles sortaient évidemment d'un atelier unique et elles avaient appartenu à un même propriétaire. Étaient-elles d'usage courant ou de pur apparat? Il semble bien qu'elles n'aient pas été fabriquées pour un emploi déterminé; du moins, ne rappellent-elles point les formes qu'on voit sur les monuments aux mains des invités dans les banquets, aux mains des prêtres dans les sacrifices. Elles étaient suspendues aux murs des salles ou placées sur des crédences les jours de fête, et si on les distribuait aux convives, ce n'était pas seulement afin qu'ils y mangeassent ou qu'ilsy bussent. Remplies d'eau fraîche ou de vin clair, c'était une sorte de lac en miniature, au milieu

' Fig. 70

Le fond d'une des "coupes en argent de Zagazig.

LE TRÉSOR DE ZAGAZIG 213

duquel la pointe du chapeau d'or surgissait comme un ilot : le paysage et les figures aperçues par transparence ressortaient sur le fond mat avec une vivacité particulière, et elles s'effaçaient ou se déformaient à volonté dès qu'on agitait le liquide. Il n'y a pas longtemps que des puérilités pareilles plaisaient parmi nous, et les Orientaux ne les dédaignent point : nos patères étaient peut-être des joujoux plus

Fig. 71 Passoire en argent.

que des objets d'utilité réelle. Je n'en dirai pas autant des passoires en argent dont les contours sont élégants, mais sans surcharges de décor ni intention d'amusement. Un entonnoir évasé, une plaque de fond percée à la pointe de petits trous minuscules : seule, l'anse témoigne de quelque recherche, une fleur de papyrus épanouie dont les pétales, inclinés sur la tige, s'appuient au rebord de l'entonnoir (fig. 71). C'est un bon outil de cuisine ou de cellier, bien adapté à sa

fin, facile à tenir propre, pratique en un mot, ce que les patères ne sont pas en vérité.

On ]e voit, l'intérêt de la trouvaille est grand en soi, par le nombre et par la beauté des pièces. La plupart des orfèvreries que nous possédions jusqu'à présent étaient d'époque ptolémaïque, et celles qu'on pouvait attribuer avec sécurité aux âges pharaoniques n'offraient rien d'assez caractéristique pour qu'on eût le droit de juger d'après elles le savoir-faire des Egyptiens. Les représentations inscrites sur les murs des temples ou des tombeaux nous autorisaient à supposer qu'ils étaient fort ingénieux, mais les conventions de leur dessin sont si mal définies encore qu'on n'était pas toujours d'accord sur l'interprétation qu'il convenait de leur donner : on en était même à se demander si certains motifs qu'ils figuraient au-dessus d'un vase ne devaient pas être considérés comme rentrant dans la décoration intérieure. Nous avons maintenant de leurs œuvres en nombre suffisant pour justifier nos conjectures, et pour déclarer en toute sincérité qu'ils ne le cédaient en rien aux sculpteurs, au moins pendant la durée du second empire thébain.

Elles ont été trouvées sur l'emplacement de l'ancienne Bubastis, et la présence des chattes de la déesse Bastit sur plusieurs d'entre elles, ainsi que le nom de Tamaî, la chatte, que porte la maîtresse des coupes, semblent indiquer qu'elles furent fabriquées dans l'endroit même qui nous les a rendues ; il est vrai que Tamaî était chanteuse de Neith, vivant sur le parvis du temple de Neîth, et ce pourrait être une contre-indication, au moins pour ce qui concerne ces pièces. Laissant de côté la question d'origine, qui est trop douteuse, nous pouvons nous demander si elles sont réellement égyptiennes d'inspi-

LE TRÉSOR DE ZAGAZIG

ration ou si nous ne risquons pas, en les examinant plus soigneusement, d'y relever les preuves de quelque influence étrangère? Depuis un quart de siècle environ que l'Assyrie, la Chaldée, l'Asie Mineure, la Crète, les îles Égéennes commencent à nous être mieux connues, les savants qui les ont étudiées ne se sont point privés de dépouiller L'Egypte en leur faveur : il a suffi trop souvent qu'un objet ou un motif d'art, fréquent sur les monuments de l'Egypte, se retrouvât chez elles, pour qu'on leur en adjugeât aussitôt l'invention ou la propriété première. Je ne puis m'empêcher de penser que beaucoup de ces revendications ne sont pas légitimes, et, d'une manière plus générale, qu'il y a grande apparence de témérité à prétendre discerner, dans une civilisation aussi complexe et aussi lointaine de ses débuts que l'était celle de l'Egypte au temps du second empire thébain, tous les éléments qu'elle a empruntés au dehors. On sait avec quelle rapidité les peuples du Nil s'assimilent les étrangers : il en fut des arts ce qu'il en était des hommes dans l'antiquité, et les formes d'architecture, de dessin, de production industrielle, transplantées chez eux, ou disparurent promptement sans laisser de traces, ou se plièrent aux conditions du pays et se fondirent si bien dans le goût ambiant, qu'on a peine aujourd'hui à les distinguer d'avec les indigènes. Que l'Egypte ait accepté des types exotiques, je le crois, et c'est certain; mais les nations avec lesquelles elle était en rapport ne se firent pas non plus faute de la copier, et cela dès l'âge le plus reculé. Elle donna ou elle rendit aux autres autant au moins qu'elle accepta d'eux, et dans bien des cas où l'on a récemment tranché contre elle la question de libation, il serait bon de suspendre le jugement, sinon de le renverser.

Ici, j'imagine qu'il ne viendra à l'esprit de personne de contester que les bracelets de Ramsès II et le calice de Taouasrît soient Égyptiens et rien d'autre. Les deux pots en or et les deux cruches en argent n'offrent non plus aucun caractère étranger : le chevreau d'or est de la même famille que les chèvres qu'on voit, sculptées quinze ou

vingt siècles avant lui dans les bas-reliefs memphites, dressées sur leurs pattes de derrière et broutant un arbuste à même. Les patères ressemblent, il est vrai, aux coupes d'argent et de bronze phéniciennes qu'on a découvertes à diverses reprises dans les régions de l'Euphrate ou dans les contrées riveraines de la Méditerranée : aussi bien ne s'est-on jamais refusé à admettre que celles-ci fussent des imitations de modèles égyptiens, et, peut-être, un examen plus impartial amènera-t-il les archéologues à en rendre quelques-unes au moins à l'Egypte. En tout cas, le trésor de Zagazig nous montre ce que durent être ces modèles : les Phéniciens ne se sont guère écartés d'eux et ils en ont respecté les dispositions générales, s'ils en ont modifié souvent le détail. Un seul élément a quelque chance d'être exotique dans les scènes qui couvrent les deux registres, le sphinx femelle, avec les mèches étranges de sa chevelure, si l'on préférait voir en lui un dérivé du griffon, plutôt qu'une déformation fantaisiste du sphinx mâle des temps antérieurs. Mais, en ce cas même, il ne faut pas oublier que le griffon est du vieux fond national, comme les bœufs et les gazelles, les chèvres, les chiens, le léopard qu'on voit à côté de lui : sa présence ne prouverait que s'il était d'une allure si caractéristique qu'on ne pût se refuser à le croire un disparate, emprunté aux arts de la Syrie ou de la Chaldée par quelque artiste las d'employer sans cesse les types traditionnels de sa patrie.

TROIS STATUETTES EN BOIS

Page 1